Part 12
Or, ainsi que bien d’autres, Lœwengard subit l’influence de cet insensé malfaisant. Cela s’explique: son tempérament d’artiste le portait à s’éprendre de Nietzsche dont la forme est réellement séduisante. En outre, il était préparé à s’en intoxiquer par sa vénération pour Leconte de l’Isle et Baudelaire. Depuis ces initiateurs, il avait progressé dans la voie de l’orgueil à outrance et Nietzsche lui sembla fait pour combler ses fringales de sensations excessives.
Il écrit: «Cet ultra-romantique chez qui le romantisme s’exaspère en mégalomanie, me séduisit comme il séduisit toute une partie de la jeunesse intellectuelle. Ce névropathe déchaîna en moi «la névrose juive». Tous mes instincts malsains, ce philosophe les a légitimés, glorifiés, exaltés... Il acheva en moi l’œuvre de pourriture commencée par les romanciers et les poètes... Je devins, de plus en plus, un enfant de volupté...»
A ce moment de son existence, Lœwengard donne un exemple à l’appui d’une des lois psychologiques qui régissent notre nature déchue dès qu’elle se refuse à Dieu. On peut la formuler de la sorte: Plus tu cultiveras ton orgueil, plus tu développeras en toi les penchants sensuels.
IX
Cependant sa vocation littéraire s’affirmait. Il avait dix-neuf ans. Il venait de terminer ses études au lycée et il se sentait tout à fait inapte à suivre la carrière commerciale car, nous l’avons vu, les calculs d’intérêt et les trafics ne lui inspiraient que de l’aversion. Comme on pouvait s’y attendre, étant donné son admiration pour Baudelaire, Leconte de l’Isle et Nietzsche--qui est un poète plutôt qu’un philosophe--il ambitionna de versifier à l’imitation de ses maîtres.
Aussi, quand son père lui demanda la profession qu’il désirait choisir, il répondit:--Je veux être homme de lettres.
Le père sursauta en se récriant:--Jamais je ne te donnerai un sou pour devenir un poète, jamais, tant que je vivrai, quand même j’aurais la fortune d’un Rothschild!
On s’explique très bien cette réprobation. Lorsque dans une famille bourgeoise il naît un enfant doué pour l’art, dès que son goût se manifeste, ses proches l’observent avec une stupéfaction douloureuse, comme s’il devenait soudain bossu ou bancal. Ou encore ils sont pareils à la poule qui couva des œufs de cane et qui s’affole en voyant les canetons, à peine sortis de la coquille, courir à la rivière prochaine.
Tout les déconcerte en leur progéniture:--Quoi donc, se disent-ils, cet enfant néglige les choses pratiques et positives! Il méprise ce sens commun qui recommande de bien manger, de bien boire, de bien dormir et de penser le moins possible! Il ne comprend pas le sublime de la spéculation consistant à dépouiller autrui à l’abri du Code et sous le couvert de cet axiome: «les affaires sont les affaires!» Il rêve tout le jour aux fadaises de la poésie; il vante des produits littéraires qui ne furent jamais cotés à la Bourse; il s’enthousiasme pour des écrivains qui, de notoriété publique, moururent sans le sou. C’est épouvantable!...
Ah! si du moins, il se montrait apte à produire une œuvre de rapport. S’il laissait percer le don de célébrer, comme de hautes vertus, les façons d’agir de sa classe. S’il peignait, à l’exemple de M. Georges Ohnet, de chevaleresques ingénieurs et des boulangères vengeresses et cossues. Ou s’il témoignait d’une adroite platitude d’idées comme ce Prévost des marchands de poisons sentimentaux dont la prose gélatineuse tremblote aux étalages d’innombrables périodiques. Alors le père pourrait risquer quelque argent sur les fruits à venir de ce cerveau lucratif.
Mais point: ce jeune homme chérit un idéal qui n’a rien de commun avec celui des grands hommes ci-dessus nommés; il s’exalte pour des chefs-d’œuvre peu rémunérateurs. Et ce n’est point comme un passe-temps, comme une distraction d’amateur aux minutes de loisir qu’il considère la poésie, mais comme un labeur glorieux et désintéressé... qui l’absorbera tout entier.
