Part 4
On voudrait distinguer dans la masse des croyances, et les examiner une par une, en vue de retenir celle-ci et d’écarter celle-là: mais la cérémonie ne se laisse pas couper en morceaux; et la seule erreur ici est de rompre le cortège. «Que faites-vous, malheureux? C’est à droite qu’il fallait tourner. Ici est votre siège, et non ailleurs.» La faute serait réparée aussitôt, avec repentir et confusion; mais ces cardinaux ne se trompent point d’un pas ni d’une génuflexion. Cette unité de la procession soutient la doctrine. Dès que vous portez la chape, vous acceptez toutes les broderies. Douter est comme découdre. Ainsi les costumes bien cousus font preuve, et la cérémonie bien cousue fait preuve. Comme dans l’exécution d’un morceau de musique, l’incertitude fait voir l’ignorance; et c’est tout ce qu’un cardinal peut penser d’un incrédule. Nous autres nous voulons toujours en venir à la preuve ontologique et aux attributs de Dieu; ce qui a juste autant de place dans la tête d’un cardinal que les formules balistiques dans la tête d’un colonel d’artillerie. Un colonel se croit d’abord, et se croit colonel, et se sait colonel; c’est une chose qu’il ne se prouve point à lui-même par mathématique. Il faut prouver en effet que Dieu est, si l’on n’est point cardinal, ou conclaviste, ou enfant de chœur, ou bedeau; mais quand on est cardinal il faut prouver d’abord que l’on est cardinal, ce qui se fait par geste, rite et majesté; les autres idées du cardinal tiennent comme le fil rouge dans le costume.
La plus ancienne forme de religion, autant qu’on peut savoir, n’enfermait aucune idée, à proprement parler, en dehors du culte lui-même; tout le respect allait à la cérémonie, aux costumes, aux images, au temple. Ce genre de foi ne manquait jamais de preuve, car il n’y a point de différence entre aimer la danse et savoir danser. Selon l’ordre véritable ce n’est point la légende qui fonde la cérémonie, mais au contraire c’est la cérémonie qui porte la légende. Quant aux subtilités théologiques, elles sont situées encore bien plus loin de terre. Ce sont des jeux de paroles qui n’intéressent et ne touchent que par leur relation à la cérémonie. Cet ordre se trouve renversé dès que l’on vient à mépriser les costumes et les cérémonies; ainsi l’esprit protestant est abstrait, discuteur et dogmatique en même temps; c’est construire une tour dans les airs. Au contraire affirmer le culte et affirmer par le culte, c’est terminer d’abord de vaines discussions, en rétablissant les plus anciens des dieux, qui sont le Sérieux et l’Importance.
XXI
DE L’ÉGALITÉ
Parmi ceux qui travailleront à réformer l’enseignement public, je ne vois personne, il me semble, qui pense selon l’égalité démocratique. Descartes, Prince de l’Entendement, a écrit que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée; ce puissant esprit ne voulait point voir de différence entre les hommes, si ce n’est pour la facilité de mémoire et les gentillesses extérieures; mais j’ai remarqué plus d’une fois que cette pensée n’est point comprise. Dès qu’un homme l’emporte par ce qu’il a lu ou retenu, ou par l’art d’écrire ou de parler, il prend ses distances, s’installe dans l’élite dirigeante, et cherche des seconds et successeurs parmi les brillants élèves qui lui ressemblent. Au sujet de la masse, nulle autre pensée que de lui bien apprendre un métier; la masse est utilisable et gouvernable, plus ou moins, selon la prévoyance du législateur. Mais que tous puissent avoir part, et doivent avoir part, à la vraie science et à la vraie culture, c’est une idée qui ne se montre point. Un haut personnage disait récemment qu’il importe de ne laisser sans doctrine aucun de ceux, fût-il berger, qui sont capables de tenir leur place dans les rangs de l’élite dirigeante. Voilà leur Démocratie. Un esprit lent et engourdi, sans facilité et sans grâce, est marqué d’esclavage; le savoir technique, qui est de l’œil et de la main, est assez bon pour lui. Utile instrument dans la main du chef.
