Part 2
J’ai observé un certain genre d’incrédulité qui ne suffit à rien. Les dogmes de l’Église sont à première vue indémontrables et même absurdes. Soit donc, et laissons-les. Mais celui qui regarde dans les perspectives du temps aperçoit beaucoup d’autres dieux, d’autres cérémonies, et des temples qui parlent humainement. Chaîne d’énigmes qui détourne de s’ébahir parce qu’un polytechnicien va à la messe. Les hommes ont suivi bien d’autres messes. Mais il faut s’approcher; il faut connaître un peu plus intimement le peuple du Droit, qui est le Romain, et le peuple Sophiste, qui est le Grec; sans négliger le peuple adorant, qui est le Juif. Ici un sublime sauvage et impossible; ici, par une crainte sans mesure, les superstitions de la main et du pied, du couteau de table et du pot à beurre. Dans les deux autres peuples, si proches de nous aussi, mais par d’autres côtés, des dieux en tout bois et sur toute colline, des oracles, des augures et des haruspices. L’Égypte et l’Assyrie, incompréhensibles, forment le fond lointain. L’Orient rêve encore derrière, et le Polynésien danse. On ignorerait tout de l’homme si l’on n’avait, par bonheur, familiarité avec les Juifs, avec les Grecs, avec les Romains, qui ont tant avancé en diverses parties de la sagesse, gardant avec cela d’étonnantes erreurs. Celui qui ignore cela est sauvage encore, par une incrédulité mal assise; dont Montaigne nous peut guérir; mais il nous renvoie aux anciens; il y faut aller. Ou bien considérer Pascal comme une sorte de fou, et même Descartes, qui pélerina à Lorette. Ainsi le Moderne, j’entends sans culture rétrospective, ne voit que fous; mais je l’attends au spiritisme, à la théosophie, à tous ces fruits de l’étonnement; car ce sont des moments dépassés; mais il faut les avoir dépassés et surmontés par une sorte de jeu. Les études classiques assurent le pied sur cette planète; l’homme s’y étudie à croire sans se jeter. Nos folles guerres viennent certainement de trop croire, comme il arrive à ceux qui n’ont rien vu.
Polynésiens téléphonant; cela ne fait pas un homme. D’où ces autels sanglants, et sans dieu. Mais tous les autels furent sanglants et sans dieu. On ne remarque pas assez que l’humaniste, déjà avec rosa la rose, se lave les mains de ce sang mêlé à l’eau de la source Bandusienne. Les Bacchantes retournent à la frise de marbre. Poésie guérit de frénésie. Les surprises du cœur sont disciplinées; un dieu balance l’autre. Le galop des Centaures ne jette plus dans la charge panique. Déjà Socrate et Phèdre, leurs pieds nus dans l’eau, s’amusaient à l’entendre. Ce sont nos travaux d’Hercule, et nos voyages d’esprit, par quoi nous effaçons sur la médaille humaine ce pli de fanatisme bas. D’où mûrira l’enthousiasme qui ne tue point. Jaurès modèle. Modèle de tous, et du forgeron encore mieux; car toute force est redoutable, et à elle-même aussi. Les Belles-Lettres donc pour tous? Et pourquoi non? Regardons cette idée en face.
