Part 7
«Chrétien sans savoir qu’il l’est, voilà le Socialiste.» Je ne sais. Je pense à tant de conciliateurs qui appliquaient une pauvre méthode trop connue: «Retenons ce qui nous unit; oublions ce qui nous divise.» Pour mon compte, je n’ai jamais vu aucun bien ni aucun progrès sortir de la conciliation; c’est plutôt la commune sottise que la commune sagesse qui se trouve rassemblée par ce moyen. J’attends quelque chose de mieux des oppositions, surtout fortement posées. C’est pourquoi je repousse ce mélange sans saveur, où Socialisme et Christianisme perdent chacun leur vertu propre.
Ce qui est commun aux deux, et à toutes les doctrines pratiques, c’est le Bien, faible abstrait qui ne résout rien. Le Socialisme me paraît essentiellement politique, en ce qu’il espère beaucoup de l’organisation. La Coopérative est une expérience où le socialiste reprend des forces, ayant pu constater et constatant chaque jour que la seule participation à ce raisonnable système donne à chacun un peu plus de tempérance, d’ordre et de sagesse politique. En partant de là je dirais même que l’esprit Socialiste cherche toujours à modifier l’ordre humain en le prenant par le bas, ou par le dessous. Par exemple n’attendons point que l’ouvrier ait le goût de l’étude pour lui donner des loisirs; n’attendons point que l’instruction et la culture de tous réalisent un ordre politique meilleur; mais faisons agir les intérêts; changeons d’après cela l’ordre politique; l’instruction et la culture de tous en résulteront. Il faut d’abord modifier les conditions du travail, qui portent tout le reste. Idée puissante, qu’il faut se garder d’affaiblir.
L’Idée Chrétienne y est tout à fait contraire. L’organisation politique est selon le chrétien toujours médiocre, souvent mauvaise, parce que l’esprit en chacun marche tête en bas. Il faut premièrement redresser l’individu, afin qu’il juge bas ce qui est bas et vénérable ce qui est vénérable. Quand la notion des Valeurs sera rétablie, quand le jugement individuel regardera à ce qui est précieux dans l’homme, alors la loi de police, toujours extérieure et méprisable, sera passable, et c’est tout ce qu’elle peut être. Chacun doit donc prendre pour fin son propre salut, se garder de vanité, de colère et de convoitise; ainsi, mettant l’ordre en lui-même, il travaillera à changer l’ordre politique autant qu’il peut; et la lettre ici n’importe guère; toute constitution est bonne par l’esprit, mauvaise par la lettre. Tel est le mouvement évangélique, au regard de quoi tout Socialisme est un Pharisaïsme sauvé.
Deux vues sur la guerre. Le Socialiste dit: «Organisez la production selon la justice, et il n’y aura plus de guerres.» L’évangéliste dit: «Que chacun soit pacifique en esprit et vérité, et il n’y aura plus de guerres.» Et il est assez clair que le Socialisme porte la guerre en lui-même par les passions, comme on le reconnaît dans le moindre discours. Il est assez clair aussi que l’Évangélisme ne peut rien contre la guerre, faute d’organisation. L’opposition étant ainsi rétablie, on peut espérer quelque idée réelle qui la surmontera. L’Idée Catholique, considérée par rapport à l’Idée Chrétienne, était un essai d’organisation selon l’esprit. En quoi belle et efficace, en quoi insuffisante, c’est ce qu’il faudrait savoir et dire.
