Psychologie des temps nouveaux
Part 16
Rien ne serait plus simple si la nationalité était uniquement fondée sur la race, mais il en est tout autrement. J’ai montré ailleurs qu’une nationalité peut être constituée par quatre éléments fort différents, rarement réunis chez un même peuple la race, la langue, la religion et les intérêts.
La race, contrairement à l’opinion courante, est de ces divers éléments le moins actif, simplement parce que la plupart des races actuelles résultent de croisements. En Europe, on ne trouve généralement que des races historiques, c’est-à-dire des races hétérogènes, formées par le hasard des conquêtes, des émigrations ou de la politique.
Sous l’influence de milieux communs, d’intérêts communs, de langues et de religion communes, ces races hétérogènes peuvent arriver à se fusionner et former une race homogène[8].
[8] Le lecteur que ces questions pourraient intéresser les trouvera développées dans mon petit volume: _Lois psychologiques de l’évolution des peuples_.
La fusion entre peuples différents est l’œuvre des siècles. Ne pouvant disposer du temps, les fondateurs de divers empires, Turquie, Russie et Autriche notamment, l’ont simplement remplacé par la force. Leur œuvre est toujours restée pour cette raison un peu artificielle et les populations, soumises en apparence, ne se sont pas encore fusionnées.
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Au cours de la guerre, les Alliés ont indiqué comme un de leurs principaux buts de guerre la libération des nationalités. Dans un discours au parlement anglais M. Asquith disait:
«Il n’y a pas de ferments de guerre et de causes de guerre plus nocifs que l’existence de nationalités détachées, mécontentes et artificiellement séparées de leurs vrais foyers et de leur consanguinité.»
Au fond, ce que l’on cherche dans la solution du problème des nationalités, c’est le moyen de libérer les minorités opprimées du joug d’une majorité oppressive. Le problème paraît aussi difficile que d’empêcher l’aiguille d’une balance de pencher du côté où le plateau est le plus chargé.
Il sera surtout difficile dans les pays où plusieurs nationalités se trouvent enchevêtrées sur le même territoire. La tolérance de la majorité gouvernante dépendra beaucoup plus de la mentalité de ses représentants que des lois égalitaires formulées. Une majorité homogène sera toujours hostile à une minorité hétérogène simplement parce que la force des lois est bien faible devant celle des mœurs.
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Le principe des nationalités a orienté les hommes d’État pendant plusieurs siècles, mais tout autrement qu’aujourd’hui.
L’histoire politique de l’Europe peut être divisée en deux périodes. La première, dont la durée dépassa mille ans, comprend la formation des grands États aux dépens des petites nationalités. Pendant la seconde, d’origine récente, au nom du même principe des nationalités, les grands États lentement formés: Autriche, Turquie et Russie notamment, se désagrègent en provinces indépendantes.
La fusion de petits États en puissantes nations avait semblé une des lois les plus constantes de l’histoire. La France, l’Angleterre, l’Allemagne et l’Italie, jadis composées de provinces séparées, sont des types de cette fusion.
Elle n’était pas, d’ailleurs, générale. A côté des grands États, de petits pays: Hollande, Suède, Danemark, etc., avaient réussi à garder leur indépendance et prétendaient la conserver.
Les théoriciens allemands ne reconnaissaient pas cependant aux petits peuples le droit de vivre à côté de grandes nations sans être absorbés par elles. Si l’Allemagne avait triomphé dans la dernière guerre, il ne serait probablement pas resté en Europe un seul petit pays indépendant.
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Alors même qu’on admettrait la valeur du principe des nationalités, sa réalisation serait presque impossible.
Pour l’appliquer, en effet, il faudrait connaître les volontés réelles des peuples. On n’a trouvé encore d’autres moyens d’y réussir qu’un plébiscite, mais les gouvernants qui ont introduit dans les pays soumis leurs fonctionnaires et leurs créatures arriveront toujours à obtenir des votes favorables en les falsifiant au besoin. Le plébiscite ne serait applicable qu’aux pays où il est inutile, c’est-à-dire à ceux dont les sentiments des populations rivales en présence sont nettement connus, Tchèques et Polonais par exemple.
