Quand l'esprit souffle

Part 13

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Le sol a été labouré, défoncé par toutes les expériences qu’il tenta pour acquérir une raison de vivre. On peut ajouter que le fumier n’y manque pas, car la partie inférieure de son âme est encombrée d’animalcules biscornus et gluants, de végétations vénéneuse qui grouillent parmi des flaques d’eau bourbeuse.

Or, dans la partie supérieure de cette âme, un vol neigeux de colombes s’épanouira bientôt au souffle du Paraclet. Ce souffle revivifiant assainira le cloaque où croupissait son orgueil--et celle qui se traînait, avec lui, dans l’obscurité puante sera sauvée du même coup.

XIII

Lorsque s’esquissèrent dans son âme les préludes de la conversion, Lœwengard venait d’épouser Mlle S. Peu auparavant, il avait publié un second recueil de vers qu’il juge de la sorte: «Avec des hosannas de luxure et des cris de blasphème, j’y couronnais de roses Vénus Astarté, j’y maudissais le Christ-Jésus, j’y faisais l’apothéose de Babylone, de Sodome et Gomorrhe, de Messaline, Héliogabale et Néron».

Ce petit répertoire de saletés lyriques ne se distinguait pas beaucoup de mille autres rhapsodies décadentes. A cette époque, il était à la mode, dans certains clans littéraires, de célébrer le vice comme étant l’expression superfine d’un art libéré du préjugé moral. Lœwengard suivit la mode. Ce pourquoi il fut gratifié des félicitations de quelques poétesses rastaquouères, dont le feint idéalisme se résout en des bacchanales débridées.

Mais simultanément il reçut d’un protestant, qui avait lu son livre, le bizarre avis qu’il y avait en lui «un catholique qui s’ignorait».

«Je lui répondis, écrit-il, que, certes, les cérémonies du culte catholique m’émouvaient profondément, mais que, quant à la foi de l’Église, je ne l’aurais jamais. L’obéissance à un dogme révoltait mon individualisme. Ce dogme m’apparaissait enfantin et absurde...»

Il se croyait donc tout à fait ancré dans l’impiété, lorsque plusieurs circonstances, qui accompagnèrent et suivirent son mariage, lui remuèrent l’âme d’une façon fort imprévue.

Laissons-le parler.

«La bénédiction nuptiale nous fut donnée dans la sacristie, comme cela est prescrit pour les mariages judéo-catholiques. Pendant la cérémonie, une seule alliance avait été bénite: celle de la partie chrétienne. Mon exclusion, en un moment si solennel, provoqua au fond de moi-même une sorte d’inconsciente jalousie. A peine les prières terminées, je demandai au prêtre de bénir mon alliance. Il s’y refusa d’abord, alléguant la discipline ecclésiastique. Pourtant, sur l’insistance d’un de nos témoins, il consentit à la bénir comme on bénirait une médaille.»

Retenons cet incident très significatif: on y voit la Grâce commencer d’agir, d’une façon sensible, sur l’âme du pauvre réprouvé. C’est elle qui lui inspire le regret spontané d’être laissé à l’écart des pleins effets de la bénédiction. Il a comme un pressentiment de la vertu surnaturelle incluse dans le sacrement de mariage, et il s’attriste de n’avoir point reçu cette vertu qui fait de l’époux et de l’épouse une seule chair et une seule âme.

Sa femme également sentait ce qu’il y avait d’incomplet dans leur union. Tous deux souffraient. Il le constate: «Nos âmes et nos corps ne s’étaient point renouvelés dans le divin amour. C’est pourquoi notre félicité était inquiète et pleine de trouble...»

Des âmes vulgaires n’auraient point ressenti cette délicate impression. N’est-ce point un signe admirable de la sollicitude divine à leur égard: Dieu permet que ces deux affolés de pratiques démoniaques aient l’intuition que, n’étant point croyants, ils ne trouveront pas le bonheur dans le mariage?

Quelques semaines après, ils assistèrent à un déjeuner offert par un de leurs cousins à l’occasion de la première communion de son fils. Un prêtre, oncle du jeune communiant, aumônier d’une communauté de religieuses, présidait le repas.