Le monde antique instruisait ses esclaves, si on l’entend ainsi; il est hors de doute que le petit animal à forme humaine qui montrait quelque aptitude à la cuisine ou au jeu de la flûte était mis à l’école près des habiles; s’il aimait la lecture, l’écriture et la grammaire, il n’en avait que plus de prix. S’il s’élevait jusqu’à l’intrigue politique, il pouvait être affranchi, et avoir part aux grandes affaires. Cette loi de sélection joue encore parmi nous; et j’ai connu plus d’un esclave bien doué qui s’approche maintenant de l’Académie. Il y a un beau livre à écrire sur nos Affranchis, joueurs de flûte ou grammairiens, attentifs à plaire.
Il est vrai pourtant que l’école moderne a commencé seulement avec le catéchisme, quand le prêtre eut le devoir d’enseigner au plus endormi et au plus arriéré justement ce qu’il savait de plus beau. Nous développons cette grande idée; mais il s’en faut qu’elle soit assez en faveur et en lumière. Toujours instruire les plus aptes; toujours faire une exacte revue des petits sauvages, afin d’y trouver des polytechniciens; les autres seront instruits par procuration, retrouvant en leurs maîtres leurs égaux d’hier, et assez contents; car de quoi se plaindraient-ils? Il suffit qu’on n’ait point laissé un seul génie à garder les moutons. Or ce facile problème est résolu, comme il fut toujours. Mais l’autre est à peine touché, qui est d’éveiller tout esprit le plus qu’on peut, par les plus hautes et les plus précieuses connaissances, et de donner plus de soins à l’esprit le plus lent; enfin de régler l’enseignement non sur les mieux doués, mais sur les moins doués. Car le vrai progrès n’est pas en l’esprit d’un Thalès, mais en l’esprit de sa servante.
XXII
LE CATÉCHISME
L’Église en son admirable tentative d’universelle réconciliation, se fondait sur cette idée que les hommes, si différents qu’ils soient par l’aspect, la force, les aptitudes, et encore divisés par les passions et les intérêts, ont en commun l’Esprit, qui est justement ce qu’il y a de plus éminent en chacun d’eux, et qui soutient et porte tout le reste. Cette idée de l’Humanité Réelle n’était pas inconnue aux grands Anciens; elle est impliquée dans Platon, explicite dans Marc-Aurèle. Mais enfin c’est l’Église qui a tenté pour la première fois sur cette Planète d’enseigner la Fraternité selon la Fraternité même, c’est-à-dire à tous, sans considérer la puissance, la richesse ou les aptitudes. Le Catéchisme est le premier essai de l’École universelle. Et quoiqu’elle parlât par figures, la doctrine était émouvante et persuasive par l’idée qui y était cachée, qui n’est autre que l’idée de l’Esprit Humain. Nos mœurs sont encore, et heureusement pénétrées et vivifiées de ce puissant système auquel nous devons la dignité de la femme, l’esprit chevaleresque, et l’idée d’un Pouvoir Spirituel au-dessus des rois et des nations.
Mais, comme dit Auguste Comte, ce système, d’inspiration droite, et qui poussa assez loin l’organisation de l’immense famille humaine, a manqué par le haut. Il est bon de sentir en soi la communauté humaine; mais il faut encore pouvoir l’éprouver par le doute et l’investigation. Faute d’une doctrine démontrable, l’Église était menacée de deux côtés; d’un côté par tous les genres d’inspirés et d’énergumènes, qui devaient proposer et ont proposé en effet des croyances tout aussi arbitraires et tout aussi peu vraisemblables que les détails du dogme, surtout pris à la lettre. Et d’un autre côté l’élite même des penseurs, des organisateurs, des instituteurs, dont l’Église ne pouvait se passer, devait frapper, sonder, éprouver la doctrine, d’après ce sentiment de l’Universel qui les portait énergiquement à la recherche des preuves. Ainsi la grande idée de l’Église devait périr faute de contenu.
