Psychologie des temps nouveaux
Part 14
Le communisme bolcheviste se considère comme l’application intégrale du socialisme. Il était donc fort intéressant d’étudier soigneusement les résultats d’une pareille expérience.
On ne saurait donc trop remercier les 136 députés auteurs d’une proposition «tendant à inviter le gouvernement à constituer une commission extra-parlementaire chargée d’étudier les méthodes et les résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
Cette proposition se trouve précédée d’un très long et très détaillé rapport où sont étudiés, en s’appuyant presque exclusivement sur les publications bolchevistes, les résultats déjà obtenus.
Les auteurs de ce remarquable travail font d’abord observer que les problèmes d’organisation sociale sont actuellement dominés par deux formules contraires.
L’une, la formule individualiste, cherche la solution des questions sociales dans la liberté. Le meilleur rendement économique serait obtenu, suivant elle, en laissant à l’individu sa libre initiative.
A la formule individualiste s’oppose la formule socialiste, qui prétend organiser une société où la production et la répartition des richesses, au lieu d’être abandonnées à l’initiative individuelle, seraient régies par l’État.
Cette absorption étatiste constitue ce que les partisans de la doctrine appellent la socialisation des moyens de production, de transport et d’échange.
C’est ce nouveau régime qui vient d’être expérimenté sur une vaste échelle en Russie pendant deux années.
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Avant d’examiner les résultats officiels, déjà résumés dans le précédent chapitre, répétons encore que le bolchevisme, comme le proclament ses défenseurs, ne représente que la stricte application du marxisme allemand adopté par la presque totalité de nos socialistes. Il reste distinct du syndicalisme, doctrine inconciliable, aux yeux des bolchevistes, avec le communisme et la dictature du prolétariat.
Un peu déconcertés par les résultats du terrorisme russe, quelques socialistes français essayèrent de soutenir que les bolchevistes avaient mal interprété le marxisme. Il a été facile de leur répondre que ses principes étaient trop clairs pour qu’on puisse les mal comprendre. La dictature du prolétariat, la suppression du droit de propriété privée, la socialisation de l’industrie, la gestion ouvrière, etc., constituent des dogmes limpides, acceptés par tous les socialistes. C’est, du reste, un descendant même de Karl Marx, qui a déclaré que les maîtres actuels de la Russie, Lénine et Trotzki, sont de purs marxistes.
La doctrine socialiste de la dictature du prolétariat se trouve réalisée par les bolchevistes au moyen d’assemblées locales d’ouvriers, dites soviets. Elles sont élues au suffrage universel, mais les bourgeois et les paysans aisés s’en trouvent exclus.
Les soviets locaux nomment des délégués qui constituent d’autres soviets. Tous les trois mois, un congrès des divers soviets de Russie se réunit pour examiner les rapports des commissaires du peuple.
Pratiquement, ces assemblées n’exercent aucune influence. Les seuls maîtres réels restent les dictateurs suprêmes. Ils dissolvent immédiatement les soviets qui leur font de l’opposition. Quand, par hasard, l’opposition est trop vive, les dissidents sont fusillés sommairement.
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Les documents publiés par les bolchevistes, et reproduits dans le rapport que je résume, montrent avec quelle rapidité le régime communiste a désorganisé la Russie. Mines, usines, chemins de fer, etc., tout s’effondra en quelques mois.
Les chemins de fer, qui, en 1914, donnaient un revenu de 1.700.000 roubles, ont présenté, en 1918, un déficit de 8 milliards.
Mêmes résultats pour toutes les industries nationalisées. Sous le régime de la socialisation, les recettes atteignant à peine la moitié des dépenses, il fallut fermer le plus grand nombre des usines.
La désorganisation ainsi produite a été reconnue par les bolchevistes eux-mêmes. C’est ainsi que leur commissaire aux finances écrit:
«La confiscation systématique de l’industrie a détruit tout l’appareil du crédit. Les capitalistes avaient de l’organisation. Ils savaient faire marcher l’économie populaire.»
