Propos sur le christianisme

Part 6

Chapter 63,946 wordsPublic domain

Mais suivons le récit. Hercule périt par ses propres passions. Les démons intérieurs se montrent. D’autres maux, sans mesure, collés à nous comme la brûlante tunique; les cris d’Hercule emplissent le monde. Qu’est cela, sinon le crime aimé et détesté, la fraternité et la haine ensemble, la puissance de police et d’industrie se détruisant elle-même? C’est à quoi nos travaux d’Hercule nous ont conduits, et c’est la guerre à l’état de pureté, vertu contre vertu, et le meilleur, ouvrier du pire. Conflit de soi avec soi. Ici est l’hydre dont les têtes revivent, à peine coupées. Ici périt la force disciplinée, par la force disciplinée, et sans fin. Par quoi? Par l’opinion seulement. La seule opinion a tué dix millions d’hommes en ces temps-ci.

Une autre vie se montre, puissante sans aucune puissance. Un autre athlète, par le jugement seul. La puissance de César attend le consentement et le culte; mais le consentement et le culte lui sont refusés. Un autre salut préoccupe l’homme divin; il ne regarde qu’en lui-même, au désir, à l’amour, à l’ambition, à l’avarice, pour les subordonner. Nullement satisfait de l’ordre politique, qui donne apparence de raison à toutes ces choses, mais annonçant au contraire que si on leur donne quelque peu du consentement intérieurs on leur donne tout. Plus profondément, discernant que les forces au service de l’esprit déshonorent l’esprit; que l’esprit vaincra, mais seul, et désarmé; que tout le bien extérieur possible viendra de ce refus et de cette retraite de l’esprit en lui-même, et de cette purification au sens propre du mot. Enfin la puissance est déchue de son droit divin. Si l’instrument du supplice, adoré dans le temple nouveau, signifie quelque chose, il signifie, à n’en pas douter, que la puissance n’est plus un attribut de Dieu. L’on saisit ici la vertu de ces grandes images, sur lesquelles le discours n’a pas de prise. Que de sophismes théologiques en vue de rassembler l’esprit et la force, et de composer une même prière pour l’un et pour l’autre! Mais le Signe reste; il attend nos pensées.

XXXV

IDOLATRIE

Quelquefois l’on s’arrête pour observer un convoi de fourmis qui traverse une allée, cherchant le soleil, et portant aux mâchoires des momies blanches qui sont leurs larves. Ou bien, soulevant une pierre, on découvre les galeries et les chambres, et la panique du peuple doré. Stendhal lui-même, sur ce spectacle, raisonne théologiquement. «Il y a apparence, dira quelqu’un, que les fourmis nous perçoivent comme nous percevons le cyclone ou le tremblement de terre. Si les fourmis pensaient, il y aurait sans doute deux partis, dont l’un voudrait concevoir l’extraordinaire d’après l’ordinaire, au lieu que l’autre soupçonnerait la présence et l’action d’une force intelligente, immensément supérieure aux fourmis. Il y aurait quelque Voltaire pour se moquer des théologiens, qui seraient pourtant plus près du vrai que les autres.»

«Mais non, dirait un autre, tout à fait loin du vrai, au contraire. Car, raisonnant toujours d’après leur commune expérience, les fourmis théologiennes supposeraient quelque projet dans les talons de chaussure, ce qui approcherait du vrai à peine une fois sur mille. Elles n’arriveraient jamais à concevoir l’organisation, les projets, l’industrie, les travaux des hommes, au regard desquels elles ne comptent pas plus que la poussière des chemins. Qu’est-ce qu’une fourmilière pour le facteur, pour le laboureur, pour le maçon, pour le soldat?»

«Il se peut, dirait un autre, que notre humaine existence dépende des actions d’un être bien plus puissant que nous et doué comme nous d’intelligence; mais il se peut aussi que l’intelligence d’un tel être n’ait point d’égards pour nous et même nous ignore tout à fait. Si la voie lactée n’est, au regard des travaux d’un immense biologiste, qu’une partie de liquide, invisible même à son microscope, et si un milliard de nos années ne compte pas plus pour lui qu’une minute pour nous, peut-être ce dieu puissant presse-t-il maintenant notre voie lactée entre les deux verres de son instrument; peut-être le commencement de la pression a fait tourner ces mondes; notre civilisation a trouvé sa place sous son pouce; mais une pression un peu plus forte finira tout. Cet être a une puissance démesurée contre nous, mais il ne peut rien pour nous; et, quoique l’on puisse le supposer très savant, très ingénieux, et très bon, cela ne nous avance point, et tout se passera pour nous comme s’il était une aveugle et délirante brute. Car le plus doux des fakirs écrase encore des centaines de pucerons, et des milliers de pucerons de pucerons quand il se met en prière. Et cet homme pacifique mène ici une guerre sans pitié parce qu’il est trop fort au regard de ces bestioles.»

«Puissance, dirait un autre, n’est point bonté; mais au contraire il semble que toute puissance soit guerre, et sans mauvaise volonté, comme ces enfants que l’on dit brutaux et qui ont seulement du poids et de bons muscles. Nos théologiens ont tracé finalement un assez beau portrait de dieu, d’après les saints et les justes; mais peut-être ont-ils tout gâté en y mêlant la puissance, ne pouvant se délivrer de cette idée que la perfection est grande et lourde. Il n’y a pourtant point plus de perfection dans une grande machine que dans une petite; et je ne vois rien de divin dans ce double du double; il n’y a rien à adorer par là. Peut-être dira-t-on à nos enfants que la divine perfection est ce qu’il y a de plus faible au monde, et qu’il n’y a rien de plus démuni que Dieu. Nos mythes y sont venus; car, selon le naïf sentiment, on n’adore rien plus qu’une mère et un tout petit enfant. Et pourquoi m’étonnerais-je de ce pouce gigantesque? Il n’en faut pas tant pour tuer un homme, et Pascal l’a dit. Mais le ridicule d’adorer la force n’est pas encore assez senti. Voulant honorer le courage, aussitôt nous honorons la victoire, et nos prêtres remercient le dieu fort qui a permis que nous fussions dix contre un. Pourquoi ne pas adorer aussi une pierre qui tombe, ou un poids qui fait pencher la balance? Quand ces fourmis adoreraient l’homme, elles seraient toujours fourmis en cela, et idolâtres, exerçant la force et subissant la force, et terminant toujours leur pensée à leur cuirasse; autant dire sans pensée, comme je les vois.»

XXXVI

DE LA FOI

Il faut croire d’abord. Il faut croire avant toute preuve, car il n’y a point de preuve pour qui ne croit rien. Auguste Comte méditait souvent sur ce passage de l’_Imitation_: «L’intelligence doit suivre la foi, et non pas la précéder; encore moins la rompre.» Si je ne crois point qu’il dépend de moi de penser bien ou mal, je me laisse penser à la dérive; mes opinions flânent en moi comme sur un pont les passants. Ce n’est pas ainsi que se forment les Idées; il faut vouloir, il faut choisir, il faut maintenir. Quel intérêt puis-je trouver dans une preuve, si je ne crois pas ferme qu’elle sera bonne encore demain? Quel intérêt, si je ne crois pas ferme que la preuve qui est bonne pour moi est bonne pour tous? Or cela je ne puis pas le prouver, parce que toute preuve le présuppose. De quel ton Socrate expliquerait-il la géométrie au petit esclave, s’il n’était assuré de trouver en cette forme humaine la même Raison qu’il a sauvée en lui-même?

Il ne manque pas d’esprits sans foi. Ce sont des esprits faibles, qui cherchent appui au dehors; mais il n’y a point d’appui au dehors. La Nature est trop riche pour nous; elle dépassera toujours nos idées. Penser sans hypothèses préalables, raisonnablement formées, et fermement tenues, c’est combattre sans armes. Cette misanthropie profonde, qui vise l’homme en son centre, dessèche celui qui la reçoit, et les autres autour de lui. On ne peut croire en soi si l’on ne croit en l’Homme; penser pour soi-même, c’est déjà instruire. Si vous manquez à l’esprit, l’esprit vous fuira.

Qu’est-ce qu’un auteur? Du noir sur du blanc, si vous n’osez pas croire. Platon lui-même se vide de pensée devant ces esprits chagrins qui font des objections au troisième mot. Jurez d’abord et par provision que Platon dit vrai; sous cette condition vous pourrez le comprendre. Mais sans cette condition vous perdez votre temps à le lire. Ce serait trop commode si Platon versait ses idées en vous comme l’eau en cruche. Noir sur blanc, je vous dis. Vit-on jamais un homme déchiffrer une inscription en prenant comme idée directrice que cette inscription n’a point de sens?

Les anciens n’avaient pas tiré au clair cette condition première, qui est la Foi. Les plus courageux pensaient esthétiquement; il leur semblait plus beau de penser. «Beau risque», disait Socrate. Aussi c’est le sceptique qui termine cette scène de l’histoire, le sceptique qui veut qu’on lui prouve qu’il y a une preuve de la preuve. Et le Dieu de Pascal, qui est caché, et qui veut qu’on croie sans la moindre preuve, est l’héroïque négation de cette négation. Métaphore violente, qui remet l’homme sur pied, et la Volonté en sa place. Ce grand moment domine la pensée moderne, et, en ce parti désespéré, la vraie Espérance se montre, et nos pensées s’ordonnent à partir du serment initial. Ainsi, devant le regard Positif, toute religion finit par être vraie.

XXXVII

LES VERTUS THÉOLOGALES

Quand on voit qu’un homme qui entreprend quelque chose doute déjà de réussir avant d’avoir essayé, on dit qu’il n’a pas la Foi. Cette manière de dire est consacrée par l’usage. Une immense idée, que les anciens soupçonnaient à peine, s’est dégagée des langes théologiques, et marche maintenant sur la terre, sans aucun soutien extérieur. Mais il faut développer ce riche héritage.

Quand un homme doute au sujet de ses propres entreprises, soit qu’il organise la paix, soit qu’il veuille réformer la justice, soit qu’il prépare sa propre fortune, il craint toujours trois choses ensemble, les autres hommes, la nécessité extérieure et lui-même. Or il est évidemment fou d’entreprendre si l’on ne se fie d’abord à soi. Vouloir sans croire que l’on saura vouloir, sans se faire à soi-même un grand serment, ce n’est point vouloir. Qui se prévoit lui-même faible et inconstant, il l’est déjà. On ne peut ici s’en rapporter à l’expérience, parce qu’une volonté ferme ou chancelante change l’expérience. Il n’est pas sûr que les chemins s’ouvriront si vous avez la foi, mais il est sûr que tous les chemins seront fermés si vous n’avez pas d’abord la foi. C’est se battre en vaincu; c’est sauter le fossé avec l’idée qu’on tombera dedans. Si chacun doute d’abord de son propre vouloir, il n’en faut pas plus, guerre suivra guerre. Ainsi la première vertu est Foi.

La Foi ne peut aller sans l’Espérance. Quand les grimpeurs observèrent de loin les premières pentes de l’Everest, tout était obstacle. C’est en avançant qu’ils trouvèrent des passages. C’est pourquoi décider d’avance et de loin que les choses feront obstacle au vouloir, ce n’est pas vouloir. Essayer avec l’idée que la route est barrée, ce n’est pas essayer. Aussi voit-on que les Inventeurs et Réformateurs tournent autour de la montagne, et s’avancent par chaque vallée aussi loin qu’ils le peuvent, et trouvent finalement passage; car dans la variété des choses, qui est indifférente, qui n’est ni pour nous ni contre nous, il se trouve toujours occasion et place pour le pied. Et, selon le sens commun des mots, cette vertu devant les choses est bien l’Espérance.

Les hommes sont toujours dans le jeu. Que peut-on au monde sans la foi et l’espérance des autres? Mais souvent les hommes sont presque tout et même tout; la paix et la justice dépendent des hommes seulement. C’est pourquoi la Misanthropie tue l’espérance et même la foi. Si les hommes sont ignorants et paresseux sans remède, que puis-je tenter? Tenterai-je seulement d’instruire un homme si je le crois stupide et frivole? Il y a donc un genre d’Espérance qui concerne les hommes et dont le vrai nom est Charité. Et cette puissante idée, élaborée ainsi que les deux autres par la Révolution Chrétienne, n’est pas encore entrée avec tout son sens dans le langage populaire, qui s’en tient ici aux effets extérieurs. Le faible et abstrait devoir d’aimer ses semblables n’est pas encore rentré dans la sphère des devoirs envers soi-même. Ce sentiment est laissé à l’estomac. Mais, par la force de la commune pensée, conservée par le commun langage, le mot Charité se maintient dans le domaine des choses qu’il faut vouloir, et y développera tout son sens. Alors la pensée commune apprendra aux philosophes étonnés que la Foi, l’Espérance et la Charité sont des vertus.

XXXVIII

JEANNE D’ARC

Les Dieux d’Homère me gâtent l’Iliade. Car ces hommes naïfs et si bien dessinés seraient entièrement beaux à voir, s’ils n’étaient conduits par les dieux invisibles. Leurs passions mêmes sont réglées au conseil des dieux; leurs actions sont perpétuellement déviées. S’il faut éveiller ou endormir le courage, la colère, la défiance, un songe est bientôt envoyé. Un bon archer lance sa flèche comme il faut; mais une déesse protectrice détourne la pointe; ou bien l’ennemi est emporté dans un nuage. Deux idées dominent ces hommes et ce poème. Une destinée invincible, qui conduit aussi les dieux et qui règle aussi les courages; et, avec cela, une intervention continuelle des dieux, qui contrarient et retardent le destin, sans pourtant arrêter l’événement principal, qui vient comme un nuage orageux. Ainsi est déjà dessinée cette théologie accablante pour l’esprit, d’après laquelle l’homme s’agite et Dieu le mène. Idée que je retrouve encore dans les ingénus disciples de Kart Marx, d’après lesquels le devenir des choses humaines se déroule selon un parfait mécanisme qui nous fait agir, vouloir, craindre et espérer, le tout bien vainement, selon l’époque et le moment. Théologie sans dieu.

Nos légendes sont meilleures que notre philosophie. Jeanne d’Arc change les choses par bonne volonté, par liberté, sous l’idée d’un devoir impérieux. Ses dieux l’inspirent, mais ne l’aident point; ce sont des idées seulement. Aucun dieu invisible ne marche à côté de la cavalière; aucune flèche n’est détournée. Tout va par ressorts humains, persuasion, contagion, confiance. Péguy, dans son épopée, fait naître d’abord l’Espérance, ouvrière de tout; mais ce bon poète veut encore un dieu dans les nuages; c’est pourquoi il ne pouvait faire qu’une espèce d’Iliade à l’ancienne mode, bonne pour les bibliothèques. Dans le fait Jeanne est seule; l’idée est seule. Partout seule. Ses hommes la suivent sans la comprendre. On ne devrait point lire autrement cette épopée; on ne peut s’y tromper. Il y a le bûcher de la fin, qui éclaire assez le commencement. On finit par considérer comme magie noire et diabolique ce miracle de volonté, ce dangereux miracle. Il n’y aurait donc qu’à vouloir pour changer tant de choses? Prodigieux exemple pour tout l’avenir humain; et tous les hommes de toute espèce de puissance devaient en être scandalisés. Car un vrai miracle, selon l’ordre traditionnel, descend du ciel sur les hommes; au lieu que ce nouveau miracle était seulement dans le cœur. On peut bien dire que ni les rois, ni les évêques ni les vrais héros ne s’y trompèrent. Hélas, aucun Dieu ne lui donna seulement du courage contre les flammes, à cette pauvre fille. «J’aimerais mieux être décapitée cent fois...» Où sont les dieux d’Homère?

Cette belle histoire, quand on l’aura tout à fait purifiée, sera la nouvelle Iliade. Et voici l’Évangile nouveau. «La paix sera si les hommes la font; la justice sera si les hommes la font. Nul destin, ni favorable, ni contraire. Les choses ne veulent rien du tout. Nul Dieu dans les nuages. Le héros seul sur sa petite planète, seul avec les dieux de son cœur, Foi, Espérance et Charité.»