C’est la Science Positive qui a institué le contenu et la preuve de l’Idée Catholique. Car il est vrai que les hommes s’accordent par le dedans, et en quelque sorte en puissance; mais c’est la démonstration qui les accorde réellement, par le double moyen de la théorie et de l’expérience. Et il n’est point nécessaire qu’un homme sache tout et comprenne tout; il suffit qu’il sache et comprenne bien une seule chose pour qu’il se sente en cela le frère et le semblable de tous ceux qui savent et comprennent. Par exemple, pour une éclipse, ils peuvent tous suivre, à l’heure fixée, le passage de la lune sur le soleil; cette prédiction qui s’accomplit, c’est le miracle de l’esprit. Mais, sans pénétrer jusqu’aux détails la théorie de l’éclipse, ils peuvent encore se faire une idée suffisante des raisonnements et calculs qui permettent de prévoir la durée de l’éclipse, l’heure et le lieu où elle sera visible. Qu’ils remarquent seulement le tour de la lune d’Ouest en Est parmi les étoiles; qu’ils le comparent au tour que fait le Soleil dans le même sens, mais en un an; ils comprendront déjà que la lune rattrape et dépasse le soleil, et qu’ainsi l’éclipse commence par l’ouest. Comparant aussi les deux vitesses, qui diffèrent l’une de l’autre en gros comme le mois et l’année, ils calculeront la durée d’une éclipse sans erreur grossière, assez pour éprouver en eux-mêmes et éveiller en eux-mêmes cette puissance de penser qui a déjà effacé de ce monde la terreur, la fureur et les querelles que l’éclipse traînait dans son ombre, et qui effacera bien d’autres terreurs, fureurs et querelles, à mesure que les hommes prendront le goût de penser. Ainsi je suivais l’Idée, en marchant sur des ombres en forme de faucilles, pendant que les hommes, les uns à travers un verre noirci, les autres dans le reflet des eaux, regardaient l’Image. L’Esprit de Platon était avec nous.
XXIII
LE PHARISIEN
Le Menteur, l’Hypocrite, le Vaniteux, le Glorieux, le Matamore, tous personnages de comédie, sont dépassés de loin par le Pharisien. Le Pharisien est esquissé dans l’Évangile, plus d’une fois. Si par réflexion on réunit ces traits dans un contour plus appuyé, on fait naître un effrayant personnage, essentiellement tragique. Tartuffe est bien petit à côté. Le Pharisien est un homme qui croit en Dieu, et qui croit que Dieu est content de lui.
Les fameux bandits qui ne sont pas près d’être oubliés, ne croyaient à rien du tout; encore pourrait-on dire qu’ils croyaient au courage; aucun d’eux ne se serait pardonné s’il avait hésité devant l’action difficile. Et pourtant, selon les principes qu’ils voulaient affirmer, il n’y a point de courage: il n’y a que des forces; la fuite et la peur sont naturelles dès qu’elles se produisent, comme l’audace et la volonté. Je rappelle ici leurs exploits et leurs écrits pour faire voir qu’il est rare qu’on ne croie à rien. Et tout homme qui se compare à un homme idéal, par exemple savant, tempérant, courageux, juste, se trouve aussitôt bien petit.
Mais le Pharisien fait voir cette union incroyable de la religion ingénue et de l’admiration de soi. Il se veut savant et il se croit assez savant; il honore réellement le courage, et il se croit courageux. Il découvre réellement, profondément, sa conscience devant un juge qui, d’après lui, sait tout et devine tout, et il prie ainsi: «Seigneur, n’es-tu pas content de moi? Ne suis-je pas ton ministre et ton interprète? Ne suis-je pas l’Importance? Fais donc marcher ton tonnerre, et pulvérise ces gens de rien, car Mon Importance est la tienne.» Je ne sais si un tel monstre existe. Quelquefois on est amené à penser qu’il existe au moins par moments; les flatteries, les acclamations ont tant de force. On a souvent mal compris l’humilité Évangélique; ce n’est sans doute au fond que la volonté de n’être jamais ce monstre-là.