Ces difficultés d’appliquer le principe des nationalités ont été jadis bien marquées au parlement autrichien dans les termes suivants, par le comte Tisza:
«Dans les territoires où les races et les nations sont mélangées, il est impossible que chaque race constitue un État distinct. Là, on ne peut créer que des États sans caractère national, autrement le peuple dominant imprime seul à l’État son caractère national. Le principe des nationalités n’est donc applicable que dans la forme limitée comme le définit justement le président des États-Unis en disant: «On doit garantir à chaque peuple sa vie propre, le libre exercice de sa religion, son libre développement individuel et social.»
Remarquons d’ailleurs, qu’il s’en faut de beaucoup que le principe des nationalités soit universellement admis. Rejeté naturellement par les grands empires, tels que l’Angleterre, il l’est également par certains petits pays, la Suisse notamment.
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On ne saisit bien l’importance d’un principe qu’en étudiant ses applications.
Il est tout d’abord visible que le principe des nationalités conduirait à la formation de petits États et à la destruction des grands empires.
En ce qui concerne la dissociation des grands empires, l’expérience russe est catégorique. C’est au nom du principe des nationalités qu’elle se désagrégea presque instantanément en plusieurs provinces, dès que la Révolution triompha.
Loin de combattre cette désagrégation les socialistes l’ont nettement encouragée. Pendant la conférence de Brest-Litovsk, le gouvernement russe déclara être «complètement d’accord avec le principe de la reconnaissance du droit de chaque nation de disposer de son sort en allant jusqu’à la séparation».
C’était accepter sans protestation la séparation de l’Ukraine qui venait, après d’autres provinces, de se constituer en république indépendante.
Et ici apparaît la puissance mystique exercée par un principe sur les serviteurs de ce principe. Aucun des bolchevistes ne comprit que la perte de l’Ukraine, presque grande comme la France, constituait pour la Russie un désastre immense. Politiquement, sa séparation entraînait la perte de la domination sur la mer Noire, l’abandon de toute influence dans les Balkans et du côté de Constantinople. Économiquement, le dommage était plus étendu encore. Cette province représentant la plus riche de la Russie en blé, en houille et en fer.
La Finlande et les provinces de la Baltique ont réclamé, elles aussi, leur indépendance, ou se sont placées plus ou moins ouvertement sous l’influence de l’Allemagne afin d’échapper à celle pire encore des socialistes. Par consentement des populations ou par occupation forcée, comme à Riga, les provinces baltiques allaient devenir allemandes. L’absorption ou le protectorat de la Courlande, de la Livonie, de l’Esthonie et de la Lithuanie eût été infiniment plus précieuse à l’Allemagne que la possession de l’Alsace et de toutes les colonies germaniques. Les richesses forestières et agricoles de ces pays sont en effet immenses.
Faire d’un grand empire une poussière de provinces sans force, et par conséquent sans défense, tel est le résultat auquel sont arrivés les socialistes russes en appliquant le principe des nationalités.
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L’Autriche est le second empire désagrégé par l’application du même principe.
La monarchie austro-hongroise comprenait une dizaine de nationalités parlant des langues différentes. Les trois plus puissantes étaient, en dehors de la Hongrie, les Polonais de Galicie, les Croates et les Tchèques. Chacune prétend aujourd’hui se gouverner elle-même, former un État indépendant et naturellement exercer la suprématie sur ses voisins.
La force véritable de l’empire d’Autriche résidait dans les aspirations contraires des races qui la peuplaient. Toutes se haïssaient immensément; mais l’antipathie qu’elles avaient les unes pour les autres dominant de beaucoup celle professée contre leur gouvernement, la tyrannie de ce gouvernement leur semblait plus supportable que celle de groupes rivaux. L’empire d’Autriche reposait sur un équilibre de haines.
Nous venons de voir les conséquences du principe des nationalités appliqué dans les grands empires. Dans de petits pays comme les Balkans, où la même province, la même cité, le même village sont divisés en populations séparées par la religion, la race, la langue, les coutumes, il a immédiatement engendré la plus sanglante anarchie. Dès qu’ils furent libérés du joug turc, les Balkaniques se précipitèrent les uns sur les autres et se déchirèrent furieusement.
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Le principe des nationalités, si simple quand il reste dans le domaine des spéculations chères aux diplomates, est donc, en réalité, hérissé de difficultés.
Les siècles les avaient à peu près résolues en amenant les peuples, réunis par le hasard des conquêtes sur le même territoire, à s’unifier lentement sous l’influence d’institutions communes, et à former ainsi des populations homogènes. La France, l’Angleterre et même l’Italie en sont des exemples. En France les petites patries de jadis, Bretagne, Bourgogne, Aquitaine, etc., avaient fini par se fondre en une grande patrie. C’est grâce à cette fusion qu’à l’instabilité des premiers âges, la stabilité avait pu succéder.
