Part 16
Plus souvent, à la seule pensée de mener désormais une existence chrétienne, il s’élève en moi un ouragan de doutes, de répugnances et de blasphèmes... En tout cas, j’ai la conscience très nette d’être profondément travaillé par des forces adverses dont je ne suis pas le maître. Comment vous dire cela? C’est comme si mon âme faisait une maladie de croissance d’où je pressens qu’il résultera un grand bien--ou un grand mal. Ce qui m’étonne aussi c’est la lucidité extraordinaire qui m’est venue pour m’analyser: je la vois, mon âme, comme une pièce anatomique dont on injecta les moindres nerfs et les moindres artérioles d’une substance colorante pour en faciliter l’étude à un myope. Je saisis tous les détails du conflit dont je suis l’objet mais la signification de l’ensemble m’échappe.
J’ai pourtant reçu quelque lumière par la lecture de vos livres. Ils sont... etc., etc... et ils me font soupçonner que peut-être Dieu me dispose à me convertir. Et pourtant ce n’est guère probable, car pourquoi une âme aussi médiocre que la mienne serait-elle choisie? Ma médiocrité vous l’aurez reconnue en lisant ce récit. Toutefois, si vous jugez, malgré tout, qu’il peut y avoir dans mon cas du surnaturel et que la crise dont je souffre n’est pas tout simplement le fruit des songeries moroses d’une intelligence désœuvrée, veuillez me venir en aide. Agréez etc...
RÉPONSE
Non, à coup sûr, il n’était pas un médiocre celui qui m’écrivait ces lignes: le propre de la médiocrité c’est d’être très contente d’elle-même. Les petits esprits ne se déplaisent pas dans le monde; ils s’y trouvent à leur place car ils jouissent du développement de leur vanité chez cette gent salonnière où ils rencontrent tant de leurs semblables! Quiconque prétend, comme eux, y réussir doit se prouver banal sous des dehors brillants. Manifester, même sans le vouloir, qu’on fait peu de cas des règles que les mondains promulguent, c’est les blesser au vif de leur amour-propre en ne se conformant pas à leurs préjugés. C’est manquer à cette fameuse «correction» dont Robert, aveugle quant à sa supériorité sur ces cryptogames, se croyait si ingénûment l’adepte.
Le ton de franchise de sa lettre me ravit. Je notai aussi que son pessimisme n’avait point fait de lui un de ces arrogants pontifes de la négation universelle qui, jugeant le monde à sa très mince valeur, ne trouvent là qu’un prétexte à se figer dans la vénération d’eux-mêmes.
Je fus également très heureux que sa culture et ses dons littéraires--remarquables comme on a pu voir--ne l’eussent point transformé en un professionnel de la plume. Car s’il s’était laissé aller à publier, il aurait couru le risque de devenir, comme les neuf-dixièmes des écrivains d’aujourd’hui, un venimeux concierge, un négociant rusé, un imperméable goujat ou un dindon se pavanant au milieu d’une basse-cour plus ou moins académique.
Méditant sa lettre, je crus reconnaître en Robert une de ces âmes prédestinées dont Dieu laisse dormir les puissances jusqu’à l’heure marquée par son infinie sagesse pour les éveiller à la vie spirituelle et les épanouir dans l’atmosphère brûlante de Son Amour.
Ah! quel gage il avait reçu de cet amour lorsque, dans l’église où la Grâce le conduisit, il avait senti la Croix salutaire peser sur ses épaules! Il avait souffert, il souffrait et il souffrirait sûrement encore davantage pour entrer dans la voie étroite. C’est pourquoi je me pris à l’aimer d’un cœur tout fraternel.
Après avoir consulté l’un des saints prêtres qui me consentent leurs lumières en ces occasions, je lui répondis qu’il me paraissait bien avoir été favorisé d’un appel de Dieu et que, puisque malgré tant de circonstances défavorables, il avait conservé la foi implicite, son devoir était de se tenir, par la prière et le recueillement, en état de docilité vis-à-vis de la Grâce. «Car, ajoutai-je, quand Dieu frappe à la porte d’une âme, il ne suffit pas de lui tenir le battant entre-bâillé: il faut ouvrir tout au large.»
Enfin je lui conseillai la lecture de l’_Imitation_, sachant que dans ce merveilleux petit livre, il trouverait de quoi s’instruire et se guider jusqu’à ce qu’un directeur expert prît le gouvernement de sa conscience... Naturellement, je ne donne ici que l’essentiel de ma réponse. Mais on doit croire que j’y exprimai en outre tout ce que je pus d’encouragements affectueux et de sympathie.
Six jours après, nouvelle lettre de Robert.
DEUXIÈME LETTRE
... Oui, je crois que, malgré les années vécues sans aucune pratique religieuse, j’ai conservé la foi implicite. En effet, spontanément, depuis ce mercredi des Cendres, je suis allé tous les matins à la messe. Et le miracle sans cesse renouvelé qui constitue l’essence du sacrifice ne choque en rien ma raison. Je note encore ceci: j’ai découvert, dans un coin de ma bibliothèque, le catéchisme de ma première communion et une concordance des Évangiles et je me suis mis à les relire. A mesure que je les étudiais, le souvenir se réveillait très net en moi de ce que j’y avais appris jadis. Bien plus, ayant entamé le commencement du Discours sur la Montagne, j’en retrouvai la suite et jusqu’aux termes exacts dans ma mémoire. On aurait dit que l’ensemble des dogmes, les explications et les préceptes du catéchisme, les paroles du Christ étaient restés, depuis vingt ans, au fond de mon âme comme des graines engourdies par un long hiver. Maintenant, elles germaient sous l’action d’un soleil printanier dont les effluves m’imprégnaient d’une joie lumineuse.
Il m’est difficile de ne pas voir là une preuve que Dieu m’incline à me convertir.
Pourtant, malgré ce signe, je me sens plein de contradictions. D’une part, je ne suis plus seul avec moi-même. La sensation de plénitude succédant à un vide désolé persiste. Elle s’accompagne de la notion, presque indéfinissable mais très accusée, d’une présence surnaturelle autour de moi comme en moi. Je me sens protégé, poussé doucement à la prière. Je ne puis me faire d’illusion à cet égard, demeurant très lucide et ayant conscience que mon Moi se distingue de cette présence et garde tout entier son libre arbitre.
Vous allez en conclure que je suis disposé à prendre le seul parti logique: me confesser, communier, puis vivre désormais en chrétien.
Eh bien non, et voilà où commencent les contradictions. A cette seule pensée de faire le pas décisif et de modifier mes habitudes, des arguments qui plaident pour que je ne bouge pas se lèvent en foule dans mon esprit et je ne parviens pas à les réfuter. Ce qu’il y a de fort singulier, c’est qu’ils insistent sur ce point que si je changeais de vie, je susciterais les commérages et les railleries des gens du monde. A cette idée, je suis pris de panique et je refuse d’agir.
Or ma crainte est d’autant plus déraisonnable que, comme vous avez pu le constater, depuis pas mal de temps, les jugements du monde ne m’importaient guère. Alors pourquoi prennent-ils soudain pour moi une autorité si grande? Je juge cette préoccupation puérile et voici qu’elle me domine!... Tenez, par exemple, je me représente allant à la communion et vu par des personnes de ma connaissance. A cette seule pensée, je ressens un malaise extraordinaire et je me dis:--Non, non, il est impossible que je me donne ce ridicule...
J’ai honte de vous écrire ces choses car cela signifie que, courageux pour affronter les ragots des salons quand il ne s’agissait que de ma réputation mondaine, je deviens un pleutre quand il faudrait affirmer ma foi.
Chaque fois que je me dérobe de la sorte, j’entends en moi comme une voix pateline qui m’approuve et qui me confirme dans mon inertie. Ah! je l’entends me dire très distinctement:--Dieu n’en demande pas tant. A quoi bon imiter les vieilles dévotes et les marguilliers vermoulus qui se croiraient damnés s’ils n’étaient sans cesse collés à la barre de communion? C’est déjà beaucoup et peut-être trop que tu t’absorbes si fort dans des idées religieuses. Fais comme d’autres: accepte le catholicisme en tant qu’une doctrine sociale qu’il est convenable de protéger mais ne te crois pas obligé pour cela de pratiquer. A la rigueur, afin de donner le bon exemple aux subalternes, tu peux aller à la messe le dimanche; tu en seras quitte pour penser à autre chose tout en gardant une attitude déférente. Mais ne va pas t’exalter davantage sur des rêveries mystiques qui proviennent de ton désœuvrement. Occupe-toi, reprends tes études d’histoire. Tu avais commencé une analyse du règne de Louis XIII. Pourquoi ne pas t’y remettre?... Alors tu redeviendras normal.
--Mais oui, répondis-je, c’est le sens commun qui me parle. Je vais essayer...
Vaine tentative: non seulement je n’ai pu fixer mon attention sur les travaux où je prenais naguère quelque plaisir mais encore, loin d’être apaisé par la voix du--sens commun, je me suis senti de plus en plus troublé, inquiet, malheureux. Enfin, par une pente irrésistible, mes pensées sont revenues à Dieu et, en corollaire, à la conviction que je ne trouverais la paix qu’au confessionnal.
--Allez-y donc, me direz-vous.
Je ne puis: une nouvelle difficulté me cloue sur place. Me confier à un prêtre, lui exposer l’état de ma conscience me cause une répulsion violente. Je me persuade qu’il ne me comprendra pas ou qu’il me rebutera en traitant comme des vétilles les faits de vie intérieure dont je suis le théâtre. Or je le sens très bien: si l’on rabroue, comme de puériles imaginations, mes incertitudes et mes combats, si l’on n’attache point l’importance, que je crois qu’il mérite, à l’avertissement reçu dans la nuit du mardi-gras, mon âme qui, me semble-t-il, voudrait s’ouvrir, se refermera peut-être à jamais... Voilà donc où j’en suis: je me sens attiré vers la vie chrétienne. Mais quoique je sache que pour vivre en bon catholique, il me faut d’abord me purifier et me fortifier par la confession et la communion, deux obstacles m’arrêtent: la peur absurde, mais jusqu’à présent incoercible, des commentaires mondains; la presque conviction qu’aucun prêtre ne donnera l’attention nécessaire au conflit qui me torture.
En effet, je souffre beaucoup. Je n’ai un peu de répit qu’à la messe quotidienne et c’est sans doute pourquoi je persiste à m’y rendre. Tant qu’elle dure, des élans d’amour, où ma volonté n’a point de part, projettent mon âme vers l’autel. Il en résulte quelques minutes de délivrance où j’éprouve une paix délicieuse. Puis, à peine sorti, je retombe dans la tristesse. C’est comme si j’errais dans une nuit profonde dont les ténèbres m’accablent et où se lamentent des voix désespérées. Et en même temps--accommodez tout cela--je me sens soutenu par cette présence amicale dont je vous parle plus haut.
Telle est ma vie actuelle: me disputer avec moi-même, tâtonner dans l’obscurité, soupirer:--Seigneur, ayez pitié de moi!...
Si vous le pouvez, venez à mon aide et veuillez agréer, etc...
RÉPONSE
En méditant cette lettre, je reconnus tout de suite que, selon sa tactique coutumière, le Malin triturait l’imagination de Robert en lui faisant des monstres de l’opinion du monde et de l’incapacité du clergé à le comprendre. Au fond, ces artifices démoniaques sont fort misérables. Mais voilà: quand il s’agit d’autrui, pourvu qu’on ait quelque habitude de la vie intérieure, on en saisit très vite le peu de consistance. Quand il s’agit de soi-même, et surtout lorsqu’on est un néophyte, on perd pied. Il n’y a que le directeur qui ait grâce d’état pour mettre les choses au point.
D’un autre côté, j’admirai en Robert les merveilles de la Grâce: Dieu ne cessait de lui faire sentir sa présence; c’était une indicible faveur car d’habitude, dans cette nuit obscure par laquelle il faut qu’on passe pour y apprendre l’impuissance où nous sommes de nous sauver tout seuls, il nous semble, faussement d’ailleurs, que tout secours surnaturel nous fasse défaut.
L’œuvre de son salut me parut donc en bonne voie et ce fut également l’avis de l’excellent prêtre à qui je communiquai sa lettre, comme j’avais fait de la précédente. Il avait accepté de diriger Robert quand le moment serait venu. En attendant, nous tombâmes d’accord sur ce point que je continuerais à tenir le rôle du chien de berger qui rabat la brebis errante vers le bercail.
Dans ma réponse, j’avertis Robert de la manigance diabolique dont il était le jouet. J’ajoutai qu’étant donné son expérience du monde, il devait bien s’attendre à de la malveillance quoiqu’il fît, et je me montrai persuadé que s’il mettait une bonne fois en balance le désir de plaire à Dieu avec le scrupule de ne pas déplaire aux mondains, ce dernier mobile lui paraîtrait bientôt tellement inepte qu’il n’aurait plus de peine à l’écarter.
En outre, je lui citai, en le priant de le méditer, un passage de l’_Introduction à la vie dévote_ que certains ne seront peut-être pas fâchés de retrouver ici:
«Tout aussitôt que les mondains s’apercevront que vous voulez suivre la vie dévote, ils décocheront sur vous mille traits de leur cajolerie et médisance: les plus malins taxeront votre changement d’hypocrisie, bigoterie et artifices; ils diront que le monde vous a fait mauvais visage et qu’à son refus, vous recourez à Dieu. Vos amis s’empresseront de vous faire une foule de remontrances fort prudentes et charitables à leur avis: «Vous perdrez crédit auprès du monde, vous vous rendrez insupportable, vous vieillirez avant le temps; vos affaires domestiques en pâtiront; il faut vivre comme le monde avec le monde; on peut bien faire son salut sans tant d’embarras», et mille autres bagatelles.
«Tout cela n’est qu’un vain et sot babil; ces gens-là n’ont nul souci de votre santé ni de vos affaires. _Si vous étiez du monde, dit le Sauveur, le monde vous aimerait parce que vous êtes sien. Mais parce que vous n’êtes pas du monde, partant, il vous hait._ Nous avons vu des gentilshommes et des dames passer la nuit entière à jouer aux cartes. Y a-t-il une occupation plus chagrine, plus mélancolique et plus sombre que celle-là? Les mondains néanmoins ne disaient mot; les amis ne se mettaient point en peine. Et pour la méditation d’une heure ou pour nous voir lever le matin un peu plus tôt qu’à l’ordinaire pour nous préparer à la communion, chacun court au médecin pour nous faire guérir de l’humeur hypocondriaque et de la jaunisse. On passera trente nuits à danser: nul ne s’en plaint; et pour la seule veille de la nuit de Noël, chacun tousse et crie au mal de ventre le jour suivant.
«Qui ne voit que le monde est un juge inique, gracieux et favorable pour ses enfants, mais âpre et rigoureux aux enfants de Dieu?
«Nous ne saurions être bien avec le monde qu’en nous perdant avec lui. Il n’est pas possible que nous le contentions car il est trop bizarre. _Jean est venu, dit le Sauveur, ne mangeant ni ne buvant et vous dites qu’il est possédé; le Fils de l’homme est venu, en mangeant et en buvant, et vous dites qu’il est Samaritain._ Si nous nous relâchons par condescendance à rire, jouer, danser avec le monde, il s’en scandalisera. Si nous ne le faisons pas, il nous accusera d’hypocrisie ou de bizarrerie. Si nous nous parons, il l’interprétera à quelque dessein. Si nous nous négligeons, ce sera pour lui vile rusticité. Nos gaîtés seront par lui nommées dissolutions et nos mortifications, tristesses. Comme il nous regarde toujours de mauvais œil, jamais nous ne pourrons lui être agréables. Il agrandit nos imperfections et publie que ce sont des péchés; de nos péchés véniels il en fait des mortels; et nos péchés d’infirmité, il les convertit en péchés de malice.
«Au lieu que, comme dit saint Paul, _la charité est bénigne_, au contraire le monde est malin; au lieu que la charité _ne pense point de mal_, au contraire le monde pense toujours le mal. Et quand il ne peut accuser nos actions, il accuse nos intentions. Soit que les moutons aient des cornes ou qu’ils soient noirs, le loup ne laissera pas de les manger s’il peut... Nous sommes crucifiés par le monde et le monde nous doit être crucifié. Il nous tient pour fols, tenons-le pour insensé[32].»
[32] SAINT FRANÇOIS DE SALES: _Introduction à la vie dévote_, quatrième partie, ch. I.
J’engageai donc Robert à méditer ces lignes du profond psychologue que fut saint François de Sales. Je lui fis remarquer qu’il les goûterait, sans doute, d’autant plus que ses études historiques et ses propres observations lui avaient appris à quel degré le monde _fut, est, sera_ toujours le même, à savoir malveillant et corrompu. C’est là un fait immuable, n’en déplaise aux adorateurs du fétiche-progrès qui, malgré les leçons cinglantes de l’expérience, s’entêtent à croire que l’homme va se perfectionnant. Le Diable, ajoutai-je, vous a mis sur le nez une paire de lunettes grossissantes qui vous font voir un tas d’asticots grouillants--je veux dire les gens du monde--comme des serpents boas prêts à vous dévorer. Je vous enlève ces fâcheuses bésicles en vous apportant le témoignage d’un très grand Saint. Suivez son enseignement et allez de l’avant. Le commencement de la sagesse, dit le Psalmiste, c’est la crainte du Seigneur. Or la crainte du Seigneur implique le mépris des jugements du monde. Telle doit être, je crois, votre pierre de touche pour le moment.
Pour sa prévention quant à l’inintelligence possible du prêtre auquel il s’adresserait, il devait bien s’apercevoir qu’il donnait également dans un piège diabolique, car il ne pouvait pas ignorer que n’importe quel prêtre, fût-il médiocre, avait pouvoir pour l’entendre en confession et l’absoudre. En ce qui concerne la direction, c’était autre chose. Mais n’ayant pas la mentalité d’un instituteur primaire du régime, il n’en était pas à se figurer que tous les ecclésiastiques sont des imbéciles ou des fourbes. Puisqu’il avait confiance en moi, je me chargeais de lui procurer un directeur expert. Pour achever de le rassurer, je lui rapportai le cas d’un jeune homme qui, comme lui, s’était buté à cette niaiserie que personne n’était à même de lui nettoyer l’âme; or je le jetai à l’eau pour le faire nager[33]. Cependant, ajoutai-je, je n’entends pas du tout vous inviter à une confession immédiate et faite à contre-cœur. C’est de vous seul que doit venir le désir de vous confesser. Si vous restez homme de bonne volonté, je suis sûr que ce désir naîtra en vous et que, sous l’influence de la Grâce, il deviendra très vite un besoin irrésistible.
[33] L’anecdote ferait longueur à cette place. Je la donne à la fin du chapitre. Voir note I.
Considérez maintenant, je vous prie, ceci: tandis que Notre-Seigneur souffrait une épouvantable agonie, pour vos péchés, au jardin des Olives, vous dormiez parmi les disciples. Il vous a fait la grâce insigne de vous réveiller. Notre pauvre nature est si lâche que vous essayez à présent de vous rendormir. Mais vous n’y parvenez pas: des cauchemars et des remords ont traversé votre somnolence et vous ont obligé de vous lever, de prier avec Jésus et de prendre part à ses angoisses dans la nuit sans étoiles. Continuez cette veille, malgré les chuchotements et les ricanements du Démon, et bientôt, vous suivrez le Bon Maître, avec abnégation, jusqu’à sa montée au Calvaire. Quand vous serez au pied de la Croix, avec la Sainte Vierge, saint Jean et sainte Madeleine, votre cœur sera transpercé comme le fut le Sacré-Cœur et l’Amour vous brûlera de ses flammes adorables... Je l’engageai aussi à tenir un journal de ses impressions quotidiennes, sachant, par expérience, qu’une telle analyse nous aide beaucoup à voir clair en nous-mêmes...
Enfin je lui promis de faire prier pour lui. C’est un moyen qui m’a toujours réussi. Que de fois je l’ai employé; que de fois j’ai vérifié qu’en allumant autour d’une âme en peine un foyer d’oraisons, j’attirais sur elle les grâces d’énergie et de persévérance dont elle avait besoin pour se transfigurer. Il y a, de par le monde, une communauté de moniales qui me fut, à cet égard, particulièrement auxiliatrice. Que ces saintes filles trouvent une fois de plus ici l’expression de ma reconnaissance. Qu’aurait pu faire le déplorable Retté si des âmes infiniment supérieures à la sienne ne lui avaient apporté leur secours?...
TROISIÈME LETTRE
Votre lettre m’a fait beaucoup de bien. Je me rends compte à présent que je m’enlisais dans un marécage sans issue, quand je me tourmentais à propos de l’opinion du monde et de l’incapacité des prêtres. Quel orgueil outrecuidant j’ai montré! Il me faut l’avouer: j’avais donné en plein dans le traquenard démoniaque que vous me démasquez. Néanmoins, je ne suis pas encore décidé à faire le nécessaire et je prie Dieu pour qu’il me donne la force de prendre enfin une résolution ferme... Ce qui m’a le plus touché, c’est votre comparaison de mon état d’âme au sommeil des disciples à Gethsémani. Oh! oui, je suis lâche!... Mais je ne veux absolument pas retomber dans mon assoupissement. Suivant votre conseil, j’ai commencé de tenir un journal de ma vie intérieure; j’y trouve du soulagement à mes peines et je vous l’enverrai. Continuez, je vous en supplie, de faire prier pour moi: j’en ai bien besoin car voici que cette présence mystérieuse qui me soutenait s’est retirée: j’erre, le cœur sec, dans de lourdes ténèbres. Que le Seigneur ait pitié de moi!...
Agréez, avec mes remerciements les plus chauds, etc., etc...
P.-S.--Je lis tous les jours un peu de l’_Imitation_: quel voyant que l’auteur de ce livre! Je vous sais grand gré de me l’avoir fait connaître.
JOURNAL DE ROBERT
_9 mars._--Je suis triste et tout déconcerté de ne plus sentir en moi cette force indéfinissable qui me consolait et m’aidait à me reconnaître. Pour essayer de la reconquérir, je vais d’église en église. Je sais que mon Dieu repose dans le tabernacle et je lui demande de dissiper l’obscurité. M’appelle-t-il encore? M’a-t-il abandonné?... Je l’implore:--Vous voyez, lui dis-je, je ne dors plus; j’attends votre lumière. Pourquoi me laissez-vous dans la nuit?...
Rien ne répond. Et mon cœur aride n’est plus capable de ces élans d’amour qui le portaient vers le Saint-Sacrement. Je souffre et pourtant je ne voudrais pas rebrousser chemin. Mais il y a des heures de doute où je me demande, une fois de plus, si je ne me suis pas illusionné lorsque j’ai cru que Dieu me sollicitait. N’est-ce pas une crise de _spleen_ que je subis et ne serait-il pas très facile de la vaincre?
Tout un jour j’y ai pensé. Le travail ne m’a pas réussi. Peut-être qu’un voyage?...
J’ai tâché de me persuader de faire un tour en Espagne. J’ai même pris des informations, tracé un itinéraire, compulsé des indicateurs et des guides. J’ai fait acheter une malle et divers ustensiles de voyage. Mais comme j’allais donner des ordres pour mon départ, je me suis senti soudain une grande répugnance pour ce subterfuge. Il m’a semblé qu’un mur se dressait devant moi qui m’interdisait de poursuivre et que, si je prenais un détour, j’encourrais une responsabilité grave.
Je me suis soumis et alors j’ai éprouvé un mouvement de joie intérieure et un soulagement qui me dilatait la poitrine: ce fut comme si l’on enlevait le poids qui m’écrase pour me permettre de respirer. Cela ne dura qu’une minute, puis le fardeau pesa de nouveau sur mes épaules et je retombai dans mes incertitudes...
Je suis allé à la messe, ainsi que chaque jour. Ne m’en félicitez pas: j’accomplis cet acte sans goût, la plupart du temps avec ennui. Néanmoins j’ai l’impression confuse qu’il m’est bienfaisant. C’est comme un remède amer que je me serais prescrit, que je prendrais tous les matins et qui me fortifie peut-être sans que j’en aie conscience.
Jamais je ne fus distrait comme aujourd’hui. Je restais debout devant mon prie-Dieu et mon esprit vagabondait parmi toutes sortes de vétilles. Quand l’officiant eut dit le dernier Évangile, je m’aperçus que je n’avais pas du tout prié. J’en ressentis d’abord de l’irritation contre moi-même et tout de suite après, une envie de murmurer contre Dieu qui, voyant ma bonne volonté, me retirait la faculté de le prier alors que cela m’eût fait tant de bien.