«Je fus ému, dit Lœwengard, par l’accueil cordial que me firent, à moi, israélite, ces bons chrétiens animés du véritable esprit de la foi qui est la charité... Durant le déjeuner, je questionnai l’aumônier sur différents points de théologie. Il me répondit aimablement et engagea notre cousin à me mettre en relation avec un israélite converti, l’abbé Augustin Lémann. Ce nom ne m’était pas inconnu. Aussi j’acquiesçai à la proposition de l’abbé, curieux que j’étais de connaître un de mes frères en Abraham devenu prêtre du Christ.»

Remarquez cette pression plus accentuée de la Grâce. Lœwengard est hanté par l’Église. Il a beau se figurer qu’il demeure incrédule, il subit une attraction à laquelle il ne peut résister: la charité catholique le touche au cœur; il s’enquiert des dogmes auprès d’un théologien et il commence à concevoir que cette religion jugée par lui, hier encore, «enfantine et ridicule» pourrait bien détenir la solution de cette énigme de la vie qui le tourmente depuis son enfance. En même temps, le prêtre lui est indiqué qui sera pour lui l’instrument de Dieu et ce prêtre, c’est un juif converti. Quel exemple et quelle marque évidente de l’action surnaturelle!

A partir de ce moment, ses cousins, l’aumônier, les religieuses que celui-ci dirigeait formèrent, à son insu, autour de lui--cela lui fut révélé plus tard--un foyer de prières ardentes qui, à coup sûr, contribua grandement à le ressusciter d’entre les morts.

Car il faut le souligner: Au cours de toutes les conversions, au moment voulu par Dieu, des âmes sanctifiées viennent en aide--le plus souvent sans qu’il le sache--au néophyte que la Grâce investit. Et des exemples innombrables prouvent l’efficacité de leur intervention.

Ah! splendeur de ce dogme de la communion des saints! Il fait que toute âme en marche vers Dieu rencontre des amoureux de Jésus qui, brûlés des flammes du Sacré-Cœur, donneraient joyeusement leur vie, s’il était nécessaire, afin de hâter le retour de la brebis égarée au bercail!... Je te demande pardon, lecteur, de cette digression et je continue.

XIV

Quoi qu’il eut témoigné le désir d’entrer en relation avec l’abbé Lémann, Lœwengard ne se pressa pas de se faire présenter à lui. Il demeurait dans l’incertitude sur la façon dont sa vie allait s’orienter, quand il fit un rêve.

Comme il le dit fort bien, il savait que la plupart des rêves sont déterminés par des causes physiologiques. Mais celui-là l’impressionna si vivement qu’il crut y reconnaître une intervention surnaturelle qui lui bouleversa l’âme.

Le voici: «Soutenu par un ange aux larges ailes d’un blanc lumineux, un ange dont la figure resplendissait de majesté et de sérénité, j’étais enlevé à travers les mondes, globes énormes, brillants, multipliés à l’infini, roulant dans l’espace. Et, à chaque instant, il me semblait que j’allais tomber, précipité, d’une chute vertigineuse dans le vide sans fond. Mais, chaque fois, d’une main vigoureuse, l’ange me ramenait en haut, me relançait vers de nouveaux astres et ainsi, croyant toujours m’abîmer, je me relevais plus fort, calme et confiant. Soudain, j’aperçus une croix et sur cette croix agonisait Jésus-Christ. Et l’atrocité de ses souffrances, je la ressentis au même instant. Peu à peu, elle se changea en béatitude, en extase, en une joie ineffable... Je me réveillai.»

Peu de jours après, comme il était encore sous l’impression de ce songe, sa femme l’avisa qu’elle avait lu, sur le mur de l’église de l’Annonciation, une affiche mentionnant que l’abbé Lémann y prêcherait le 3 juin, jour de la Pentecôte, après Vêpres. Elle lui proposa d’assister à ce sermon.

Mû par la curiosité d’entendre ce prêtre, dont on lui avait si élogieusement parlé,--sans doute aussi poussé par la Grâce,--Lœwengard consentit. La première chose qui le frappa chez l’abbé Lémann ce fut le type sémitique très accusé de ce prédicateur. C’était un incontestable Juif qui allait parler--un Juif tenant un Crucifix à la main et s’en signant.

Mais dès l’exorde, Lœwengard cessa d’observer en simple curieux. Il était conquis.

Laissons-le raconter cette emprise:

«L’abbé Lémann parle, inspiré, illuminé. Son pâle visage rayonne. On oublie que ce prêtre a soixante-dix ans. Un souffle de jeunesse l’anime; c’est un apôtre, un descendant, non pas des déicides, mais des prophètes, mais de saint Pierre et de saint Paul, qui s’adresse à moi, attire mon âme vers le feu de la sienne, l’émeut, l’échauffe, la charme et l’embrase... Je suis conquis, vaincu, possédé par cette éloquence ardente et enveloppante qui brûle comme une flamme et ravit comme une caresse... Quand le sermon est achevé, mes yeux sont mouillés de larmes et mon cœur bat d’enthousiasme. Ah! comme les voies de la Providence sont admirables! J’étais un artiste avant tout et j’étais un israélite qui s’était glorifié de ne point renier «sa terre et ses morts». Pour m’attirer à Lui, Dieu choisit un enfant de mon peuple, un orateur chrétien qui est un poète par la richesse d’une imagination et la vivacité d’une sensibilité que n’ont pu amoindrir ni l’expérience plus ou moins douloureuse de la vie, ni le poids si lourd des années!...»

La cérémonie terminée, tout transporté, baigné des effluves du Saint-Esprit qui s’irradiaient, dans le sanctuaire, en ce jour de Pentecôte, il se précipita vers la sacristie, demandant à entretenir tout de suite le prédicateur.

«Ce bon vieillard me fit un accueil paternel, me posa quelques questions et me donna rendez-vous chez lui.» Quand il s’y présenta, l’abbé Lémann lui dit, tout d’abord, en lui montrant une statuette de la Vierge: «Voilà celle qui vous envoie; toutes les grâces, nous en sommes redevables à l’intercession de Marie.» Puis il lui parla, comme un père s’entretient avec son fils, simplement et tendrement.»

Lœwengard mentionne qu’il écoutait avec sympathie, mais avec scepticisme. Quant à la foi, son orgueil s’y refusait encore; il ne lui semblait pas qu’il pût admettre la possibilité de se convertir.

Cela, c’est la manigance suprême du Mauvais: pour différer sa défaite, il s’efforce d’épaissir les ténèbres autour du néophyte. Celui-ci se figure qu’il continue à suivre sa route coutumière; il fait encore quelque temps ses gestes habituels; sa bouche continue de proférer des opinions qui, en réalité, ont cessé d’être les siennes. Il va en vertu de la vitesse acquise, mais le mobile propulseur ne fonctionne plus. Et la Grâce a déjà tellement transformé le fond de son âme, si bien miné le terrain pour l’explosion finale, qu’il ne faudra plus qu’une occasion propice pour que le «vieil homme» tombe au pied de la Croix.

Cette occasion, ce fut la lecture de trois livres sur les Juifs et leur rôle dans la société, publiés par l’abbé Lémann, qui la fournit à Lœwengard. Le bon prêtre les lui avait donnés en même temps que deux crucifix, l’un pour lui, l’autre pour sa femme, en les priant de les porter sur eux.

«Je plaçai le mien sur ma poitrine, il ne m’a pas quitté depuis», ajoute le converti.

Puis il se mit à lire attentivement et alors il reçut le coup de lumière décisif.

«Je m’intéressais infiniment, rapporte-t-il, à la question juive, ce qui semblera fort naturel de la part d’un Israélite. Et pourtant j’avais passé devant les livres de l’abbé Lémann sans même les ouvrir. Des livres de prêtre, cela ne pouvait rien valoir. Mes orgueilleux professeurs de l’Université m’avaient imbu de cette idée qu’un ecclésiastique, fût-il un génial écrivain comme Bossuet, était _a priori_ dénué d’autorité en matière historique ou scientifique[28].»

[28] Remarque très exacte. Que de fois j’ai rencontré des gens curieux de s’informer des choses religieuses et qui, pourtant, refusaient de lire des volumes rédigés par des théologiens, sous prétexte que ceux-ci, étant imbus du Surnaturel, leurs opinions ne comptaient pas. C’est à cet endurcissement dans le parti-pris que mène la folie de rationalisme dont notre lamentable siècle est possédé.

Or d’après les citations que Lœwengard en donne, les livres de l’abbé Lémann sont, non seulement d’une extraordinaire puissance de pensée, mais aussi d’une grande beauté de forme. Ceci ne pouvait que ravir le poète épris de plastique.

Il dit: «La voix de l’orateur m’avait entraîné. La phrase de l’écrivain m’éblouit. Encore une fois, c’est l’art qui me charma d’abord, c’est la beauté qui m’introduisit dans le sanctuaire de la foi... A mesure que j’avançais dans ma lecture, intéressé, séduit, subjugué mais croyant toujours ne l’être que par la Beauté, tout à coup, comme un éclair entr’ouvrit les profondeurs de mon âme: avec une étonnante lucidité, dans une intuition fulgurante qui arrachait les voiles de l’erreur, les préjugés millénaires, et retournait toutes mes idées, me secouant d’une indicible émotion, la Vérité m’apparut, la Vérité totale, absolue, indiscutable. La foi illumina mon intelligence; des horizons inconnus se déployèrent, les visions grandioses de l’histoire passèrent devant mon esprit, le déroulement des temps, non plus dans une contemplation de nihiliste, amère et sans explication, mais dans la joie du pourquoi de la vie révélé, de la marche des mondes et des événements enfin comprise, de la certitude enfin possédée. Une voix intérieure m’affirmait:--Oui, l’Église est l’unique port du salut, l’unique dépositaire des vérités métaphysiques essentielles. Fondée par Dieu, bâtie pour l’éternité sur le roc de Pierre, les portes de l’enfer ne peuvent prévaloir contre elle...»

Lœwengard développe cette vue dans une série de pages qui sont, je crois, les plus pénétrantes de son livre. J’engage fort à les lire[29]. Ce qui l’a convaincu, par-dessus tout, c’est la perpétuité de l’Église malgré tant de vicissitudes, de trahisons, d’hérésies, malgré aussi les faiblesses, les négligences, les crimes parfois du clergé et des fidèles. La raison en lui était satisfaite, conquise comme elle ne l’avait jamais été par les affirmations sans base de la science athée et les rêveries meurtrières des rhéteurs et des poètes.

[29] _La Splendeur catholique_, ch. XVIII: _Magnificence de l’Église éternelle_.

Restait le cœur. Il fallait que celui-ci fût brisé par la souffrance. Car, je le redis une fois de plus, la loi générale, c’est que la souffrance seule parachève la conversion: pour monter vers Dieu, il faut suivre la Voie Douloureuse. Mais comme la Grâce et l’Amour divins vous y accompagnent!

Ainsi que tous les convertis, Lœwengard passa donc par ce creuset de la douleur où il est nécessaire que le cœur se liquéfie.

XV

«Avant de me régénérer dans l’eau du baptême, écrit le converti, Dieu voulut m’éprouver, me forcer à rentrer en moi-même, abattre mon orgueil, mon double orgueil judaïque et païen, m’humilier dans la douleur et le repentir... J’avais péché terriblement et de toutes façons. Il était juste que j’expiasse mon passé de débauche et de superbe...»

C’est pourquoi, à l’automne de 1906, il tomba gravement malade. Une anémie incoercible le rendait «plus faible qu’un vieillard de quatre-vingt-dix ans»; il ruisselait de sueur au moindre effort physique ou mental; il était incapable d’écrire, de lire et même d’entendre lire; l’insomnie l’écrasait; il souffrait d’une façon continuelle.

Et pourtant, à travers tous ces maux, «une conscience parfaitement lucide, une intelligence parfaitement raisonnable» lui conservaient la faculté de s’analyser, la force de se reconnaître justement puni de ses fautes, le pouvoir de suivre la marche du Surnaturel dans son âme.