XLII
LE POUVOIR SPIRITUEL
La rencontre de Napoléon et du pape Pie VII est un grand moment, non point tant par les événements qui en résultèrent que par la signification légendaire de ces fortes images, où l’on voit les deux Puissances affrontées. Chateaubriand dit en ses Mémoires que le pape ne joua point tout le jeu. Il suit en idée les conséquences d’une excommunication où l’empereur aurait été expressément nommé. D’autres, en petit nombre, dans ce nouveau déchaînement des forces que nous avons vu, ont attendu aussi les foudres pontificales, seules capables peut-être d’imposer une Trêve de Dieu. On sait que le fanatisme catholique est souvent joint au fanatisme guerrier dans les mêmes hommes, tout au moins chez nous. Parmi ces hommes-là, combien s’en serait-il trouvé qui eussent humilié leur devoir de citoyen devant leur devoir de catholique? Ils y sont tenus pourtant, et cela signifie pour nous que l’Humanité est au-dessus des patries. Mais cette grande idée a changé de camp; elle n’est plus formée par les catholiques; elle n’est plus reçue dans leurs temples; elle est errante, pauvre, persécutée, comme les Apôtres autrefois. Crise redoutable; interrègne spirituel. Quelque Chateaubriand de nos jours voudrait-il dire que le Pape, cette fois encore, n’a pas joué le jeu? Et conclurons-nous, nous autres, qu’un pouvoir qui ne se montre point tout abdique?
J’ai agité plus d’une fois cette question en moi-même. Je n’y pouvais échapper quand je voyais les ministres catholiques plus ardents au massacre, plus enivrés de force que les militaires eux-mêmes. Et quand je lisais les instructions pontificales, toutes inflexibles sur les principes, je me disais que ces prêtres se trouvaient tous interdits et excommuniés par leurs sentiments mêmes; mais nul n’en savait rien.
Sans considérer ce qui serait arrivé si on l’avait su, et qui aurait été sans doute de peu de conséquence, j’ai voulu réfléchir sur les conditions du Pouvoir Spirituel, qu’on le prenne en un pape, où peut-être il n’est plus qu’en image, ou bien dans quelque positiviste, dans quelque socialiste, dans quelque pacifiste, où ce pouvoir s’est peut-être réfugié. Ce pouvoir, par sa nature, juge seulement et ne condamne point; le jugement dernier est laissé à Dieu ou à la conscience. La faute contre l’esprit est presque toujours cachée. Nul homme n’affirme la force nue, si ce n’est quelque criminel audacieux, en ses coups de main délibérés et préparés. Mais est-ce affirmation? Nous voyons bien ses actions; que savons-nous de sa pensée? Le pouvoir catholique, d’après une forte tradition, le suivra jusqu’à l’échafaud, guettant quelque réveil de l’âme, ouvrant encore l’église, c’est-à-dire la communion humaine, à cet homme retranché. Par sa loi intérieure, donc, le Pouvoir Spirituel devait de ses foudres majeures frapper seulement les péchés d’esprit explicites, comme sacrilège et hérésie. Jeu funeste dans le fond, et qui devait ruiner l’institution tout entière, puisque l’esprit est par lui-même sacrilège et hérésie.
Que peut alors l’esprit juge, quand le crime de guerre est revêtu en chacun des plus beaux motifs? Quand le combattant invoque le droit de l’innocent injustement attaqué, le progrès humain, la civilisation, et prend solennellement la Paix même comme fin de la guerre? Le Pouvoir Spirituel, quel qu’il soit, ne peut supposer ici quelque profonde hypocrisie; cette supposition est par elle-même injuste. Mais il doit se borner à rappeler, par toutes les raisons tirées de la nature humaine, l’incertitude des jugements, la puissance des illusions, surtout collectives, l’aveuglement propre aux passions, le violent contraste entre l’idéal qui est écrit sur les drapeaux et l’horrible action. Ce qui est convier chacun à un sévère examen de conscience, le laissant juge, ou laissant Dieu juge, ce qui est une autre manière de dire. Car où est notre pouvoir de choisir les coupables, quand la faute est de presque tous? Qui n’a pas cédé à l’ivresse de plaire, de flatter, de menacer? Faute de tous, et punition de tous par le jeu des effets, sévère, mais sans reproche. Et c’est ce que le Pape veut appeler la justice de Dieu. Doctrine non développée, mais en elle-même forte.