On ferait bien, confesse avec résignation le commissaire bolcheviste, «de solliciter les plus actifs d’entre les bourgeois». C’est, comme je l’indiquais dans un précédent chapitre, à cette sollicitation qu’a fini par se résigner Lénine.
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La désorganisation générale qu’engendra la nationalisation de l’industrie a été vite accrue par le contrôle des ouvriers, très réclamé aussi de nos syndicalistes.
L’organe officiel du gouvernement bolcheviste, les _Izvestia_, est obligé de reconnaître la faillite du système. Il le qualifie «d’incompréhension totale des nécessités de la production industrielle, de dissolution complète de l’économie».
Même les usines les plus indispensables, celles consacrées notamment à la fabrication des métaux, ont dû fermer. Les rares hauts fourneaux fonctionnant encore sont à marche réduite. La grande usine de cotonnade de Moscou, qui occupait autrefois 20.000 ouvriers, n’en emploie plus maintenant 500.
A Pétrograd, sur les 400.000 ouvriers occupés au moment de la révolution, les deux tiers ont disparu.
Les prolétaires eux-mêmes finissent par reconnaître la faillite des doctrines socialistes qui prétendaient réaliser leur bonheur. Une délégation des partis ouvriers social-démocrates et social-révolutionnaires a publié l’appel suivant:
«Notre vie est devenue intolérable, les fabriques chôment, nos enfants meurent de faim; au lieu de pain, les affamés reçoivent des balles; le droit de parler, d’imprimer, de s’assembler n’existe plus. Il n’y a plus de justice, nous sommes gouvernés despotiquement par des hommes en qui nous n’avons plus aucune confiance depuis longtemps, qui ne connaissent ni loi, ni droit, ni honneur, qui nous ont trahis et vendus pour conserver le pouvoir. Ils nous ont promis le socialisme et ils n’ont fait qu’anéantir notre économie populaire par leurs expériences insensées. Au lieu du socialisme, nous avons des fabriques vides, des hauts-fourneaux éteints, des milliers de sans-travail. La guerre civile dévaste le pays, les champs ne sont pas encore ensemencés...»
Il ne reste même plus aux infortunés ouvriers la possibilité de se mettre en grève. A la moindre tentative, ils sont fusillés en masse.
Le sort des paysans est aussi misérable. Des bandes de gardes rouges, envoyées dans les campagnes pour réquisitionner les grains, sont obligés de livrer bataille aux moujiks qui se défendent à main armée et refusent les billets de banque communistes.
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En présence de tels résultats, les rares socialistes ayant réussi à conserver quelque liberté de jugement en arrivent à douter fortement de leurs doctrines. Voici comment s’exprime un des théoriciens marxistes allemands les plus connus, Karl Kautsky:
«La tâche la plus importante des temps modernes, c’est de produire, et l’on verra si c’est le système capitaliste ou si c’est le système socialiste qui dans tous les domaines produira le mieux et le plus. Or, jusqu’ici, la révolution russe a perdu le procès. Elle n’a su que ruiner la grande industrie, désorganiser le prolétariat et renvoyer dans les campagnes les ouvriers des villes. Le seul résultat positif de l’activité bolcheviste est la création d’un militarisme nouveau.»
Les leçons à tirer de l’expérience russe apparaissent nombreuses. La plus claire est qu’un despote absolu peut bien détruire une société, mais reste impuissant à la reconstruire.
Le régime bolcheviste ne parvint à se maintenir en Russe qu’au moyen d’une armée richement payée, commandée en partie par des officiers allemands fort heureux de contribuer à prolonger un désordre dont ils espèrent voir leur pays profiter un jour. C’est en effet, vers l’Allemagne que la Russie se tournera fatalement quand elle voudra sortir de l’anarchie et se reconstituer.
