Propos sur le christianisme

Part 3

Chapter 33,850 wordsPublic domain

Une des idées de l’_Eupalinos_ est que le temple meut l’homme; par quoi l’architecture ressemble à la musique. Mais il faut voir comment le temple meut l’homme. Par ceci que les grands reliefs s’aplatissent dès que l’on s’arrête, comme si l’air des profondeurs en était chassé. Au contraire, dès que le spectateur se met en mouvement, si peu que ce soit, le temple aussitôt déplace ses perspectives, et d’autant plus que les parties en apparence juxtaposées sont réellement plus éloignées les unes des autres; mais c’est ce qu’il faut essayer, car on ne le croit jamais assez, en se déplaçant seulement d’un pas devant l’entrecoupement des arceaux et des flèches, ou devant les éclipses des colonnades. C’est explorer la profondeur, et se rendre sensible la solidité de la chose. C’est donc la mort de la chose dans son apparence qu’il faut vaincre par le mouvement. Ainsi le monument nous appelle; mais d’une certaine manière, selon sa structure. Et Hegel a bien su dire que la cathédrale gothique forme le plus énergique appel, par l’opposition du dehors et du dedans, par l’énigme des contreforts et par la promesse des portes et cette foule pressée des statues qui nous font un chemin. Une colonnade grecque nous meut d’autre façon. Ainsi la Madeleine serait plus politique que Notre-Dame. Mais de toute façon il faut se mouvoir; et c’est par le mouvement que le monument nous fait penser.

La peinture au contraire nous tient immobile. Supposons un monument peint dans le fond d’un tableau; cette image ne répond point à nos mouvements, et l’on n’observe point ce glissement des colonnes qui se montrent et se cachent selon nos pas; ce qui rabaisse aussitôt le monument peint au niveau des accessoires; ce qui, surtout, nous avertit que cette apparence doit rester à l’état d’apparence, et qu’ici le vrai est de nous et non de l’objet. Il est donc profondément vrai que l’architecture et la peinture ne sont point du même âge. Car le puissant objet de pierre nous tire à une pensée commune de manière à effacer toute méditation de soi sur soi; il nous soumet à la doctrine. Mais la peinture au contraire, par cette apparence désormais fixée, nie l’être et divinise l’existence. Le miracle de la peinture c’est de donner être à ce qui passe; c’est pourquoi tout peut plaire en peinture, un arbre, un nuage, un reflet. Par quoi nous voilà immobiles, en quelque sorte, à la seconde puissance; car nous savons bien que le mouvement est un adieu à l’apparence et à soi, mais plutôt une sorte d’hymne à ce monde solide, et un massacre des apparences.

Un arc de triomphe est peut-être l’objet le plus éloquent qui soit. Ce n’est pourtant qu’une porte de ville, et séparée des murs. Le petit arc du Carrousel est posé sur cette place comme un signe; on voit d’autres choses par l’ouverture; ce n’est qu’un passage; mais il faut passer. Entrer et sortir, ce n’est qu’un. Ainsi s’éveille le pas militaire; ainsi, par cette porte qui n’est que porte, l’entreprise qui ne promet rien, ce qui donne vie au grenadier de pierre. Il attend de partir. Et au-dessous, les ombres sur le sable stérile font oubli et désert. Car, par la vertu de ce monument, qui signifie absolument l’en-dehors de soi, il y faut passer, mais on n’y peut rester.

XIV

IDOLES

L’esprit dans la chose, voilà le dieu. Une horloge en ses rouages et accrochages me raconte l’idée de l’horloger; mais il n’y a point de merveilleux là-dedans; chaque roue ne dit qu’une chose. Au lieu que la Joconde en dit bien plus que le peintre ne savait. Une belle statue signifie sans fin; les arceaux d’un cloître ont des milliers d’aspects, tous parents de nous-même. Un quatuor de Beethoven prend plus de sens d’année en année. Toutes ces œuvres, outre l’immense pensée qui leur est propre, et qui nous dépasse toujours, renvoient aussi tout ce culte et tous ces hommages qu’elles ont reçus, comme ces autels plus vénérables par les couronnes. Le temps n’épuisera point cet avenir de gloire. J’ai lu _l’Iliade_ une fois de plus; c’est comme si j’avais apporté encore une pierre à ce grand tombeau.