VII
DE LA THÉOLOGIE
Il y a quelque chose de mort dans toute Théologie, quelque chose de mort aussi dans toute Géométrie. Ce sont des idées sous clef; nul n’y va plus voir, et l’on en fait le compte par des registres et abrégés, comme font les teneurs de livres. Or ces provisions d’esprit se corrompent encore plus vite que les provisions de bouche. Et qu’est-ce qu’une idée à laquelle on ne pense point? Bossuet prouve Dieu par les vérités éternelles. «Une vérité ne peut cesser d’être vérité. Descartes meurt, Bossuet meurt, la vérité ne meurt point. Mais comme une vérité n’est rien aussi sans quelque pensant, il existe donc un Pensant éternel». Voilà une pensée de disciple et une armoire aux idées. Descartes est bien plus difficile à suivre, parce qu’il brise l’armoire aux idées et les idées mêmes, allant jusqu’à dire qu’il n’y a point du tout de vérités éternelles et que la volonté de Dieu en décide à chaque instant, même du triangle et du cercle. Comprenne qui pourra. Toujours est-il qu’il y a ici du scandale et une occasion de douter de l’indubitable, par quoi la théologie de Descartes se trouve animée d’incrédulité. Au feu les idoles. Ainsi va le vrai Géomètre, toujours doutant et défaisant, d’où les idées naissent et renaissent. Car je tiens que si l’on veut savoir ce que c’est qu’une ligne droite il faut y penser toujours, j’entends la vouloir et maintenir toujours, ce qui est douter et croire ensemble. Quant à la ligne droite qui tient d’elle-même, et qui est enfermée en quelque Palais des Mesures, je sais qu’elle n’est point droite. Rien au monde n’est droit.
Rien au monde n’est juste. Aucun objet n’est Dieu. Mais l’homme juste est celui qui pense toujours au juste, et continuellement le maintient et le veut, imitant le Dieu de Descartes en cette création continuée. C’est ainsi que le juste fait justice de tout, comme le géomètre fait géométrie de tout. Un tel homme ne se fie point à l’ordre des choses, et la pointe de son jugement toujours attaque la justice établie et vénérée, la redressant d’après le modèle qui n’existe pas. Ce feu du jugement moral, cette ardeur à briser, ce culte du Dieu seulement aimé, nu, et sans aucune puissance, voilà par où la religion vit et revit. Plus religion dans ce Socialiste que dans ce Thomiste. Mais il se peut bien que le socialisme soit théologique maintenant, et que la Justice soit maintenant sous clef dans quelque Pavillon des Justes Mesures. L’idée aura donc péri par la Suffisance.
On doit appeler machine, dans le sens le plus étendu, toute idée sans penseur. Je remarque que la téléphonie sans fil guérit de comprendre et même d’essayer de comprendre. Et l’avion a tué l’idée de l’avion, comme les ailes, en l’oiseau, ont tué le doute, âme des formules de Newton et d’Euler. Car qui pensera, si tout est pensé? Qui réglera, si tout est réglé? La violence est l’effet inévitable, et souvent prochain, d’une pensée sans aucun doute; et c’est ce que l’on voit en gros chez les fous. Peut-être est-il dans la destinée de toute théologie, aussitôt achevée, de rouler sur la terre comme un char d’assaut, C’est ainsi que la puissance déshonore la justice.
VIII
DE L’ART DE PERSUADER
Pensant à Joseph de Maistre, je faisais une revue en moi-même des hommes qui ont fait serment de croire; et au premier rang j’apercevais Socrate, tel que Platon le représente en son _Gorgias_, ou bien dans sa _République_, faisant de la tête signe que non, à chaque fois que les disputeurs l’accablent de leurs preuves d’expérience; et, comme dit justement Socrate, il n’est pas difficile de faire voir que la force gouverne partout et que la justice est ce qui plaît aux plus forts; c’est le spectacle humain; on n’entend que cela; on ne voit que cela. Suivez ces longues discussions en leurs détours, vous verrez apparaître la justice, et soudain disparaître. On la saisit à la fin; il vient un moment heureux où toutes les parties de la nature humaine sont rassemblées et comme pacifiées selon la loi interne de justice, à laquelle les manifestations externes de la force sont de loin subordonnées. Tout s’ordonne alors, et la vraie punition répond à la vraie récompense. Mais, pour parvenir à cette vue, il faut autant de patience au moins qu’en montre Socrate. Un lecteur pressé verra partout l’injustice revenant toujours à la suite de la puissance, et la justice autant démunie de preuves que de richesses. En quoi il n’y a point de jeu ni d’artifice, mais au contraire la plus parfaite peinture de ces tâtonnements et détours de pensée qui rebutent promptement celui qui n’a pas juré. Il faut jurer d’abord, et dire non aux arguments diaboliques avant de savoir comment on y répondra.