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On pourrait se demander, après l’exposé qui précède, pourquoi les 136 députés dont j’ai résumé le rapport, crurent nécessaire de solliciter du gouvernement une Commission «chargée d’étudier les méthodes et les résultats économiques et sociaux du bolchevisme».
Évidemment, les signataires de ce rapport savaient fort bien ce qu’il fallait penser du bolchevisme. Le but de leur demande fut sans doute d’attirer l’attention générale sur les résultats de la première application des théories marxistes restées, on le sait, l’évangile de nos socialistes. Ces derniers ne cessent de réclamer, eux aussi, la dictature du prolétariat et la socialisation des moyens de production. Il était donc utile de bien connaître les résultats obtenus en Russie sous l’influence de ces doctrines.
Renseigner le public est d’autant plus indispensable que le bolchevisme se propage dans tous les pays au moyen d’une légion d’agents à la solde des dictateurs russes. De nombreux journaux populaires sont entretenus par eux. L’argent pillé chez les particuliers et dans les banques permet d’alimenter cette propagande.
Elle a créé au bolchevisme de nombreux adeptes, non seulement dans la classe ouvrière, mais aussi dans des milieux qu’on n’aurait pas cru d’une réceptivité mentale si facile. Au dernier Congrès fédéral des syndicats d’instituteurs, le rapporteur estimait que _les révolutions russes et hongroises font de la bonne besogne_». Un autre instituteur a parlé en faveur «de la dictature du prolétariat», qu’il considère comme une nécessité historique inéluctable».
Une telle incompréhension des réalités montre à quel degré de cécité mentale conduisent certaines croyances imposées en bloc par contagion aux esprits faibles.
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En dehors de ses principes économiques dont l’expérience russe a montré l’inanité, le bolchevisme s’appuie sur des supports psychologiques d’ordre sentimental et mystique dont la puissance fut toujours prépondérante.
Il sut trouver des formules concrètes pour justifier certains sentiments qui, jadis, ne s’avouaient guère.
La mentalité dite bolcheviste, se caractérise, surtout, je l’ai déjà fait observer, par une haine envieuse de toutes les supériorités, aussi bien celle de la fortune que celle de l’intelligence.
Sous ses apparences démocratiques trompeuses, le bolchevisme est le contraire de l’égalité démocratique. Il ne souhaite de détruire les anciennes hiérarchies sociales que pour les rétablir en sa faveur, grâce à la dictature du prolétariat.
Aux yeux des meneurs socialistes, une telle dictature apparaît comme une féodalité nouvelle instituée à leur profit.
Cette féodalité constitue un rêve très flatteur pour la vanité des incapables, puisqu’elle leur assurerait le passage d’une situation subalterne à une situation souveraine. Dans ce mot magique «dictature du prolétariat», tous les médiocres entrevoient une ère nouvelle où, de subordonnés ils deviendraient chefs et pourraient tyranniser durement les anciens maîtres.
La mentalité bolcheviste est aussi vieille que l’histoire. Le Caïn de la Bible avait déjà une âme bolcheviste. Mais c’est de nos jours seulement que cette antique mentalité a rencontré une doctrine politique pour la justifier. Tel est le motif de sa propagation rapide qui vient saper les anciennes armatures sociales.
En dehors de l’esprit de révolte, d’indiscipline, de jalousie et de haine, la mentalité bolcheviste se révèle par une foule de petits faits d’observation journalière. Ils sont analogues à celui que relatait un journal suisse sur la décision des autorités socialistes d’une grande ville d’accorder 6.000 francs de traitement aux balayeurs et 3.000 francs seulement aux ingénieurs.
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La dictature du prolétariat exigée par la mentalité bolcheviste pourra produire bien des ravages, détruire les plus stables civilisations, mais elle sera toujours dominée, finalement, par la puissance de l’intelligence.