Quand le sauvage eut ébauché des tronçons basaltiques selon la forme humaine, il ne put juger son œuvre; mais au contraire c’est lui qui fut jugé. Ces yeux de pierre furent plus forts que lui. Cette immobile armée le tint en respect mieux qu’un despote; car un despote change d’attitude et de lieu et désire enfin quelque chose; mais les statues n’ont pas besoin de nous, ni de rien. Ainsi la statue fut un dieu. Je dois appeler prière cette méditation devant le signe, cette offrande qui est due, et dont le dieu n’a pas besoin, ce muet dialogue où, d’un côté, toutes les réponses sont faites d’avance, et toutes les demandes d’avance devinées. Ainsi la pensée sait où elle va, et le vrai se montre dans l’immobile.

On voudrait dire que l’homme a fait des idoles parce qu’il était religieux; c’est comme si l’on disait qu’il a fait des outils parce qu’il était savant; mais au contraire la science n’est que l’observation des outils et du travail par les outils. De même je dirais plutôt que la première contemplation eut pour objet l’idole, et que l’homme fut religieux parce qu’il fit des idoles. Il fallait rendre compte de cette puissance du signe, et inventer la mythologie pour expliquer le beau. L’_Imitation de Jésus-Christ_ n’est que la traduction abstraite de cette imitation du signe, qui est cérémonie. La réflexion sur l’idole arrive à nier l’idole, par les perfections mêmes que l’on y devine; mais c’est déjà impiété. L’Iconoclaste doit se trouver sans dieu finalement. De ce côté est la perfection sans objet; ce néant nous renvoie à l’idole, objet alors d’une adoration purifiée; tel est l’art en notre temps, moment dépassé et conservé, comme dit Hegel.

Les moyens de ce penseur, qui avance toujours par position, négation et solution, seraient donc les instruments de l’histoire. Ceux qui ont méprisé trop vite cette dialectique devraient bien considérer que Comte, qui la méconnut aussi, est pourtant arrivé à faire entendre, par d’autres mots, les mêmes relations. Car selon ses vues, chaque jour mieux vérifiées, l’ancien fétichisme est bien la religion essentielle, tandis que la religion pensée et purifiée n’est que la négation de la religion, qui, sous le nom de théologie et de métaphysique, tire le dieu hors du signe, et même hors du temple, lui-même signe, et nous jette dans l’infini sans matière, d’où nous devons aussitôt revenir, C’est alors que, selon l’esprit positif, l’ancien fétichisme, sous le nom de contemplation esthétique, doit orner l’existence coopérative, qui est elle-même négation de négation.

XV

LA CATHÉDRALE

«L’Église, dit l’un, est le théâtre du peuple. La messe est un drame musical dont la fable n’intéresse plus, mais qui plaît encore par les formes architecturales, la musique et les cortèges. Je ne vois, parmi nos arts réels, que la Revue Militaire qui ait autant de puissance que la messe; et je crois que cette nouvelle religion, qui nous emporte, agit encore plus que l’autre, qui nous retient. Ceux qui veulent être étrangers à l’une et à l’autre n’ont point d’art solide qui les dispose selon leurs idées par gymnastique et musique. Nos théâtres profanes sont légers comme leurs toiles peintes; ce jeu d’apparences délasse et disperse; il ne peut mieux. L’Humanité n’a point de temples.»

