Propos sur le christianisme

Part 1

Chapter 13,789 wordsPublic domain

CHRISTIANISME CAHIERS PUBLIÉS SOUS LA DIRECTION DE P.-L. COUCHOUD

PROPOS SUR LE CHRISTIANISME

PAR ALAIN

Quatrième mille

LES ÉDITIONS RIEDER 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 PARIS M.CM.XXVIII

DU MÊME AUTEUR

PROPOS D’ALAIN

PROPOS PARUS EN VOLUMES:

CENT UN PROPOS D’ALAIN, 1re série, 1908. _Épuisé._

CENT UN PROPOS D’ALAIN, 2e série, 1909. _Épuisé._

CENT UN PROPOS D’ALAIN, 3e série, 1911. _Épuisé._

CENT UN PROPOS D’ALAIN, 4e série, 1914. _Épuisé._

VINGT ET UN PROPOS D’ALAIN, 1915 (_Camille Bloch, Paris_).

LES PROPOS D’ALAIN (2 volumes), 1920 (_Éditions de la Nouvelle Revue Française_).

PROPOS SUR L’ESTHÉTIQUE, 1923 (_Librairie Stock, Paris_).

LIBRES PROPOS. Journal d’Alain. (_Éditions de la Nouvelle Revue Française_).

AUTRES ŒUVRES

LES MARCHANDS DE SOMMEIL (_Camille Bloch, Paris_).

QUATRE-VINGT-UN CHAPITRES SUR L’ESPRIT ET LES PASSIONS (_Camille Bloch, Paris_).

SYSTÈME DES BEAUX-ARTS (_Éditions de la Nouvelle Revue Française_).

MARS OU LA GUERRE JUGÉE (_Éditions de la Nouvelle Revue Française_).

LA VISITE AU MUSICIEN (_Revue Musicale_, 1922).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 60 EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, DONT 10 HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 60; 100 EXEMPLAIRES SUR VELIN D’ALFA, NUMÉROTÉS DE 61 A 160.

DROITS DE TRADUCTION ET DE REPRODUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS PAYS. COPYRIGHT BY F. RIEDER ET Cie, 1924.

AU LECTEUR

Je demande indulgence pour ces pièces mal cousues. Il n’y a pas apparence que je m’attaque jamais directement et systématiquement au sujet redoutable que mon titre annonce. Toutefois je veux dire ici comment je procéderais le cas échéant. Peut-être les idées auxquelles je touche dans ces pages seront-elles alors plus aisément mises en place et en valeur.

Premièrement je voudrais retracer une histoire de cette religion, non pas tant pour y faire remarquer des changements qui n’altèrent point son fond, que pour montrer d’où elle est partie, en quoi elle ressemble à l’hébraïsme et à l’hellénisme, en quoi elle s’y oppose. Mais surtout, afin qu’on n’estime pas ces théologies elles-mêmes au-dessous de leur prix, je voudrais peindre encore derrière elles, comme un horizon, l’impénétrable forêt des cultes anciens, bien mieux, en m’efforçant de retrouver, dans les superstitions les plus folles, cette folle elle-même, notre imagination telle qu’elle se montre encore, et, autrefois comme aujourd’hui, toujours soutenue par l’entendement. On soupçonnerait, d’après cette suite d’erreurs, que l’Esprit Humain n’est pas une fiction.

En second lieu, je voudrais donner quelque idée d’une Physiologie des religions, d’après l’esprit Darwinien, c’est-à-dire sans jamais séparer l’organisme humain de ce milieu terrestre qui le porte et qui le nourrit. Tout mouvement humain dépend de la structure du corps humain et en même temps de l’objet antagoniste; c’est d’après cette double condition que les pieds tracèrent le sentier. D’où il faudrait tirer une théorie des signes, tant de ceux qui s’inscrivent dans le corps humain, comme est la danse, que de ceux qui sont marqués dans les choses, comme le sentier et le tombeau. Suivant cette double idée on rendrait compte à ce que je crois, et sans supposer d’abord la moindre pensée théologique, de cette antique et assez uniforme politesse que l’on nomme le Culte, comme aussi de ces monuments et traces qui furent les premières idoles. En considérant ainsi les choses humaines à la manière du naturaliste, on apercevrait que l’anthropomorphisme fut dans les choses avant d’être dans les pensées. Et je crois qu’une telle analyse appliquée au Christianisme, et dans ce cas particulièrement difficile à conduire, expliquerait cette écorce ou forme extérieure qui cache les pensées.