Dans l’évolution actuelle du monde, le rôle de la capacité est destiné à devenir beaucoup plus important encore qu’il ne l’était jadis.
Au moyen âge, le baron féodal et son serf différaient fort peu en instruction et en intelligence. A cette époque, l’égalité aurait donc pu être établie facilement entre les hommes.
Aujourd’hui, elle est devenue impossible. Loin de tendre vers l’égalité, les cerveaux humains se différencient de plus en plus. Entre le simple matelot et son capitaine, entre l’ouvrier et l’ingénieur qui le dirige, les dissemblances n’ont fait que s’accentuer avec les progrès de la technique.
Une révolution peut bien, comme en Russie, décréter que le matelot commandera au capitaine et l’ouvrier à l’ingénieur. Autant vaudrait décider qu’un homme n’ayant jamais entendu une note de musique sera capable de diriger un orchestre.
Il est curieux de constater que le besoin d’égalité d’abord, de dictature ensuite, se soient précisément développés au moment où les progrès de la science et la complication croissante de la civilisation rendaient la réalisation d’un tel rêve impossible.
Avec les formidables difficultés de la technique moderne, le défaut de capacité mène à une ruine rapide. L’expérience russe l’a surabondamment prouvé.
Ses résultats ont montré ce que devient un pays gouverné par l’incapacité. La Révolution communiste russe n’a fait que remplacer l’absolutisme d’en haut par la tyrannie d’en bas. Ses dirigeants adoptèrent simplement le régime tzariste en l’exagérant. Leur police est plus despotique qu’elle ne l’avait jamais été. La bureaucratie encore plus compliquée que celle de l’ancien régime, la liberté de la presse beaucoup moindre qu’autrefois puisqu’il n’en reste aucune trace.
En attendant l’heure, probablement lointaine, où seront tenues pour évidentes les vérités que je viens de formuler, le bolchevisme grandira encore, attirant l’immense légion des inadaptés: professeurs mécontents, travailleurs médiocres, primaires envieux, c’est-à-dire le bloc formidable des vanités, des incapacités et des haines dont le monde est rempli.
Ajoutons encore à cette armée celle des esprits faibles et indécis ne pouvant se passer d’une foi pour orienter leurs vacillantes pensées.
Dès que de tels esprits sont subjugués par un dogme, aucune expérience, aucun raisonnement ne saurait les détourner de leur foi. Ils restent alors enfermés dans ce cycle magique de la croyance dont les lois spéciales sont fort étrangères à celles de la logique rationnelle.
Sans une étude approfondie de ces lois on ne saurait comprendre l’action des grands mouvements religieux comme le Bouddhisme et l’Islamisme jadis, le Bolchevisme aujourd’hui, qui, à certaines époques, viennent bouleverser le monde.
L’intelligence a progressé dans le cours des âges mais les sentiments n’ont guère varié. L’humanisme moderne est menée par les mêmes illusions, les mêmes rêves que toutes les humanités antérieures. Les puissances mystiques n’ont pas cessé de nous asservir.
La raison a grandi, les temples ont été remplacés par des laboratoires où règne la pensée pure, mais la rigide raison reste sans prestige sur l’âme des multitudes. Les seuls maîtres qu’elles écoutent toujours sont ces éternels tribuns, créateurs des miracles qui remplissent l’histoire.
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L’expérience bolcheviste est une de celles qui montrent le mieux combien les buts atteints par les guerres et les révolutions peuvent différer des buts poursuivis. La Révolution russe triompha en promettant la paix et actuellement la Russie est en guerre avec tous ses voisins. Elle voulait supprimer le militarisme et n’a réussi qu’à établir un régime militaire plus dur que tous les régimes antérieurs. Elle voulait supprimer le droit de propriété et a seulement fini par créer la propriété individuelle chez un peuple qui n’avait encore connu que la propriété collective.
CHAPITRE IV
Propagation de l’ouragan révolutionnaire dans divers pays.
