Psychologie des temps nouveaux

Part 17

Chapter 173,471 wordsPublic domain

Toutes ces entreprises sont conduites avec des méthodes absolument différentes de celles adoptées dans le commerce et l’industrie. L’État ne se préoccupe jamais des prix de revient. Les employés ne sont nullement intéressés aux bénéfices et aux économies de ces entreprises. Un devis établi d’avance est sans aucun rapport avec les prix d’exécution. C’est ainsi que la reconstruction de l’imprimerie nationale qui, d’après les devis, ne devait pas dépasser trois millions, en a déjà coûté plus de quatorze. L’État moderne représente en réalité une grande maison de commerce gérée par des employés anonymes et irresponsables et où, depuis le chef jusqu’au dernier des agents, personne ne s’intéresse au succès de l’entreprise.

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L’étatisme, comme le fait remarquer un éminent économiste, M. Raphaël George Lévy, a été une des causes de la vie chère:

«C’est l’État qui a été le premier instigateur du mal, en accordant aux ouvriers des usines de guerre des salaires excessifs, en concluant des marchés à des taux tellement élevés qu’il a fallu décréter un impôt spécial sur les bénéfices qui en découlaient; c’est lui qui a distribué des milliards à tort et à travers, sans se soucier de savoir au moyen de quelles ressources il les obtiendrait; c’est lui qui, en présence de ses coffres vides, n’a pas trouvé d’autre moyen de les remplir que de contraindre la Banque de France à fabriquer de nouveaux milliards de papier. C’est lui qui est intervenu pour réglementer les importations, les exportations, les transports; c’est lui qui a prétendu déterminer les marchandises que l’on pourrait introduire en France et dresser une liste de proscription contre certaines d’entre elles, et non des moindres; c’est lui qui a relevé les barrières douanières, au moment où nous avons un besoin pressant de beaucoup d’objets fabriqués ou récoltés à l’étranger; c’est lui qui, par ses taxations maladroites ou intempestives, a tantôt ralenti ou arrêté, tantôt surexcité la production.»

La Chambre de commerce de Roanne décrivait récemment quelques-uns des résultats obtenus par l’État, quand il se substitue à des industriels responsables de leurs actes.

Un grand journal en a extrait l’exemple suivant:

«Des _délégués_ ouvriers demandent, pour l’exécution d’un ouvrage, 25 heures. Le chef d’atelier estime que 12 heures sont suffisantes. Devant le désaccord, il est fait appel, à titre d’expérience, à une équipe de prisonniers de guerre dont l’effort de travail n’est, comme chacun pense, aucunement exagéré. Ils effectuent le travail en 6 heures. _Néanmoins l’officier a dû le payer par ordre à raison de 25 heures._»

Le gaspillage des deniers publics dans les gestions étatistes dépasse toute imagination.

Conséquences: renchérissement général des produits; difficulté croissante d’existence pour les travailleurs libres; hausse artificielle de la main-d’œuvre.

Au régime étatiste, forme moderne de l’esclavage, on pourrait se résigner si l’État avait, du moins, manifesté dans la gestion des entreprises une capacité supérieure à celle des citoyens.

Or, c’est précisément, je le répète, le contraire qu’enseigne l’expérience. Des faits innombrables ont surabondamment démontré que la gérance de l’État, qu’il s’agisse de chemins de fer, de monopoles, de navigation ou d’une industrie quelconque, est toujours très coûteuse, très lente et accompagnée d’incalculables désordres.

En temps de paix, quand les finances sont prospères, les inconvénients du renchérissement général des produits, par suite des interventions de l’État, peuvent sembler minimes. Ils deviennent désastreux lorsqu’un peuple se trouve écrasé de dettes au lendemain d’une guerre.

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Toute gestion étatiste, c’est-à-dire placée sous la conduite directe de l’État, semble immédiatement frappée de paralysie. On connaît la situation lamentable de notre marine avant la guerre, situation créée par les interventions étatistes qui la firent progressivement descendre du deuxième rang au cinquième.