XXXIX

CATHOLICISME

C’est bien le Catholicisme qu’il faut réaliser. A quoi les prêtres n’ont pas réussi, parce qu’ils en sont toujours à vouloir rallier les esprits sur des croyances fantastiques, et toujours par l’autorité, faute de démonstrations. Cette méthode arriérée n’a point précisément produit une masse de doux rêveurs, mais plutôt une masse de catholiques réellement incrédules, sans doctrine aucune, et revenus en vérité à une sorte de sauvagerie. L’humeur montre alors ses aigres fruits; toute fureur fait preuve et vérité en ces esprits sans refuge.

Dans la doctrine Universelle ou Catholique, comme on voudra dire, je vois deux ordres, ordre de science et ordre de foi. Ordre de science qui étend son règne sur tous. Les uns y viennent par la recherche expérimentale, dont la mathématique ne doit jamais être séparée; les autres par la pratique industrielle qui fait toucher de la main l’ordre naturel; tous plus ou moins par le spectacle de cet accord qui s’établit spontanément dans la doctrine, par le spectacle aussi d’expériences, comme éclipse annoncée, télégraphie sans fil, et autres merveilles. Même parmi ceux qui ne savent pas bien, il n’y en a point qui puissent se refuser à cette commune croyance. Au reste, comme nul ne sait tout, l’autorité revient ici, mais avec cette différence que ceux qui ont autorité font profession de ne rien décider jamais que d’après la commune raison. Donc plus on examine ce corps de doctrine, mieux on le comprend. Cet accord universel, fondé d’abord sur la confiance, et toujours confirmé par l’esprit d’examen, est le grand fait des temps modernes.

La Foi n’est pas pour cela sans objet. Il me semble qu’elle est détournée maintenant de ce qui est. Ce qui est, est d’abord objet de croyance, chacun prenant ses premières connaissances par ouï dire. Mais la science seule découvre ce qui est. Dès que l’on veut savoir par soi-même comment est fait ce monde, comment sont faits les animaux et l’homme, il faut y aller voir, et emporter sa boussole, ses lunettes et sa règle à calculer. Constater, mesurer, prévoir, calculer, essayer, tel est le sommaire de toute recherche. Mais la Foi sans preuve, où est-elle? Elle n’a point changé; elle s’est purifiée et comme dégagée des croyances, qui sont tout à fait autre chose. La Foi d’un socialiste ne va nullement à affirmer ce qui est d’après une inspiration mystique, mais elle se rassemble toute à affirmer ce qui sera par volonté. La foi d’un pacifiste, de même. Et ce qui est n’est pas preuve. Ce qui est c’est la guerre et ses suites; et ce qui sera par le jeu des forces mécaniques, et par le jeu des passions qui n’en sont que les images, n’est pas bien difficile à prévoir; toujours injustice et guerre. Maintenant, que cet ordre soit modifiable par la Sagesse et la Bonne Volonté, voilà ce qui n’est point prouvé, et c’est pourtant ce que tout homme veut croire. Regardez bien ici; ne vous laissez pas étourdir par les discours abstraits. Il n’est point d’homme qui ne croie qu’il dépend de lui de bien penser, d’être juste, de dominer l’humeur, la colère, la peur; ou bien c’est un fou. Fou à proprement parler celui qui considère sa propre nature d’homme comme une mécanique montée, se disant à lui-même: «Je pense ce que je pense, je fais ce que je fais, et je n’y peux rien.» Fou celui qui n’ose pas vouloir. Mais qui ose se changer lui-même un peu, et surmonter le premier mouvement comme la première apparence, il change un peu tout l’ordre humain. Le doute, faites-y attention, prouverait l’autre thèse; car si l’on attend pour vouloir, aussitôt l’ordre mécanique se réalise et jette aux yeux la preuve d’expérience, la mauvaise preuve: «Qu’y pouvait-on? Et qu’y peut-on?» Nier ce genre de preuve, qui prouve seulement que l’on n’a pas voulu essayer, c’est justement l’objet de la Foi; et le doute est déjà une faute; c’est peut-être toute la faute. Cette lumière perce déjà de place en place à travers le nuage théologique.