XLIII
LA TRINITÉ
Considéré, autant que faire se peut, selon la rigueur de l’entendement, le christianisme offre un ensemble de vérités sans reproche. Ce dieu nouveau, qui enfin est homme, termine un long tâtonnement d’idolâtrie errante, assuré enfin dans son vrai chemin par le dieu grec, à la fois athlétique et politique. Mais on n’en pouvait rester à cette forme extérieure ni à cette société extérieure. Le plus divin, en ce dieu homme, c’est la conscience; et la conscience, élevée aussitôt jusqu’à l’esprit, propose une autre société et une autre vie. Voilà donc l’Esprit. Mais pourquoi le Fils et le Père?
D’abord, pourquoi le Fils, dit aussi Fils de l’Homme? Cela signifie que la forme humaine faible, souffrante et séparée, est divine encore. Entendez que la condition de l’esprit en cette forme ne doit point être exigée d’abord. Un ignorant, un méchant, un fou exigent encore respect par la seule forme extérieure. Ainsi le culte cherche l’esprit et l’espère, comme l’enfant dieu le signifie assez. Il me semble aussi que le bœuf et l’âne ne sont point hors de place dans cette puissante image; ils figurent les dieux de l’Inde et de l’Égypte, déchus, mais encore participants.
Mais que signifie le rapport du Père et du Fils? Le Dieu des anciens dieux fut toujours le Destin ou la Nécessité, ce qui revient à dire le Monde en son inexplicable existence, puissant par là absolument, mais aussi en ses raisonnables, explicables, irréprochables connexions qui font suivre l’effet de la cause selon une sorte de justice implacable. En cet être nous baignons de toutes parts; nous vivons de lui et sommes nés de lui; dépendants en ce sens, et sans remède. Car, si haut que l’esprit nous élève jamais, il faudra d’abord vivre, c’est-à-dire d’abord obéir, et encore mieux bénir cette obéissance qui nous donne pouvoir. Ainsi le plus ancien des dieux est encore immensité, puissance et sagesse. Cette idée ne doit pas être oubliée, ni l’autre, ni non plus l’autre. Et que les trois ne fassent qu’une, c’est ce que l’esprit termine, retrouvant ses propres lois en cet univers. Tel est le sommaire de nos pensées, et ceux qui ne le développeront pas ne développeront rien. Tout homme qui connaît, si peu que ce soit, connaît selon ces relations souveraines.
Peut-on adorer les images? Mais que peut-on adorer, sinon des images? Le géomètre lui-même ne se passe point de ces tracés grossiers qui disposent son corps comme pour accompagner l’attention intellectuelle. Mais bien plus justes encore, bien plus puissantes pour nous délivrer de ce mouvement étranglé des passions, plus justes et plus puissantes sont ces images si exactement propres à soutenir nos pensées, et ainsi à réconcilier le corps et l’esprit. Ces métaphores parlées ou chantées, maçonnées, sculptées ou peintes, sont la première preuve, et encore la dernière. Elles préparent, par cette atteinte du beau, corporelle certainement, mais spirituelle aussi. Car le beau n’a jamais rien coûté à l’intelligence, ni jamais exigé d’elle aucun reniement, et c’est ce qu’annonce la belle image. Mais le beau est encore ce qui termine nos pensées et les rassemble. Éveil à la fois et sommeil de nos pensées, comme la musique, ouvrant et fermant sans cesse la porte d’inquiétude, le représente si bien. Toutefois ce n’est pas assez de chanter au lutrin; et c’est le mouvement même de la religion humaine qui nous rappelle que l’esprit est aussi quelque chose.
XLIV
PASCAL
Pascal plaît à presque tous, aussi bien à ceux qui refusent l’église. Non pas seulement par cette prose à surprises, rompue, éclatante, mais par l’esprit même, qui s’y voit indomptable. Car des belles apparences, et encore bien composées, qu’en laisse-t-il? Et des majestés, qu’en laisse-t-il? Débarbouillant l’acteur, au lieu d’en rire. La guerre jugée, la justice jugée, les rois jugés; sans aucune précaution; jugés aussi ceux qui jugent, car le trait rebondit. «Il n’est pas nécessaire, parce que vous êtes duc, que je vous estime, mais il est nécessaire que je vous salue.» Méchant salut; mais il faut le rendre; et le sot guéri en reste sot. Tout est défait, refait et ressemblant. Le duc enfin sait de quoi il est fier.
