Part 5
Fête de l’enfant. La juste image de Péguy revient, et nous contraint de joindre l’esprit au corps enfant; idée dont je ne vois point de trace chez les anciens; car à leurs yeux la perfection de l’enfant est dans l’homme, comme le plus beau de l’année est le triomphe du printemps. Mais nous autres, fatigués de l’invariable César, infatuation, puissance, richesse, nous adorons le Jésus en son berceau; et fort bien nous nommons tous les enfants des Jésus, représentant par là notre invincible espérance. Maternels, non paternels, par cet immense changement qui a voulu et qui veut ranger l’humanité sous la présidence féminine, ou, en d’autres mots, subordonner la politique à la morale. Telles sont les pensées qui conviennent en ce temps-ci, puisque l’image de la Vierge Mère est plus forte que nos pensées, et forme naturellement le centre de nos méditations politiques.
La mère nous renvoie à l’enfant; tant d’œuvres ici s’accordent qu’il n’y a point de doute sur l’idée universelle en notre Occident. Que les vieillards aient mis en croix tant de jeunes hommes, et s’en lavent les mains, cela ne termine point notre espérance, car l’espèce sans cesse se rajeunit et se lave; et les Ponce-Pilate, quand ils écriraient vingt volumes de justifications, sont tout de même en train de mourir. Comme tout printemps est neuf, tout enfant est neuf. Les dieux anciens étaient vieux; l’amour, le seul enfant parmi les dieux, était pire; vieillard à visage d’enfant, la plus laide chose en ce monde.
Et, puisque toute religion signifie une pensée commune, il importe beaucoup que nous ne laissions point mettre en croix de nouveau cette jeune pensée; et que nous ne permettions point que les docteurs, de nouveau, la jugent, la méprisent et la condamnent. Car chacun, s’il ne résiste à l’âge, renie d’année en année ses pensées d’enfant; mais ceux qui comprennent par les causes la triste sagesse des vieillards feront hommage et crédit à l’Enfant Dieu, comme firent les rois mages. Mieux, en eux-mêmes, chacun, retrouvant leurs pensées d’enfance et leur jeune espérance, renouvelleront leur foi par serment, réglant leur pensée non sur la neige et sur les arbres dépouillés, mais sur la plus longue des ombres méridiennes, déjà passée.
XXVIII
L’ENFANT JÉSUS
La nuit de Noël nous invite à surmonter quelque chose; car sans aucun doute cette fête n’est pas une fête de résignation; toutes ces lumières dans l’arbre vert sont un défi à la nuit qui règne sur la terre; et l’enfant en son berceau représente notre espoir tout neuf. Le destin est vaincu; et le destin est comme une nuit sur nos pensées; car il ne se peut point que l’on pense sous l’idée que tout est réglé, et même nos pensées; il vaut mieux alors ne penser à rien et jouer aux cartes.
L’ordre politique ancien effaçait le temps; l’enfant imitait les gestes du père; prêtre ou potier, il était d’avance ce qu’il serait; il le savait, et il ne savait rien d’autre; l’hérédité fut dans la loi politique avant d’entrer dans nos pensées. Mais savoir pour recommencer ce n’est point du tout savoir. La pensée est réformatrice, ou bien elle s’éteint; comme on voit par l’action machinale qui se fait sans lumière, et que la lumière trouble. Tout ce qui arrivait, dans ce sommeil de l’espèce, était déjà connu et su et rebattu, guerre, famine ou peste; tout cela était attendu; l’enfant naissait vieux. Quand l’Orient nous enseigne que le salut éteint la pensée, il n’enseigne que ce qui fut.
Les apparences sont fortes, car l’enfant imite. Le vêtement de la caste et les outils règlent encore ses mouvements de plus près, et ses pensées en même temps que ses mouvements. L’opinion et l’institution ensemble le persuadent. Selon la Politesse toute pensée est scandaleuse; c’est le vieillard qui sait; espères-tu faire mieux? Cette loi n’est plus écrite, mais elle est puissante encore. Ce qu’il y a de puéril en toute idée est si activement méprisé par les Anciens que l’on voit la jeunesse, après un étonnant départ, bientôt demander pardon à tous les dieux barbus et chauves, et ainsi se faire vieille avant le temps, ce qui est la coquetterie des jeunes ministres.
