Psychologie des temps nouveaux

Part 15

Chapter 153,505 wordsPublic domain

«Il a suffi que deux jeunes gens, place Colonna, eussent brandi un drapeau en criant: Vive l’Italie!» pour que des centaines de personnes se réunissent autour du drapeau tricolore, en criant: «Vive le roi! Vive l’Italie victorieuse!»

«Le groupe de manifestants est devenu bientôt un fleuve d’hommes, et des milliers de citoyens, ayant à leur tête des officiers et des soldats, ont formé un cortège.»

* * * * *

Nous avons à plusieurs reprises montré comment, durant la guerre, les Allemands tentèrent les plus grands efforts pour répandre le bolchevisme en France, sachant qu’il leur avait déjà permis de désagréger la Russie.

Certains procès retentissants ont montré la force de cette propagande et ses résultats. Elle aboutit aux mutineries militaires du commencement de 1917.

La victoire éloigna ce danger, mais ne l’a pas fait disparaître. Le bolchevisme est une des armes qui restent à l’Allemagne et pendant longtemps elle en usera.

Un auteur germanophile écrivait dans le _Politiken_ de Copenhague (10-9-1918) un article sur les conséquences de la propagande bolcheviste, dont quelques passages montrent bien les idées répandues actuellement en Allemagne:

«Dans quelques années, dit-il, la situation dans tous les pays belligérants sera la même: nous nous trouverons alors dans un chaos qui rappellera l’état actuel de la Russie. C’est le bolchevisme qui se répand dans l’univers; les capitalistes seront supprimés, les gouvernements feront faillite et l’administration des États et des villes tombera entre les mains des Conseils d’ouvriers. Une lutte terrible pour les vivres éclatera entre les habitants des campagnes et des villes et en fin de compte n’auront quelque chose à manger que ceux qui seront le mieux armés et qui seront les plus cruels.»

La force possible du bolchevisme en France tient à ce qu’il traduit, comme je l’ai fait remarquer, les aspirations d’un grand nombre de socialistes. Ces derniers s’imaginent qu’il permettra au monde «d’être reconstitué sur des bases internationales nouvelles».

Les discours d’aussi incorrigibles rêveurs justifient cette assertion attribuée à Lénine: «Sur cent bolchevistes, il y a un théoricien, soixante imbéciles et trente-neuf scélérats.»

Le théoricien est le plus redoutable de la série parce qu’étant convaincu il a la force que donne toujours une croyance.

Ce sont surtout les théoriciens qui essaient de propager chez nous le bolchevisme, au moyen des journaux à leur service. Pour espérer que cette propagande reste inefficace, il faudrait bien peu connaître l’âme des foules.

«Le bolchevisme, écrivait le _Journal de Genève_, a gagné des millions à la solde de l’impérialisme allemand et dans le pillage de la Russie. Ces millions il les dépense aujourd’hui dans le monde entier pour fomenter une révolution générale, en faveur de l’impérialisme prolétarien. Partout il envoie des émissaires dont les portefeuilles sont bourrés de billets de banque et les porte-monnaie garnis d’or. Partout il agit. Partout il agite. Partout il organise des comités, cadres des futurs soviets.»

* * * * *

Les très réels et fort dangereux progrès du bolchevisme étonnent les personnes peu familiarisées avec l’étude des croyances, et ignorant, par conséquent, je le rappelle encore, que l’absurdité d’une croyance n’a jamais nui à sa propagation. Le serpent, le bœuf, le crocodile et autres animaux ont eu des millions d’adorateurs. Les divinités exigeant des sacrifices humains furent innombrables. Il semblait tout naturel aux guerriers d’Homère qu’un roi immolât sa fille pour obtenir des dieux un vent favorable à leurs vaisseaux.

Le mystique, l’affectif et le rationnel appartiennent à des cycles psychologiques trop différents pour se pénétrer jamais. L’histoire des croyances et de leur propagation est impossible à comprendre sans cette capitale notion.

LIVRE VI

ILLUSIONS POLITIQUES DE L’HEURE PRÉSENTE

CHAPITRE I

Fondements des prévisions formulées sur la destinée des peuples.

Les conséquences de la guerre mondiale grandissent sans cesse et pèseront sur la vie de plusieurs générations. Les conceptions servant jadis de base au droit, à la morale, à la politique, en un mot à tous les éléments de la vie sociale, se désagrègent chaque jour.

Comment les remplacer? Où trouver ces principes directeurs sans lesquels aucune civilisation n’est possible? L’art de la politique étant très incertain encore, les gouvernants n’ont guère d’autres guides que des impressions dérivées de leurs sentiments et de leurs croyances.

Impressions et croyances sont des phénomènes mobiles et variables comme tout ce qui émane de la vie. Leur domaine reste étranger à la science, parce qu’il n’est susceptible ni de définitions exactes ni de mesures.

Confinée surtout dans le cycle des choses mortes, la science se constitua par le passage du qualitatif au quantitatif. Alors que le qualitatif s’évalue seulement suivant les impressions dépendant de notre tempérament, le quantitatif se traduit en grandeurs susceptibles de mesure. Sur ces grandeurs mesurables la science édifie ses lois.

L’incertitude règne toujours dans les phénomènes pour lesquels il est impossible de découvrir une unité de mesure: «La politique, disait le ministre anglais Balfour, ne pourrait devenir une science que s’il existait une unité de bonheur.»

* * * * *

La sociologie a fait de persistants efforts pour atteindre les progrès réalisés par la science en passant du qualitatif au quantitatif, mais ses mesures ne portent que sur des résultats déjà réalisés et non sur les causes qui les déterminèrent.

Elle est incapable surtout d’évaluer en chiffres la force des sentiments et des passions dirigeant la conduite.

Tous les progrès de la science sont liés à ceux accomplis dans les procédés de mesure. Certaines découvertes, telles que l’immense extension du domaine de la lumière invisible, ne devinrent possibles que quand le bolomètre permit de mesurer le millionième de degré.

En dehors des mesures qui servent à constater la grandeur et l’évolution des phénomènes, les sciences physiques réalisent leurs découvertes en s’appuyant sur l’observation et l’expérience.

Les sciences dites sociales prétendent bien employer les mêmes méthodes. Mais leurs expériences ne pouvant, comme celles des laboratoires, être répétées à volonté, n’ont qu’une médiocre utilité. Les observations ne possèdent pas une valeur plus grande parce que, effectuées sur des époques et des peuples différents, elles exposent à d’illusoires analogies. C’est pourquoi les leçons de l’histoire sont si rarement d’utiles leçons.

On ne saurait donc s’étonner de voir des hommes facilement d’accord sur les phénomènes scientifiques, diverger profondément sur des questions fondamentales de politique. Pour les principes scientifiques leurs guides étaient sûrs. En politique, ils ne sont guère dirigés que par les opinions de leur groupe, des convoitises, des sympathies ou des haines.

De telles influences suffisent pourtant à créer des convictions très fortes. Le sénateur Herriot disait avec raison, dans un de ses discours, que le domaine de la politique n’est pas du tout celui de l’intelligence.

Et cependant le monde marche, les hommes vivent, les événements enchaînent leur cours. A défaut de certitudes scientifiques inconnues dans le domaine moral, les peuples sont bien obligés de se laisser guider par d’autres certitudes. Fictives souvent, puissantes toujours, elles dérivent des idées qu’à chaque époque l’humanité se fait des choses.

Nous sommes arrivés à une période où les idées erronées ont des répercussions indéfinies et peuvent même, la Russie le prouve, déterminer la ruine des plus grandes nations.

* * * * *

Prévoir, au moins dans certaines limites que nous marquerons bientôt, n’est cependant pas impossible. L’observation démontre malheureusement que ces prévisions ne sont jamais crues. L’antique sagesse des peuples l’avait déjà dit dans la célèbre légende de Cassandre et d’Apollon.

Pour atténuer la rigide vertu de la jeune Cassandre, Apollon avait imité les amoureux de tous les âges en se faisant précéder d’un don. Il était constitué par la faculté de prédire l’avenir.

Jugeant sans doute insuffisant cet immatériel cadeau, la blonde fille d’Hécube éconduisit son donateur.

Le maître du Soleil résolut de se venger. Ne pouvant, de par les décrets de Jupiter, retirer la faculté divinatoire accordée il décréta que les prédictions de Cassandre ne seraient jamais crues.

Ce fut en réalité une dure vengeance. L’infortunée princesse prévoyait toutes les catastrophes et ne pouvait les empêcher puisqu’on n’ajoutait foi à aucune de ses prévisions. Pour ne l’avoir pas écoutée ses compatriotes perdirent leur cité et Agamemnon fut victime de Clytemnestre.

J’imagine que les philosophes solitaires, auxquels la réflexion permet de pressentir quelquefois l’enchaînement des événements, éprouvent des sentiments voisins de ceux jadis ressentis par Cassandre. Ils doivent se dire que l’arrêt d’incrédulité d’Apollon s’étend sans doute à toutes les prédictions des mortels essayant de dévoiler aux peuples les futurs dangers qui les menacent.

L’histoire montre, en effet, que les prédictions ne sont jamais écoutées alors même qu’elles s’appliquent aux événements les plus faciles à pressentir. On se souvient de Quinet lisant à travers «les signes qui sont dans le fond des choses» et bien avant Sadowa et Sedan, le redoutable danger dont nous menaçait l’Allemagne.

Sans remonter si loin il ne faut pas oublier qu’aucun des observateurs qui prédisaient la fatalité de la guerre actuelle et la nécessité de s’y préparer ne furent écoutés.

Jugeant leurs avis méprisables, pacifistes et socialistes continuèrent l’œuvre néfaste de dissociation des forces nationales. Un an à peine avant le conflit, un de nos professeurs les plus réputés de la Sorbonne publiait un long article où il prétendait prouver qu’une guerre avec l’Allemagne était complètement impossible. Ses savants collègues partageaient trop son opinion pour songer à la combattre.

Bien d’autres prévisions ne furent pas davantage entendues[7].

[7] Plusieurs journaux ont reproduit des pages de ma «Psychologie politique», publiée il y a quinze ans, où était annoncé, non pas seulement la guerre actuelle, ce qui était facile, mais aussi, ce qui l’était moins, la forme sauvage qu’elle revêtirait. Voici comment je décrivais les futurs confits: «Mêlées formidables ignorant la pitié et dans lesquelles des contrées entières seront méthodiquement ravagées jusqu’à ce qu’elles ne renferment ni une maison, ni un arbre, ni un homme.»

Il serait inutile maintenant d’exposer les raisons sur lesquelles je fondais cette prédiction si contraire aux idées humanitaires alors régnantes.

* * * * *

Au cours d’un des sermons qu’il prononce quelquefois du haut de la chaire d’une petite église de son village, le premier ministre de l’empire britannique, M. Lloyd George, après avoir montré ce que coûta le manque de prévision qui empêcha la préparation à la guerre, ajoutait:

«Ne commettons pas la même faute pour la paix, les erreurs que nous pourrions commettre en entrant dans la période de paix sans préparation, seraient encore plus désastreuses. Ce que nous ferons alors sera plus permanent. Nous donnerons une direction et une forme définitive aux choses, et comme le monde sera à ce moment-là dans un état de fusion, il se refroidira très rapidement et la forme qu’il prendra durera longtemps.»

* * * * *

Dans quelles limites les événements généraux qui déterminent l’histoire des peuples peuvent-ils être prévus?

Si compliqués que soient ces événements, ils se trouvent dominés le plus souvent par quelques causes essentielles, analogues à ces grandes lois fondamentales de la physique, riches en résultats, bien que peu nombreuses. C’est ainsi, par exemple, que les lois de la thermodynamique formulées en quelques lignes régissent un ensemble de faits dont l’exposé complet demande plusieurs volumes.

La notion moderne de lois naturelles a fait disparaître l’encombrante légion de divinités capricieuses imaginées jadis pour expliquer tous les phénomènes, depuis la croissance des moissons jusqu’aux fureurs de l’océan.

De tous les dieux antiques le hasard reste le seul encore redouté aujourd’hui. On le fait intervenir d’ailleurs seulement quand les événements résultent de causes inconnues, ou trop nombreuses pour que des effets issus de leurs actions réciproques puissent être calculés.

Mais alors même que l’enchevêtrement des causes constituant le hasard semble inaccessible à nos investigations, il n’est pas impossible d’en déterminer les effets, à la simple condition que ce hasard puisse être interrogé un nombre suffisant de fois.

C’est justement ce que font les statisticiens en construisant d’après les données de l’expérience leurs tables de natalité, de criminalité, d’exportation, etc. Applicables au passé, elles le sont aussi à un prochain avenir.

Ces arides colonnes qu’aucune rhétorique n’anime en disent plus, cependant, sur la situation morale d’un peuple et sur son avenir que de longs discours. Elles ne nous révèlent pas la raison des choses, mais permettent de prévoir l’apparition de ces choses.

La plus sagace des sibylles antiques ne pouvait dire au tremblant visiteur qui l’interrogeait quand se termineraient ses jours et un savant moderne n’y parviendrait pas davantage. Mieux renseigné pourtant que les sibylles, il arrive à lire avec certitude dans ses tables le nombre des personnes d’un âge déterminé destinées à mourir fatalement dans un temps donné. Il sait y lire aussi le nombre des crimes, des morts violentes, des mariages, etc., qui, pour tel ou tel pays, seront observés dans un avenir rapproché.

Toute la vie matérielle et morale d’un peuple peut se traduire en courbes souvent susceptibles, comme je l’ai montré ailleurs, d’être formulées en équations. On peut donc énoncer la loi suivante:

_Impossibles pour les événements individuels, les prévisions sont souvent faciles pour les événements collectifs._

* * * * *

Les constatations précédentes montrent que les phénomènes sociaux se déroulent, comme les phénomènes physiques, sous l’influence de lois invariables. Elles montrent aussi que des observations très multipliées sont nécessaires pour découvrir ces lois. Or, l’histoire se compose surtout de faits particuliers qui ne se répètent pas et c’est pourquoi l’imprévisible la domine.

Mais si, dans l’état actuel de la science, il serait illusoire de parler de grandes lois historiques, on ne peut nier pourtant que la connaissance du caractère des peuples permet souvent de déduire leurs futures réactions en présence de certains événements, et par conséquent de prédire la direction générale de leur destinée.

De telles prévisions sont facilitées encore par l’application de certains principes généraux, suffisamment vérifiés au cours des âges. Nous sommes assurés, par exemple, que l’anarchie engendre toujours la dictature. On eût donc pu aisément prédire pendant la période sanglante de notre grande révolution, qu’elle se terminerait par la domination d’un maître.

En se basant sur des principes différents mais aussi sûrs, il eût été également facile, quelques années plus tard, de prophétiser que l’artificiel empire de Napoléon ne durerait pas plus que celui de Charlemagne. Très facile encore de prédire que l’hégémonie militaire mondiale rêvée par l’Allemagne ne présentait aucune chance de réalisation durable.

Mais, comme je le rappelais plus haut à propos de Cassandre, alors même qu’il existerait des esprits assez sagaces pour déchiffrer le livre du destin leur science ne servirait à personne. Les peuples n’acceptent que les vérités qui leur plaisent et les hommes d’État moderne sont trop esclaves de l’opinion pour en rechercher d’autres.

CHAPITRE II

Rôle de la nécessité dans la destinée des peuples.

Nous venons d’examiner quelques-uns des éléments qui permettent certaines prévisions générales sur la destinée des peuples. Il en est d’autres encore, mais leur étude détaillée dépasserait trop le cadre de cet ouvrage.

L’un d’eux, cependant, _la nécessité_, joue un rôle assez important pour que nous lui consacrions un court chapitre.

Sous le nom de destin, la nécessité exerça sur l’esprit des peuples anciens une influence considérable.

Au sommet de l’Olympe, ils avaient placé le grand Jupiter. Maître souverain des dieux, dominateur du ciel étoilé et des mers ténébreuses, il était fort redouté. Les mortels tremblaient quand la foudre révélait son courroux.

Et cependant le pouvoir de ce puissant maître n’était pas absolu. Très au-dessus de lui, dans des régions inconnues vivait, solitaire et sans cour, une divinité mystérieuse dont les dieux et les hommes subissaient les lois.

Cette divinité suprême s’appelait le Destin. Elle ne possédait aucun temple. La sachant inflexible, on ne l’implorait pas.

Les philosophes antiques, y compris Platon, ne réussirent pas à préciser la nature de ce pouvoir suprême auquel les dieux eux-mêmes devaient obéir. Il semble avoir synthétisé cet ensemble de lois supérieures à nos volontés: Force des choses, Nature, Providence, etc., qui, malgré des siècles d’investigations, restent très mystérieuses encore.

La conception de l’inexorable Destin dut naître dans l’imagination des hommes le jour où l’expérience parut montrer que si nos volontés peuvent s’exercer jusqu’à une certaine limite, elles deviennent impuissantes ensuite à modifier le cours des choses. Dans les grandes circonstances de la vie des peuples, les maîtres des empires, après avoir dirigé les événements, sont entraînés par eux et ne les dominent plus.

Cette impuissance des volontés humaines, à certaines phases de l’évolution des choses, avait beaucoup frappé Napoléon. Il est souvent revenu dans ses écrits, sur l’impossibilité d’empêcher des événements qu’il voyait se former.

Le pouvoir des forces supérieures dont l’ensemble constitue _la nécessité_, est formidable. Il maintient les peuples dans une voie déterminée et peut devenir un prodigieux générateur d’efforts. C’est la nécessité, je l’ai déjà rappelé dans un autre chapitre, qui fit surgir pendant la guerre, les usines, les canons, les hommes et transforma toutes nos conditions d’existence et notre mentalité même. Sous sa main rigide l’impossible finit par devenir possible.

Elle fit notamment réaliser à diverses industries des progrès qui n’eussent peut-être pas été obtenus en dix ans de paix.

Il faudrait un volume pour en montrer les résultats. C’est ainsi par exemple que sous la poussée des besoins, la puissance des moteurs d’avion passa progressivement de 80 à 200, 300, 450 chevaux. La vitesse de ces avions s’éleva de 80 à 220 kilomètres à l’heure. En même temps le poids des moteurs se réduisait de 2 kg à 0 kg 8 par cheval, c’est-à-dire de plus de moitié. Près de 90.000 moteurs représentant une dépense de plus de deux milliards ont été construits durant la guerre. On en construisait 49 par mois au début de la guerre et plus de 4.000 en octobre 1918 alors que la lutte devenait de plus en plus aérienne.

J’ai choisi cet exemple entre mille parce qu’il s’applique à l’élément principal des futures batailles, mais d’une façon générale on peut dire que durant la guerre sous l’influence de la nécessité toute notre industrie s’est transformée.