Dans une troisième partie, que serait comme l’Éthique de la religion, j’aurais à décrire les émotions, les passions, les sentiments, et le passage montant des unes aux autres, d’après l’idée Cartésienne, c’est-à-dire en joignant les deux termes qui font le problème humain; d’un côté l’animal machine, déjà amplement décrit, et de l’autre ce génie infatigable qui se veut libre en cette prison. Je tiens, par exemple, que le passage de la passion au sentiment, qui est substantiel au sentiment, a toujours la forme de la prière, comme l’élan lyrique de Rodrigue en ses stances, non moins que celui de Polyeucte, le fait assez entendre. D’où l’on verrait que l’idée du Salut est universelle, et naturellement liée à une discipline des mouvements, de façon qu’élever les mains et les joindre est un signe qui signifie quelque chose. Par quoi l’on pourrait comprendre que tous les arts sont religieux et vont droit à sauver l’âme; qu’ainsi l’adoration, quoiqu’elle vise l’esprit, se prend pourtant toujours à un objet. En quel sens donc il y a Idolatrie et Vrai Culte, c’est ce qui serait expliqué ici.

Sous le titre de Philosophie du Christianisme il faudrait enfin développer cette doctrine chrétienne comme vraie. C’est ce que nous faisons tous, et il n’y a pas en nous de pensée, je dis même concernant les sciences physiques, qui ne soit chrétienne à sa racine. Comte a poussé fort avant cette idée. Mais le principal serait d’expliquer encore mieux, s’il était possible, ce que c’est que croire. Savoir croire est un grand art, et encore profondément caché. Homère est toujours bon à lire, et chacun en convient. Ces beaux récits donnent un corps à nos pensées; et l’expérience fait voir que l’état ancien d’une idée est le meilleur départ, si l’on veut la former correctement. Lire Homère dans cette disposition, c’est y croire il me semble. Il nous manque à tous, en ce qui concerne l’Évangile et les penseurs chrétiens, de les aborder ainsi généreusement, c’est-à-dire avec l’assurance de former mieux nos idées, et plus près de notre nature, à leur école, qu’en suivant de plus récents penseurs, plus avancés peut-être, mais qui aussi nous laissent moins à former. Par le préjugé laïque nous avons, pourrait-on dire, l’esprit bien meublé; mais le corps reste enfant. L’imagination n’est point disciplinée, parce qu’elle n’entre pas dans le jeu. Aussi ce ne serait pas un petit avantage si nos enfants tiraient leurs idées justement d’où elles viennent. Pour tout dire il faudrait, en cette dernière partie, un commentaire des livres sacrés considérés comme des auteurs classiques. La lecture véritable se fait toujours sous deux conditions, d’un côté le respect du texte, qui donne appui à l’esprit, mais, de l’autre, une volonté de comprendre, et de ne point s’arrêter aux signes. Car s’arrêter aux signes, est-ce lire?

Telle est l’imparfaite esquisse qui aidera peut-être à comprendre les chapitres qui suivent. J’insiste encore en terminant sur cette idée que croire est néant, si ce n’est pas un mouvement pour penser ce que l’on croit.

Février 1924.

I

CHATEAUBRIAND

Comme je lisais _Les Martyrs_ de Chateaubriand, je vins à penser que ce livre conviendrait pour nos écoliers. Un esprit libre acceptera aisément _Télémaque_, qui est un livre païen; pour _Les Martyrs_, il y aura quelque résistance; mal fondée. Si nous voulons que nos garçons et nos filles aient quelques vues de l’histoire humaine, nous ne pouvons pas vouloir qu’ils ignorent le catholicisme; et la vérité du catholicisme ne peut pas être séparée de ce paganisme qu’il a remplacé. Ce passage est d’importance; il domine encore nos mœurs et se trouve marqué dans toutes nos idées sans exception. Un enfant ne doit pas ignorer ce moment de l’histoire humaine. Imaginez quelque fils de riche qui ne connaîtrait au monde d’autre source de lumière et de chaleur que l’ampoule électrique. La connaissance qu’il en aurait serait abstraite parce qu’elle serait immédiate; l’ampoule électrique suppose avant elle, aussi bien en idée qu’en fait, une suite d’essais plus faciles, le verre, le charbon, le feu, le silex; j’en oublie. De même toutes nos pensées, de théorie et de pratique, développent le catholicisme, qui développe lui-même le paganisme, comme on comprend d’abord par les anticipations des Stoïciens et même de Platon, comme on voit encore aujourd’hui d’après les superstitions bretonnes, si naturellement incorporées au culte des saints, de la Vierge et de la Trinité; mais la métaphore me trompe; c’est bien plutôt la métaphysique catholique qui prend corps dans le polythéisme subordonné. Qui n’a point médité là-dessus ignore l’Humanité.

Chateaubriand est un bon guide ici, et le meilleur peut-être, par cette contemplation poétique qui laisse toute chose à sa juste place. D’un côté la nouvelle organisation de la famille, la condamnation de l’esclavage, la guerre transformée devant l’esprit, et déchue de son rang, tout ce bel avenir, tout cela est célébré comme il faut. Mais d’un autre côté le paganisme n’est point défiguré; Démodocus, le prêtre Homérique, n’est pas moins vénérable que l’évêque Cyrille, et l’ermite chrétien du Vésuve a les dehors et les maximes d’un stoïcien. Le ciel des anges et l’enfer des diables dirigent les combats humains et distribuent les épreuves, comme font les dieux de l’Iliade. Il apparaît, par le récit même, que le courage, la pudeur, la justice, n’avaient pas moins de prix pour les anciens que pour nous. Même le fanatisme catholique n’est point déguisé; on voit ici au naturel l’enfant ingrat qui frappe sa nourrice; et cela est propre à éclairer le progrès humain, toujours servi, mais souvent mal servi, par l’énergie des passions.

J’admire cette force de l’esprit qui prend ses distances, et veut être spectateur de cette religion même à laquelle il a juré d’être fidèle. Il y a de la hauteur, en cet homme, qu’il veut nommer indifférence, mais qui vient plutôt de clairvoyance. Humain et solitaire, ce voyageur. Napoléon ne l’étonna point; il annonça la République. Cependant il fut fidèle invinciblement aux rois légitimes, ce même homme qui a écrit: «Je ne crois pas aux rois.» Je trouve une belle parole dans _Les Martyrs_. Eudore, chrétien, couvre un pauvre de son manteau. «Tu as cru sans doute, dit la païenne, que cet esclave était quelque dieu caché?» «Non, répondit Eudore, j’ai cru que c’était un homme.»

II

ORACLES ET MIRACLES

Il n’y a point d’Humanités modernes, parce que l’Humanité n’est pas une somme d’êtres qui vivent selon l’échange, mais une suite et un progrès. La société humaine n’est pas entre ceux qui sont ici ou là dans le même temps, mais entre ceux qui sont et ceux qui furent. Comte a prononcé que les sociétés d’abeilles, de fourmis ou de castors ne sont point des sociétés véritables, parce qu’on ne voit point que le meilleur de chaque génération se conserve par monuments, poésie ou maximes; ainsi il n’y a d’autres liens d’un âge à l’autre que l’hérédité biologique, qui est une ressemblance de forme, et qui conduit seulement à refaire toujours les mêmes actions. Mais cette forte idée est souvent oubliée. Le spectacle des peuples sur la planète, les rivalités, les alliances, la circulation des biens, les instruments du travail et du transport, l’organisation de la puissance, tout cela attire l’esprit; il y va comme au plus pressé. Viennent les passions, et nous voyons que ces grands voyageurs, visiteurs, enquêteurs, sont naïfs comme les héros d’Homère.

Dans le miroir des temps passés, c’est là que l’homme se reconnaît et se juge. Non point d’après ces résumés qui ne trouvent créance en personne, mais d’après les grandes œuvres, où la pensée est tellement entrelacée aux superstitions que l’homme est à la fois empêché de s’y reconnaître et forcé de s’y reconnaître. Il est très important de savoir, par vue directe, que les anciens tenaient déjà une bonne partie de notre sagesse dans les temps où les chefs allaient gravement consulter l’oracle. D’où naît la réflexion sur cette puissance de l’imagination, qui couvrit la planète de temples et de sacrifices. Les sciences portent en elles-mêmes leurs preuves; mais il y manque souvent jusqu’à l’idée des immenses difficultés que les savants rencontrèrent autour d’eux et en eux-mêmes. Celui qui reçoit la dernière idée, abstraite, évidente, aisément vérifiée, sait beaucoup sur la chose, mais il ne sait rien de l’homme.

Le catholicisme est tout près de nous; il se mêle à nos pensées et à nos actions; il se propose comme un problème à un artisan aussi bien qu’à un philosophe. Mais comment juger ces institutions et cette doctrine si l’on n’a pas quelque connaissance réelle des oracles et des sibylles? Que l’on se jette au catholicisme, ou bien qu’on s’en détourne comme d’un ensemble de contes à faire rire les enfants, ce n’est toujours pas juger. «Siècles d’ignorance et de fanatisme.» Fort bien. Mais que direz-vous alors de cette religion qui sacrifia Iphigénie? Que direz-vous de cette politique soumise à l’oracle Delphien? Il faut avoir vécu près des anciens, par leurs poètes, par leurs orateurs, pour comprendre le prix d’une religion sans sacrifices humains et sans oracles. Les miracles catholiques font rire l’ignorant; mais la moindre culture fait voir que le catholicisme doit être considéré, au contraire, et par relation, comme la première religion sans miracles; non pas absolument sans miracles, mais là-dessus raisonnable et défiante toujours; en tout cas sans oracles; la fonction du prêtre n’est nullement d’annoncer l’avenir. Bref, si l’on veut être juste à l’égard du passé immédiat, il faut avoir formé quelque idée du passé lointain, et le faire revivre dans ce mélange de beauté, de vérité, et d’erreurs en elles-mêmes incroyables, que les anciens auteurs nous apportent. Et cela seul peut nous guérir d’utopie et de misanthropie, deux erreurs jointes, d’où la guerre renaît toujours.

III

PROMÉTHÉE

Une tombe, une grossière image, des marques reconnues sur l’arc ou sur la hache changent soudain les pensées. L’air natal, le jardin de la première enfance et des premiers jeux, la maison paternelle, les rues de la ville et les bonnes femmes au marché, toutes ces choses reconnues font bien mieux encore que verser des souvenirs, des regrets, des affections; elles disposent le corps selon la confiance puérile, depuis longtemps oubliée; c’est une douceur et une grâce que l’on sent et que l’on touche; les passions amères sont aussitôt déliées; c’est l’heure des espoirs et des serments; c’est un retour de force et de jeunesse. Ainsi nos naïfs ancêtres, touchés par la beauté des choses, adorèrent une invisible présence; d’abord des morts familiers, puis des morts illustres, à mesure que les vivants se réunissaient pour éprouver de nouveau, et bien plus fortes, ces émotions délicieuses. Les temples, par la masse, l’écho, les souvenirs accumulés, grandirent le Dieu. Le retour des cérémonies, les récits qu’on en faisait, les chants et les danses portèrent les sentiments esthétiques jusqu’à une sorte de délire. Les malheureux furent consolés; bientôt ils furent consolés en espoir, et, par la prière, ils évoquèrent l’assemblée dans la solitude. C’est pourquoi il ne faut point dire que l’on éleva d’abord des temples en l’honneur des dieux; mais il y eut des monuments, des maisons plus grandes et plus solides, des reliques de l’homme, des pierres et des nœuds de bois à sa ressemblance, bientôt sculptés par le témoignage des mains. Le dieu vint habiter l’idole et le temple.

La première réflexion porta sur ce grand et mystérieux sujet. On croyait aisément et même avec ferveur tout ce qui visait à expliquer tant bien que mal le bonheur le plus étonnant. Le miracle fut ainsi la première preuve.

Il faut admirer comment les plus sages, toujours ramenés au positif par la pratique des métiers, parvinrent à mettre un peu d’ordre et de raison dans les inventions théologiques. Il est vrai que les guerres formaient des grandes unités politiques, et qu’il fallait établir la paix aussi chez les Dieux. La parenté des dieux, et le pouvoir patriarcal transporté dans l’Olympe, furent des inventions comparables à celles de Copernic et de Newton. Les théogonies, dont nous voulons rire, marquèrent un immense progrès de la raison commune. La Sagesse, fille de la Beauté, trouva asile chez les Dieux; et les philosophes commencèrent à réfléchir à leur tour sur les mythes populaires, soupçonnant déjà que l’homme juste dictait ses lois à Jupiter.

D’après cela il faut considérer le catholicisme comme un progrès décisif, même dans l’ordre intellectuel, puisqu’en décrétant un seul Dieu et une seule loi pour tous les hommes, il réduisit les autres dieux à l’état de puissances subalternes, et tendit toujours énergiquement à purifier les miracles, en les ramenant au cœur humain, qui est le vrai lieu des miracles. Il est clair que ce nouvel objet devait être soumis de nouveau à la réflexion et à la critique, et que le Dieu métaphysique, qui n’intervient plus que selon les lois immuables de la sagesse, devait rassembler en son idée toute l’humaine espérance. Pour peu de temps; car le progrès des sciences, né lui-même de ce long mouvement de réflexion, touchait déjà, avec Descartes, à ce moment de l’esprit où l’imagination, avec son cortège de dieux, est enfin logée dans le corps humain. Prométhée connaît maintenant le secret des Dieux.

IV

LIBRE PENSÉE

La conversation n’instruit point, même réglée. J’y vois cet inconvénient, pour les deux, que la pensée dérive sans cesse, et oublie ce qui l’avait d’abord arrêtée; ou, pour parler autrement, celui qui explique sa pensée en perd toujours quelque chose, et c’est souvent le meilleur. L’état de réflexion, qui seul importe, suppose l’arrêt devant un objet humain que l’on ne peut s’empêcher d’interroger, et qui ne répond rien. Il n’y a que les monuments qui fassent penser. J’entends aussi, sous le nom de monuments, les poètes, mieux protégés que tous les autres auteurs contre le changement; mais tous les auteurs acquièrent quelque caractère monumental par la vénération, qui détourne de les changer, et nous ramène toujours à la forme inflexible. La danse des pensées, qui est la plus instable des danses, trouve alors un centre et comme un autel. Aucun homme n’a jamais pensé autrement que sous cette autorité de la chose écrite, et d’après ce préjugé vertébral que ce qui est écrit est vrai. Sans cette idée, le lecteur est jeté à une autre pensée et encore à une autre; le collier est rompu et les perles roulent. Bon pour les chiens de courir après ce qui roule.

La Bible a formé un grand nombre d’esprits vigoureux, aussi bien par ses énigmes. C’est une condition excellente d’être tenu par un texte monumental; le moment contemplatif est alors prolongé et renouvelé; l’esprit se pose. Balzac et Stendhal n’agiraient pas moins s’ils avaient la majesté; mais ils ne l’ont pas encore; il faut que j’y mette du mien et que j’admire tout par décret, et peut-être même des fautes d’impression, comme l’insinue le grammairien; ce risque est de peu en comparaison du profit. Mais je ne garderais point cette foi, qui est fidélité, si je n’étais averti par le cortège des admirateurs. Encore aujourd’hui si j’en rencontre un, il m’affermit et je l’affermis; après cela je lis mieux; je suis plus fort contre le démon polémique. Servilité, direz-vous, mais cela me fait rire; des opinions de Balzac sur la politique et sur la religion, je n’en ai pas pris une. Il n’y a que les abrégés qui fassent des esprits serfs.

Il est chimérique de vouloir former les jeunes esprits autrement que par les anciens livres. Plus les livres sont jeunes et plus on y choisit, plus on y cherche ce qui plaît, et des thèses pour les passions; ce n’est point discipline. _L’Imitation_, livre vénérable, n’est point de mes livres; mais c’était un des livres de Comte, forte tête pourtant; et c’est toujours un des plus beaux titres de livre; car c’est par l’imitation de l’humain que l’on apprend à penser. Celui qui ne lit que ce qui lui plaît, je le vois bien seul. Toujours en compagnie de ses chétives idées personnelles, comme on dit; mais il ne sortira pas d’enfance. Il faut du secours à l’esprit enfant, et une inscription sur le granit pour sa lecture. _Télémaque_ vaut mieux pour apprendre à lire que _Francinet_, et l’_Iliade_ vaut mieux que _Télémaque_. Comte avait pris pour lui cette maxime de _l’Imitation_: «L’intelligence doit suivre la foi et non la précéder ni la rompre.» J’ai pris moi-même cette maxime par contagion, quoiqu’elle ne me plût guère; elle m’a conduit plus loin qu’aucune autre, et, par exemple, à l’idée même que j’explique maintenant.

V

DE LA CULTURE

«Jamais les Humanités classiques n’ont fait comprendre, ni au maître, ni à l’élève, que l’Humanité est une suite et un progrès. Pour les jésuites, qui ont constitué l’enseignement classique, il y a deux vérités éternelles, l’une religieuse, qui se trouve dans l’Écriture commentée par l’Église, l’autre littéraire, qui est dans Homère et Virgile. Pour comprendre que l’antiquité classique est un âge de l’humanité, il a fallu découvrir, par delà le monde grec et romain, le monde chinois et le monde égyptien, et, par delà tous ces mondes, l’âge de pierre, et, pour faire ces découvertes, rompre le cercle magique où l’enseignement classique nous enfermait. Les Humanités classiques prendront toute leur valeur quand elles seront tout à fait mortes.»

J’ai transcrit cette page du Critique, et je n’y trouve rien à reprendre. Mais plutôt, saisissant à mon tour la massue, je voudrais dire que le Christianisme lui-même, et aussi l’organisation catholique, ne prendront toute leur valeur que quand ils seront tout à fait morts. Comte est remarquable parmi les penseurs modernes principalement en ceci, qu’il a jugé sans passion et humainement du progrès catholique. Et pourquoi? Parce qu’il n’est nullement catholique. Moment dépassé; objet à distance de vue. Mais non point oublié; conservé au contraire, et renvoyant à son tour selon la juste perspective toute l’antiquité classique si bien dépassée et en même temps conservée par l’esprit catholique. J’ai lu que Saint Jérôme s’accusait de lire avec trop de plaisir les auteurs païens. Ainsi le plus beau du passé revenait dans la pensée chrétienne, et l’humanisait. C’est un beau et juste mouvement qui ramène ainsi nos idées à l’enfance, et les mûrit de nouveau dans la moindre de nos méditations.

Je dirais d’après cela que d’un côté ce sont les vues plus étendues de l’histoire qui mettent en place l’antiquité classique et la révolution chrétienne; car ce grand drame humain est lui-même petit dans l’immense suite du progrès. Mais, d’un autre côté, ces antécédents proches font vivre les autres par une reconnaissance qui soutient les différences, et nous fait historiens. Un Chinois est trop différent de nous peut-être; de même un fétichiste d’Amérique ou de Polynésie. Tacite est un autre genre de sauvage, bien plus près de nous; nous ne pouvons méconnaître notre frère; et c’est le beau d’abord qui nous en préserve, le beau, bien plus puissant que le vrai. Sans ce passage, qui d’Homère porté déjà par Platon, nous conduit tout près de nos naïfs ancêtres et congénères, nous pourrions bien connaître les Égyptiens, Chinois et Peaux-Rouges comme on connaît les mœurs des fourmis, tout en restant inhumains peut-être. Je ne sais rien des Jésuites que par ouï-dire; peut-être eussent-ils été plus fanatiques encore sans ce fort préjugé, fondé sur le jugement esthétique, et qui les tirait hors du temps présent. Par quoi ils formaient des esprits libres, bien contre leur intention. Gardons-nous, au rebours, de former des esprits esclaves, bien contre notre intention.

VI

HUMANITÉS

Il n’y a point d’Humanités modernes, par la même raison qui fait que coopération n’est pas société. Il faut que le passé éclaire le présent, sans quoi nos contemporains sont à nos yeux des animaux énigmatiques. Ils le sont pour nous, si nous manquons d’études; ils le sont en eux-mêmes, s’ils manquent d’études. L’homme qui invente le téléphone sans fil n’est qu’un animal ingénieux; ce qu’il peut montrer d’esprit vient d’autre source.