Les causes de cette décadence ont été très bien indiquées dans un rapport fait à la Chambre au nom d’une grande commission parlementaire. Les conclusions du rapporteur furent nettes: «Ni unité de vues, ni efforts coordonnés, ni méthode, ni responsabilité définie. Négligence, désordre et confusion.»

Un des membres de la même commission, M. Ajam, évaluait à 700 millions le coût du gaspillage. L’expérience du rachat de l’Ouest par l’État fut beaucoup plus coûteuse encore.

Les exemples analogues sont d’ailleurs innombrables. On citera longtemps l’histoire de cette municipalité d’une grande ville qui, voyant s’enrichir l’entrepreneur fournisseur du gaz s’imagina qu’en faisant administrer l’usine par des fonctionnaires, elle encaisserait les mêmes bénéfices que l’industriel.

L’expérience fut catégorique. Loin de réaliser des bénéfices, la commune vit son budget progressivement grevé de sommes si énormes que le maire qui avait provoqué cet essai de socialisation se suicida de désespoir. Il mourut d’ailleurs sans comprendre les causes de son insuccès.

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Ce sont justement les causes de la décadence des entreprises dirigées par l’État qui échappent toujours aux partisans de l’étatisme. Pourquoi, disent-ils avec une apparence de raison, l’État qui choisit ses fonctionnaires parmi des hommes réputés très capables, puisqu’ils sont chargés de diplômes, ne réussirait-il pas aussi bien que des industriels généralement moins savants?

L’État ne réussit pas pour deux raisons, l’une d’ordre administratif, l’autre de psychologie. La première serait à la rigueur réductible, mais la seconde ne l’est pas et ne pourra jamais l’être.

La cause d’ordre administratif tient à une organisation défectueuse de services sans coordination, séparés par des cloisons étanches. La moindre affaire est entourée d’innombrables formalités et passe par une longue série de bureaux qui obéissent à des impulsions différentes et mettent des mois à l’examiner.

Tout autre est l’organisation d’une entreprise industrielle. Ses chefs ont intérêt à terminer rapidement, en les exécutant le mieux possible pour satisfaire le client, les entreprises qui leur sont confiées. Sous peine de ruine, les pertes de temps et le gaspillage leur sont interdits.

La deuxième cause de l’infériorité du travail étatiste, celle d’ordre psychologique, est, comme je le disais, absolument irréductible. Elle tient, en effet, à cette loi mentale bien simple, expérimentalement vérifiée des milliers de fois, que l’homme travaillant pour un intérêt général a beaucoup moins de valeur que celui qui travaille pour son intérêt personnel.

D’autres influences aggravent cette infériorité. Dans le travail dirigé par des fonctionnaires, aucune initiative n’est possible. Moins possible encore le goût du risque qui conduit aussi bien à la ruine qu’à la fortune, mais sans lequel il n’est pas de progrès réalisable.

Pour amener, par exemple, l’automobilisme à son perfectionnement actuel, beaucoup de chercheurs se sont ruinés, quelques-uns seulement ont fait fortune. Peut-on supposer un seul instant que, si l’État avait monopolisé la construction automobile à ses débuts, elle eût réalisé les progrès que nous admirons? Aucun employé n’aurait osé engager sa responsabilité dans de coûteuses recherches ne devant rien lui rapporter et dont l’insuccès possible eût certainement nui à son avancement.

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L’étatisme est généralement une conséquence de la structure mentale d’un peuple mais, quelle qu’en soit la cause, ses résultats se trouvent les mêmes partout, même en Amérique quand il s’y est momentanément établi. Les chemins de fer américains ont été, on le sait, étatisés pendant la guerre. La liberté leur fut rendue après la paix mais ils sont ruinés et près de la faillite. Malgré l’augmentation des tarifs, l’ensemble des frais d’exploitation s’éleva de 95 p. 100 sous la gestion d’État. Ce fut un vrai désastre, car l’ensemble de l’exploitation des chemins de fer aux États-Unis qui représente un capital évalué à 90 milliards forme une importante partie du portefeuille des grandes banques américaines.

L’étatisme crée donc une transformation mentale qui apparaît spontanément avec lui.

S’il en fallait encore d’autres preuves, on rappellerait que les industriels qui, durant les hostilités, se sont trouvés mobilisés au service de l’État, perdirent du même coup leurs anciennes qualités pour prendre les défauts des fonctionnaires: peur des responsabilités, goût de la paperasserie et des formalités compliquées, gaspillage et désordre.

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Il sera intéressant un jour de rechercher ce que l’abus de l’étatisme a coûté au pays pendant la guerre. C’est à lui que sont dus pour une grande part comme je l’ai montré plus haut le renchérissement général et la disette dont nous souffrons encore.

Cette conclusion est justement une de celles du long rapport fait par M. Bergeon, le 11 octobre 1918, à la Chambre des députés, au nom d’une commission d’une quarantaine de membres appartenant à tous les partis et chargés d’examiner un projet de loi sur la réquisition de la totalité de la marine marchande par l’État, pendant la paix.

Le rapporteur n’eut pas de peine à montrer que l’étatisme avait réduit notre marine marchande à un grand degré d’infériorité vis-à-vis des peuples alliés et entraîné de profonds déficits dans les importations nécessaires pour le ravitaillement.

L’incohérence, au sujet de l’utilisation des navires réquisitionnés, fut prodigieuse. Alors que nous manquions de blé, nos bateaux revenaient de Bizerte presque vides, tandis que sur les quais de ce port pourrissaient des montagnes de céréales.

Ailleurs, c’étaient des bateaux oubliés durant des mois, attendant des ordres qui ne venaient pas. A Brest, le bâtiment _Général-Faidherbe_, coûtant dix-huit cents francs par jour et réquisitionné le 6 septembre, est resté «huit mois sans rien faire», etc.

Les faits de cet ordre ne constituaient nullement des cas exceptionnels. Le rapporteur l’a prouvé avec huit pages de tableaux montrant, par l’histoire de chacun des bateaux réquisitionnés, les énormes pertes de temps qu’entraîna l’incohérence étatiste.

Des armateurs qui auraient géré leurs compagnies de semblable façon eussent été promptement ruinés, mais de tels armateurs n’ont jamais existé.

Après avoir constaté que «les navires dirigés par l’État ont un rendement déplorable», le rapporteur conclut, comme je le rappelais plus haut, que l’élévation générale du prix des objets de première nécessité fut la conséquence de l’administration étatiste.

On peut ajouter, d’ailleurs, que les faits établis par cette commission l’avaient été dans bien des rapports antérieurs à la guerre, relatifs aux causes de la décadence de notre marine. Ne nous étonnons pas qu’aujourd’hui comme jadis ils n’aient convaincu personne. L’étatisme est une croyance et à tous les âges les arguments furent impuissants à ébranler des croyances.

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L’étatisme représente l’autocratie d’une caste anonyme et, comme tous les despotismes collectifs, il pèse lourdement sur la vie des citoyens obligés de le supporter. Son nouveau développement n’engendrerait pas seulement la faiblesse de nos industries, mais la disparition de toutes nos libertés.

On conçoit l’horreur des Américains pour ce régime qui fait de l’homme un esclave. Ils l’ont supporté pendant la guerre mais pas une minute au delà. Si nous n’arrivons pas à refréner sa marche nous serons, je ne saurais trop le redire, rapidement vaincus dans la lutte économique qui va s’engager. Il apparaîtra alors à tous les yeux que l’étatisme, si pacifique en apparence, peut être plus désastreux que les plus destructives invasions. Son triomphe définitif chez un peuple engendrerait pour lui une irrémédiable décadence.