Nous venons d’examiner les résultats de l’expérience communiste, forme ultime de l’esprit révolutionnaire qui semble agiter l’Europe. Il nous reste maintenant à constater sa propagation.
L’Europe se trouve en proie aujourd’hui, à une de ces grandes épidémies mentales qui, plus d’une fois, ont sévi dans l’histoire.
En dehors des croyances religieuses peu de mouvements se sont manifestés avec une intensité semblable à celle de l’anarchie révolutionnaire qui ravage actuellement une partie du monde.
Les monarchies n’ont pas été les seules victimes de l’ouragan. Les démocraties elles-mêmes n’échappèrent pas à son action. La plus ancienne de toutes, la Suisse, s’est vue menacée par la tempête et faillit périr.
Des causes diverses, dont plusieurs ont été déjà énumérées, sont à la base de ce soulèvement universel. L’une des principales fut la démonstration de l’incapacité des souverains qui avaient lancé les peuples dans une sinistre aventure.
Le mouvement s’est propagé ensuite aux pays neutres par ce phénomène de la contagion mentale dont nous avons plusieurs fois déjà signalé l’action.
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Les révolutions ne se bornent pas à renverser quelqu’un ou quelque chose. Elles prétendent aussi remplacer ce qui a été détruit. Sur les ruines accumulées, les sectaires élèvent de nouveaux fétiches: dieux, princes, ou doctrines.
Aucune personnalité ne s’étant trouvée posséder assez de prestige pour se substituer aux monarques détrônés, une seule forme de pouvoir devait se présenter à l’esprit populaire, celle de petites assemblées susceptibles de gérer les intérêts des divers groupes sociaux. Ainsi naquirent les soviets, associations de soldats et d’ouvriers.
Les intérêts de ces groupes étant dissemblables devaient nécessairement entrer en conflit. Aucun ne pouvant prendre assez de forces pour faire prédominer les intérêts généraux, que maintiennent facilement en temps normal les traditions, les institutions et les lois, on vit naître en Russie aussi bien qu’en Hongrie, et pendant quelque temps en Allemagne des dictatures individuelles absolues.
Dans tous les pays soumis à ce régime, ce fut le retour à la barbarie primitive, la domination de l’instinctif sur le rationnel, le déchaînement des passions que les contraintes sociales ne refrénaient plus. Une civilisation implique en effet un réseau de gênes qui limitent nécessairement les tendances animales dormant au fond de nous. Contre ces barrières, les envieux, les impulsifs et les inadaptés, éternels mécontents, furent à toutes les époques de l’histoire prêts à se révolter. Dès qu’une circonstance le leur permet ils tâchent de les renverser.
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Une révolution populaire n’admet jamais qu’elle soit seulement guidée par des instincts et des appétits. Les théoriciens lui cherchent bientôt des principes philosophiques comme soutien. C’est ainsi que les hommes de la Terreur tentèrent de justifier leurs actes en adoptant les rêveries de Rousseau sur le bonheur égalitaire des sociétés primitives et la nécessité de les rétablir.
Les nouveaux révolutionnaires ont observé cette tradition en présentant leurs actes comme l’application du socialisme intégral: socialisation des moyens de production, dictature du prolétariat, suppression de la propriété, confiscation des capitaux, etc. En peu de temps, nous l’avons vu, ce régime ruina le pays qui l’avait adopté et engendra la guerre civile. Jamais n’apparut aussi clairement l’action dévastatrice que peuvent exercer des idées fausses.
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Les historiens de l’avenir, qui dédaigneront autant que ceux d’aujourd’hui les enseignements de la psychologie, auront bien de la peine à comprendre comment le bolchevisme put atteindre un pays aussi indépendant et libéral que la Suisse.