M. Lœwengard père, méditant sur cette catastrophe, ne pouvait qu’opposer un veto absolu au désir de son fils.
«Je lui sus très mauvais gré de son refus, dit Lœwengard. Des scènes pénibles eurent lieu entre nous. Elles étaient dans la tradition... Au reste, la contradiction trempe une véritable vocation: elle en est l’épreuve; si cette vocation survit, elle sera la plus forte.»
Pour gagner du temps, il accepta de faire son droit. Or, il n’était nullement porté à ce genre d’études. Et tel que nous le connaissons maintenant, nous comprenons qu’_avocasser_ n’était point son fait. On ne le voit pas du tout mâchonnant les Digestes indigestes, affligeant la veuve et consternant l’orphelin, s’égayant ou s’indignant sur commande, puis, sans doute, comme un bon nombre des bavards brevetés qui s’égosillent au Palais, briguant un mandat électif pour faire le charançon à la Chambre ou ruminer au Sénat.
Non, l’amour du Beau le tenait trop fort. C’est pourquoi il ajoute: «En dépit des conseils et des colères paternels, sous les lys et les roses de la Poésie, disparurent les chardons et les ronces de la Chicane.»
Or, épris plus que jamais de littérature, il lut, à cette époque, divers écrits de Maurice Barrès.
Il faut bien se rappeler que Lœwengard était devenu alors, comme dit Montaigne, une intelligence purement _livresque_. Il appartenait à cette famille d’esprits que la nature n’émeut plus d’une façon directe; il ne la goûtait guère qu’interprétée par les arts. Or, sans aller jusqu’à l’austérité de ce moraliste, un peu touché de jansénisme, qui prétend que «l’art n’est qu’un péché magnifique», on doit admettre qu’une telle disposition poussée à l’excès mène à une paralysie des facultés affectives. C’est-à-dire que l’activité cérébrale développée outre-mesure étouffe, chez celui que possède cette étrange maladie de l’âme, tout élan du cœur, supprime presque les sentiments sociaux.
Exemple: un homme normal voit une maison brûler. Il est saisi par l’horreur du spectacle. Les cris et les appels des habitants, surpris par le feu et cherchant à s’échapper, l’emplissent d’angoisse et de pitié. Il suit, d’un cœur anxieux, les péripéties du sauvetage et il n’a de repos que quand l’élément destructeur est vaincu.
L’esthète, non. Au début, il aura peut-être une velléité de partager l’émotion générale. Mais, presque aussitôt, son sens hypertrophié de l’art ne lui fera plus que suivre, d’un regard charmé, les colorations changeantes de l’incendie; son oreille n’enregistrera les clameurs des sinistrés que comme les accords d’une symphonie pathétique. Il ne s’intéressera pas au dévouement des sauveteurs mais à la qualité plastique de leurs gestes. Puis il se rappellera tel tableau représentant une catastrophe de ce genre et où il admira le savoir-faire du peintre, tel livre où il savoura une description d’embrasement relevée «d’épithètes rares». Il établira une comparaison entre le souvenir de ces fictions et la réalité offerte à ses yeux. Ensuite, comme le zèle charitable et les propos apitoyés de la foule qui l’entoure l’importunent, il s’éloigne en concluant:--Cet incendie est très réussi, ou bien:--cet incendie, je le trouve manqué...
C’est à un desséchement aussi affreux du cœur qu’aboutit le néronisme appris à l’école de Nietzsche; c’est à cette férocité dans l’amour de l’art pour l’art qu’aboutit le culte exclusif de la forme; c’est à ce dédain pour les sentiments charitables exprimés par le grand nombre qu’aboutit la préoccupation de se distinguer de la plèbe.
L’infortuné s’est si follement grisé du vin de l’orgueil, il a tant aspiré à devenir «surhumain», que les plus beaux mouvements d’humanité lui semblent d’ordre inférieur. Il ne peut plus approcher ses lèvres de ce breuvage salutaire que Shakespeare appelle: _le lait de la tendresse humaine_.
Lœwengard en était donc là quand il découvrit l’œuvre de Barrès. Ce lui fut une révélation. Peut-être est-ce l’individualisme passablement maladif de _Sous l’œil des Barbares_ et du _Jardin de Bérénice_ qui le séduisit tout d’abord. Mais Barrès a vite renoncé à cette attitude de dilettante énervé. Les livres qui suivirent annoncent sa marche vers une conception plus saine de la vie. Il la réalisa enfin cette conception et, par là, il fournit au jeune dévoyé de l’art pour l’art, non seulement une méthode pour se connaître soi-même, mais encore les moyens de se rattacher à ses traditions et à sa race[25].
[25] On sait avec quelle logique merveilleuse, avec quel sens du réel, Barrès accomplit son évolution. Des livres comme les «romans de l’énergie nationale», comme cette _Colline inspirée_, dont les dernières pages opposent l’ordre éternel aux désordres du sens propre, sont en effet d’un grand secours aux âmes errantes qui souffrent de leurs vagabondages esthétiques et qui cherchent à s’enraciner. Barrès est, à l’heure actuelle, probablement, le plus français de nos écrivains; puisse-t-il en outre acquérir la foi profonde dans les vérités promulguées par l’Église. Ce sera le couronnement _nécessaire_ de son œuvre.
Par la lecture de Barrès, Lœwengard commença de pressentir le lieu stable où il pourrait se reposer un jour. Il étouffait dans une serre chaude; l’auteur des _Déracinés_ y fit entrer un peu de l’air du dehors. Aussi affirme-t-il: «En attendant que sur mon chemin de Damas, je rencontrasse le Maître unique, l’unique Religion, l’unique Prince des hommes, je choisis pour «intercesseur» Maurice Barrès.»--Bien entendu, _intercesseur_ n’est pas pris au sens religieux.
Plein de reconnaissance et n’étant point l’homme des demi-mesures, il partit aussitôt pour Paris afin de remercier celui qui venait de le tirer de l’artificiel.
Cette spontanéité dans la gratitude rend Lœwengard fort sympathique. Ce n’est pas un esprit ni un cœur médiocres qui auraient de ces élans. Dès ce moment, on peut prévoir que le jour où la seule Vérité lui deviendra évidente, il ira vers elle avec le même généreux empressement.
Il est écrit que «le Royaume du Ciel souffre violence». Violent dans le bien comme il fut violent dans le mal, Lœwengard méritera bientôt de l’investir.
X
Mais il prit un détour. Barrès lui avait appris ce que c’est que le nationalisme et l’avait délivré par là de l’idolâtrie du Moi. Lœwengard crut d’abord, assez naïvement, que cette initiation faisait de lui un enfant de la terre de France. Or on ne s’improvise pas français: un métèque peut aimer notre pays, puiser dans notre culture nationale les éléments de sa propre culture, il n’abolira point le fait brutal qu’un sang étranger coule dans ses veines. Aussi, quand éclata la crise qu’on appelle l’affaire Dreyfus, il se sentit fils d’Israël; il courut à la défense de sa race. Ce ne fut point un raisonnement qui le détermina mais un instinct héréditaire. Il ne se rendit point compte que, par l’affaire Dreyfus, la barbarie sémite tentait un assaut contre la civilisation aryenne, que les Juifs, secondés par la franc-maçonnerie internationale, les révolutionnaires, et les Protestants, voulaient réduire en esclavage la fille aînée de l’Église. La voix de ses pères criait en lui que la Synagogue était menacée. Les Antisémites se formaient en colonne d’attaque. Cela lui suffit: il alla combattre pour sa nation.
«Jusqu’à l’Affaire, écrit-il, le nom d’Israël n’éveillait en moi nulle émotion. J’étais libre-penseur comme mon père, ma mère, mes sœurs. Le Judaïsme m’était indifférent. Jamais je n’avais assisté aux offices de la Synagogue et je connaissais à peine le grand-rabbin... Sous la poussée antisémite, le nationalisme Juif se réveilla... Une émotion inconnue et profonde monta de mon sang, enflamma mon âme d’héroïsme, l’illumina d’orgueil; je me sentis Juif, je me voulus Juif et, interprétant, dans un sens judaïque, les merveilleux articles que publiait Maurice Barrès, je me résolus à «prendre conscience de ma formation, à accepter mon déterminisme», à me raciner, moi aussi, dans «ma terre et mes morts». Des cris de mort retentissaient contre Israël! Il était donc beau de s’affirmer Israélite, de batailler pour la gloire du peuple juif.»
Barrès, préconisant le nationalisme, pour réveiller l’âme française assoupie par les narcotiques humanitaires, ne s’attendait probablement pas à ressusciter chez un Juif l’amour de sa race. Le fait n’en est pas moins tout à l’éloge de la sûreté de sa méthode, puisqu’il démontre qu’elle se vérifie exacte dans beaucoup de cas.
Or, par une conséquence imprévue de Lœwengard lui-même, se retrouvant Juif, il redevint presque croyant; il se mit à fréquenter la Synagogue; il entra en relations suivies avec le grand-rabbin de Lyon. Aux cérémonies, il priait avec sincérité, avec emportement, avec la joie intime de dissiper, en s’unissant à ses frères, en invoquant, comme eux, avec eux, l’Éternel, l’atmosphère de mort où l’avait confiné, si longtemps, le culte enragé de l’Art pour l’Art.
Et alors il arriva que sa pensée s’arrêta sur le Messie promis aux enfants d’Israël. Laissons-le parler: «Je communiai avec l’âme israélite, cette vieille âme indestructible qui, depuis quarante siècles, répétait les mêmes paroles, glorifiait ses patriarches, annonçait un Rédempteur, un Oint, un fils de David qui relèverait sa patrie, qui rebâtirait le Temple où pourraient s’offrir à nouveau les holocaustes et les parfums...»
Cette idée d’un Sauveur le préoccupa si fort qu’il voulut savoir quel était le sentiment _actuel_ des rabbins à ce propos. Or ceux-ci, que son ardeur à s’informer du fond même de sa religion, faisait sans doute sourire, après quelques dérobades, lui signifièrent que le Judaïsme libéral ne croit plus à un Messie personnel, mais le considère comme une expression symbolique du triomphe de la Révolution[26].
[26] Ce sens messianique donné par les Juifs intellectuels à la Révolution doit être pour nous un avertissement. Si la Révolution leur est bienfaisante elle ne peut nous être que nuisible. Et de fait, pour qui réfléchit, les idées de la Révolution sont à l’âme française ce que _l’oïdium_ ou _le mildiou_ sont à la vigne.
Lœwengard fut violemment déçu. Quoi donc, c’est en cette minable interprétation que se résolvaient les Prophéties éternelles! Il avait soif d’une direction, d’une espérance surnaturelles et l’on lui servait _les Droits de l’Homme_!...
Or, il pressentait déjà qu’il n’y a pas de Droits de l’homme,--qu’il y a _les Droits de Dieu et les devoirs des hommes_ et qu’en dehors de ce principe vital, on s’égare en de vaniteuses chimères, en des rêveries sans consistance.
Il le pressentait, oui, mais d’une façon confuse, car le travail de la Grâce au fond de son âme lui demeurait encore insensible. Cependant comme la notion du divin, récupérée par ses méditations sur le Règne de la Loi, persistait en lui, l’exégèse rationaliste des rabbins lui fut odieuse: «L’âme juive qui s’était éveillée en moi ne pouvait accepter ce plat humanitarisme.» Il lui semblait que les Prophètes se révoltaient en elle, lui criaient: «--Sors d’ici, sors de ce temple qui a renié les gloires de ton peuple, _de ta terre et de tes morts_. La communion n’est pas possible entre ces faux Israélites et toi. Et je m’éloignai de la Synagogue...»
En ce temps, commence pour lui une période d’incohérence nouvelle et d’agitation sans résultats. Il publie une plaquette de vers assez insignifiante; il fonde avec quelques «intellectuels» lyonnais une revue éphémère. Il pérore dans les réunions publiques contre «le sabre et le goupillon». Puis l’esprit de destruction, qui possède les socialistes révolutionnaires, le dégoûte car il voit que la ruine de la France en résulterait et il ne peut pas s’empêcher d’aimer la France. Alors il s’esquive du dreyfusisme et pénètre dans une des provinces les plus fuligineuses du royaume de Satan: il s’adonne à l’occultisme.
Comme nous allons le voir, Dieu, qui avait permis que, pour son bien à venir, il parcourût le cercle entier de la folie humaine, le prit faisant tourner des tables et le jeta tout souillé d’aberrations démoniaques, au pied de la Croix.
Telles sont les surprises de la Grâce.
XI
Huysmans l’a fait remarquer: il existe à Lyon de nombreuses sectes occultistes plus ou moins affiliées à la théosophie. Elles rôdent autour de l’Église pour lui ravir des âmes ou s’attachent à recruter des prosélytes parmi les esprits, sans croyances fixes, que les négations sommaires du matérialisme ne satisfont point. Lœwengard, déçu dans sa tentative vers la foi par le Judaïsme, rebuté par l’ineptie et le manque de culture des révolutionnaires, leur était une proie toute désignée. Il se laissa séduire et devint l’habitué d’un des salons où ces adorateurs du Diable s’empoisonnent l’un l’autre. Il étudia les sciences maudites; il se passionna pour des rites sacrilèges où sa sensibilité pervertie goûtait une volupté nouvelle à professer un soi-disant spiritualisme sous lequel se dissimulent--il faut le dire tout crûment--de grosses ordures. Car, comme il le reconnut lui-même par la suite, «les fruits du spiritisme sont l’orgueil, le trouble de l’âme et du corps, l’exaltation de la sensualité jusqu’au sadisme».
Dans ce milieu d’aberration extrême, il rencontra une jeune fille qui, élevée au couvent, naguère catholique pratiquante, s’était également laissée prendre aux pièges de la Gnose. Elle était assez intelligente, lettrée, et, de plus, faisait tourner les tables avec zèle. Elle aurait assurément mieux fait de raccommoder les chaussettes de son papa, mais enfin, il faut croire que sa famille lui avait octroyé une dispense sur ce point.
Les deux pauvres égarés se plurent. Un penchant commun à réciter des poésies sensuelles compléta leur bonne entente. Toujours approuvée par les siens, la demoiselle reçut Lœwengard dans une chambre ornée d’un vitrail «aux reflets d’émeraude et de rubis et où de l’encens fumait dans des cassolettes hindoues». Là, elle prenait des poses hiératiques en déclamant du Samain. Le décor baroque stimula Lœwengard. Il riposta par des vers peuplés de mages et de sphynges, où il célébrait le charme «ésotérique» de son amie. Puis ils lurent ensemble les hermétistes, les cabbalistes et les rose-croix, pratiquèrent plus assidûment qu’ils ne l’avaient encore fait le spiritisme--bref ils réalisèrent à peu près tout ce qu’il faut pour encourir la damnation éternelle. Ils furent même sur le point de s’affilier à une Loge. «J’étais mûr, dit Lœwengard, pour la franc-maçonnerie où, certainement, Mlle S... et moi nous eussions rapidement franchi les degrés inférieurs pour pénétrer dans les cercles lucifériens dont l’idée me hantait.»
Heureusement pour lui qu’il s’en tint au projet.--Du reste, à ce moment même où il semblait définitivement orienté vers la perdition totale de son âme, la Grâce se fit enfin sentir et ces deux enfants pourris de satanisme furent sauvés.
Terminant le chapitre où il expose ces errements sacrilèges, Lœwengard a donc bien raison de s’écrier: «Bénie soit à jamais la Trinité adorable et gloire à Vous, Vierge sainte, Marie Immaculée. Vous n’avez point permis que le père du mensonge achevât son œuvre. En grinçant des dents devant la Grâce lumineuse, il a lâché prise: sous les rayons de la Grâce divine, les ténèbres vont reculer...»
Avant de raconter comment le Saint-Esprit libéra Lœwengard de l’esclavage de Satan, récapitulons un peu les phases successives de ses états d’âme.
XII
Lœwengard, né à Lyon, de Juifs allemands, n’a pas la moindre idée de la religion catholique. Cependant il connaît Dieu par les prières du soir et du matin que sa mère lui apprend, quoiqu’elle soit elle-même fort peu croyante. Ce rudiment d’éducation religieuse est sapé par le matérialisme de son père, qui profite de toutes les occasions pour extirper la notion du Surnaturel de l’âme de son enfant. Celui-ci en souffre parce qu’affamé de tendresse, il ne trouve de consolations que dans ses entretiens avec Dieu.
Peu à peu cet attrait diminue sous l’influence du milieu où il est confiné. Comme, en même temps, il se livre, sans direction ni contrôle, à toutes sortes de lectures délétères, plus particulièrement choisies dans les ouvrages des romantiques, son imagination s’enflamme, son jugement se fausse et il sent la foi s’affaiblir en lui.
A ce moment, d’une façon fort imprévue, la Grâce le sollicite par l’entremise d’un de ses jeunes camarades, catholique fervent, qui, sur sa demande, lui donne un aperçu du catéchisme. Lœwengard en est vivement frappé; une douceur, une paix inconnues le pénètrent. L’impression est si vive qu’il forme d’arrache-pied le projet d’entrer dans l’Église. Mais la crainte que lui inspirent les fureurs athées de son père l’empêche d’obéir à cette velléité.
Néanmoins, on peut supposer que la Grâce entrée alors en lui agira, d’une façon latente, pendant les années qu’il gâchera loin de Dieu.
Jusqu’à l’âge de seize ans, son vague déisme persiste. Puis le doute et ensuite l’incrédulité l’envahissent. Ce lui est une occasion de souffrance telle qu’il en tombe malade. Frappé de la sorte, il fait de nouveau quelques pas vers la grande guérisseuse: l’Église; il entre en relations avec un bon prêtre dont les conseils lui font du bien. Mais la guérison survient; aussitôt il s’endurcit et ne songe plus qu’à jouir de la vie des sens. En apparence, la Grâce a échoué une seconde fois[27].
[27] Je suis assez tenté de considérer comme les _préfigures_ de sa conversion définitive ces deux appels de la Grâce. En effet, ainsi que nous allons le voir, de même que la parole d’un condisciple l’avait touché dans son enfance, la parole d’un prêtre d’origine juive le touche à fond quand l’heure de Dieu est venue. Et de même que la maladie avait brisé une première fois son orgueil, la maladie le mènera au désir irrésistible du salut par le baptême.
Éloigné de Dieu, il se déprave tout à fait. Il brûle de sensualité, il s’imbibe de doctrines blasphématoires--il se fait enfin l’adepte du sophiste frénétique Nietzsche qui achève de lui gâter le cœur et de lui frelater l’entendement. Toutes ses facultés sont en anarchie; il n’est plus que le jouet de ses impulsions morbides, le névrosé qui cherche dans l’art et dans la débauche des ressources pour stimuler ses sens précocement engourdis. Le monde ne lui étant plus qu’un prétexte à excitations d’ordre imaginatif, il devient un égoïste féroce.
A ce moment, la lecture de Barrès fait un peu renaître en lui la notion que l’univers n’a pas pour objet exclusif de lui fournir la toile de fond du théâtre où gesticule et se pavane son Moi gonflé d’orgueil à éclater. Il rentre un peu dans le réel: il essaie de se rattacher aux croyances de sa race--voire de s’éprendre du Messie rédempteur. Mais le libéralisme obtus des rabbins l’en éloigne.
Alors, le Diable, qui lui a soigneusement travaillé l’âme pour y régner sans partage, le jette, un temps, parmi les agités de la Révolution sociale. Puis, après l’avoir rissolé dans cette cuve rouge sombre ou bouillonnent force ingrédients malpropres, il l’en tire pour le corroder des poisons effervescents de l’occultisme.
Ainsi, nous pouvons noter, comme indices de son évolution, trois faits principaux: 1º Il eut toujours l’aspiration vers un Idéal; 2º méconnaissant la Grâce qui lui désignait cet Idéal dans la Vérité catholique, il cherche à l’atteindre par l’idolâtrie de la forme; 3º tôt blasé, il traverse l’aberration révolutionnaire pour échouer enfin dans la magie, c’est-à-dire dans le culte de Satan.
Là, il croit étreindre l’Idéal. Mais il n’est plus qu’un débris d’homme plus purulent et plus fétide, au moral, que ne le sont, au physique, les malades ruisselant de sanies qu’on apporte à Lourdes.
Or de même que certains de ceux-ci recouvrent la santé par miracle, de même il va guérir par un bienfait tout gratuit de la Providence.