«Il faudrait donc, dit l’autre, un théâtre plus solidement planté; des décors de pierre convenables pour tout drame humain, et qui fassent réellement comme un fond de tableau pour le spectacle de notre vie. Une architecture qui assemble les formes des abris naturels et celles de nos toits. De puissants échos qui détournent de crier, et qui ramènent la parole au chant, et le chant lui-même à la décence. Un lieu pour la méditation commune, d’où soit bannie la dangereuse Effervescence, qui traîne Violence à sa suite. Remarquez que le théâtre profane arrive à apaiser cette agitation qu’il excite, et cela par les signes partout visibles de la Frivolité. Il y a un ridicule, dans toutes les scènes d’Opéra, dont le spectateur ne sent pas tout le prix; c’est ce ridicule qui détourne de croire vraiment, d’aimer et de haïr vraiment. Ce que la Comédie met en pleine lumière, afin de rompre le fanatisme par le rire, se trouve déjà enfermé dans la Tragédie. Ces arts sont bien dits profanes, car ils usent la foi. Le théâtre de l’Humanité, au contraire, se doit garder du mensonge, et donc se relier, sans aucun intermédiaire, à l’art de l’architecte, qui ne sait pas mentir. De nouveau le théâtre sera temple, et le temple, théâtre.»

«Maintenant, dit le premier, quelle tragédie en ce solide décor? Il n’y a qu’un drame, il me semble; c’est l’esprit humain à l’épreuve, et harcelé par la nature inférieure. En chacun c’est le seul drame et c’est la passion essentielle. Mais ce qui n’est que passion n’est plus rien du tout; car il n’importe point à la pierre de rouler ou de s’arrêter. Il faut donc, pour que le drame s’élève, quelque centre de résistance, quelque génie intérieur qui dise non aux forces, enfin quelque dieu insulté. Défaite, d’une certaine manière, parce qu’aucun homme n’achève rien de ce qu’il veut; mais victoire en ce sens que toujours l’Esprit est ressuscité. Toujours le juste est vaincu par les forces, mais toujours la justice garde valeur. La guerre peut tout contre la paix, excepté de la rendre moins belle. Que le juste soit méprisé, renié, mis en croix, et adoré, d’un même mouvement en tous, et d’un même mouvement en lui-même, tel est le drame humain, sans aucun dieu extérieur. Comédie et Tragédie ont le même âge que les dieux homériques; ici la Fatalité règne seule, sous l’aspect du mécanisme extérieur. Le drame des temps nouveaux ne fera qu’un avec le nouveau culte. Mais qui l’écrira?»

L’œuvre est toujours faite avant qu’on y pense. Et le symbole signifie bien avant qu’on ait songé à le comprendre. Le dieu de pierre attend.

XVI

DOGMATISME

J’ai vu peu de discussions réelles dans les assemblées. Quand les hommes reconnaissent les signes et s’accordent sur les signes, comme il arrive à la messe, ils goûtent quelque chose du bonheur de penser. Ne leur demandez pas à quoi ils pensent, ni sur quoi ils s’accordent; il leur suffit de s’accorder. Quand ils se donnent le plaisir d’écouter des disputeurs, ils aiment encore à s’accorder sur les signes, et à reconnaître les deux thèses rivales d’après leur habillement accoutumé, souvent aussi d’après leur parure. Par cette raison, souvent les disputeurs s’en vont contents et l’auditoire aussi. Mais celui qui invente une nouvelle manière de soutenir une des thèses déplaît aux deux et à tous.

Il faut comprendre que l’accord est le plus ancien signe du vrai, et le premier pour tous. Car, puisqu’il faut d’abord apprendre les signes, chacun commence par s’accorder aux autres, de tout son corps, et répéter ce que les autres signifient jusqu’à ce qu’il les imite bien. Selon la nature, imiter un signe ce n’est autre chose que le comprendre. Un homme s’abrite sur le côté droit d’une route; je fais comme lui; j’ai compris le signe; non pas tout à fait puisque je ne sais peut-être pas pourquoi il s’abrite; mais j’ai compris ce qui importe le plus. C’est pourquoi un homme simple trouve une sécurité et un bonheur plein dans les cérémonies où les signes sont encore revus et confirmés. Il faut commencer par là. Qui ne s’accorde avec personne ne peut disputer contre personne, ni instruire personne. L’Église, par une dogmatique sans faiblesse ni concession, posait la condition préalable de la pensée universelle. Et, quoique je ne me range point sous l’autorité de l’Église, néanmoins je trouve toujours plus d’avantages à m’accorder d’abord, et par préjugé, avec l’auteur que je lis, qu’à disputer au troisième mot. Bref, je me suis toujours mieux trouvé de vouloir comprendre que de vouloir contredire.