XL

L’UNIVERSEL

Un peu de catholicisme ne nuit pas. Un lecteur inconnu reprend cette étrange pensée dans mes propos, voulant comprendre que je cherche après tant d’autres un peu de poésie dans la religion, afin de réchauffer l’esprit positif, un peu abstrait et froid. Ce n’est point faux radicalement, mais ce serait une manière extérieure encore de rattacher le passé au présent. Mon lecteur, et tous ceux qui veulent méditer utilement là-dessus, feront bien de repasser, selon les idées de Comte, l’ensemble de l’histoire humaine, mais en surmontant cette conception, elle-même métaphysique, qu’il y a des idées d’imagination sans aucune vérité, et dont le cœur ne peut se passer. Peut-être Comte a-t-il encore cédé à un préjugé puissant, quoique purement négatif, quand il a voulu loger le sentiment dans le derrière de la tête. Sentiment est pressentiment de raison; raison est sentiment développé. Le cœur n’a rien perdu. Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées. Un ami précieux et assez bourru a bien voulu me dire, il y a peut-être dix ans, que j’étais, plutôt que toute autre chose, une espèce de poète. Il se peut. Lisant Chateaubriand ces temps-ci, j’étais forcé de me reconnaître comme un fils indigne de cet homme-là. Mais si je ne fais pas sonner mes phrases comme le bûcheron sa hache, ainsi qu’il fait, je vise à débrouiller mieux que lui cet amour triste qui le portait toujours en arrière. Le temps a passé depuis lui, et ce n’est point le Catholicisme qui a développé la vérité du Catholicisme. Comprendre c’est toujours dépasser; le temps nous y aide, mais il faut aider aussi le temps.

Il faut penser sur des exemples, sans quoi cet immense sujet engloutira nos faibles voiles. L’Église a réalisé le catéchisme pour tous et la société internationale des esprits. Cette audacieuse entreprise dépassait de loin ce que Socrate et Marc-Aurèle pouvaient espérer. Le moindre esclave, le fils d’un serf ou d’un bohémien errant avait les mêmes droits que d’autres à lire et à entendre dans le Livre Universel. L’Esprit éternel était finalement juge de tous les rois et de toutes les puissances. La maison commune s’élevait au-dessus des échoppes artisanes, et la puissance n’y était reçue fraternellement que sous la condition d’être juste. Les valeurs s’ordonnaient comme il était convenable; l’ordre humain se montrait. Mais les forces reprirent cette province nouvelle. Je me souviens qu’au petit collège de curés où j’ai commencé mes études, il y avait une inégalité choquante entre les riches et les pauvres. C’est au lycée seulement, et chez les incrédules, que j’ai retrouvé l’égalité catholique. Le trésor ne s’est pas perdu; il a changé de mains.

Et le catéchisme non plus ne s’est pas perdu; il s’est conservé et enrichi de toute science et de toute doctrine. L’idée de l’esprit universel a trouvé son corps, sa force et ses preuves; toute démonstration est une preuve de l’esprit universel; tout fait est une preuve de l’esprit universel, car aucune perception ne vaut que par l’universel assentiment; les rêves et les visions, les dieux eux-mêmes sont des perceptions individuelles, mêlées de nos humeurs, non accordées encore aux perceptions de nos frères les hommes. C’est selon un admirable pressentiment que les temples, lieux des prodiges, effacèrent les prodiges et firent l’union des esprits par leur masse solide et ordonnée, où les perspectives, les symétries et les ressemblances ramenaient les différentes vues à un seul objet. D’où l’on vint à épeler la grande forêt de l’expérience réelle, chacun de sa place témoignant pour tous. Mais où cette Science maintenant? Où cette Fraternité? Où cette Paix promise? Hors du temple. L’Évangile, en cette dernière guerre, fut bravé par les prêtres; et le grand pasteur ne sut rien faire de cette puissance qu’il veut avoir sur les esprits rebelles. Le Te Deum fut chanté dans la maison commune. Insulte à l’Église Universelle, insulte à la communion des hommes, dans le temple même. Mais, hors du temple, malédiction sur tous les violents, absolution sur tous ceux qui ont payé de leur vie. Par qui? Par l’Église muette, formée aux arts et aux sciences. D’où il ne faut point dire que l’autre Église est morte. Frappez sur son tombeau, il est vide.

XLI

CHRISTIANISME ET SOCIALISME