Voilà le modèle du janséniste, si bien assuré de mépris qu’il n’estime que ce qu’il veut et n’épargne que ce qu’il veut. Dangereuse amitié, turbulent citoyen. Mais la plus libre pensée est de mordre; car de céder à l’objet il n’en est point question; si l’objet s’égalait au penseur, l’objet serait trop fort; si l’idée s’égalait au penseur, l’idée serait trop forte. D’où, pour l’honneur de penser, ce travail de pointe, qui fait voler un éclat puis un autre. Peu ou beaucoup; il faut entamer cette dure matière; ce jeu n’est pas un jeu; la pensée se compte toujours aux débris. Pascal fait opposition continuellement, essentiellement; hérétique orthodoxe.
Si les raisons de croire s’avisaient d’être plus fortes que l’homme, le coup alors serait plus rude, car il faut que toute preuve s’émiette. La pensée ne respecte rien qu’elle-même; même la contrainte, même la coutume, il faut les choisir et refaire, non pas les subir. «Soumission parfaite», mais redoutable liberté. Telle est la messe de Pascal.
Le doute est partout; un doute actif et fort, par quoi tout se tient debout. D’où vient la puissance d’attaque, et même d’offense, de ces terribles pensées; même quand elles posent, elles déposent déjà. Chacune va toujours au-delà d’elle-même; elle en cache d’autres, et aussitôt les découvre, toutes rompues dans l’âme; ainsi elles ont toutes un avenir violent. N’importe quel penseur, et même l’apprenti, s’y fait une puissance et aussitôt l’essaye; car qui a fait la preuve la peut défaire.
Quoi donc? Le chapelet? La religion des bonnes femmes? Mais cela est pour le corps; ce sont des politesses, sans importance que celle qu’on leur donne. Mais, pour l’esprit, quel aliment? Lui-même. Tout de libre consentement. Tout gratuit. Tout généreux. On ne peut crocheter le ciel. D’où ce rabaissement des œuvres et des mérites devant la grâce; d’où l’humilité, l’inquiétude et le paradoxe de la prédestination, qui est pour enlever l’assurance. Ces mythes font un objet insupportable; mais prenez-les comme signes; ils représentent assez bien la situation du penseur, dès qu’il se risque; car il n’a jamais assurance sans en être aussitôt puni; l’infatuation est l’enfer de l’esprit. Et les œuvres ne sauvent jamais l’esprit, comme mille lignes écrites n’assurent pas la ligne qui suivra; car telle est la sévère condition de ce qui est libre, c’est qu’il n’y a point de condition. Celui qui réfléchit ne gagne pas le pain du lendemain, ni même celui de la journée. Qui peut se promettre une pensée? L’attention est donc une belle prière. Ainsi tant que l’invention sera la plus grande affaire humaine, Pascal sonnera comme il faut à l’oreille de l’homme.
XLV
ENCORE PASCAL
On ne lit plus les _Provinciales_, mais on lit certainement les _Pensées_. Je ne songe pas ici au professeur ni à l’étudiant, qui lisent par état, mais bien au Liseur, animal non apprivoisé et dont les mœurs sont mal connues. Le libraire témoigne là-dessus indirectement; vous trouvez partout une édition des Pensées de Pascal, conforme aux plus récents travaux, et délivrée de ces notes qui nous remettent à l’école. Mais qui se plaît à cette brutale philosophie? Quelque catholique qui a peur de l’enfer? Cela je ne le crois point du tout. Bien plutôt ce genre de catholique qui est commun chez nous, et que je veux appeler libre Penseur. Avec ou sans la messe. Cette foule de solitaires couvre une grande étendue de pays.