On se fait communément une étrange idée de ce que c’est qu’une opinion neuve et hardie. C’est toujours une opinion vieille comme les rues, mais expliquée. Ce qui sort de l’ordinaire, c’est d’avoir réellement des opinions ordinaires, j’entends de comprendre les signes communs. De l’accord, faire pensée; car la marche inverse est périlleuse, faute de signes. Ainsi qui comprendrait tous les mots de sa langue, et selon le commun usage, saurait assez. Et qui comprendrait seulement tous les signes de la messe, il saurait déjà beaucoup. Car tout signe est vrai; mais le difficile est de comprendre de quoi le signe est signe.

XVII

JANSÉNISTE ET JÉSUITE

Le Janséniste est un ami rude, qui n’a point pitié, parce qu’il ne regarde pas à votre faiblesse, mais qui frappe toujours à votre puissance, ce qui est honorer. Redoutable, parce qu’il exige justement ce que vous ne pouvez pas refuser, qui est que vous soyez un homme libre. Sa manière d’aider est de ne point vouloir aider; car sa maxime principale est que, si l’on ne s’aide point soi-même, rien ne va. Je le compare à une coupe qui va déborder de mépris; telle est sa manière de réconforter. Comme il est assuré que les moyens extérieurs, qui sont de police et de contrainte, ne changent point réellement un homme, mais que l’homme seul peut se changer lui-même par forte résolution, il observe après le coup de baguette qui avertit, attendant le miracle. Et il ne veut même point dire, ni laisser entendre, que le miracle lui fera plaisir, car l’homme se sauverait peut-être pour lui faire plaisir, et cela ne vaudrait rien. «Il faut, pense-t-il, que votre salut dépende seulement de vous; et ce que votre volonté peut, rien d’autre au monde ne le peut faire, ni la contrainte, ni la pitié, ni même l’amour.» Si vous voulez apprendre le latin, la musique, la peinture, ou la sagesse, trouvez quelque janséniste qui sache ces choses. Vous l’aimerez d’abord sans savoir pourquoi, et peut-être après vingt ans vous découvrirez que lui seul vous aimait. Forgeron.

Le Jésuite est un ami indulgent, qui ne compte pas trop sur vous, mais aussi qui travaille d’approche, et vous prend dans les liens ténus de l’habitude, ne vous demandant que de sourire d’abord, et de vous plaire avec lui; c’est qu’il a éprouvé la faiblesse humaine et que c’est là qu’il regarde toujours, se disant que les actions finissent toujours par entraîner l’homme. Aussi que vous fassiez ce qu’il faut faire avec ennui, ou pour lui plaire, ou seulement par esprit d’imitation, il n’y regarde guère, prêtant surtout attention au costume et aux manières, enfin à la grâce extérieure, faute de laquelle l’homme le mieux doué trébuche sur le premier obstacle. Celui-là, vous commencerez par croire qu’il vous aime, et par vous faire reproche de ne pas l’aimer. Seulement, après vingt ans, quand il vous aura appris à tirer parti même de votre paresse, vous découvrirez qu’il vous méprise un peu, comme il méprise tout et lui-même. Or le Jésuite a raison aussi; car il n’y a point de vie humaine bien composée si l’on néglige le côté extérieur et les moyens de politesse. Ayez donc les deux comme précepteurs si vous pouvez, et ensuite comme amis. Je dis Jésuite et Janséniste parce que ces mots font portrait. Mais sachez bien que ces deux espèces d’hommes sont un peu plus anciennes que les ordres chrétiens, les hérésies et le drame du Calvaire.

VIII

L’HOMME DE DIEU

L’homme de dieu vient sans avertir, et s’en va de même; soit qu’il parle, soit qu’il revive un moment en ses écrits austères, soit qu’un rude apôtre nous ramène à la doctrine. Et que dit l’homme de dieu? Il dit que nulle puissance de ce monde étalé ne mérite respect; il dit qu’un César vaut l’autre, et qu’aucune justice ne naîtra ni par les triques ni par les piques. Que la perfection est toute dans ce pouvoir invisible de penser et de vouloir, et enfin de se gouverner soi-même. Que nous sommes comptables premièrement de cette paix avec nous-mêmes qui dépend de nous. Que nous sommes rois chacun de notre petit royaume, et qu’en voilà bien assez pour nous occuper. Que les choses humaines autour de nous, si mauvaises qu’elles soient, font assez voir une justice redoutable, par toutes ces passions que l’on voit prises à leur propre piège et par ces flèches qui reviennent sur l’archer. Qu’on ne recrute que l’envie contre l’ambition, que la lâcheté contre l’orgueil et la fureur; que, s’il fallait choisir, la condition de l’esclave est encore la meilleure, parce que la nécessité d’obéir nous conduit naturellement à régner sur nous-mêmes; au lieu que le lourd devoir de gouverner nous jette hors de nous et dans les apparences de la justice. Qu’ainsi chacun doit rester à sa place; que chacun doit craindre d’avoir et craindre de pouvoir. Que de toute façon l’épreuve de la souffrance et de la mort est commune à tous et imposée, non point par quelque César, ce qui montre assez que notre travail d’homme n’est pas d’écarter l’épreuve, mais plutôt de la surmonter par la ressource de l’esprit. Que c’est la même épreuve pour le soldat et pour tous, et qu’il faut un aveuglement volontaire, c’est-à-dire la plus grande lâcheté de l’esprit, pour que nous nous trompions là-dessus. Qu’au reste ce surcroît de maux, si c’en est un, qui vient des hommes est très évidemment la suite de leurs erreurs, mensonges et convoitises, et que nul ne peut se permettre de s’en plaindre s’il ne s’est purifié lui-même.

L’homme de dieu est importun. Il faut pourtant suivre aussi ces pensées hivernales, faire retraite et carême. Le paysage dénudé nous y invite. Quand toutes les feuilles sont tombées, le soleil touche la terre justement en ses points de fertilité. Mais ce n’est qu’un moment. L’esprit revient là, mais n’y peut rester. Parce qu’il s’est mis au monastère, s’appliquant à ne respecter que ce qu’il doit respecter, par cela même il en doit sortir. Comme ce corps vivant sait bien rappeler l’esprit qui veut s’exiler, ainsi les pouvoirs excommuniés par le silence de l’esprit appellent au secours; car César aussi est l’homme de dieu, et conspire avec tous contre lui-même. Tout homme veut respect; et tout homme s’y connaît. Non pas cette obéissance séparée; personne n’en veut. Il n’est point de riche qui cherche seulement la richesse; tout ambitieux veut approbation. Et de même j’ai remarqué que celui qui refuse le mieux n’est pas celui qui se plaint le plus. Tous ces morts n’irritent en effet que la partie mortelle, et cela ne va pas loin. Mais un mensonge qui cherche approbation irrite autrement; est-ce irriter qu’il faut dire? Il réveille la partie haute. On a observé pourtant que révolte ne vient pas tant de misère; mais on n’en tire point la conséquence qui est que la sottise est moins supportée qu’aucun autre mal, peut-être par cet écho en nous-mêmes. Car ces sottises naissent et renaissent en chacun, par cette âme de vérité qui en doit sortir; et l’homme de dieu ne peut pas nous permettre de laisser l’esprit dans ses langes. Ce ne sont point les actes, ce sont les discours qui nous appellent. César veut penser; César, nous sommes de ta suite. Cette collaboration ne se refuse point.