Cette lucidité, si à l’encontre des lois physiologiques, est un des signes les plus évidents de l’action divine. En effet, ne constatons-nous pas tous les jours que, chez un malade gravement atteint, la dépression mentale suit le délabrement corporel? Cela se vérifie plus particulièrement chez les anémiés tels que l’était alors Lœwengard.

Or, au contraire, chez ce malade qui aspire à Dieu, qui est travaillé, vivifié par la Grâce divine, les souffrances physiques ne font qu’aiguiser, pour ainsi dire, ses fonctions intellectuelles. Il y a là un fait précis qu’il est facile de relever au cours de beaucoup de conversions. Les lecteurs de _Du Diable à Dieu_ se rappelleront peut-être que, moi aussi, je connus un état analogue.

Autre remarque: si, comme le prétend le rationalisme, la conversion n’était que la résultante d’une exaltation maladive, le produit d’une imagination blasée, avide d’émotions imprévues, où le pécheur repentant trouverait-il l’énergie de persévérer? La logique naturelle exigerait que, déçu dans son espoir d’une félicité anormale par la foi, gratifié, au contraire, de souffrances opiniâtres, il se rebutât. Car il se rendrait compte qu’il fut le jouet d’une illusion. Et, plein de rancune contre la chimère qui le leurra, il retournerait, avec une morne fureur, à ses égarements de naguère.

Chez le néophyte, rien de pareil: plus il souffre, plus la Grâce lui donne l’intuition que cette épreuve le purifie, plus son désir d’être à Dieu s’accroît. Et alors, non seulement il se résigne, mais encore il trouve une joie paisible à pâtir. C’est comme s’il goûtait d’un fruit dont la pulpe très amère à la bouche le remplit de suavité dès que, domptant la nature, il a pris sur lui de l’avaler.

Ainsi soutenu, Lœwengard put supporter les angoisses d’une période où l’esprit, amputé de ses habitudes néfastes, erre à la recherche des ailes qui le porteront au seuil étoilé du paradis. Il connut, pour la première fois, le bienfait de la prière, humble, confiante, imprégnée d’amour de Dieu, plus puissante pour atteindre le Ciel que toute spéculation de l’esprit. Il écrit:

«Devenu catholique _d’intelligence_ par l’étude et la réflexion, la maladie me rendait semblable à ces simples, ces enfants, ces ignorants, la vaste foule malheureuse souffrant dans son âme et dans son corps; et, comme le moins intellectuel de mes frères, je m’agenouillais, sanglotant:--Mon Dieu, ayez pitié de moi! Cœur Sacré de Jésus, secourez-moi! Cœur immaculé de Marie, priez pour moi!

«Et _toujours_, après ces élans de prière, la sérénité, la patience, la résignation et l’espoir entraient doucement dans mon âme dolente, la consolaient, l’apaisaient. Qu’elles étaient loin de moi, détachées de moi, les orgueilleuses philosophies subtiles et vaines. Raisonnements des sophistes, élégant scepticisme d’Anatole France, jongleur d’idées, surhumanisme de Nietzsche, pauvre homme perdu dix ans dans la démence, combien vous étiez incapables de me toucher, de me relever, de m’insuffler la vie!...»

La maladie s’aggravant, il se rendit, accompagné de sa femme, à Bandol, petit port de la Méditerranée. Le médecin, qui avait conseillé cette villégiature, en attendait une amélioration.

«Or, dit Lœwengard, ce séjour ne m’apporta que peu de soulagement; j’avais repris meilleur aspect mais la dépression nerveuse restait la même...»

Par surcroît, sa femme qui le soignait avec beaucoup de dévouement mais qui, jusqu’alors, était demeurée incroyante, tomba malade également.

C’était, cette nouvelle tribulation, une grâce nouvelle car, frappée de la sorte auprès de son mari douloureux, la pauvre égarée comprit qu’elle expiait ses péchés de satanisme. «Elle revint, de toute son âme meurtrie, à la religion de son enfance; elle se confessa; dans la rustique Église de Bandol, elle reçut le Sauveur qu’elle avait délaissé pendant tant d’années.»

La guérison s’ensuivit. Et Lœwengard, touché jusqu’au fond du cœur par la rédemption de sa femme, n’en désira que plus fort d’entrer dans l’Église.