La grande nuit de Noël nous invite au contraire à adorer l’enfance; l’enfance en elle et l’enfance en nous. Niant toute souillure, et toute empreinte, et tout destin en ce corps neuf; ce qui est le faire dieu par-dessus les dieux. Que cela ne soit pas facile à croire, je le veux; si l’enfant croit seulement le contraire, il donnera les preuves du contraire; il se marquera de l’hérédité comme d’un tatouage. C’est pourquoi il faut résolument essayer l’autre idée, ce qui est l’adorer. Ayez la foi, et les preuves viendront. Il était prouvé qu’on ne pouvait se passer d’esclaves; mais c’était l’esclavage lui-même qui faisait preuve; et la guerre aussi est la seule preuve contre la paix. L’inégalité et l’injustice font preuve d’elles-mêmes par le fait, et se justifient par le fait; de ce que la force règne, il résulte qu’il faut se défendre, et la force règne; mais c’est un cercle d’institution et de costume; de quoi il n’y a point pensée à proprement parler; penser c’est refuser. Je ne lis jamais un discours public sans admirer ces pensées sans penseur, pensées d’abeille, bourdonnement. «Nous recommencerons donc toujours?» disait Socrate, ce vieillard enfant. Cependant les vieillards pensaient selon leur bonnet, et les jeunes se donnaient l’air vieux afin de mériter le bonnet; car l’ancienne foi détourne de vouloir. Mais la nouvelle foi commande d’abord de vouloir, et donc d’espérer, car l’un ne va pas sans l’autre. Et puisque le beau signifie quelque chose, tel est le sens de cette belle image, les rois Mages, chargés d’insignes, adorant l’enfant nu.
XXIX
LA VIERGE MÈRE
En ces jours cléments du mois d’août, on voit partout des mères portant des tout petits à peine nés. Chacun admire ces mouvements de piété parfaite, cette paix, cette espérance, cet enveloppement, cette précaution, surtout ce retour de l’enfant vers sa propre vie, parfaite amitié et adhérence, qui n’a point lassé les peintres. A bon droit les prêtres célèbrent la Vierge Mère en ces temps du plein été. Mais y penseront-ils seulement? Et qui donc y pensera? Le vrai culte se voit dans la foule, sans une seule faute; l’impatient se range de lui-même; la mère passe la première partout, comme une reine. Ce bonheur sans paroles, et par la seule vue, range les passions et les fait sourire.
Que l’athlète ait été adoré au-dessus des aveugles forces, c’est un beau moment. Mais l’Humanité montre de la suite et une parfaite philosophie, comme les mythes le font voir. Le Juste en croix est dieu déjà dans le _Gorgias_ de Platon; cette idée étonne; Socrate n’en peut trouver de preuve que dans sa propre volonté. Voyez pourtant comment une idée peut faire son chemin. Mais la commune méditation ne pouvait s’arrêter là, et la froide doctrine de l’homme dut plier devant l’intercession de la Vierge Mère. Cette simple image de la mère et de l’enfant vainquit les docteurs. L’enfant Jésus régna par le bonheur, comme règne l’Été. Tel est l’ordre des idées; nos aigres doctrinaires n’y changeront rien. La beauté est heureusement la règle première et dernière de nos pensées.
«La femme, dit le sévère Aristote, doit surmonter la difficulté d’obéir.» Cette pensée semble heurter l’autre, et la femme elle-même s’y trompe; mais qui donc pense selon son propre être? Il serait mieux de contempler le vrai visage du commandement, qui n’est que celui de la nécessité extérieure. Il n’y a ici qu’une fausse majesté. «Il faut», c’est le mot du roi, et c’est le mot de l’homme; mais c’est comme s’il disait: «Je ne puis.» Entendez cet aveu toujours dans les orgueilleuses déclamations du chef. Or, pour savoir ce qui est de nécessité, il n’y a qu’à observer, compter et mesurer sans aucun respect. La nécessité d’obéir est commune à l’homme et à la femme; mais c’est plutôt l’homme, observateur et mesureur des choses, qui la fait connaître; et cela ne mérite point respect, mais seulement précaution. Les passions de l’orgueil doivent être apaisées par cette vue, aussi bien chez l’esclave que chez le maître.