CHAPITRE V

Les futures croisades.

Les historiens de l’avenir éprouveront sans doute un certain étonnement en constatant que, malgré sa prétention de n’avoir que la science positive pour guide, le XXe siècle dut recommencer au nom de croyances nouvelles l’âge des Croisades.

C’est bien une croisade qu’entreprit l’Allemagne pour établir son hégémonie au nom de la divine mission qu’elle s’attribuait et une autre croisade qu’entreprirent les nations désireuses de conserver leur indépendance. Des coins les plus reculés du globe accoururent des peuples n’ayant aucune conquête à espérer et prêts cependant à tout sacrifier pour défendre leur foi. Ce n’était plus comme jadis devant Jérusalem la croix opposée au croissant, mais deux croyances nouvelles inconciliables: l’absolutisme et la liberté.

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La croisade germanique n’est pas la seule que le monde semble appelé à voir se former. Une autre s’annonce déjà contre un danger fort menaçant.

C’est celle qu’il faudra entreprendre contre les oppressions et destructions que les théoriciens socialistes et syndicalistes rêvent d’infliger à la France comme ils les ont infligées à la Russie.

La foi socialiste a pesé sur toute notre politique depuis vingt-cinq ans.

Les étrangers savaient très bien que cette politique socialiste «pétrie d’ignorance autant que de malfaisance» avait conduit la France au bord de l’abîme et que son triomphe, rendu possible par l’apathie des autres partis, amènerait notre pays à une irrémédiable ruine. Dans un discours prononcé le 5 juillet 1918 l’un des plus considérables personnages des États-Unis, M. Walter Berry, s’exprime ainsi:

«L’erreur de la France a été de se leurrer du mirage des lois sociales, tout en négligeant les lois de l’association et de la production.

Ce qui fait la grandeur économique des États-Unis, c’est l’association des individus, c’est la coopération des classes, la collaboration du travailliste et du capitaliste, c’est la solidarité au lieu du socialisme destructif...

S’il n’y a pas un milieu entre le militarisme et le bolchevisme, c’est-à-dire le socialisme destructif, mieux vaut que le monde croule tout de suite!»

Les socialistes allemands qui inventèrent jadis la théorie de la lutte des classes l’ont pratiquement abandonnée depuis longtemps et ne la considéraient plus que comme un article d’exportation, précieux pour désorganiser les peuples étrangers. C’est pourquoi ils l’établirent en Russie au moyen d’agents à leur solde. Les millions ainsi dépensés furent beaucoup plus utiles à l’Allemagne que ses canons.

La désastreuse expérience russe n’a pas entamé l’indestructible foi de nos socialistes. La guerre ne leur a rien appris. Incapables d’évoluer, ils remâchent sans trêve les mêmes formules, douées pour eux d’une magique vertu.

Et si l’on veut comprendre comment des hommes éclairés peuvent devenir victimes d’illusions dont quelques-unes ne sauraient résister au plus superficiel examen, il faut toujours se souvenir que le socialisme étant une religion beaucoup plus qu’une doctrine tous les arguments tirés de la raison ou de l’expérience sont nécessairement sans action sur lui. Le socialiste convaincu croit à la bible de Karl Marx comme le Musulman croit au Coran. Les assertions de ces livres sacrés ne se discutent pas.

Sans doute, le nombre des purs croyants du socialisme dans les assemblées politiques reste minime, mais leur puissance est grande parce qu’une conviction forte s’impose toujours à des convictions faibles et surtout à l’absence de convictions. Or, les socialistes sont presque les seuls, en France du moins, possédant des convictions fortes.

Les éléments mystiques qui forment la trame du socialisme se trouvent puissamment étayés par deux sentiments extrêmement actifs: la haine et l’envie. Ils constituent ses grands agents de propagation.

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On peut pressentir le rôle futur du socialisme par l’influence qu’il exerce déjà.