Et cependant, malgré toutes les prévisions, les apôtres bolchevistes réussirent à y provoquer une grève générale qui faillit arrêter toute la vie économique de ce pays et obligea le Conseil fédéral à mobiliser une armée de 60.000 hommes. La grève cessa d’ailleurs immédiatement, dès que le Conseil se décida à expulser la bande des bolchevistes russes qui la dirigeaient. C’est par là qu’il eût fallu commencer.
Mais leur influence se montra d’abord si grande que le Conseil fédéral avait commencé par céder à leurs menaces, sans même oser protéger les ouvriers qui voulaient travailler. Un grand journal suisse écrivait alors:
«Maître de la rue où roulait seule son auto, l’état-major socialiste a pu croire la partie gagnée.»
«Ce fut seulement après des tergiversations prolongées que le gouvernement cessa de capituler avec l’ennemi. La garde civique fournit alors des travailleurs volontaires pour remplacer ceux qui faisaient défection et tâchaient d’arrêter les services publics: transports, postes et télégraphes, publication des journaux, etc.»
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L’Allemagne qui avait tout fait pour propager le bolchevisme en Russie fut obligée de le subir un instant. Elle flotta entre les diverses formes du socialisme. Toutes se montrèrent également désastreuses. Le budget est devenu un tonneau des Danaïdes et toutes les administrations, postes, chemins de fer, etc., très productives jadis, sont aujourd’hui en perte. Le déficit des chemins de fer seulement est de 10 milliards par an.
«Le nombre des sans-travail entretenus par l’État, écrivait un grand journal allemand, a encore augmenté. Selon les statistiques officielles, il a atteint, en novembre, le chiffre de 388.300, dont 96.799 femmes!
La commune de Berlin, qui a dû appliquer à ses nouveaux employés les tarifs socialistes d’appointements, a cru utile de faire connaître à ses administrés l’échelle actuelle des salaires. Cette publication est instructive; elle nous apprend que le directeur de la voirie municipale, après vingt ans de service, touche un traitement de 8.760 marks; son chauffeur a des appointements de 9.127 marks, un échevin touche 10.000 marks, mais un employé auxiliaire a 18.000 marks. Un vieil employé du même bureau a seulement 7.960 marks. Le chef de division de l’office de la répartition des graisses a un traitement de 5.500 marks; son teneur de livres a, lui, 8.700 marks. Les inspecteurs des jardins des promenades publiques touchent 6.570 marks; un simple jardinier débute à 7.070 marks. Un ingénieur de la ville doit se contenter de 6.600 marks; son garçon de bureau est payé 8.000 marks. Et cela continue ainsi pendant plusieurs pages. Ai-je besoin de vous dire que tous ces hauts appointés sont des protégés des socialistes et sont chargés de surveiller et de dénoncer les employés suspects? Le rapport conclut laconiquement: On ne saurait trop condamner une politique qui fait naître de pareilles anomalies.»
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Les méthodes de propagation du bolchevisme russe sont fort intéressantes à connaître. Comme les apôtres de toutes les croyances, ces sombres fanatiques tiennent à répandre dans le monde la vérité pure dont ils se croient détenteurs.
Leur propagande se fait par des journaux et des manifestes, mais surtout par l’action directe d’une nuée d’agitateurs abondamment pourvus d’argent.
Un député de Genève a rapporté au conseil national des détails intéressants sur cette propagande, à l’époque où elle était favorisée par les Allemands:
«L’état-major allemand entretint, durant toute la guerre, des agents actifs en Suisse, notamment le comte Tattenbach, l’ancien homme du Maroc qui était en relations constantes avec les agents de Lénine et de Trotzki.»
Les agitateurs essayent surtout de provoquer dans les foules des mouvements qui, par contagion mentale, s’étendent ensuite rapidement.
Il suffit, du reste, pour arrêter de tels mouvements, de provoquer une agitation contraire. On peut en donner comme exemple la façon dont fut combattue une manifestation projetée en Italie, par les socialistes, dans le but de déchaîner une grève générale: