Part 7
Simon se montra si affectueux, si tendre qu’elle en fut toute remuée. Il lui prenait sa figure amaigrie, à deux mains, et il la baisait sur les yeux et les joues creuses. Elle le repoussa bientôt avec violence, souffrant terriblement de ces caresses et de ces regards qui lui enlevaient en un instant le courage qu’elle amassait. Alors son cœur se fondait; le tremblement de sa bouche annonçait les larmes; et, s’éloignant, elle égrenait des prières.
Jacquier sentait qu’une menace tournait sur la maison. Le soir, en revenant de labourer, il regardait Claire à la dérobée et il grognait. Il l’avait connue forte et pleine de vie. Quel mal la changeait ainsi? Ses moindres mouvements étaient lents; elle s’immobilisait, des heures. Son regard paraissait plus doux, mais la bouche faisait un trait blême. Jeannette l’interrogeait sur les choses de la maison, pour lui redonner goût à l’ouvrage, mais elle répondait:
--Tu sais bien ce qu’il faut faire.
Elle ne s’abandonnait pas au doute, mais son âme ardente amenuisait le corps; elle n’y prenait pas garde.
Simon devinait les sentiments secrets qui la travaillaient. Quand elle ne le repoussait pas, il venait s’asseoir sur un tabouret, à ses pieds, et il lui faisait la lecture dans les livres que l’instituteur lui avait prêtés. Un jour, comme elle se penchait sur lui, il vit tomber sur la page qu’il lisait une grosse larme qui s’y écrasa. Alors, n’y tenant plus, il s’écria:
--Maman Claire, pourquoi changes-tu comme ça? Je suis toujours ton petit.
Elle avait caché sa figure dans ses mains, il les écarta doucement, et il regardait ces yeux rougis, creusés. Elle respira avec force, et, quand elle put parler, elle dit:
--Il ne faut plus me faire la lecture, Simon. Je t’aime toujours, tu le sais bien.
Il se leva du tabouret où il était assis. Il caressa timidement les mains trop blanches, appuyées sur les genoux; puis, avec le sentiment d’un mystère trop grand pour lui, il s’en alla dans le bûcher où personne ne pourrait le voir pleurer.
XIX
En ce pays que le vent dépouillait de ses feuillages, on labourait. Dans l’enveloppement des brumes, on entendait tinter la chaîne de la charrue, souffler la paire de bœufs, et des cris éveillaient des espaces inconnus. En ce mois, les travaux des anciens âges revenaient dans ces champs morcelés qui se doublaient de mystère. C’était toujours la même marche, cette hâte lente d’où coule la pensée avec le sang.
Jacquier put mener à bien les labourages. Le vieil acharnement qui triomphe des pluies et des vents le reprenait; il s’agissait d’accomplir ce qui était tracé et qui ne changeait pas, comme la forme du grain de blé.
Mais, quand il revenait des champs, il s’affligeait de voir Claire assise près du feu, courbée. Dans le pays, on s’étonnait qu’elle eût vieilli aussi brusquement. On disait sous le manteau, à la veillée, que cette lassitude n’était pas naturelle.
Un jour, une femme de Ballanges, qui connaissait beaucoup de secrets, presque tous perdus aujourd’hui, dit à Jacquier:
--Mon pauvre, regarde bien, l’enfant est trop beau et trop fin. Claire n’est pas sa mère et elle l’a élevé aussi bien qu’une bonne mère. M’est avis qu’elle lui a donné plus que son sang. C’est pour ça qu’elle périt. Quand on tire de l’eau, il faut qu’elle passe ailleurs.
Les jours s’écoulaient. Claire paraissait toujours plus appesantie. Peu à peu, de vieilles gens vinrent la voir à la faveur des plus futiles prétextes, et ils la regardaient avec une grande curiosité. En s’en allant, après avoir parlé des choses de la maison et des champs, ils lui conseillaient des tisanes d’herbes, des pratiques secrètes. Elle souriait, haussait les épaules et s’écriait qu’elle n’était pas malade. Un soir, Jacquier, n’y tenant plus, lui dit:
--Maîtresse, rien ne vous fait mal, et c’est bien plus dangereux! Moi, j’ai trouvé ce qui vous tient. Il faut défaire «l’encontre»[B]. On vous a jeté un sort.
[B] Mauvais sort.
Claire avait horreur de la superstition, dont quelques vestiges subsistaient, çà et là, dans ce pays. Elle rabroua le bonhomme et lui demanda de ne plus s’inquiéter. Si, quelques jours, elle avait été obligée de s’aliter, elle allait, à présent, beaucoup mieux. Il ne s’agissait que de faiblesse, il fallait seulement prier Dieu.
Jacquier se tint coi; mais il s’attachait à son idée. Pendant une semaine il fut soucieux. Il désirait que Claire écoutât ses conseils et vînt avec lui faire visite à la vieille Pouraud qui nichait dans l’étrange village désert où habitaient les fées. On ne savait pas l’âge de cette femme; les uns disaient qu’elle avait au moins quatre-vingt-dix ans, les autres, qu’elle venait de franchir les cent ans. Le maire de Bonnal, Jantou Prufaud, petit propriétaire, ami du progrès, mais qui voulait que son fumier restât à sa porte, tenta vainement de la décider à entrer à l’hospice. La commune lui fournissait quelques pains par mois. Elle avait la réputation d’être sorcière, mais bonne femme. Quelques jeunes filles allaient encore la voir, en cachette, pour faire disparaître par enchantement des verrues ou ces rougeurs qu’on appelle: feu sauvage. Les vieux connaissaient sa puissance; elle était défaiseuse de sorts ou releveuse d’encontres. Autrefois, il y avait seulement trente ans, beaucoup lui demandaient une aide, un appui, en cette campagne où la solitude entretient tant de mystère. En façon de merci, on lui apportait une bouteille de vin, un bout de lard ou de salé; elle n’acceptait jamais d’argent. A présent, elle ne sortait plus de son trou, sauf une fois par semaine pour aller chercher son pain.
Jacquier la considérait avec respect, l’ayant vue jadis dans tout son prestige. Elle relevait l’encontre et il savait bien, lui qui n’ignorait rien des choses de la campagne, qu’il y en avait de plusieurs sortes: l’encontre d’air qui vient par refroidissement et coup de vent pluvieux; celle de terre qui apporte rhumatismes, goutte, enflure du corps produite par la fraîcheur du sol d’où s’échappe le poison des vipères et autres bêtes à venin. Après une journée de dure besogne, on s’étend sur le pré, à l’ombre, lorsque le sang est bouillant; de là des maux qui travaillent les membres et courent dans les os jusqu’à la mort.
Il avait demandé secours à la mère Pouraud; il s’en était bien trouvé. Dans son verger mangé d’orties et de plantes sauvages, se trouvait un puits à la margelle écroulée; crapauds, salamandres, grosses couleuvres y venaient à la chaude saison. C’est de cette eau qu’elle avait puisée pour la faire chauffer sur un feu de sarments de vigne. Elle s’était mise à genoux, et, dans le liquide soulevé à gros bouillons, elle avait jeté les brindilles calcinées. Elle observait leurs mouvements divers en marmonnant des paroles.
Jacquier avait bu de cette eau charmée. Elle se servait aussi d’aubépine blanche. Quand les charbons tournaient dans une fiole, en frôlant les parois du pot, il s’agissait d’un mal du bras ou des jambes; et de la tête, s’ils montaient vers le goulot.
La mère Pouraud défaisait le soleil. Elle remplissait d’eau un verre, le couvrait d’un linge et le retournait. Si les bulles d’air s’élevaient d’une certaine façon, le plaignant souffrait d’une insolation, mais elle disait des syllabes secrètes et le soleil quittait la peau du malade où il n’était pas à sa place. Elle jeûnait, cela lui était facile, et son jeûne, coupé de croûtons de pain et mêlé à des prières, chassait les fièvres.
Dans la semaine qui précède la fête des morts, Jacquier, ayant achevé sa besogne, entra dans la chambre de Claire, ouvrit l’armoire et prit en hâte un de ses corsages qu’il roula avec soin. Si la souffrante ne pouvait l’accompagner, un peu d’étoffe, pourvu qu’elle eût touché son corps, permettait de défaire l’encontre. Claire n’était pas malade, mais il fallait lui enlever cette fatigue mystérieuse qui pesait sur elle.
Jacquier prit un bâton, alluma une lanterne et fit en sorte que sa maîtresse ne s’aperçût pas de son manège. A travers champs, sous un ciel pluvieux, dans la rage du vent d’ouest, il gagna le village désert. Il s’en allait gravement et soupirait qu’il n’y eût guère que lui et quelques vieilles gens pour croire encore aux puissances cachées. Bientôt il devina dans l’ombre la ruelle où s’ouvraient des seuils fracassés et où nul n’entrerait plus. Il vit briller la goutte jaune d’une lampe dans une maison basse à une seule pièce. Il s’approcha de la fenêtre et, près du feu, il aperçut la vieille Pouraud qui se chauffait, assise sur un escabeau. Dans un coin, sur un coffre, des poules noires dormaient, la tête sous l’aile; un chat au poil roussi les regardait, immobile.
Il frappa la porte de son bâton. Un cri aigrelet lui répondit. Il leva le loquet et il entra, tellement saisi qu’il oublia de souffler sa lanterne. Elle tourna vers lui une tête énorme où les traits, autour du nez recourbé, se resserraient comme par un cordon tiré sous la peau. Elle regarda Jacquier; ses yeux, cerclés d’une membrane rouge, clignotaient, et elle étirait son cou fripé, tel un linge qui a trop servi. Elle marmonna:
--Assieds-toi, souffle ta lanterne.
Il la souffla et s’assit sur une chaise boiteuse. Elle se taisait, appuyant de nouveau son front dans ses mains usées. Il tenait les paupières mi-closes, il attendait qu’elle parlât. Elle dit enfin:
--Tu ne viens pas pour toi, mon fi. C’est pour Claire des Ages, ta bonne maîtresse...
Il expliqua qu’il avait apporté un de ses corsages. Il le tira de sous sa blouse. Elle le palpa, pencha dessus sa tête pesante:
--Mon fils, souffla-t-elle avec tremblement, je ne peux rien faire. Elle n’a pas de mal.
--Mais, vieille, elle est toute changée. Elle a quasiment fondu, et il me semble qu’elle n’a plus de vie.
--Oui, c’est un feu qui n’est pas d’ici. Elle s’en va... très loin. Tu ne peux pas la suivre, ni moi. Elle a donné ce qu’on ne peut point payer sous le soleil.
Les poules noires remuèrent un peu sur le coffre, et le chat jaune regardait brûler les braises. La mère Pouraud ne parla plus; le vent ronflait entre les ais disjoints de la porte. Tout à coup elle parut s’éveiller:
--J’ai vu le petit. Il ne m’a pas vue. Il est tourné comme un bon fuseau. Les deux Dames le gardent.
Jacquier s’écria:
--Vous pouvez relever l’encontre. Claire des Ages n’est plus la même.
Elle repartit:
--Il n’y a pas d’encontre, mais les Anges l’ont entendue prier. Elle est plus forte que moi. Je n’ai que les eaux, les petites plantes, le feu... Il faut se taire.
Il se leva, posa sur le coffre un bout de salé en offrande.
--Je vais rallumer ma lanterne à votre feu, dit-il.
Il prit des brindilles qu’il enflamma, mais elles s’éteignaient, quand il les approchait de la chandelle. Alors, plein de peur obscure, il regarda la mère Pouraud.
--Tu vois bien, dit-elle, mon pauvre! La lune est levée sous le nuage. Tu peux partir comme ça, sans lumière.
Il voulut parler, mais quelque chose le tenait au cou. Et il comprit qu’il n’avait plus qu’à s’en aller.
XX
Claire, en ces jours pluvieux et ventilés, ne quittait guère la maison. Elle considérait les travaux du ménage et de la ferme sans avoir même le désir d’en prendre sa part. Elle se sentait comme détachée du monde; sa peine s’allégeait. Simon, bientôt, partirait pour la ville, loin d’elle. Par des paroles et des silences, elle avait la force de l’habituer à cette pensée. Dans ses nuits de veille, elle demandait à son frère défunt de tout conduire. Elle savait bien qu’on ne pourrait tout à fait l’enlever à l’enfant et qu’une divine puissance domine tous les départs. Elle ne s’appartenait plus, ayant donné ses jours passés et à venir. Il lui semblait que Dieu avait reçu ce don silencieux.
La fête des Morts arriva. Claire, avant le jour, se leva et vint sur le seuil; les branles coutumiers frappaient les bords de l’horizon noir, où, sur un point, naissait une sorte de vapeur blanche. Elle écoutait le son de la cloche, assourdi, qui parfois se perdait dans le vent tournant. Elle se souvenait de semblables crépuscules, quand sa mère allumait sa lampe plus tôt que de coutume. Elle et son frère s’éveillaient dans cette aurore des défunts qui demandent le souvenir du cœur périssable et la prière de l’âme éternelle. Ramenant son manteau sur sa poitrine, comme le soleil se levait:
--Mon frère, inspire-moi. Tu as donné ta belle vie, je voudrais donner la mienne pour cet enfant qui sommeille encore. Il va partir, mais il ne faut pas qu’il soit perdu.
Elle revint dans la chambre. Simon dormait, elle ne l’éveilla pas. Depuis deux mois, elle n’était pas allée à Bonnal, à cause de ces faiblesses étranges qui la prenaient. Mais, ce matin, une ardeur profonde la tenait. Elle accompagnerait Simon à l’église pour honorer la tombe de famille.
Elle l’habilla d’un vêtement noir qu’elle lui avait fait tailler pour cette fête, où ce serait crime d’oublier. Lorsque, tous les deux, ils eurent dit leur prière, devant un crucifix qui dominait de ses bras le portrait du capitaine Lautier, Claire attira l’enfant contre elle.
--Simon, c’est la dernière fête de Toussaint et des Morts que tu passeras ici. Dans quelques mois, tu seras dans la ville. Mets-toi à genoux et prie pour moi, mon petit.
Il avait envie de pleurer, mais il s’agenouilla, tandis qu’elle restait debout, en appuyant légèrement ses mains sur sa tête.
A mi-voix, elle demanda:
--Redis avec moi les paroles que je vais prononcer: «Jésus qui avez souffert, ayez pitié de Claire Lautier. Elle voudrait vous servir et elle ne sait plus en quelle route elle est arrivée. Que son frère, le bon capitaine Lautier, vous parle d’elle, il est tout près de Vous, et Vous l’écouterez. A votre exemple, il a été couronné d’épines et pas une goutte de son sang n’est perdue.»
Simon répétait avec Claire chaque mot de cette prière et une flamme blanche montait en lui, toute la pureté de son âme, qu’une plus grande âme guidait. Elle reprit en tombant à genoux, et il y avait dans sa voix le tremblement des larmes qui éclairent:
--Jésus, ayez pitié de Claire Lautier. Prenez-la, si c’est votre volonté. Et moi, je suis un petit garçon qu’elle a tenu par la main. Ayez aussi pitié de moi. Ouvrez les yeux de Louise que le capitaine Lautier a aimée et qui...
Simon sentait qu’elle allait suffoquer d’angoisse, mais ces paroles étaient pour lui mystérieuses. Elle murmura:
--Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons.
Elle redit, tandis que Simon, tourné vers elle, s’étonnait de ne voir en ses yeux aucune larme:
--Comme nous pardonnons.
Elle releva dans ses bras l’enfant et, comme il allait pleurer, elle se mit à sourire et elle s’écria:
--C’est aujourd’hui la fête des Saints et il ne faut pas pleurer.
XXI
Le jour des Morts, Claire vint à Bonnal avec Simon. Toujours la même faiblesse la tenait. Elle avait fait un dur effort pour assister à la messe. Elle s’était privée de la communion, ne pouvant à jeun accomplir le chemin qui maintenant lui paraissait si long.
Sur la place, les gens de campagne étaient rassemblés. L’église, à peu près vide pendant les offices de l’année, se remplissait, en ce jour, d’une foule qui débordait le parvis. Après le _Libera_ chanté au cimetière par un soir de bruine, les fidèles allèrent se courber sur leurs tombes de famille. Le buis des Rameaux, aux mains de femmes enveloppées de cape noire, répandit sur les pierres funèbres l’eau bénite. Les jeunes gens de ce pays que les souffles de ce temps avaient désemparés, les garçons en veston de ville, les filles en robes courtes et coiffées de petits chapeaux à la mode écoutaient en ce moment le vent du mystère. Demain, ils oublieraient, jusqu’à ce que la mort parût sur le seuil de leurs maisons. Quelques années avaient suffi à changer leurs vêtements, alors qu’un demi-siècle ne l’aurait pu; mais aujourd’hui ne les retenait au passé que le souvenir des défunts. Beaucoup voyaient encore le visage qu’ils montraient pendant leur vie, penchés sur leur berceau d’enfant, au chant d’une bonne vieille chanson. Dans le grand trouble et le tourment de l’époque, il semblait qu’il n’y eût plus guère, sur les horizons de l’âme, que la lanterne des morts où brûlait la sombre flamme inextinguible.
Claire mangea à midi chez des parents; elle n’aurait pas eu la force de regagner les Ages après la messe et de revenir au cimetière où le prêtre, après l’ornement d’or, revêt la lourde chape noire. Ceux qui la connaissaient, la regardaient avec étonnement. De braves gens, qui ne savent pas déguiser leur pensée, lui dirent en face:
--C’est toi, Claire des Ages. Tu aurais mieux fait de ne pas venir. Tu as donné tes couleurs au petit.
Le jour tombait, dans une pluie silencieuse; elle prit le chemin des Ages. Simon entendait le souffle rauque de sa respiration. Au pont de Chanaud, elle s’arrêta; son cœur battait vite, comme si elle avait couru. Simon la vit blêmir:
--Je voudrais pouvoir te porter, maman Claire. Quand je serai grand, je le pourrai.
Elle ne répondit pas et vint s’asseoir sur la rampe du pont. Elle dit enfin:
--Je me suis levée trop tôt ce matin.
La nuit descendait; la rivière coulait dans un rouleau de vapeurs. Claire se ressaisit et prit l’enfant par la main.
--Petit, tu prendrais froid ici.
Quand elle se fut engagée dans l’étroit chemin tournant, elle cassa une branche de frêne pour s’y appuyer. Elle soupira tout en marchant:
--Il faudra que j’achète un mulet. Notre âne a fait son temps. Mais tu vas partir, Simon.
Il l’embrassa et lui promit qu’il viendrait tous les ans la voir aux Ages.
Elle desserra son étreinte; elle ne pouvait plus, comme autrefois, porter le poids de l’enfant. Elle s’arrêta encore à mi-côte et elle murmura:
--Ah! comme j’ai hâte d’arriver. L’an passé, je montais si facilement cette côte.
L’ombre tournait dans les bois mystérieux.
XXII
Jacquier acheta à la foire de Bellac un mulet et une carriole. Il vendit le vieil âne, dit Tournebroche, à une marchande de légumes qui habitait à Villemonteil. Elle le paya un bon prix. A défaut de vigueur, il avait beaucoup de sagesse.
Jeannette et la petite servante faisaient tant bien que mal la besogne, Claire ne s’en inquiétait pas. Elle possédait assez de terres et d’argent. Ce beau domaine des Ages avait toujours appartenu, de mémoire d’homme, aux Lautier qui faisaient figure de bourgeois campagnards. Aujourd’hui, il valait au moins cent mille bons francs. Depuis qu’elle avait cessé de travailler, Claire se demandait où iraient ces champs pleins de la force de sa maison, si elle venait à mourir. A présent, elle pensait paisiblement à la mort, à ce royaume où ceux qu’elle aimait attendaient l’éveil.
Un soir de la mi-novembre, elle fit atteler le mulet. Conduite par Jacquier, la voiture eut bientôt fait d’atteindre Bonnal et de s’arrêter à la porte de M. Vantaud, notaire de campagne, qui gardait dans ses archives les actes de la famille Lautier. Elle portait, dans un sac à main, un testament en bonne et due forme où elle faisait de Simon, lorsqu’il aurait atteint sa majorité, son légataire universel, avec la condition expresse que le domaine des Ages ne pourrait être vendu.
M. Vantaud, petit homme aux cheveux blanchis, plein de courtoisie et de bonhomie rustique, invita Claire à se reposer au salon, mais elle avait hâte de revenir aux Ages. Jacquier l’attendait sur le seuil, les rênes en main. Elle prit place dans la carriole. Comme il était quatre heures du soir, les enfants qui habitaient loin du bourg sortaient de l’école. Claire appela Simon. Il monta sur le banc, tout près d’elle. Il se mit à parler des travaux et des jeux de sa classe. Maintenant ses camarades étaient bien gentils et ne le faisaient plus souffrir. La voiture gagna au trot le pont de Chanaud. Claire écoutait l’enfant et s’appuyait un peu sur lui.
--Parle, toi aussi, demanda Simon, tandis que le mulet soufflait dans la côte.
Il tombait une bruine qui vernissait les feuilles mortes. Il y avait à l’Ouest des troupes de nuages noirs qui attendaient que le vent se levât pour reprendre leur marche monotone. C’était le temps de la chasse volante et du cavalier ténébreux, dont on parle autour des cheminées, au temps des veillées. On entendait vers la mi-nuit un ronflement de naseaux et le battement sourd des sabots qui brillaient quand la lune paraissait.
La voiture entra dans la cour, et Jeannette présenta à Claire une lettre que le facteur avait portée aux Ages, pendant son absence. Elle eut à peine besoin de regarder l’adresse. Simon alla faire ses devoirs sur la table de la cuisine. Elle savait bien ce que lui apportait cette enveloppe. Elle lut d’un trait toute la lettre. Louise Lautier arriverait aux Ages après-demain 20 novembre, et, cette fois, elle emmènerait Simon à Paris. Claire se roidit; plusieurs fois, elle murmura:
--Viens à mon secours, mon frère. Que je sois courageuse comme toi.
Puis, le visage calme, elle s’approcha de Simon qui penchait sa tête en écrivant, et dit, sans une brisure dans la voix:
--C’est la dernière fois que tu travailleras ici. Ta maman va venir et te conduira avec elle à Paris. Tu feras un grand voyage, mais tu ne m’oublieras pas. Je garderai ce cahier où tu écris.
Simon revit par le souvenir sa mère si belle, si gracieuse, comme si elle était déjà près de lui. Il leva vers Claire son front où s’ébouriffaient ses cheveux blonds.
--Il faudra que tu viennes avec nous.
--Je serai toujours avec toi, mon petit. Ne travaille pas ce soir. Je ferai prévenir M. Salvat que tu quittes l’école. Moi, je garde ces livres, ces cahiers. On t’en achètera d’autres là-bas. Tu veux bien me les donner? Va te chauffer au coin du feu. Tu n’auras pas un feu comme celui-là, là-bas.
Il noua ses bras au cou de sa tante:
--Laisse-moi, Simon. Je n’ai pas enlevé mon chapeau. Je vais revenir.
Elle alla dans sa chambre, d’un pas lourd, comme si elle saignait en dedans.
Puis, de ses mains qui tremblaient, elle chercha dans la commode la boîte où était enfermée la photographie jaunie de Jacques Renaud, celui qu’elle n’avait pu aimer sur la terre et qui était parti plus loin que les collines de ce pays, très loin, dans le ciel. Elle y glissa les livres et les cahiers de Simon. Cela fait, elle se tourna vers le portrait du capitaine Lautier, silencieuse, la figure brûlante et sans larmes, comme si elle attendait une réponse qui arrivait dans l’ombre, à travers des espaces sacrés.
XXIII
Le 20 novembre, dès le point du jour, Claire éveilla Simon. Il revêtit son habit des jours de fête que, la veille, elle avait repassé. Dans la pochette de la veste, elle glissa un mouchoir de fine toile. Elle posa sur la chère petite tête le béret de drap. Jacquier attela le mulet et il releva la capote, car le temps était à la pluie. Il poussait des jurons étouffés et il avait l’air de mâcher quelque chose de bien amer. Quand tout fut prêt, Simon vint s’asseoir sur le banc. Il ne disait rien, encore tout ensommeillé, partagé entre l’attrait si fort de l’inconnu et ce grand regret qui rôdait autour de la maison. Jacquier monta dans la voiture. Claire se tenait sur le pas de la porte; le vent pluvieux mouillait sa figure pâlie, ses cheveux gris, sans qu’elle parût s’en soucier. Soudain elle courut chercher une couverture et recommanda à Jacquier d’en bien couvrir Simon.