Nous sommes presque les seuls à ne pas pressentir de quel menaçant avenir la croisade socialiste est chargée. Quand les peuples n’auront plus qu’à opter entre le socialisme dont la Russie voit les effets et le militarisme, c’est-à-dire entre la tyrannie inorganique et la tyrannie organisée, ils choisiront forcément la seconde. Ce sera alors le règne absolu de la force et l’arrêt définitif de tous les progrès.

C’est ce qu’a très bien montré un des chefs les plus écoutés des travaillistes anglais, M. Henderson:

«Les ouvriers doivent comprendre, a-t-il dit, que les démocrates du monde entier sont à un carrefour, et que toute erreur dans le choix à faire peut conduire à l’anarchie, au désordre, au chaos, avec l’établissement du militarisme à perpétuité. Nous nous détournons du chemin qui conduit au désordre: nous ne pouvons pas être pour la substitution de la raison à la force dans les affaires internationales, et pour la révolution par la force au lieu de la construction pacifique dans la vie économique et sociale.»

Internationalistes, socialistes unifiés, bolchevistes et autres théoriciens, partisans de la paix entre les peuples, mais de la guerre civile à l’intérieur des nations, ne sauraient comprendre ce dilemme. Ils ont entrepris contre les sociétés une croisade aussi funeste que celle des Germains contre l’indépendance des peuples.

Au prix des plus cruels sacrifices nous sommes arrivés à triompher de la croisade germanique. Il sera peut-être aussi difficile de vaincre la croisade socialiste.

Deux régimes redoutables: militarisme et socialisme menacent donc les civilisations modernes d’un retour prolongé vers la barbarie. Le militarisme est une forme de l’absolutisme féodal, le socialisme représente l’ultime expression du despotisme populaire. Les nations vraiment civilisées ne voudront bientôt plus de dictature, ni celle du prolétariat, ni celle du sabre.

LIVRE VII

LA DÉSORGANISATION POLITIQUE DE L’EUROPE

CHAPITRE I

Premières difficultés du problème de la paix.

S’il est exact que la véritable durée de la vie ne se mesure pas au nombre des jours, mais à la variété et à l’intensité des sensations accumulées pendant ces jours, on peut affirmer que les hommes d’aujourd’hui auront connu une vie singulièrement longue.

Ils ont contemplé, en effet, des choses que l’humanité n’avait pas encore vues et ne reverra probablement jamais.

Certes, le monde a plus d’une fois subi des bouleversements profonds. De grands empires ont sombré dans l’oubli, les peuples ont transformé leurs institutions et changé leurs dieux. Des civilisations brillantes ont péri tour à tour. Mais tous ces changements s’effectuaient lentement. L’empire romain mit des siècles à se désagréger et en réalité, il ne disparut jamais tout entier.

Aujourd’hui nous avons assisté à une série de catastrophes instantanées si loin des phénomènes prévisibles qu’elles eussent été considérées comme miraculeuses aux âges de foi.

Un esprit très perspicace aurait pu prédire avant la guerre la désagrégation de l’Autriche, peut-être aussi celle de la Russie et de la Turquie, mais comment eût-il soupçonné le brusque désastre de la formidable Allemagne? Elle était arrivée au faîte de la puissance et le monde semblait menacé de subir ses lois. Puis en quelques semaines, vaincue partout, elle s’écroulait dans la honte et la désolation.

Cette succession de bouleversements engendrera sans doute de redoutables lendemains. Quels seront ces lendemains? Que va devenir, par exemple, en Autriche, cette poussière de petites nations rivales issues de la grande puissance qui les avait agglomérées après de séculaires efforts?

Si les leçons du passé devaient servir de guide on pourrait dire que l’Europe est menacée d’une série de guerres rappelant celles, livrées depuis le moyen âge, pour constituer avec de petits États les grands empires dissociés aujourd’hui.