La nécessité continuera sûrement son œuvre. C’est ainsi par exemple que les difficultés croissantes des moyens de transport et les résultats, désastreux pour l’industrie, de l’insuffisance du charbon conduiront forcément à supprimer l’opération barbare et coûteuse consistant à charger et décharger plusieurs fois des masses immenses de charbon pour les faire passer de la mine chez le consommateur. On arrivera forcément à transformer la houille en électricité, c’est-à-dire en force motrice, sur le point même de son extraction. Cette force motrice sera ensuite distribuée par des fils métalliques sur tous les points où on en aura besoin. Les chemins de fer se trouveront ainsi allégés d’une grande partie de leur travail.

* * * * *

Dans la plupart des guerres antérieures, les hommes d’État voyaient clairement les buts poursuivis. Ils savaient qu’un petit nombre de batailles déciderait de la partie engagée et que, gagnée ou perdue, les choses reprendraient ensuite leur cours.

Il n’en est plus de même aujourd’hui. L’avenir reste enveloppé de ténèbres où se perçoivent seulement de faibles lueurs.

Faut-il craindre que l’homme, après avoir vaincu tant de fatalités naturelles, édifié de brillants empires, ne puisse empêcher ces effroyables hécatombes qui finiraient, en se répétant, par amener l’anéantissement de nos civilisations?

Une future guerre serait, sans doute, plus meurtrière et plus ruineuse encore que celle dont nous sortons. Dès le jour de sa déclaration, d’immenses escadres d’avions munis d’obus incendiaires perfectionnés iraient brûler les villes et asphyxier leurs habitants. De grandes cités se trouveraient presque instantanément anéanties. Ce serait la fin définitive de l’Europe.

L’irrésistible action de la nécessité, dont l’histoire a tant de fois prouvé la force, nous protégera peut-être plus sûrement que toutes les alliances. Nous examinerons son influence possible dans un chapitre qui servira de conclusion à cet ouvrage. Bien souvent déjà, elle a dénoué des problèmes qui semblaient insolubles.

CHAPITRE III

Les erreurs du principe des nationalités et ses conséquences.

L’évolution des principes guidant la vie des peuples est un des éléments les plus intéressants de leur histoire. Pendant de longs siècles des milliers d’hommes se font tuer pour établir le triomphe d’une conception qui les a séduits, puis arrive le moment où ils luttent furieusement dans le seul but d’anéantir cette même conception. On bâtirait une immense cité avec les ossements des hommes morts pour établir un principe, puis pour le détruire.

Le principe des nationalités qui bouleverse aujourd’hui le monde a connu ces fortunes contraires. Pendant mille ans, tous les peuples de l’Europe ont été en guerre afin de fonder de grands États aux dépens des petites nationalités. Les nouveaux maîtres du monde poursuivent actuellement un but opposé en tâchant de libérer les petits pays de la domination des grands États dont ils avaient fini par faire partie.

Pourquoi tant de peuples réclament-ils aujourd’hui l’autonomie, au nom du principe des nationalités et que signifie pour eux cette autonomie?

Elle signifie qu’ils veulent être délivrés de toute domination étrangère et se gouverner eux-mêmes.

Cette aspiration résulte de ce que, malgré tous les efforts de gouvernements évidemment intéressés à maintenir la concorde il arrive toujours, quand les peuples gouvernés sont composés de diverses races, que les plus faibles se trouvent fatalement opprimées par la plus forte.

Des faits innombrables montrent l’étendue de cette oppression. Quand le dernier empereur d’Autriche amnistia les condamnés politiques, le jour de son avènement, dix-huit mille sortirent des cachots où les autorités appartenant à la race dominante les avaient enfermés.

* * * * *

Le principe des nationalités fait partie du stock de conceptions, peu nombreuses avec lesquelles les diplomates orientent leur conduite. Très solides en apparence, elles sont souvent assez fragiles en réalité.

La définition du principe des nationalités semble facile. «C’est, disent les dictionnaires, le principe en vertu duquel les races qui ont une origine, des traditions et une langue communes, doivent former un seul État politique.»