Autre chose encore, et qui irrite toujours un peu. Vous lisez; vous pesez au passage les preuves Socratiques; vous les rassemblez; vous saisissez l’idée; vous la confiez comme un trésor au coffret de la mémoire. Mais le diable guette encore par là. Quand vous ouvrez le coffret de nouveau, vous ne trouvez plus qu’une pincée de cendres; éléments dissous et dispersés; chaos. Il faut tout refaire; il faut s’aider de nouveau de l’art socratique; de nouveau l’injustice est brillante et forte; de nouveau la clameur diabolique assourdit le pauvre homme; il faut passer par ce chemin-là. Si le courage manque, tout est dit. C’est pourquoi on voit trébucher tant de penseurs vieillissants, et s’asseoir au festin de la Force, où l’on boit l’hydromel dans le crâne de l’ennemi. J’ai vu un noble penseur se lever et marcher à grands pas, allant et revenant, et disant à moi: «On devrait savoir une bonne fois. Quand on a passé le lieu difficile, on devrait le laisser derrière soi pour toujours. Et quand on a formé l’idée, on devrait la posséder. Tout sera donc toujours à recommencer»? C’est ce que Socrate demandait en ces termes mêmes. En tout, on veut une charte ou un diplôme, et dormir dessus. Mais ce n’est point permis.
D’après ces rudes expériences, il faut comprendre ces préjugés invincibles et volontaires que l’on rencontre en tout homme un peu composé, et qui rendent si pénible le travail de prouver et de convaincre. Combat difficile, où les meilleurs coups, les plus savants, les mieux dirigés, sont justement ceux qui ébranlent le moins l’adversaire. J’ai observé comment un esprit vigoureux esquive la preuve forte, et qu’il voit venir de loin, refusant attention à ce que vous dites, non parce qu’il le juge faible, mais parce qu’il le juge fort, et récitant en lui-même son serment de fidélité comme une prière. L’homme est beau alors. Car, si difficile que soit notre condition de pensant, songez qu’elle serait tout à fait misérable, si nous devions abandonner une idée précieuse, et bien des fois éprouvée, dès que nous n’avons rien à répondre à quelque disputeur. Dans le fait, personne ne pense ainsi. Tout homme pensant s’appuie sur une foi invincible; c’est son réduit et donjon. D’où je tire la règle des règles, qui est de ne point penser contre l’autre, mais avec l’autre, et de prendre sa profonde et chère pensée, autant que je la devine, comme humaine et mienne. Et quand cette pensée est la Justice éternelle, qu’on l’appelle Dieu ou comme on voudra, on peut s’y établir, et travailler en partant de là; prises de ce côté-là, les murailles tomberont.
IX
PROPHÉTIES
En aucun temps je ne me fiai aux coteaux de l’Aisne comme en l’été de l’an quatorze. Je me trouvais réconcilié à cette terre, sauvage un peu par ses roches, et par les noms sinistres qui rappelaient les guerres de l’autre siècle. De précieux amis vieillissaient là. Vingt marches de pierre me conduisaient à leur jardin fleuri; vingt marches encore, et l’on était au paisible jardin des morts, fleuri de marjolaine et d’hysope, autour de l’église paysanne. De ce promontoire la vue s’étendait presque jusqu’à Soissons, par une trouée fameuse. Sur le plateau à blé, presque à la hauteur du coq indicateur des vents, passait la Route des Dames au nom charmant. La falaise était riche de sureaux et de vignes et portait, sur ses pentes arides, des genévriers et un rosier sauvage à odeur musquée que je n’ai vu que là. On pouvait s’y plaire; et, en ce mois de Juillet, j’achevais une clôture durable autour d’une maison de tisserand.
C’est là que j’entendis deux prophéties. Une première fois moi-même je vaticinai, je ne sais pourquoi, en compagnie d’un philosophe paysan, que l’on jugeait un peu fou. Cette sécurité des travaux, dont l’image s’offrait partout, me parut d’un moment, comme elle était. Il ne faut qu’une peste, disais-je, ou une querelle entre les hommes, pour que cette sauvage écorce de la terre, que l’on voit par places, recouvre le coteau, le plateau, la vallée, et les collines éparses semblables à des îles. Le soir, qui effaçait les différences, et la vue aussi de mon mélancolique compagnon, me faisaient penser à ces choses; mais il me semble maintenant que je déclamai un peu plus que l’état présent ne le conseillait. L’avenir d’alors, maintenant passé, donne trop de sens à ces paroles de hasard.
Un autre jour ce fut une sorte de sorcière qui prophétisa, courbée en deux par les travaux, levant vers moi son regard bleu et son visage couleur de brique. Elle me montrait, dans le jardin et dans les vergers en terrasse, une quantité étonnante de taupinières, et elle parla en ces termes: «Vous savez ce qu’on dit par ici et ce que je sais; autant de taupinières, autant de tombes.» Elle redit plusieurs fois la même chose, en regardant à droite et à gauche, comme elle avait coutume. Sur quoi je fermai mon imagination comme une porte, admirant comment la ressemblance fait preuve en ces esprits trop faibles pour soulever la métaphore. Or il y eut, partout par là, comme on sait, encore plus de tombes que de taupinières.
De ces rencontres émouvantes, je ne pense rien. Il y a, à toute minute, des rencontres aussi admirables que celles-là, si l’on voulait admirer; et tout est signe dès que l’on cherche des signes. Du moins je comprends un peu mieux les temps homériques, et ces présages continuellement tirés des oiseaux, des nuages, de la foudre; dont quelques-uns se trouvaient vérifiés par hasard, et beaucoup réalisés par l’action de ceux-là même qui y croyaient; car souvent l’oracle conseille en même temps qu’il annonce; et ce n’est pas merveille si la mêlée devient terrible, selon la prédiction, du moment qu’on y croit. Le monde n’a point changé, et notre sagesse repose toute sur elle-même. Qui veut croire trouvera des preuves, d’autant que le souvenir ne retrouve jamais le passé tel qu’il fut, mais le recouvre de ce qui a suivi, suspendant au présage l’accomplissement comme une couronne. Les dieux sont les premiers nés du souvenir.
X
DES MÉTAPHORES
Je n’approuve point ceux qui veulent changer la pantoufle de verre, dans Cendrillon, disant que ce n’est point du verre, et qu’il n’y eut jamais de pantoufles de verre, chose dure et cassante, mais qu’il s’agit de vair qui est fourrure souple et chaude. Remarquez qu’il y a bien d’autres choses impossibles, dans les autres contes et dans celui-là. Mais l’érudit est assez content d’avoir remis une pantoufle en place; il attend l’occasion d’expliquer par la même méthode la citrouille qui devient carrosse, ou cette ronde de petites filles, qui, à force de tourner, devient motte de beurre. On peut rire du pédant; mais il faut quelquefois le prendre au sérieux. C’est la sottise armée.
Je range le Pédant dans la puissante classe des Détourneurs, dans laquelle on trouve aussi des espèces non dépourvues d’élégance. Et la chasse du Détourneur est une chasse aux Idées. Dès qu’une idée s’envole ils la tuent, comme on tue les Idées, en détournant de les chercher. L’Esprit se jette sur quelque pauvre relation bien aisée à saisir et à redresser. Il rit de cette victoire facile, et le Détourneur marque un point.
J’ai dit souvent que tous les contes sont vrais; mais ce n’est pas assez dire. La profonde sagesse populaire est plus rusée que nos philosophes. Et, au rebours du Détourneur, elle nous met en garde contre cette fausse Raison, qui n’est qu’imagination conforme à la coutume. Et par un piquant moyen, aussi ancien que l’espèce humaine, qui est de nous jeter l’absurde aux yeux, de grossir et de redoubler l’impossible, par quoi l’imagination est définie, en même temps qu’elle est éveillée, et rappelée à son rôle de Folle. A quoi servent aussi ces comparaisons étranges que le génie poétique jette comme un défi. J’admire la grandeur des enfants, qui ne discutent jamais sur la Lettre. Non qu’ils saisissent d’abord l’Esprit; mais ils savent bien que l’Esprit ne vise pas ce maigre gibier. Ainsi en s’amusant de l’absurde ils ne déshonorent pas l’Esprit, mais au contraire ils l’honorent. Par la croissance qu’il sent à l’œuvre en lui, et qui lui donne espoir et patience, ce bel âge voit grand. Il attend quelque chose de mieux que des fictions cohérentes. Certes il y a de la Majesté à laisser jouer l’Imagination en même temps que le corps, et par les mêmes lois. Mais il y a quelque chose d’impérieux aussi à vouloir que l’absurde soit conservé comme il est; c’est refuser les petites raisons. Shakespeare se moque de ceux qui voudraient comprendre comment Othello ou Hamlet sont passés d’un lieu à l’autre, invitant ainsi énergiquement le spectateur à comprendre d’autres vérités, plus cachées et plus difficiles. Sur l’absurde même l’Esprit rebondit, car il n’y peut rester. Cette apparence ne peut tromper, il faut donc voir au delà. Ces signes nous délivrent des signes. Au contraire, par des signes de raisonnable apparence, nous venons à penser les signes, et la coutume nous tient. Telle est la vieillesse de l’Esprit.
XI
DES APPARENCES
Quand un Hindou se marque au visage de signes rouges ou bleus selon sa caste, vous ne demandez point si cela est vrai ou faux. Il vaudrait mieux se demander en quel sens et sous quel rapport cela est vrai; pour le faux, il n’est point dans les faits ni dans les actions, ni dans les pensées; il y a vérité de tout; il faut seulement dire que nous sommes bien loin de connaître la vérité de tout; mais la privation n’est rien. Attendez les exemples. Il y a une apparence du mouvement du ciel autour de son axe; cette apparence n’est qu’apparence, c’est dire qu’elle n’est point vraie; mais je ne dirai pas non plus qu’elle est fausse; car, placés comme nous sommes sur cette terre qui tourne, nous ne pouvons la voir tourner. Pour mieux dire, je ne vois aucune chose comme elle est. Je vois à l’angle de mon plafond trois angles joints dont je sais qu’ils sont d’équerre tous les trois, mais je les vois obtus tous les trois, et la perspective m’apprend que je dois les voir ainsi. Si je change de place, je les verrai obtus autrement; mais ce sont toujours trois angles droits. Ceux qui retournent dans leur tête les paradoxes d’Einstein croient souvent qu’ils ont à choisir entre plusieurs apparences du temps et un temps unique; je les invite à réfléchir sur l’objet unique, qui donne pourtant d’innombrables perspectives. Je dirai volontiers que cet Hindou qui se peint le visage se règle sur quelque perspective de l’existence physiologique et politique; et, autant que je connais le vrai de la chose, il faut que je comprenne cette perspective qui est sienne; et aussi bien cette perspective d’un autre qui se fait moine, et de moi-même aussi qui mets une cravate.
Si vous me proposez une religion, je l’examine, non point avec l’idée qu’elle est fausse, mais au contraire avec l’idée qu’elle est vraie. D’où vient donc que je passerai pour irréligieux? C’est que je pense la même chose de toutes les religions. Chacune d’elles n’est qu’une perspective plus ou moins déformée dans laquelle il faut que je retrouve l’objet unique. Travail copernicien. Difficile assurément, mais considérez ce qui arrive quand on me montre des tours de passe-passe ou des jeux de miroirs. Ce sont alors des apparences étranges; mais je sais sans le moindre doute que si je connaissais bien les objets dont ces apparences sont les apparences, je ne verrais plus rien d’étrange dans ce spectacle.
Lorsque Galilée disait que la terre tourne, c’était parce qu’il avait deviné le secret d’une apparence, et vu, en quelque sorte, le double fond de la boîte. Ainsi, bien loin qu’il pensât que les autres se trompaient, au contraire, il comprenait leur erreur même comme vérité, et se trouvait ainsi plus assuré de ce qu’ils disaient qu’eux-mêmes. Mais eux voulaient le ramener aux apparences, et lui faire jurer qu’il voyait les apparences. Aussi lui, qui voyait le soleil tourner, comme voit n’importe quel astronome, ne trouva sans doute point autant de difficulté qu’on voudrait croire à dire comme ils disaient; et peut-être comprit-il aussi le vrai de leur colère, et l’éternel objet politique sous ces menaçantes apparences. Marc-Aurèle a dit là-dessus le dernier mot peut-être: «Instruis-les, si tu peux; si tu ne peux les instruire, supporte-les.» Quand le roi David chante: «L’Éternel est mon rocher», je lui donne raison, mais non pas comme il voudrait: on peut parier qu’avant la fin de mon discours il m’aurait fait pendre. Il faut être bien intolérant pour se laisser pendre.
XII
SCIENCE ET RELIGION
A ceux qui voudraient dire que l’homme est arrivé à la sagesse par la prudence, je conte souvent ce que j’ai lu dans les journaux au lendemain d’un attentat politique. Deux bombes avaient été lancées; une seule éclata; l’autre fut portée au commissaire peut-être deux jours après par un homme qui l’avait trouvée et mise dans sa poche. J’ai supposé d’abord que cet homme téméraire n’arrivait pas à croire que ce morceau de fonte en forme de pomme de pin pouvait éclater au moindre choc et mettre un corps vivant en charpie; et il faut bien supposer cela, mais il ne faut pas expliquer cette action seulement par l’ignorance; un chimiste peut bien être téméraire aussi. J’aimerais mieux dire que l’homme en solitude, et attentif surtout à ses actions, n’arrive jamais à imaginer un événement redoutable. Et, à bien regarder, un corps sain, vigoureux et intact ne peut point témoigner du tout, par ses affections, que la griffe du lion peut le déchirer, mais au contraire il exclut naturellement une telle image. Ainsi le danger serait trop tard connu toujours, et l’expérience n’instruirait guère.
Chose digne de remarque, la cérémonie modifie bien plus énergiquement les sentiments de chacun. Cela vient de ce que, dans la cérémonie, les actions sont prévues et faciles, et que notre corps est principalement occupé à imiter les mouvements d’autrui; nous sommes tous alors des tragédiens de bonne foi. Par exemple la peur nous est alors directement communiquée, à la manière d’une maladie; l’objet quel qu’il soit, même absent ou invisible, reçoit de cette peur une puissance sans mesure. On peut comprendre ainsi que des hommes très résolus en leurs actions soient comme des enfants lorsqu’ils pensent aux revenants, aux lutins, aux diables, quoiqu’ils ne les connaissent que par des récits. Un récit est bien plus puissant que la chose même, par l’effervescence commune au récitant et à la foule des auditeurs.
J’irais jusqu’à dire que les choses ne savent point toucher l’esprit de l’homme; elles ne passent point jusque-là; cet animal a l’esprit cuirassé contre tout expérience. Mais le cri d’un enfant, le soupir d’une femme, le léger vent d’un geste humain, tous les signes entrent librement dans la citadelle. Encore mieux les armées de signes qui s’envolent d’une assemblée. D’où il arrive que l’homme croit moins ce qu’il a vu que ce qu’on lui raconte, ce qui éclaire toutes nos passions. Mais je veux retenir seulement ceci, que l’histoire des Sciences expose sans l’expliquer, que l’homme est venu à la prudence par le respect, et à la Science par la Religion; autrement dit que nos premières connaissances, et les seules que nous prenions naturellement au sérieux, sont de ouï-dire, et non d’expérience. La crainte de Dieu serait donc la première des craintes, et le modèle de toutes.
XIII
LE TEMPLE