Or, à peine revenu à Lyon, il fut atteint par une épreuve d’un autre genre. Son père, dont le commerce périclitait sans qu’il le sût, fit une faillite où la fortune de la famille s’engloutit tout entière. Lœwengard passa, du jour au lendemain, d’une large aisance à la pauvreté totale.

Il était déjà tellement pénétré d’esprit chrétien qu’il accueillit cette catastrophe avec une résignation parfaite: «Votre justice est terrible, ô mon Dieu, mais elle est la justice. Telles furent les seules paroles que je prononçai.»

D’ailleurs, les obscurités de la nuit purificatrice se dissipaient en lui. Peu lui importaient désormais les revers matériels; il n’avait plus qu’une idée, qu’un désir: le baptême, la communion. Cette soif de l’eau salvatrice, cette faim de l’Eucharistie, c’étaient les signes que l’œuvre de la conversion était accomplie: la Grâce illuminante, ayant rétabli l’ordre et la paix en lui, arrivait à son apogée; il avait correspondu héroïquement à cette Grâce en acceptant la pauvreté avec la maladie sans plaintes ni murmures; son âme loyale, tirée miraculeusement de l’orgueil, de la débauche et de la richesse, reçut sa récompense. Une aube d’azur et de blanches clartés se leva pour son baptême. Et ce fut le 8 décembre 1908, fête de l’Immaculée Conception.

On lira les pages où il dit son allégresse et sa reconnaissance. Elles expriment, avec la simplicité qu’il fallait, son émotion en ce jour-là...

Pour nous, chantons _Magnificat_.

Et prions pour sa persévérance. Car, comme tous ceux qui ont absorbé les poisons de la théosophie, il est guetté par le Mauvais qui fera tout pour le replonger dans le cloaque de la Gnose orgueilleuse.

Note I

Voici ce que saint Paul dit de la rédemption des Juifs dans l’Épître aux Romains:

«Par le péché des Juifs, le salut est venu aux Gentils qui devaient ainsi leur donner de l’émulation. Si leur péché est la richesse du monde et leur diminution la richesse des Gentils, combien plus encore leur plénitude?... Car si leur perte est la réconciliation du monde, que sera leur rappel sinon une résurrection. Si les prémices sont saintes, la masse l’est aussi; et si la racine est sainte, les rameaux le sont aussi.

«Si donc quelques-uns des rameaux ont été rompus et si toi, qui n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été enté en eux et rendu participant de la racine et de la sève de l’olivier franc, ne te glorifie point aux dépens des rameaux...

«Tu diras sans doute:--Les rameaux ont été brisés pour que je fusse enté. Fort bien: c’est à cause de leur incrédulité qu’ils ont été rompus... Mais s’ils ne demeurent point dans leur incrédulité, ils seront entés car Dieu est puissant pour les enter de nouveau. En effet, si tu as été coupé de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et enté contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison ceux qui sont les rameaux naturels seront-ils entés sur leur propre olivier!...

«Il est vrai que, selon l’Évangile, ils sont ennemis à cause de vous; mais, selon l’élection, ils sont aimés à cause de leurs pères. Parce que les dons et la vocation de Dieu sont sans repentir. Comme donc, autrefois, vous-mêmes, vous n’avez pas cru à Dieu et que, maintenant, vous avez obtenu miséricorde à cause de leur incrédulité, ainsi eux, maintenant, n’ont pas cru pour que miséricorde vous fût faite et qu’à leur tour ils obtiennent miséricorde. Car Dieu a tout renfermé dans l’incrédulité pour faire miséricorde à tous...»

Ce texte, si profond, sous sa forme imagée, montre la solidarité surnaturelle qui nous unit aux Juifs: ils ont préparé le salut des Gentils, ils ont enfanté l’Église; au dernier jour, l’Église enfantera leur salut.

Si donc il est légitime de prendre des précautions contre la malfaisance actuelle des Juifs, n’oublions pas qu’au point de vue surnaturel, nous devons les respecter comme les témoins, malgré eux, de notre foi--comme prédestinés au Salut.

Note II