Les forces de persécution ne s’expliquent guère par la méchanceté seule. Jésus en prison n’était pas bien redoutable, ni Jeanne d’Arc à la Tour. Des politiques auraient oublié. Mais supposez le Pharisien et son Importance, on comprend la Croix et le Bûcher. Qui offense le Pharisien offense Dieu. «Seigneur, tu es juste; tu connais mon esprit et mon cœur. Tu n’aurais pas éclairé ce pauvre charpentier et cette pauvre bergère. La lumière morale, c’est moi qui l’ai; la lumière politique, c’est moi qui l’ai. Toute perfection agit par moi, par moi et par toute la hiérarchie, et par tous ceux qui la reconnaissent. C’est pourquoi je n’ai pas le droit de pardonner.» Ainsi sera brûlé, jeté au vent, solennellement maudit, effacé de la terre, tout miracle qui n’aura pas suivi la Voie Hiérarchique. Ainsi l’âme Bureaucratique s’est élevée deux fois jusqu’au sublime qui lui est propre; deux fois les Pharisiens ont cru tout à fait en eux-mêmes. Dans le train ordinaire de l’histoire, ils n’ont que des mouvements d’humeur, quelquefois éloquents; mais leur voix tremble; je reconnais mieux l’homme.
XXIV
LE FIGUIER
Il arriva que Jésus eut soif; il s’approcha d’un figuier et n’y trouva point de figues. Aussitôt il maudit l’arbre inutile, et l’arbre sécha sur pied. Or, dit le livre, ce n’était point la saison des figues. Cette étonnante remarque ne peut venir ni d’un copiste, ni d’un commentateur; ces gens-là ne font que des changements raisonnables. Aussi je ne suppose point ici d’erreur. Tout au contraire, en ce terrain pierreux, de telles failles et vitrifications, d’abord inexplicables, me font dire que l’esprit a frappé là. Scandale, dit le lecteur pieux; je ne puis comprendre. Patience. Plus grand scandale quand vous comprendrez.
Il me plaît d’imaginer la défense du figuier. «Pourquoi maudit? Je ne me règle point sur votre soif; je me règle sur les saisons, et j’obéis à la nécessité extérieure. Image donc je suis, et utile image, de cette loi qui irrita les impatients. Aussi je me moque des impatients. Le même Dieu qui a limité les marées est celui qui a voulu que j’eusse des figues en un certain temps, comme des fleurs en un certain temps. Je suis l’Ancienne Loi, la Loi de Toujours.» On reconnaît le discours du Pharisien. Or les figuiers n’ont point cessé d’obéir aux saisons, et les Pharisiens parlent plus haut que jamais.
Mettez-vous cent mille en cortège et demandez aux Docteurs de la Loi d’établir enfin la vraie paix entre les nations. Vous entendrez un discours assez fort. «Suis-je maître des nécessités? Est-ce moi qui ai fait ce monde comme il va? Ne parlons pas, Messieurs, de nos désirs. J’aime la paix autant que vous l’aimez; je la souhaite; je la veux. Mais où avez-vous lu que nos désirs, que nos souhaits, que nos volontés sont la loi des choses? Je ne fais pas de miracles. Quand les conditions d’une vraie Paix seront réalisées, la vraie Paix sera. Je vous l’annoncerai. Mon affaire est de savoir ce qui est, et d’en conclure le possible et l’impossible. Et qui sait mieux que moi? J’ai des résumés de tout, et je les tiens à jour. J’ai trente commissions qui enquêtent pour moi et qui résument pour moi. J’ai des artilleurs, j’ai des juristes, j’ai des économistes j’ai des démographes, j’ai des géographes, j’ai des statisticiens. Je suis documenté, et vous ne l’êtes point. Vous me faites savoir ce que vous voulez; et moi je vous fais savoir ce qui est et ce qui sera par nécessité.» Les cent mille manifestants s’en iront plus pauvres qu’ils ne sont venus. Une fois encore dépouillés d’espérance. Et contents.
Non pas contents tout à fait. Le nouveau Dieu est ressuscité; il n’a pas aboli l’Ancienne Loi, mais l’ancienne loi non plus n’a pas effacé l’image du scandaleux supplicié, c’est ainsi que Claudel le nomme. Que les figuiers suivent les saisons, cela juge les figuiers. Mais, aux yeux de l’homme, la nécessité n’est nullement respectable. La loi des bêtes sera surmontée; la loi de l’homme sera. Il n’est pas d’assassin qui n’invoque la nécessité; qu’il soit donc traité selon la loi des bêtes. Mais quel est l’homme raisonnable, ou seulement résolu à n’être point fou, qui reconnaît valable cette loi de nécessité, source indubitablement de ses plus folles pensées, de ses plus inhumains désirs, de ses plus brutales colères? Eh oui, ce sera ainsi et toujours ainsi si nous laissons aller la nécessité extérieure. Spectateur des choses humaines, donc; toujours souhaitant, et n’osant rien. Attendant ses fruits du vent, du soleil et de l’eau. Mais il n’y a que le fou qui s’abandonne ainsi. L’homme véritable n’attend point la saison de la paix.
XXV
LE SIGNE DE LA CROIX
Voici ce qui me fut conté, par une amie à cheveux blancs qui s’est retirée à la campagne et fait apprendre le catéchisme à des enfants barbouillés. Il est bon de dire que cette femme n’est pas plus croyante que moi; le catéchisme n’est donc que l’occasion d’enseigner la morale commune, enfin de débarbouiller les esprits. Flèche de tout bois, tous les travaux avec un seul outil, c’est la loi de campagne. Je transcris maintenant l’histoire.
Un enfant de vagabonds, fixés pour un temps dans les Creutes, qui sont des grottes de ce pays-là, fait retentir un jour la sonnette. «Que veux-tu, petit homme?»--«Je veux qu’on m’apprenne ma prière et mon catéchisme.» C’était le jour; il prend place. On lui apprend le signe de la croix. «A quoi que ça sert?» Discours. «C’est le signe de Jésus mis en croix pour avoir enseigné l’égalité, la justice, l’amour, le pardon des injures. Le signe est pour rappeler ces choses, dans le moment où l’on va se laisser emporter par la colère, ou la vengeance, ou la haine, ou le mépris. C’est comme si l’esprit du Juste mis en croix venait alors au secours.» Enfin tout ce que peut dire du signe de la croix quelqu’un qui n’en use point.
Une semaine passe. On s’entretient de la colère, toujours à propos du catéchisme. Et l’un des enfants, assez prompt à remarquer les faiblesses d’autrui, de dire: «C’est Michel (ce petit vagabond) qui est coléreux. Hier, il poursuivait André, tenant dans sa main une grosse pierre, et disant: je te tiens, tu n’iras pas jusqu’à ta maison. Mais voilà (se moquant), voilà qu’il s’arrête tout à coup, et, avec sa pierre, fait le signe de la croix, et jette sa pierre, disant à André qu’il n’aie pas peur, et qu’il peut rentrer chez lui.»
J’avais traversé des étendues neigeuses, où l’on ne voyait pas la trace d’une voiture, je chauffais mes pieds au feu, et j’entendais cela. Tolstoï a saisi toutes ces harmonies. Le petit vagabond n’était plus revenu; ainsi l’histoire n’avait pas de suite. Il se fit donc un silence, et tous les dieux passèrent.
Il faut déjà une science profonde pour comprendre que les passions, et leurs preuves si vives, dépendent des mouvements du corps, et que, pour dénouer la colère, il suffit de dénouer les poings. Mais qui croira, au premier moment, qu’il est plus maître de sa main que de sa pensée? C’est pourtant ainsi. N’essayez point d’abord d’être juste en pensée à l’égard de votre ennemi, mais desserrez vos dents d’abord, ouvrez vos mains, pliez les genoux, inclinez la tête. Car la vie s’étrangle elle-même, avant d’étrangler l’autre. Et c’est ainsi, par gymnastique d’abord, que la pensée réduit les passions; alors seulement les idées reprennent leur sens humain. Mais, si l’effet est visible, les causes sont naturellement cachées. De là cette croyance, vieille comme le Temps, que des gestes rituels évoquent l’esprit de vérité, et qu’il vient du dehors comme l’ange. Et voilà le miracle, essentiellement; car il est vrai qu’un geste change tout. Si tu veux concevoir la paix, pose d’abord tes armes.
XXVI
DES SIGNES
Noël n’est pas un soir ni une fin. Noël est une aurore et un commencement. Cette messe est à minuit et célèbre un enfant. Cependant l’hiver a commencé; la neige ensevelit l’automne; les arbres montrent leurs squelettes dépouillés; le vent du nord descend sur la terre. Mais l’œil voit d’autres signes; le ciel se creuse par ces légères architectures de la forêt; la lumière est comme délivrée; la neige double le ciel. Sur les bourgeons du marronnier j’ai touché une sève visqueuse. Les astronomes de leur côté mesurent ce solstice traînant; le soleil a fini de descendre. Ainsi tous les signes s’accordent, et la jeune Espérance est fêtée justement quand il faut.
Les anciens peuples avaient tous des danses réglées qui figuraient les choses du ciel et les saisons; c’est ainsi qu’ils se souvenaient; c’est ainsi qu’ils se persuadaient eux-mêmes. On dit souvent là-dessus que ces danses figuraient la mythologie; mais je suis assuré au contraire que la mythologie fut un commentaire de ces danses, qui premièrement exprimèrent le rapport de l’homme à la nature des choses, tout à fait de la même manière que le chant des oiseaux raconte le printemps. Ainsi l’ancien culte fut d’abord en action, et absolument vrai. C’est de là que les hommes prirent leurs idées. Je veux bien que penser ce soit, selon un mot connu, se retenir d’agir; mais je dirais plutôt que penser c’est s’arrêter de danser, ou bien regarder danser. Car il faut un objet à nos pensées comme telles; il faut un autre monde, solide comme le monde, image du monde, et autre que le monde. La première contemplation fut danse, et la première réflexion fut contemplation de la danse. Pensez-y avec suite. On ne peut compter sans les noms de nombre; mais comment nommer les nombres avant d’avoir compté? Cherchez d’un autre côté; le nombre fut sans doute une abstraction de la danse, et autrefois sacré, comme la danse.
Le détail échappe. Mais posons seulement que l’accord des signes fut toujours adoré. On peut comprendre alors cette mythologie universelle, où la forme humaine représente une partie ou un aspect de la nature inanimée. Si la danse est la plus ancienne vérité, tout s’explique; et aussi comment l’ordre de la nature fut naturellement exposé sous la forme d’un récit légendaire. La légende fit la première explication de la danse. Comment expliquer autrement ce sens des mythes, qui se retrouve et se redouble jusque dans leurs derniers replis? La fête fut d’abord juste, non moins juste que le chant des oiseaux. Elle exprima l’ordre universel. Les récits que l’on en tira furent gouvernés par ces gestes infaillibles; aussi n’y a-t-il pas une faute dans ces métaphores qui furent les anciens dieux. Personne, ou presque, ne remarque que les poèmes sont régulateurs à la fois et révélateurs de nos sentiments; mais tous l’éprouvent. Encore bien moins remarque-t-on que les mythes sont les régulateurs à la fois et les révélateurs de nos pensées; mais aussi ceux qui éprouvent cet accord dans le moment de la prière sont transportés si violemment par cette beauté inexplicable, qu’ils sont disposés alors à accorder beaucoup et même tout à la théologie raisonneuse. Toutefois cette théologie elle-même convient que celui qui prend le mythe pour vrai en ses apparences, et qui adore directement et simplement les images, est plus près du vrai que les docteurs. Mais celui qui comprendrait que la prière est une parfaite perception de la nature et de l’homme ensemble serait encore plus près des dieux.
XXVII
NOËL
Noël est la fête de l’Espérance, et dans la plus longue nuit de l’année, ou presque. La fête de Pâques est barbare à côté. Au temps de Pâques le printemps se montre par des signes que l’esprit le plus grossier peut comprendre; et il n’est pas nécessaire d’avoir un gnomon et une ligne méridienne pour être assuré que le soleil remonte vers l’été. Mais à Noël, qui peut savoir que l’hiver est fini? A peine il commence; souvent la neige tombe et la gelée enchaîne les ruisseaux. Ce qui est en perspective, d’après la coutume, c’est une suite de jours froids et l’aigre bise du nord ou de l’est. Mais la petite Espérance, l’Espérance enfant, comme chante Péguy, se loge justement en ce creux de l’hiver comme dans un nid et forme son chant printanier au milieu même de la nuit annuelle. Pâques est la fête Païenne, la fête des sens. Noël est la fête Chrétienne, la fête de l’esprit.