Au juste, quoi? Une pensée intrépide. Un mépris assuré de toutes les Importances. Un jugement dernier sur tout, où les rois sont aussi nus qu’à leur naissance. Le jésuite ne souffre point cette manière, et il est plaisant d’apercevoir que la querelle des _Provinciales_, que l’on croit oubliée, revient ici par le dessous. Il ne manque pas de jésuites sans messe; et le fond du jésuite est en ceci qu’il y a des choses qu’il ne faut point dire, et que le mieux est donc de n’y point penser. Le jésuite sans messe fait sa prière aux hommes compétents, ornant le préfet, l’académicien, le général et le ministre de cette suave perfection que l’on revêt en même temps que le costume. D’où un échange d’académiques sourires. Ah! qu’il est doux d’être jésuite! Sur ce propos somnifère, Pascal entre au jeu et vous réveille tous ces gens-là. «Je tirerai, dit-il, mon bonnet à toutes les puissances, comme vous faites. Mais comprenons pourquoi. Je veux bien être esclave, mais je ne veux pas être sot. Il faut un médecin pour mourir; et si je ne choisis pas de médecin à diplôme, me voilà livré aux guérisseurs et sorciers, qui se battront autour de ma carcasse. Comme en politique, où il y a moins à craindre d’un sot, qui règne par droit de naissance, que d’un millier de demi-habiles qui se battraient pour la couronne. En ce sens ce qui est établi est juste, et je salue ce qui est établi. Mais sans respect. Mon bonnet, oui; mon respect, non.»
Jésuites consternés. On ne peut point mettre en prison un homme qui obéit. Pourquoi dire ces vérités amères? Puisqu’il faut saluer, n’est-il pas plus simple de respecter? La politesse fait tous les jours ce miracle de faire entrer le respect par l’ouverture du geste, et de le pousser jusqu’au derrière de la tête. Prière, c’est politesse. Abêtissez-vous, oui; mais ne le dites pas, et d’abord ne le pensez pas, toute l’expérience vise là. Ce Pascal est impie et sacrilège; profondément impie et sacrilège. Voyez comme sa pensée prend force en son derrière de tête. Mais cela même il ne faut point le dire, car on lirait ce nouveau Lucifer, bien nommé Porte-Lumière, Éteignons-nous et administrons.
J’ai rencontré de ces demi-jésuites qui pensent encore trop, et qui veulent, pour le Roi accusé, plaider la sottise. «C’est un pauvre homme, vanité seulement. Que voulez-vous qu’il ait fait?» Mais, mon cher demi-jésuite, il ne faut pas le dire, car aucun homme ne s’arrange d’une moitié de pensée. Et lui, aussitôt, travaille à s’éteindre, et cherche le jeu de cartes. Cette lâcheté est le seul mal humain peut-être. Le seul qui soit de conséquence. J’aime ces prolétaires qui veulent donner aux choses leur vrai nom. Remarquez qu’il y a des jésuites par là aussi, et surtout un bon nombre de demi-jésuites qui voudraient s’enfermer en leur demi-pensée. Mais, qui pense seulement une chose, il pense tout. Et quant aux extrêmes jugeurs, on ne m’ôtera point de l’esprit qu’ils seraient invincibles, s’ils prenaient le parti d’obéir; au lieu qu’en la révolte je vois revenir l’ordre invincible, et le chapeau sur un bâton qu’il faut adorer. Nous tournons sur place, et Pascal est loin en avant.
XLVI
DANTE ET VIRGILE
La commémoration a ramené l’attention universelle sur le visage de Dante, qui exprime si bien la sévérité et le malheur. Réfléchissant à mon tour sur cette Épopée qui nous élève à son ciel ascétique en partant des profondeurs, je voulais comprendre pourquoi, dès les premiers tercets, nous partons d’un pas assuré, comme en une forêt la puissance des arbres annonce le sol ferme et le dos vierge de la terre. Il n’y a plus ici de convention; nature intacte. Loin de la ville raisonnable et perfide. Ici c’est le courage qui fait la route; et ce rythme l’annonce assez, qui fait trois pas et regarde. Je veux suivre ce guide sûr, ce mulet aux jambes sèches.