Mais les événements n’ont pas permis au temps d’accomplir partout son œuvre. Les théoriciens sont venus combattre son action. Il va falloir recommencer, au nom de leurs principes, une réorganisation mondiale dont nul ne saurait prédire l’issue. Prétendre orienter les pensées et les sentiments des hommes dans un sens contraire à l’évolution ancienne qui guidait leur marche, conduit forcément à des conséquences inconnues. L’une des plus probables sera un état de guerre permanent entre tous les petits pays et leur misère profonde.
L’avenir appartient-il, comme le soutenaient les Germains, à de grands États devenus chaque jour plus puissants, ou au contraire comme le veulent les théories nouvelles à des fédérations de petits États indépendants? C’est le secret des âges prochains.
Les peuples sont entraînés dans des tourbillons de forces morales dont les effets restent ignorés.
Mais si nous voulons juger de la valeur actuelle d’une conception politique pour laquelle tant d’hommes sont morts et sont destinés à mourir, nous pouvons dire que le principe des nationalités, avec les fragments de vérité qu’il contient, et les espérances qu’il fait luire, appartient à la famille des grandes illusions mystiques qui, à certaines périodes de l’histoire, ravagent le monde et transforment la vie des peuples.
CHAPITRE IV
Les périls de l’Étatisme.
Des considérations développées dans plusieurs chapitres de cet ouvrage, il résulte que, ne possédant pas un critérium pour certaines valeurs morales, nous pouvons seulement les juger par leurs effets.
La philosophie pragmatiste, très répandue en Amérique, n’a pas d’autres bases. Elle recherche si une idée politique, religieuse ou sociale engendre des résultats utiles ou nuisibles sans se préoccuper de sa valeur théorique.
C’est donc en considérant les effets déjà produits qu’on peut déterminer la valeur de la croissante intervention étatiste dans la phase économique du monde qui vient de s’ouvrir.
Suivant les apôtres de l’étatisme, le gouvernement, en raison de sa supériorité supposée, devrait gérer l’ensemble des activités industrielles et commerciales d’un pays en ôtant aux citoyens leurs initiatives, et par conséquent leur liberté.
Cette conception constituait déjà un des rêves du socialisme avant la conflagration mondiale.
La guerre l’a momentanément réalisé. D’impérieuses nécessités militaires obligèrent les gouvernants à absorber toutes les forces de chaque pays pour les orienter vers un même but. Un pouvoir dictatorial pouvant seul opérer une telle concentration, il fut établi partout. Des peuples jadis très libres, tels que les Américains, acceptèrent une dictature étatiste qu’ils savaient nécessaire mais, la lutte terminée, ils la rejetèrent aussitôt.
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Il n’en a pas été de même chez les peuples latins. Leur ancienne tendance à faire tout diriger par l’État s’est notablement développée depuis la fin de la guerre. Les projets d’extension de l’influence étatiste qui se formulent chaque jour en fournissent la preuve.
Contre ces projets d’absorption, industriels et chambres de commerce protestent vainement. Ils savent très bien que les réalisations dont nous sommes menacés deviendraient vite une cause d’irrémédiables ruines.
Rien de plus déprimant pour un pays, en effet, que le remplacement de l’initiative privée par celle de l’État. L’initiative qui ne s’exerce pas s’atrophie bientôt et nous étions loin d’en posséder un excès. Ce n’est pas assurément par trop d’initiative que nos diplomates, nos généraux et tous nos dirigeants ont péché pendant la guerre.
Mais, sans même tenir compte de la paralysie des initiatives créée par le développement de l’étatisme, l’expérience enseigne depuis longtemps que les entreprises gérées par l’État sont coûteuses et d’une exécution médiocre.
La France a traversé bien des crises graves depuis les lointains débuts de son histoire. Aucune, peut-être, ne menaça autant son existence que les deux périls qu’elle a vus surgir depuis quelques années: le péril allemand et le péril étatiste.
Grâce à quatre années de prodigieux efforts, à la mort de quatorze cent mille hommes et à 200 milliards de dépenses, nous avons pu triompher du péril allemand.
Reste maintenant le péril étatiste. Moins visible que le premier, il pourrait devenir aussi dangereux en amenant d’irrémédiables défaites économiques.
Déjà, avant la guerre, il avait contribué à cet état de décadence industrielle et commerciale révélé par les statistiques que j’ai rappelées dans cet ouvrage.
Notre victoire militaire ne saurait marquer la fin de toutes les formes de conflits. Aux guerres à coups de canon vont succéder des guerres économiques. Les peuples ayant des intérêts divers et parfois contradictoires, les Alliés d’aujourd’hui pourront tout en restant militairement unis, devenir rivaux demain.
Dangereuses seraient les illusions sur ce point. Les esprits éclairés savent d’ailleurs s’en garder. L’extrait suivant d’un rapport fait à la Chambre, au nom d’une grande commission, le montre nettement.
«A la signature de la paix, la guerre économique s’imposera plus âpre que jamais entre toutes les nations et chacune d’elles gardera jalousement tout ce qui sera susceptible d’accroître sa puissance maritime marchande au regard et souvent au détriment des autres. Avant même que la guerre menée en commun ne soit finie, la compréhension de l’égoïsme national économique subsiste malgré tout.»
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Au point de vue économique, les peuples civilisés modernes peuvent se diviser en deux classes: peuples individualistes, peuples étatistes.
Parmi les peuples individualistes figurent les Anglais et surtout les Américains. Chez eux, l’action de l’individu est portée à son maximum et celle de l’État réduite au minimum. Le rôle de ce dernier se limite strictement aux questions d’intérêt général: armée, police, finances, notamment.
Chez les peuples étatistes,--et tous ceux dits latins le sont plus ou moins--l’influence de l’État est, au contraire, prépondérante, et, sous la poussée socialiste, elle grandit chaque jour. L’État arrive, progressivement, à tout diriger, tout gérer, tout monopoliser et intervient de plus en plus dans les moindres actes des citoyens.
La classification que je viens d’indiquer est forcément sommaire. La compléter entraînerait trop loin. Il faudrait constater, par exemple, que le Français, étatiste en ce qui concerne les intérêts collectifs, est au contraire individualiste pour ses intérêts personnels. Il faudrait aussi marquer pourquoi l’étatisme latin est sans analogie avec l’étatisme germanique. C’est à des initiatives privées et non à l’État que sont dues les grandes entreprises industrielles qui constituaient la puissance économique de l’Allemagne.
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Les nécessités de la guerre ayant condamné tous les belligérants à subir un étatisme absolu il était naturel que les intérêts privés fussent alors sacrifiés aux intérêts collectifs.
La guerre terminée, les Américains ont immédiatement rejeté l’étatisme. M. Wilson l’a fait remarquer avec une juste fierté dans un de ses messages.
«Pendant toute la durée de la lutte le gouvernement américain avait dû grouper toutes les énergies matérielles du pays, les atteler ensemble sous le même harnais pour mieux tirer le fardeau commun et mener à bien notre lourde tâche.
... Aussitôt que nous avons su que l’armistice était signé, nous avons jeté le harnais. Le grand matériel des industries et les machines qui avaient été accaparées pour l’usage du gouvernement ont été rendus aux usages auxquels ils servaient avant la guerre.
... Notre peuple n’attend pas d’être conduit. Il connaît son affaire; il se débrouille rapidement dans tout nouvel état de choses; il va droit au but et compte sur lui-même dans l’action.
Toutes les règles de conduite que nous pourrions chercher à lui imposer deviendraient vite parfaitement inutiles, _car il n’y ferait aucune attention et irait son chemin_.»
Suivant sa constante tradition, l’Américain confie ses entreprises industrielles à des hommes d’affaires, alors que nous faisons conduire les nôtres par des fonctionnaires généralement très étrangers aux affaires.
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La disparition de l’étatisme aux États-Unis s’est opérée rapidement, parce qu’il était absolument opposé à la mentalité américaine.
Toutes les lois restrictives qui se multiplient, en France, montrent au contraire que, loin de s’atténuer, notre politique étatiste va s’aggraver et peser lourdement sur le travail national.
Réquisitionner, taxer, ordonner, interdire suivant le bon plaisir des plus incompétents agents, enfermer chaque entreprise dans un inextricable et paralysant réseau de formalités tracassières, destructrices de toutes les initiatives, tel est l’avenir dont on nous menace.
S’il se réalise, nous serons fatalement vaincus dans la terrible lutte économique qui se prépare et les Germains, dont la puissance industrielle avant la guerre était si grande, reprendront vite leur domination économique. Or, dans l’évolution actuelle du monde, les dominations économiques seront les plus redoutables.
Malheureusement pour notre avenir, l’étatisme constitue chez les peuples latins un besoin mental fort ancien. Il est peu de partis politiques en France qui ne réclament sans cesse l’intervention de l’État.
Cette constatation m’a fait écrire autrefois que notre pays, si divisé en apparence, ne possède, sous des étiquettes diverses, qu’un seul parti politique, le parti étatiste, c’est-à-dire celui qui demande sans trêve à l’État de nous forger des chaînes.
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La base psychologique fondamentale de la production est l’initiative stimulée par le risque et le profit. Dès que la responsabilité s’évanouit, comme dans l’organisation anonyme de l’État, l’initiative disparaît. Quelle raison aurait le fonctionnaire de s’intéresser à un travail dont il ignore le rendement et ne retire aucun profit? Il est d’ailleurs enveloppé dans un réseau de circulaires et de règlements qui lui interdirait la moindre initiative si, par hasard, il y songeait. Cette initiative serait, d’autre part, immédiatement paralysée par l’intervention de ses chefs. Avec la meilleure volonté du monde il ne peut être que le rouage d’une machine. Observer strictement le règlement, c’est tout ce qu’on lui demande.
Telles sont les raisons pour lesquelles, dès que l’État intervient dans une industrie, cette industrie dépérit.
«Je viens de passer quatre années de guerre dans un établissement industriel de l’État, écrit l’ingénieur R. Carnot. Connaissant l’industrie privée, j’avais en y entrant,--pourquoi le cacherais-je?--des idées plutôt socialistes. A voir, aussi bien par le menu que dans son ensemble, le fonctionnement de la machine industrielle étatiste, mes illusions se sont envolées et je quitterai l’uniforme complètement désabusé...
Ce qu’il y a de particulièrement grave, c’est l’antinomie absolue qui existe entre le concept d’industrie, tel que le réalise le monde moderne, et celui d’une administration d’État.»
L’auteur donne dans son livre de nombreux exemples montrant à quel point l’intervention étatiste peut devenir désastreuse. A l’usine de construction de Bourges, placée sous la direction d’un ministre socialiste, les ouvriers travaillaient à la journée avec faculté de toucher une prime pour surproduction de travail. Le Ministre ayant accordé la prime à tous les ouvriers, la baisse de la production fut instantanée. Les circonstances ayant permis de revenir sur cette désastreuse mesure, le résultat fut immédiat. Le rendement se trouva parfois dépasser le triple de ce qu’il était antérieurement.»
Le même auteur donne un autre exemple, également frappant, des conséquences de l’intervention étatiste. Un ministre socialiste, chargé de la Direction de la marine marchande, ayant eu l’idée d’instituer des primes basées sur le nombre des jours de navigation, les équipages avaient tout intérêt à allonger les voyages et à ralentir les opérations de chargement et de déchargement. Le résultat final fut que les bateaux charbonniers réquisitionnés par l’État avaient un rendement inférieur de 40 à 50 p. 100 à celui des navires dirigés par les importateurs de charbon travaillant pour leur compte.
Mêmes résultats dans les ateliers de chemins de fer. Les pouvoirs publics ayant décrété la suppression du travail à la tâche, le rendement de la main-d’œuvre diminua de plus de 50 p. 100.
Une des causes du coût de l’étatisme est le nombre d’employés qu’il nécessite. Un fait rapporté par le _Matin_ du 5 Juin 1920 en donne un frappant exemple. Après avoir vainement tenté de liquider les stocks américains, besogne que les employés chargés de l’exécuter avaient tout intérêt à faire durer, l’État se décida à charger des industriels de liquider quelques stocks. Les résultats furent immédiats. Le négociant chargé des stocks d’Aubervilliers commença par remplacer les 525 employés de l’État par 8 agents. Ces 8 employés suffirent à terminer la liquidation rapidement.
L’étatisme français est le plus coûteux de tous. Il a été rappelé à la Chambre des Députés dans sa séance du 22 mars 1920, que le budget de l’Alsace-Lorraine, qui se chiffrait en 1914 sous le gouvernement allemand par 150 millions, s’élève à 405 millions aujourd’hui. A l’administration générale, le nombre des employés a triplé.
L’État moderne a fini par se charger d’une foule de fonctions. Il exploite des chemins de fer, des fabriques de tabac et d’allumettes, des navires, des imprimeries, en un mot une cinquantaine de professions gérées par plus d’un million d’employés.