Où donc est l’abus? En ceci que les passions commandent plus qu’il ne faudrait. Et où donc le remède, sinon en cette Humanité persuasive par sa seule présence? Et cette opinion de présence ferait assez si la folle ambition de la femme n’empruntait les pensées de l’homme, afin de participer aussi à ce pouvoir du chef, qui n’est qu’esclavage. La femme est mégère en ce rôle; car la mesure, du moins, sauve le chef; mais les Furies, comme l’art ancien l’avait senti, sont bien nos punitions. Que de Furies au temps des massacres! Ce laid visage nous avertit assez; mais le laid avertit mal, parce qu’il irrite. Adorons maintenant le vrai et beau visage des mères. Guérissons-nous de grimace. Imitons cette paix. La justice suivra.
XXX
LA LUNE PASCALE
Les fêtes du Printemps sont de nature, et l’institution n’y a guère ajouté que des métaphores. L’idée de mort et de résurrection se retrouve chez tous les peuples, exprimant en même temps cet achèvement de l’hiver, les feuilles pourries et redevenues terre, les arbres dénudés, et aussitôt le réveil des forces végétales. C’est pourquoi toutes les cérémonies du monde, en ce temps-ci, imitent la mort et la renaissance; et que le langage soit toujours humain, cela ne doit pas étonner; c’est la métaphore essentielle. Je ne vois point de superstition dans la religion, ni la moindre erreur, à bien regarder. Ou bien alors il faudrait dire qu’Homère se trompe ou nous trompe, disant que les générations des hommes sont comme les feuilles des arbres. Les palmes et le buis des Rameaux sont des signes, et la messe de Pâques aussi.
La lune est par elle-même un signe de mort et de recommencement. Surtout dans les pays où le ciel est souvent clair, le retour de la lune fut célébré à grands cris comme le signe que rien n’est irrévocable et que tout recommence; ce signe n’a jamais été trompeur; et les astronomes savent mieux cela que les ignorants, puisque la période courte de la lune est liée à des périodes plus longues dont dépend toute notre vie terrestre; le fidèle retour de la lune était donc le signe du fidèle retour des saisons, et l’expression la plus frappante de l’ordre astronomique; aussi le culte de la lune exprima une idée juste, non point démentie par la suite, mais au contraire confirmée. La lune en son croissant et décroissant représente toute croissance et décroissance. A chaque lune nouvelle l’esprit d’entreprendre et d’espérer se trouvait ranimé; et au contraire la lune finissante inspirait la temporisation et la patience, enfin une sorte de carême mensuel; dont il reste des traces jusque dans les soins à donner aux vins, car beaucoup disent qu’il ne faut point embouteiller ni soutirer en décours. Or ces pratiques, qui sont de superstition, et non de religion, enferment encore cette utile sagesse qui prescrit de régler toutes les actions humaines d’après les signes du ciel. L’astronomie débrouille seulement cette grande idée, sans l’altérer essentiellement, joignant les signes lunaires aux signes solaires.
D’après ces anticipations précieuses, la lune pascale devait être sacrée entre toutes, puisqu’avec ce croissant d’équinoxe on voyait réellement toutes choses croître, en même temps que le rouge-gorge, le merle et le pinson annonçaient tous les autres chants. C’est pourquoi cette lune, arrivée à son plein, fut le signe par excellence; et les deux divinités du ciel, alors réconciliées, fixèrent la fête du printemps bien avant que l’Église eût dressé le Comput, qui est le calcul de ces rencontres entre la lune des bourgeons et le soleil équinoxial. Que l’homme ressuscite alors, et se reconnaisse Dieu, ce n’est que mimique et danse réglée, qui exprime, redouble et confirme l’allégresse universelle, en même temps qu’elle la tempère. Car il n’y a que les faunes et chèvre-pieds qui dansent sans mesure et au premier rayon; ce sont des êtres sans mémoire et sans archives, qui n’ont pas remarqué la loi périodique, et les vrais signes du recommencement. Et ces formes imaginaires représentent bien des hommes encore pris dans l’animalité, et qui ont en quelque sorte les pieds plus prompts que la tête. C’est pourquoi ces métaphores sont belles aussi, et vraies aussi. Seulement les chèvre-pieds n’en savent rien; ils dansent.
XXXI
RÉSURRECTION
Il faut être déjà avancé dans l’astronomie pour célébrer dans la nuit de l’année la naissance du Sauveur; la Noël n’appartient pas à l’enfance humaine. Au contraire la fête de Pâques fut toujours et partout célébrée. Sous tant de noms, d’Adonis, d’Osiris, de Dionysos, de Proserpine, qui sont la même chose que le Mai, la Dame de Mai, Jacques le Vert, et tant d’autres dieux agrestes, il faut au temps des primevères célébrer la résurrection; cette métaphore nous est jetée au visage. Et, par contraste, ces retours du froid sont des flèches de passion. Au matin, après une nuit de glace, la mort est énergiquement affirmée; les tendres pousses sont réduites à la couleur de la terre et des arbres nus; quelque chose est consommé. Espoirs trompés, pénitence, et quelquefois révolte, comme en cette fête des Rameaux où la foule porte des branches de buis et de sapin; cette forte mimique entrelace l’espoir, la déception et l’impatience en couronne printanière. Naïf poème, sans aucune faute.
Nous croyons faire des métaphores, mais bien plutôt nous les défaisons. De ce premier état de la pensée, où les choses elles-mêmes font nos danses, nos chants et nos poèmes, tous les arts viennent porter témoignage, chacun selon son rang; mais le langage commun est sans doute l’œuvre la plus étonnante. J’ai mis un long temps à reconnaître la parenté que le langage signifie entre l’homme cultivé et le culte; mais que tout culte soit frère de culture au sens ordinaire, cela passe toute profondeur. On devine des temps anciens où la mimique pascale était la même chose que le travail. Qu’une chose en signifie une autre, cela doit être expliqué par la structure du corps humain, agissant selon les choses, mais surtout selon sa propre forme, objet aussi pour chacun dans la commune danse. Ainsi les dieux dansèrent d’abord. Et par ce détour, les animaux qui miment aussi selon leur corps les fêtes de nature, devaient être objets aussi de ce culte des signes, comme on le vit aux temps passés. Il n’y eut point d’abord de différence entre le culte et l’élevage. La religion fut donc agreste, et le moindre ornement de nos temples en témoigne encore.
Cet accord Sybillin, comme parle Hegel, entre l’homme et la nature, est ivresse par soi; ivresse, encore un mot à sens double que les poètes reconnaissent; et dans l’orgiaque il y a ce double sens aussi, et la colère au fond. D’après ces vues on comprend les Bacchantes, et les mystères de Cérès Eleusine. Le fanatisme est aussi ancien que la danse. Et il se peut bien que l’Homme Signe ait été anciennement sacrifié, aux jours où l’on fêtait ensemble la mort et la résurrection de toutes choses. Frazer sait bien dire que dans les rites primitifs la victime était le dieu lui-même, ce qui nous approche de notre théologie.
Au temps de Chateaubriand, les apologistes essayaient encore de prouver les dogmes catholiques par cet accord et ce pressentiment des religions sur toute la terre; mais en ce sens toutes les religions se trouvent ensemble prouvées, par cet accord, et toutes vraies, comme il est évident, puisqu’elles s’expliquent enfin par la structure du corps humain et par les rapports de la vie humaine à la vie planétaire. La première pensée fut l’art, la première réflexion sur l’art fut religion, la réflexion sur la religion fut philosophie, et la science enfin fut réflexion sur la philosophie même, ce qui explique assez nos idées, toutes métaphoriques, toutes abstractions de cérémonie.
XXXII
LA FÊTE-DIEU
«On s’instruit en voyageant, et assurément cette diversité des peuples, des coutumes, et des Dieux est utile à considérer. Mais, d’un autre côté, l’on n’apprend jamais que ce que l’on sait déjà. Je viens de voir une longue procession de Français qui célébraient la fête du blé. C’est dans le temps que l’on voit jaunir les moissons, quand le soleil est au plus haut de sa course. Alors se déroule cette fête, qui est remarquable par les chants et par une sérieuse allégresse; je me suis cru dans mon pays. Les jeunes filles vêtues de blanc, et les jeunes garçons portant l’habit militaire, mais sans aucune arme, font un long cortège; tout le peuple a revêtu ses vêtements de fête, et les femmes ont des chapeaux fleuris, en hommage au soleil. Sur le chemin du dieu, les maisons sont parées d’étoffes blanches, de verdure et de fleurs. Le sol est jonché de fleurs et de longues flammes d’iris, disposées de façon à représenter le soleil, père du blé. Au devant du dieu s’avancent des enfants vêtus de blanc et couronnés de roses, qui jettent des roses effeuillées. L’image du dieu est portée par un vieillard tout vêtu d’or et protégé par un grand voile tout doré que portent les plus riches des habitants, qui font ainsi hommage au soleil et au blé, sources de toute richesse.
«Il n’est pas permis de contempler l’image du dieu, et tous se prosternent sur son passage. Toutefois, usant du privilège des voyageurs, et ainsi que font les étrangers chez nous, je me suis permis de regarder de côté, tout en donnant les marques du plus profond respect. L’image a la forme d’un soleil d’or, mais le centre en est d’un blanc immaculé. Un prêtre m’a dit que ce que l’on voit ainsi dans une sorte de boîte de cristal qui est au centre du soleil, c’est un morceau du pain le plus pur, et sans levain; et c’est ce pain qui représente le dieu. J’ai compris d’après cela que cette fête est la fête du blé, et aussi la fête du soleil, père du blé. Toutefois le prêtre qui a bien voulu m’instruire parle volontiers par figures, comme font tous les prêtres, et pense que ce pain sans levain représente une nourriture d’esprit, qui donnerait force d’âme et sagesse. De même ce soleil d’or représenterait l’Intelligence infinie, source de toutes nos idées. Il m’a paru posséder là-dessus une doctrine secrète, et plaindre ceux qui l’ignorent. J’ai donc feint de le comprendre; mais il me semble que je le comprends beaucoup mieux qu’il ne se comprend lui-même. Nul n’ignore que le Soleil et le Pain sont les soutiens de toute sagesse et de tout esprit en ce monde. Et si quelque orgueilleux se disait maître de penser et de vouloir sans ces secours extérieurs, je voudrais le voir deux jours seulement sans soleil ni pain. Je veux bien qu’on appelle grâce ces secours qui nous permettent de savoir un peu et de vouloir pour le mieux; que cette grâce nous arrive par le soleil et le pain, c’est ce qui frappe tous les yeux; et c’est donc sous les formes du soleil et du pain qu’il est convenable de célébrer le Bienfaiteur. Mais il me semble qu’après cela c’est notre propre affaire de vouloir et de penser comme il faut; et il me paraîtrait impie de remercier le Bienfaiteur de ce que nous avons nous-mêmes fait de bien en ce monde; car cela, c’est notre affaire, une fois que nous sommes pourvus de blé. Il est remarquable que la religion universelle soit toujours jointe à quelque croyance superstitieuse, conseillère de paresse et de faiblesse.» Ainsi philosophait le Huron, parce qu’il avait vu passer la procession de la Fête-Dieu.
XXXIII
LE CULTE DES MORTS
Le culte des morts se trouve partout où il y a des hommes, et partout le même; c’est le seul culte peut-être, et les théologies n’en sont que l’ornement ou le moyen. C’est ici surtout que l’imagination tend ses pièges, évoquant les apparences, et créant une sorte de terreur d’instinct où il entre trop peu de réelle piété. Ce genre de superstition détourne de penser aux morts; il s’oppose ainsi aux affections les plus naturelles; aussi tout l’effort du culte va à calmer cette peur presque animale, et les plus naïves religions ont toujours senti que le retour des morts dans leur apparence extérieure était le signe qu’on ne leur avait point rendu les honneurs qu’on leur devait. Le père d’Hamlet revient, parce qu’il n’est pas vengé; d’autres demandent sépulture. Ces coutumes font entendre qu’il y a une manière, en quelque sorte passive, de penser aux morts, qui n’est point bonne. Se souvenir n’est donc pas le tout; il y a un devoir qui concerne ce souvenir même, et qui vise à purifier les morts de leur enveloppe grossière, enfin à obtenir une présence vraie et digne de respect.
Le plus beau travail des affections est d’orner et d’embellir ce qu’on aime, en gardant toutefois la ressemblance; et chacun sait bien que l’objet vivant et présent en son corps ne favorise pas toujours ce genre de méditation. C’est pourquoi il serait impie d’évoquer en esprit les défauts, les petitesses ou les ridicules de ceux que l’on a aimés; mais aussi la volonté s’applique à écarter ce genre de souvenirs et y parvient toujours. D’où cette idée universelle que les morts ont un genre d’existence plus libre par rapport aux nécessités inférieures qui font les passions et l’humeur. L’idée de purs esprits ou d’âmes séparées est donc naturelle; naturelle aussi l’idée que cette purification dépend beaucoup de nous-mêmes, et de notre attention à penser aux morts comme il convient. Le mythe du purgatoire est vrai sans aucune faute; et l’on comprend ici l’origine de la prière, qui est une méditation selon l’amour, appliquée à retrouver seulement ce qui fut sage, juste et bon, en oubliant le reste.
En retour les morts gouvernent les vivants, selon la belle expression de Comte; non point par leurs caprices et leurs imperfections, mais au contraire par leurs vertus, et comme des modèles purifiés. On sait comment les héros devinrent des dieux; mais cette transformation n’est pas le privilège des héros; tous les morts sont dieux par leurs mérites, et l’affection sait toujours trouver les mérites. Ainsi, par le culte des morts, nos pensées préférées sont toujours meilleures que nous. L’entretien avec les morts ressemble à la lecture des poètes, dont nous tirons ingénieusement les plus belles pensées et les meilleurs conseils, par le bonheur d’admirer qui est le sentiment le plus commun. D’où, en retour, nous sommes toujours purifiés un peu; c’est ainsi qu’il faut entendre que les morts prient pour les vivants.
XXXIV
LES GRANDES IMAGES
D’Hercule à Jésus, la suite, l’opposition, le progrès sont assez clairs. Ces récits sont réels par les pensées. On ne demande point si les contes orientaux sont vrais; on connaît qu’ils sont vrais, parce que les hommes ont certainement pensé d’abord leur propre existence d’après le pur événement, qui tantôt trompe l’espérance et tantôt la comble; et ce tableau des contes représente éternellement les jeux de l’imagination et des passions ensemble, un genre de prière qui n’est que curiosité et désir, enfin le premier tissu de toutes nos pensées. Hercule foule aux pieds ce tapis magique; il n’y fait pas seulement attention. Il est vrai que l’action termine le rêve; mais il est plus profondément vrai que l’exercice athlétique réduit l’imagination à la perception claire. Hercule est donc clairvoyant par sa force, bon et juste par sa force. Cet ordre de la force et cette vertu de l’exécution furent adorés longtemps et le seront toujours assez. L’homme en marche et assuré de lui-même mesure la nécessité extérieure et frappe à coup sûr. Les maux d’événement sont alors finis et déterminés; la vigilance et l’industrie en font le tour. L’homme aménage et assainit la planète, se portant d’un mouvement vif et mesuré contre l’eau, le feu, la pestilence, le brigandage. Hercule reconnaîtrait ses fils.