XIX

DESCARTES

Le choix de Descartes doit être considéré attentivement. Car il n’est pas hors de nos forces de deviner une pensée animale et une âme dominée par les besoins et les appétits dans la mésange, le rat, le chien ou le bœuf. Cette parenté une fois reconnue, la nature toute entière est mythologique. Toutes les bêtes sont des esprits déchus; dont il faut croire qu’ils peuvent revenir et qu’ils reviennent, quoique par longs détours, et durement ramenés en arrière par la nécessité immédiate. Ainsi Ulysse, pensant seulement qu’il pourrait voir la fumée monter de sa terre natale, voulait mourir; mais la faim, le sommeil et l’amour le retenaient dans sa condition d’esclave; et il fallut donc quelque pardon des dieux pour que Calypso le laissât partir. Schelling certes a parlé beau quand il a dit que la nature est comme l’Odyssée de l’esprit. Mais le difficile n’est pas d’adorer l’esprit en toutes ses formes; c’est idolâtrie à proprement parler. Il n’est permis d’adorer que l’homme; tel est le sens de ce décret cartésien qui refuse toute pensée aux bêtes.

Auguste Comte est de la même lignée, purement Occidental aussi, mais par détour, et par soumission à la nécessité. Car cette nature tendre et très peu militaire a beaucoup pensé à la pensée des bêtes, et principalement des bons serviteurs, comme bœuf et chien, avec lesquels il veut que nous fassions une sorte de société. Mais, d’un autre côté, la nécessité de chasse et de défrichement, et la domination de l’homme lui paraît la condition première de cette société continue sans laquelle il n’y aurait point du tout de pensée. Rien ne dit que tels animaux, s’ils avaient dominé sur la terre, n’auraient point formé société aussi, traditions aussi, bibliothèques aussi; rien ne dit que l’homme, réduit à une vie isolée et difficile comme celle du rat et du lapin, aurait plus de pensée qu’eux. Il faut donc qu’une espèce triomphe, et l’homme trouve le choix tout fait. Adorer l’humanité seulement c’est une nécessité dure; mais il faut virilement l’accepter. Mon semblable, c’est l’homme; il n’y a de salut que de l’homme. La tâche est déjà assez difficile. Quand on examine les formes de l’histoire, les guerres, les supplices et les dieux, on reconnaît que l’esprit est revenu d’assez loin, par tant de détours et tant de fois pris au piège. C’est donc l’histoire qui est l’Odyssée de l’esprit; et le même Schelling, devenu vieux, a fini par le dire, bornant ses ambitions, et terminant cette vaine mythologie, fille d’Orient. L’occidental est athée au fond. En passant de l’Orient à l’Occident, l’ancien dieu a pris de plus en plus la forme humaine; et la marche même du Christianisme, d’abord mystique, puis politique, ne fait que réaliser son mythe fondamental. Il fallait resserrer cet universel amour, afin de lui donner puissance; il fallait mettre hors de discussion les droits de l’homme par une sorte de décret romain. Toute pensée se borne de nécessité, ou bien elle perd forme; ainsi l’homme écrase sans façon la fourmi et le rat. Le difficile pour un homme est de rester bon tout en menant cette guerre; et notre civilisation offre ce double aspect à chacun de ses pas. Ce que les Romains traduisaient en disant que le préteur n’a pas souci des petites choses. Et si un homme fut jamais préteur en sa pensée, c’est bien Descartes.

XX

CARDINAUX

On demande si ces cardinaux, si l’ancien pape, si le nouveau pape croient selon leurs actions et selon leur pouvoir. Mais tout homme, il me semble, croit selon ses actions et selon son pouvoir. Dans le même temps sous les yeux du maréchal Joffre, se déroulèrent d’autres cérémonies et d’autres cortèges; et le roi Sisowath, porté sur une litière d’or par cinquante hommes, ne douta point du tout qu’il fût roi. Toutes les cérémonies font preuve d’elles-mêmes, et cette preuve suffit. Nous demandons d’autres preuves, nous autres, parce que nous sommes hors de la cérémonie; semblables au spectateur qui se demande pourquoi les danseurs trouvent tant de plaisir à danser. Un chasseur à pied, millième d’un bataillon, croit nécessairement pendant qu’il défile.