Mais le monde a tellement évolué que les lois du passé ne semblent plus capables de régir l’avenir. Des principes nouveaux sont nés et, au nom de ces principes, les institutions et les croyances vont subir sans doute des transformations imprévues.

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Les difficultés créées par la paix apparaissent considérables. Énumérons-en quelques-unes.

Une des premières, surtout en ce qui concerne l’Autriche, sera d’établir des relations pacifiques entre les États issus de sa désagrégation. Cet empire si ancien et si vaste s’est dissocié en petites provinces d’importance inégale, habitées par des populations: Slaves, Hongrois, Allemands, etc., qui se détestent profondément.

La situation de tous ces États restera longtemps précaire. Les Alliés eussent certainement beaucoup gagné à garder une Autriche affaiblie, sans doute, mais conservant l’organisation et les traditions qui donnent à un peuple sa stabilité.

Songer à une fédération de tous ces fragments de nations, est bien difficile. Ils sont séparés par des intérêts trop opposés et des haines séculaires trop violentes.

Avec les idées nouvelles sur les nationalités, impliquant pour chaque pays le droit de réclamer son indépendance, il est probable, comme je le disais plus haut, que toutes ces minuscules nations retourneront aux lointaines périodes de l’histoire où l’Europe entière était divisée en petits États toujours en lutte. Mille ans de guerres avaient été nécessaires pour les agglomérer.

L’Autriche et aussi la Russie semblent donc menacées de revenir à la phase d’évolution où se trouvait la France lorsqu’elle était composée de provinces indépendantes et rivales Normandie, Bourgogne, Bretagne, etc. L’avenir seul dira si cette régression, dont les discours des hommes politiques affirment la nécessité, constituera un progrès. J’en doute fortement.

Vis-à-vis de la Russie, les difficultés politiques ne seront pas moindres qu’en Autriche. Aucun pouvoir organisé n’a voulu traiter avec les dictateurs héritiers de la puissance des tzars. Il sera aussi malaisé de traiter avec les ébauches de petites républiques instables qui naissent chaque jour sur son sol et paraissent vouées à une existence éphémère. Comment, d’autre part, empêcher l’Allemagne de transformer la Russie en une colonie allemande ainsi qu’elle le tentait avec un succès croissant avant la guerre?

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Les difficultés à l’égard de l’Allemagne se révèlent d’un autre ordre, mais également considérables.

Le principal problème pour les alliés sera de l’empêcher de redevenir assez forte pour être dangereuse.

Tâche ardue. Vainqueur à Iéna, Napoléon croyait bien avoir paralysé la Prusse. Et cependant, peu d’années après sa défaite, notre éternelle ennemie avait reconquis son ancienne puissance.

Ce n’est pas assurément de suite que l’Allemagne reprendra la poursuite obstinée de son rêve d’hégémonie. Elle en est encore à cette phase d’incertitudes où le doute vient ébranler les plus solides croyances. Ses historiens, ses philosophes, ses chefs militaires lui avaient enseigné qu’étant supérieure à tous les peuples, elle avait le droit de les asservir. D’éclatantes victoires semblèrent au début justifier les prétentions de son orgueil.

Le réveil fut terrible. En quelques mois un échafaudage d’illusions s’est effondré sous la plus humiliante capitulation. Jamais, dans la suite des âges, un peuple n’était tombé si bas après s’être élevé si haut.

Les armes matérielles sont arrachées des mains de l’Allemagne pour longtemps, mais elle possède encore avec sa capacité industrielle cet arsenal d’armes psychologiques que nous avons étudiées dans un précédent chapitre et dont j’ai montré qu’elles sont plus efficaces parfois que les canons.

Que les dirigeants futurs de l’Allemagne soient impérialistes, démocrates ou socialistes, ils songeront toujours à la revanche et tâcheront de réduire la force de leurs adversaires en propageant chez eux des doctrines politiques capables de les désagréger.