Ce que je vois? L’humain et moi-même; le pire et le meilleur, et le passable aussi, de ce monde humain, sans aucun de ces convenables arrangements qui font horreur. Mais cet enfer donne espérance, par le juste spectacle; déjà purgatoire, et reflet du ciel des pensées, par le juste spectacle; ce que ce rythme fort nous promet. Ne t’arrête qu’un moment, dit-il; ce n’est ici qu’un chemin et passage. Qui se regarde se juge; qui se juge se sauve. Tout examen de conscience est ici enfermé. Descendre pour remonter. Tout ce qui m’est si près, tout ce qui est moi, en spectacle et comme reculé et séparé. Par le secours du poète. Dante suit Virgile, et je les suis l’un et l’autre, comme la chèvre suit la chanson du chevrier.
Ce monde des enfers et des ombres fut toujours l’image fidèle des pensées humaines, et des passions sans consistance qui semblent d’abord les porter. Ulysse, à ce festin qu’il offre aux âmes, ne voyait accourir que des ombres maigres et affamées. C’était le temps où l’homme passionné se déchargeait un peu de fureur et de crainte par la fiction du dieu extérieur, tantôt loin, tantôt près, et voyageant sur les nuages. Immense progrès déjà. Car le peuple enfant et fétichiste est doux, pieux, dévoué, inhumain, bestial selon l’humeur et l’occasion, sans aucun jugement sur soi; aussi ne se souvient-il point à proprement parler, mais plutôt il recommence. Au lieu que les dieux d’Homère, aux formes brillantes, étalent assez bien au regard ces apparences sans corps qui sont Jalousie, Vengeance et Gloire. L’ombre d’Achille ainsi considère sa vie comme un vain mélange des éléments. «J’aimerais mieux être un valet de ferme sur la terre, qu’être Achille parmi les ombres.» Telle est la première Éthique, un peu au-dessus du désespoir, quoique sans espérance; car le vrai désespoir est sans aucune réflexion. Ici la Fatalité règne encore; elle est du moins jugée.
Quand Virgile descend aux enfers à son tour, tenant en main le rameau d’or, et conduit par la Sybille Italique, les Ombres, passions mortes, sont déjà autrement rangées. Politiquement, à la Romaine. D’après un avenir de conquêtes; d’après le lien des causes et des effets. Non plus caprice extérieur, selon les intrigues des dieux; mais inflexible détermination, où l’espérance de chaque être se trouve prise et d’avance écrasée. Quelle revue que celle de ces armées romaines non encore existantes, et déjà mortes! Et ce Marcellus, espoir de l’empire, mort prématurément; déjà mort en sa fleur, avant même d’être né. «Tu seras Marcellus; à mains pleines jetez des lis.» C’est le plus haut tragique, à ce moment de la réflexion où, la Fatalité capricieuse étant vaincue, l’inflexible Nécessité se montre. Ainsi Virgile peignait ses fresques immobiles.
La troisième Épopée est de Jugement et de Liberté. Non publique, mais privée. Non de Destin, mais de crime, châtiment, purification et salut. C’est le moment de la faute, du remords et du repentir. Tous les dieux aux enfers, l’humain sur les pentes, la lumière sur les cimes. Lumière, seule justice. Chacun jugé par soi, comme Platon avait osé dire; mais la foi Platonicienne se jouait; et Socrate mourant n’était assuré que de lui-même. Le mouvement épique ne tirait pas encore les foules vers cette Justice qui n’est que lumière. L’Épopée Dantesque nous trouve assis et rêvant sur les marches de quelque temple de Minerve. Trop heureux de ne plus croire à rien. Mais ce mouvement humain ne peut pas s’arrêter là. Aussi le premier appel du guide à l’anguleux visage nous met aussitôt debout.
XLVII
DU PEUPLE JUIF
Les Grecs composaient et conciliaient, par cette prudence politique qui ressort de tous leurs écrits. Même dans l’existence Homérique ils se trouvent séparés du destin par un peuple de dieux intermédiaires, d’où un retard dans l’accomplissement, qui laisse respiration. Et ces fictions représentent assez bien notre pratique; car que faisons-nous jamais, que gagner du temps sur les nécessités extérieures, qui finiront par vaincre? Cette sagesse s’exprime presque chrétiennement dans la résignation stoïcienne qui compose le devoir quotidien et l’étroit et suffisant passage pour nos actions avec une fatalité invincible.