Quand l'esprit souffle

Part 11

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A quinze ans! On devine quelle incohérence d’esprit résulta de cette salade. Il ne vécut plus que par l’imagination. Et cette imagination dévorante lui fit déguster, avec volupté, surtout les ouvrages des romantiques c’est-à-dire des recueils de déclamation d’autant plus pernicieux qu’ils enluminent de couleurs vives les rêveries de Rousseau, codifiées et dispersées en ouragan à travers le monde par la Révolution.

Car il importe de le souligner chaque fois que l’occasion s’en présente:--la Révolution, qui nie les droits de Dieu pour affirmer les prétendus droits de l’homme, qui sape toute autorité, toute hiérarchie, au nom d’une soi-disant liberté propice au développement des instincts les plus vils, la Révolution, satanique en son essence, est une maladie sociale qui a sa forme politique dans la démocratie et sa forme littéraire dans le romantisme.

Lœwengard s’imprégna de cette rhétorique énervante; il passa du violoniste exacerbé Alfred de Musset à l’homme-orchestre: Victor Hugo.

Au point de vue philosophique, l’œuvre de Hugo est une Californie de sottises où l’on découvre tous les jours de nouveaux filons. Mais ses sophismes bêtas se revêtent d’images éblouissantes, retentissent en des rythmes d’une sonorité prodigieuse. Il se croit un penseur, il n’est qu’un songeur. Et ses songes les plus hallucinés, il les présente, avec un orgueil formidable, comme des révélations d’En-Haut.

Rien d’extraordinaire à ce qu’un adolescent, livré à son exubérance, sans croyances préventives, sans direction, enclin, de plus, à la révolte contre tout ce qui serait susceptible d’entraver les sursauts de sa sensibilité avide d’émotions violentes, ait subi le prestige du tonitruant rhéteur qui prétendait traiter d’égal à égal avec Dieu.

Il s’ensuivit chez Lœwengard une perversion du goût qui le préparait à ne considérer l’univers que comme un trésor de rêves, où il puiserait à loisir des sensations d’art sans s’inquiéter de leur valeur morale.

Toutefois, ainsi qu’il le dit très exactement, «l’amour des lettres et des arts, fussent-ils corrompus, porte en lui une part de sincérité, de générosité, de désintéressement, d’enthousiasme qui peut nous préserver des chutes définitives et nous rendre capables de volte-face héroïques».

Or il possédait ces qualités et il avait, dès cette époque, l’obscure intuition d’une vérité admirablement formulée par Lamennais: «Le Beau, tel que l’homme peut le reproduire dans son œuvre, a une nécessaire relation avec Dieu»[21]. C’est ce qui explique que maints poètes et maints artistes, qui ne se souillèrent ni par le désir du lucre ni par la recherche d’une basse popularité, soient ramenés à Dieu par l’amour du Beau.

[21] Sainte Hildegarde a dit mieux encore que: «l’art est un souvenir du Paradis perdu». Parole magnifique et combien féconde à méditer!

Lœwengard, gratifié de ce noble penchant, pouvait donc être sauvé. Il le sera, mais d’abord Dieu même fut, pour lui, mis en question. Il allait subir ce qu’il appelle _l’angoisse du doute_.

V

Malgré les négations et les blasphèmes de ses auteurs favoris, Lœwengard conserva jusque vers sa seizième année «une foi déiste qui, malgré son insuffisance, soutenait, consolait, fortifiait et moralisait son âme». Mais alors, coïncidant sans doute avec la crise de la puberté, ses lectures commencèrent à détruire en lui la croyance en un Dieu personnel, en l’immortalité de l’âme, en une règle morale: il abandonna la prière. Le mal s’aggrava en lui sous l’influence des quotidiens que recevait son père. «C’est, dit-il, par une feuille de journal que j’appris qu’il y avait des hommes nombreux s’unissant pour la propagation de l’athéisme. Une pareille aberration me parut d’abord inconcevable.» Mais, peu à peu, il en arriva à considérer l’incrédulité comme admissible. Toutefois, comme le sentiment et la raison ne cessaient, malgré tout, de protester en lui, comme il n’arrivait pas à concevoir un univers sans origine, sans but, régi par le hasard et où la notion du divin ne serait qu’une illusion des sens et de l’esprit, il tenta de se réfugier dans le panthéisme. Cette folle doctrine qui n’est en somme, si l’on peut dire, qu’un matérialisme spiritualisé, ne le contenta point. Il s’écria, citant ce piètre Sully-Prudhomme que sa confiance obtuse dans la raison humaine empêcha de dépasser un idéalisme blafard:

Étrange vérité, pénible à concevoir, Gênante pour le cœur comme pour la cervelle, Que l’Univers, le Tout soit Dieu sans le savoir!...

Et il chercha ailleurs. Mais le doute le poursuivait, le torturait, jetant bas les théories fragiles qu’il s’efforçait d’édifier. Alors il souffrit d’une façon atroce.

C’était l’angoisse métaphysique.--M. Jules Lemaître--assagi depuis--tenait à cette époque, et à l’exemple de la sémillante sorcière des sabbats de la pensée qui a nom Renan, la recherche de la certitude pour une «horrible manie». Il ne croyait, disait-il, «que difficilement à la douleur métaphysique».

Lœwengard proteste contre ce scepticisme de dilettante chez qui les idées sont des bulles de savon qu’on souffle pour s’amuser de leurs nuances changeantes, et dont on se moque dès qu’elles crèvent. Il a bien raison. D’autres ont connu des souffrances analogues, sont tombés dans une tristesse mortelle quand, ne voulant absolument pas se soumettre à Dieu, ils voyaient les systèmes bâtis à grand renfort d’hypothèses sans consistance, s’effondrer, les uns après les autres, sous les coups d’une analyse destructrice. Au milieu de ces ruines, tout adolescent que le problème de la destinée tourmente et que l’apothéose du muscle par les sports,--idéal de notre siècle de brutes--n’a pas rendu tout à fait stupide, se trouve infiniment malheureux.

Tel fut le cas du jeune Israélite. Il écrit: «J’ai arraché mes croyances avec larmes, dans l’angoisse et le désespoir, après d’affreuses luttes... Ces larmes, mon père lui-même devait s’en apercevoir. Un dimanche, comme il se promenait avec ma sœur et moi dans la campagne et qu’il nous développait des théories matérialistes, je lui demandai:--Papa, tu ne crois donc pas à l’âme immortelle?

--L’âme? L’âme, c’est mon corps, me répondit-il, quand le corps est sous la terre, tout est fini.

Alors je poussai un cri déchirant, je me laissai tomber sur la route et je sanglotai comme frappé par un soudain et effroyable malheur.

Mon père, étonné devant ce subit désespoir, ne savait que dire ni que faire...»

Cette tragédie fait frissonner! Le voyez-vous, ce Juif pétrifié d’orgueil, figé dans la matière, qui semble prendre une sorte de plaisir satanique à tuer l’âme de son enfant? Puis constatant l’effet produit par son imbécillité négatrice--il s’étonne!

Il devrait s’épouvanter et hurler de remords. Mais non: Satan, qui le possède, supprime en lui les dons d’observation les plus élémentaires, jette sa conscience dans les ténèbres opaques d’où elle ne sortira jamais plus.

Combien ressemblent à cet assassin de sa propre chair! Nous avons tous connu des familles dont le chef est perverti par l’amour du lucre, enlisé dans les plus basses négations parce que s’il croyait, il n’oserait peut-être pas donner l’exemple d’une intelligence vouée uniquement à la poursuite sans scrupules de la richesse. Si, par surcroît, la mère, d’âme tiède et molle, ne réagit pas contre l’ignoble «leçon de choses» inculquée par le père, que deviendront les enfants?

Qu’on songe que, parmi ces enfants, il peut s’en trouver au moins un d’une sensibilité très fine, d’une imagination vive et d’aspirations élevées qui ne se satisfait point de vivre comme un petit animal. Il écoute les propos tenus par son père; il s’étonne, il le juge--il l’évite le plus possible. Comme la mère, nonchalante ou persuadée qu’elle ne doit à sa progéniture que des enseignements de convenances mondaines, laisse cette âme ardente vagabonder dans toutes sortes de rêveries, lire à peu près tous les livres qui l’attirent, on sent à quels périls l’enfant est exposé--surtout au temps de l’adolescence, et à quel point le malheur le menace.

C’est là un cas fort commun à notre époque de matérialisme débraillé. Et pourtant, les gens superficiels s’ébahissent que la jeunesse ait le cœur sec, le jugement faux et qu’elle se montre réfractaire à toute contrainte morale!

Vous avez semé des orties et vous êtes déroutés parce qu’elles ne produisent point de froment. Vous avez volontairement abandonné à elle-même l’âme de votre enfant et vous vous lamentez, mais surtout vous vous récriez, si un jour, touché par la grâce de Dieu, il vous reproche, sans haine, certes, mais avec quel chagrin, d’avoir tout fait pour le vouer au Diable...

Les parents, qui ont agi de la sorte, peuvent s’attendre, s’ils ne se repentent et ne pleurent la faute incommensurable qu’ils ont commise, à une mort désespérée et à un lendemain de mort tellement terrible qu’on a peur rien que d’y penser!...

VI

Or à la suite de cette crise, qui pouvait le mener aux pires aberrations, Lœwengard reçut une nouvelle visite de la Grâce: Dieu, voyant l’extrême danger où il se débattait, lui fit sentir sa sollicitude.

Il lui restait une curiosité persistante des choses de l’Église. Il ne cessait de tendre vers elle, attiré par une force mystérieuse dont il ne parvenait pas à définir la nature. C’est que, selon cette précocité qui marque, comme nous l’avons vu, sa formation intellectuelle, il pressentait qu’un homme est incomplet tant qu’il se dérobe à la Vérité unique. Et puis il souffrait: «Je me souviens de ce soir tragique où je renonçai à communiquer avec Dieu. Vaincue par ma pauvre raison--«raison imbécile» comme dit Pascal--mon âme ne s’agenouilla plus devant le Père céleste. Des heures elle résista, elle se débattit contre ce rationalisme qui la meurtrissait, la déchirait. Elle avait besoin de Dieu, besoin de son intimité, de son affection; violemment, elle se sépara de l’Aimé, mais à quel prix! Sanglotante, blessée, désespérée, elle gisait sans force et sans consolation... Désormais elle était seule dans le vaste monde. Elle trembla. Cependant l’orgueilleuse raison approuvait et «l’Esprit qui toujours nie» la poussait aux suprêmes destructions.»

C’est alors que Dieu lui vint en aide encore une fois. Un de ses camarades de lycée, un jeune catholique très fervent, à qui, pour se soulager, il confia ses angoisses, le mit en relation avec un prêtre, professeur à l’école Ozanam dont la conversation lui plut. Son père en fut informé. Chose tout à fait singulière, au lieu d’entrer en fureur, comme on pouvait s’y attendre, il ne blâma point son fils et souffrit même qu’on présentât celui-ci au directeur de l’école. Était-ce qu’il restait troublé, remué de vagues remords, à la suite de l’accès de désespoir rapporté plus haut? C’est probable. Sans doute aussi voulait-il, comme le suppose Lœwengard, faire parade de sa tolérance libre-penseuse. Mais on peut admettre, par surcroît, qu’il fut, en la circonstance, l’instrument aveugle des desseins de Dieu sur son enfant.

Que de fois, assistant à des conversions, j’ai eu lieu de constater les moyens étranges dont l’Esprit-Saint use souvent pour investir une âme! Que de fois j’ai vu des impies servir, sans en avoir le moindre soupçon, l’action du Surnaturel!...

Le prêtre qui dirigeait l’école Ozanam accueillit, comme on le pense, avec douceur et charité, le pauvre égaré.

«Son air de gravité, de sérénité, de joie m’impressionna. Le calme de sa parole et de ses gestes révélait cette paix que donnent la confiance, la foi assurée. Quel contraste entre cet homme et moi, entre cet homme et mes maîtres laïques! Ceux-ci, en dépit de leurs bonnes intentions, malgré leur science et leurs vertus, détruisaient. La logique de l’enseignement _neutre_, sans principe religieux supérieur, aboutit nécessairement au scepticisme et à la négation... L’abbé G. m’écoutait patiemment, avec intérêt, avec espoir. Il me parla du Christ. Il me prêta des livres...»

Ces entretiens pacifièrent un peu l’âme tourmentée du jeune Juif. Mais, sur ces entrefaites, il tomba gravement malade et fut envoyé en Suisse pour sa convalescence. Dieu, en lui octroyant la grâce de la souffrance physique après celle de la souffrance morale, le comblait. Car, comme je l’ai dit si souvent, comme je le répéterai encore, la maladie en brisant notre orgueil, en affaiblissant la nature, nous donne des forces pour accueillir humblement le Surnaturel.

Un peu remis, Lœwengard écrivit à l’abbé G. qui lui répondit par des lettres admirables dont je citerai deux fragments, mais que j’engage à lire en entier car elles débordent de sagesse et de lumière[22].

[22] Voir _la Splendeur catholique_, pages 62 à 65.

«Allez toujours de l’avant avec simplicité, le cœur prêt à tous les sacrifices pour trouver et vous assimiler la Vérité. Vous ne pouvez manquer de la rencontrer et d’en vivre: Dieu, dans sa providence, la donne à tous ceux qui la cherchent ainsi...

«Notre Seigneur Jésus fait la joie et la consolation de ma vie: je vous souhaite de l’aimer bientôt et plus que moi. Avez-vous trouvé dans saint Jean ces paroles de vie: _Celui qui m’aime observe mes commandements. Si quelqu’un m’aime, mon Père et moi viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure._ Voyez-vous, pour nous autres chrétiens, Jésus spirituel n’est pas loin de nous de dix-neuf siècles. Il est là, il vit en nous, il est l’ami du jour et de la nuit. Votre âme est son épouse. Il est pour elle clarté, force, amour. Il est seul capable de satisfaire les besoins de votre âme et d’y mettre la paix qui est le bonheur.»

Certes, enseigné de la sorte, Lœwengard aurait pu dès lors se convertir, d’autant qu’il avait devant lui un splendide paysage de montagnes fait pour élever au Créateur de la Beauté son âme éprise d’absolu. En outre, la maladie venait d’empreindre en lui le sentiment de sa misère. Mais si vous avez lu et médité quelque récit de conversion, vous aurez remarqué qu’à plusieurs reprises, au moment où le néophyte va céder pleinement à la Grâce, le Mauvais intervient avec fureur pour le ressaisir.

La voie qui tend à Dieu n’est pas un sentier plane, tapissé de velours. C’est «un chemin montant, sablonneux, malaisé» où se succèdent des bifurcations qui mènent à des fondrières cachées sous des fleurs aux parfums dangereux. Ce n’est qu’après s’y être maintes fois laissé attirer que le pécheur retrouve la route du salut. Dieu permet qu’il en soit ainsi pour que l’âme apprenne, par des expériences douloureuses, qu’en dehors de Lui, en dehors de la Croix qui rayonne au sommet de la montée, il n’y a que joies inquiètes suivies d’indicibles souffrances. Pour aller à Dieu, que ce soit comme converti, ou comme croyant avide de pénétrer toujours plus avant dans le Cœur de Jésus, il faut gravir le Calvaire.--Malheur à qui ne le comprend pas!...

Or Lœwengard, à mesure que la santé lui revenait, répugnait, de plus en plus, à se conformer aux avis du saint prêtre G. «Déjà, à ses avances, je ne répondais plus que nonchalamment. L’heure de Dieu n’avait pas sonné encore. L’orgueil de l’intellectuel naissant et les passions de la puberté se révoltaient contre cette humiliation et cette continence qu’est la Foi. _Croire_ c’est humilier sa raison et contenir sa chair. Tant que cet orgueil et cette chair ne sont pas matés, il nous est impossible d’entrer dans le royaume de Dieu.»

Il finit par ne plus répondre du tout et, rentré à Lyon, il se jeta dans l’Art éperdûment car il espérait que le culte de la Forme suffirait à étancher sa soif d’idéal. Puis se détournant de l’amour de Dieu, il alla, par une conséquence obligée, à l’idolâtrie, c’est-à-dire aux amours humaines. Car est-ce autre chose que de l’idolâtrie le fait d’adorer la créature au détriment du Créateur? Le pauvre imaginatif, ne savait pas qu’en dehors de la virginité ou du mariage, sanctifiés par la foi, consacrés par l’Église, la femme est, après l’or, le plus sûr des véhicules vers la damnation.

Néanmoins le germe de Grâce projeté en lui n’était point tombé sur la pierre. Il lui fallut quatorze ans pour lever, mais enfin il leva pour la plus grande gloire de Dieu.

VII

Musset éprouvait le singulier besoin d’invoquer la Providence au cours de ses querelles d’alcôve, mais enfin il croyait. Hugo, comme il l’a dit lui-même, faisait «des restrictions» à Dieu, mais enfin il croyait. Lœwengard, éloigné de Dieu, les délaissa donc et prit pour directeurs de conscience un athée et un catholique perverti qui cherche à stimuler son âme infiniment lasse en la prostituant aux pieds du Démon: Leconte de l’Isle, le chantre marmoréen du néant et Charles Baudelaire, le subtil et puissant magicien dont les vers, d’un sombre éclat, pareil à celui de l’ébène, célèbrent la volupté de faire le mal sachant qu’on le fait. Le premier disait à Dieu: Je te nierai plutôt que de me courber sous ta loi. Le second:--Je n’ignore pas que je pèche en te désobéissant, mais j’aime mieux les piments de la révolte que le lait fade de la soumission. Et l’un magnifie «la divine Mort où tout rentre et s’efface». Et l’autre s’écrie: «Saint Pierre a renié Jésus: il a bien fait!...» Tous deux ciselaient leurs blasphèmes dans une forme magnifique. Ah! ce n’est pas sans raison qu’ils ont mis leur empreinte sur trois générations de poètes!

Lœwengard, comme bien d’autres, se laissa choir dans ce bourbier tendu de pourpre et d’or. «A dix-huit ans, dit-il, je n’ai plus d’autre religion que celle de l’Art. Comme pour Leconte de l’Isle et Baudelaire, l’art pour moi est Dieu. L’Absolu réside dans la forme et la forme, indépendamment du fond, suffit à la Beauté... L’Art est au-dessus des lois morales et sociales: il est _amoral_. Il est au-dessus même de l’idée car quelle idée est vraie, quelle idée est fausse? La sensation esthétique est l’unique critérium du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur. Cette théorie est celle de l’art pour l’art: j’en fus pendant dix ans le défenseur fanatique.»

Ce paganisme effréné, cette adoration furieuse de la Forme, non seulement pourrissent les âmes en y réveillant les instincts cruels qui sommeillent au fond de notre sale nature déchue, mais encore les vouent au désespoir. Car ne croyez pas qu’ils soient heureux ceux qui exaltent, avec une sorte de rage, les liesses incomparables de la sensation esthétique. Sectateurs d’Apollon, de Dyonisos et d’Aphrodite, ils déclarent qu’ils «vivent en beauté». Ils peignent leur existence comme un festin où les coupes s’entrechoquent parmi des fards merveilleux, des parfums savamment artificiels et les raffinements les plus extrêmes de la débauche. Ils prétendent qu’ils ont atteint les sommets du sublime.

Mais la satiété vient et avec elle l’ennui. Ils regardent alors dans leur âme et elle leur apparaît comme un marécage au-dessus duquel flottent des brumes couleur de plomb. Une immense mélancolie monte de ces eaux putrides; aussitôt, comme l’a dit superbement ce même douloureux Baudelaire, qui fut châtié d’une façon si rude et si équitable: _Dans la brute assouvie un ange se réveille._ En une minute de repentir, ils s’écrient, toujours avec le poète des _Fleurs du Mal_:

Ah! Seigneur, donnez-moi la force et le courage De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût!...

Mais le Seigneur s’est fait sourd.--Eux retournent à leur vomissement. Le Diable, qui les attend, leur tresse une couronne d’orgueil et les pousse vers une philosophie qui leur affirmera qu’ils vont dans le vrai sens de la vie--celle de Nietzsche par exemple.

Tel fut le cas de Lœwengard: «Marcher, écrit-il, sur les traces de ces maîtres qu’auréole une gloire démoniaque, les dépasser encore, si possible, telle sera, entre dix-huit et vingt-huit ans, ma plus haute ambition.»

Cette fois, il semblait bien perdu car il allait tomber sous l’emprise d’un sophiste allemand qui distille des poisons auprès de quoi les strophes les plus pernicieuses des poètes de l’art pour l’art ne sont que d’innocentes panades.

VIII

Nietzsche est un fou, mais un fou de génie.--Quand il le connut, Lœwengard l’écouta d’autant plus avidement qu’il sortait de la philosophie universitaire, celle de Kant. Ce démolisseur de la _Raison pure_, après avoir dissous, avec une obstination huguenote, tous les principes qui forment la conscience, nous propose, pour les remplacer, une vague idole qu’il baptise--selon quelle opaque phraséologie--: _Impératif catégorique_. Kant est le vrai père du modernisme, c’est tout dire[23].

[23] Tous ces Germains nébuleux sont, du reste, des destructeurs: Hegel, pourléché par Renan, définit Dieu: «la Catégorie de l’Idéal» et enseigne _l’identité des contraires_, c’est-à-dire l’équivalence du vice et de la vertu. Schopenhauer tient le monde pour une illusion que notre volonté doit nier. Et tous les autres, et Nietzsche plus que tous...

Nietzsche, lui, pousse l’individualisme jusqu’à la fureur. A son avis, adopter la morale chrétienne, c’est se soumettre à une doctrine d’esclaves. Il enseigne que l’homme supérieur doit développer en lui l’orgueil, le goût de la volupté, un égoïsme dur comme le granit. L’élite qui adopterait ses préceptes fournirait, affirme-t-il, _le Surhomme_, c’est-à-dire un être autant au-dessus de l’homme que l’homme est au-dessus du singe. Comme on le voit, il accepte, comme certitude l’hypothèse, aujourd’hui ruinée, de l’évolution et il fonde sur elle son système. Il dit, en effet, dans le prologue de son étrange poème, _Ainsi parlait Zarathoustra_: «Tous les êtres, jusqu’à présent, ont créé quelque chose au-dessus d’eux; et vous voulez être le reflux de ce grand flot, et plutôt retourner à la bête que de surmonter l’homme? Qu’est le singe pour l’homme? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhomme: une dérision ou une honte douloureuse[24]...»

[24] Toute la doctrine de Nietzsche est condensée dans les _Pages choisies_, publiées par M. Henri Albert (_Mercure de France_). On y trouvera la conception du Retour Éternel qui couronne cette aberration. Je n’ai pas à m’en occuper ici.

Donc, créer des monstres d’orgueil, de luxure et de cruauté, méprisant et piétinant, sans remords, le bétail humain, tel est son idéal. Néron--si cher au doux Renan--voilà le modèle qu’il insinue d’imiter.

Or, le fait est que les vrais Surhommes, ce sont les Saints, c’est-à-dire des hommes surnaturalisés, prenant le contre-pied des enseignements de Nietzsche, cultivant en eux l’obéissance, l’humilité, la chasteté, la grande charité, bref, toutes les vertus qui s’opposent à cette doctrine de brute esthétique.

D’ailleurs, au simple point de vue moral, il est d’expérience que le culte effréné des passions dégrade l’homme au lieu de le hausser au-dessus de lui-même, comme le prétend Nietzsche. C’est ce que démontra naguère--en un moment de lucidité très rare chez lui--cet autre fou qui a nom Max Nordau: «Le constant réfrènement de soi-même est une nécessité vitale pour les plus forts comme pour les plus faibles. Il est l’activité des centres cérébraux les plus hauts, les plus humains. Si ceux-ci ne sont pas exercés, ils dépérissent, c’est-à-dire que l’homme cesse d’être homme; le soi-disant «surhomme» devient un «soushomme», c’est-à-dire une bête. L’organisme succombe sans retour à l’anarchie de ses parties constitutives et celle-ci conduit infailliblement à la ruine, à la maladie, à la mort...» (_Dégénérescence_, ch. II, p. 334).

Nietzsche, lui-même, confirma l’exactitude de cette observation. En 1889, son logeur le rencontrant qui divaguait dans la rue, dut le ramener chez lui et parer à ses tentatives de suicide. Puis il fut frappé de mutisme. Pendant dix années, à la suite, il végéta comme un pauvre zoophyte, «honte douloureuse» pour sa famille. Puis il mourut dans l’inconscience.

Ainsi s’avère, dès ce bas-monde, la justice de Dieu sur les âmes perdues d’orgueil qui commettent le péché contre le Saint-Esprit...