Part 8
La voiture se mit en marche, dans le jour qui se levait; Claire se hâta de rentrer dans la salle. Elle s’étonnait de se sentir plus forte. Aidée de Jeannette et de la petite servante, elle prépara les déjeuners, apprêta le lit dans la chambre où Louise coucherait avec Simon. Elle mit tout en ordre comme si elle allait recevoir un hôte extraordinaire. Elle frotta d’un chiffon de laine les armoires de cerisier, l’horloge qui marquait des minutes dont le battement scandait tant de mystère. Sur la table, elle étendit une nappe blanche fleurant la lavande. Elle y posa de belles tasses de Limoges pour y verser le chocolat au lait, car Louise Lautier n’aimait guère la soupe. Là, elle partagerait, pour la dernière fois peut-être, le pain des Ages avec l’enfant. Les moindres choses prenaient une gravité, un poids nouveau, comme si elles rendaient, en ce moment, tant de vie secrète qui les avait pénétrées en silence, depuis des années.
Jeannette malmenait ses casseroles et grondait, entre ses lèvres bridées, des mots confus.
--Chaque soir, jusqu’à ce que Louise parte avec Simon, dit Claire, il faudra que tu prépares de l’eau chaude pour les boules de grès. Cette maison est froide.
Elle s’aperçut que les cuivres de la batterie étaient enfumés; elle demanda à la servante de les frotter pour qu’ils reluisent bien: ce serait plus gai au regard. Ayant veillé à ce que la maison parût dans un état de propreté parfaite, elle vint s’asseoir près du feu, sur une chaise basse. Elle pria Jeannette de bourrer les landiers de ces fagots et de ces souches qui font des brasiers. Elle ramena sur ses épaules son fichu de laine et tendit ses mains vers la flamme. Tant-Belle se coucha près d’elle.
Il y avait dans la salle un silence comme de quelqu’un qui retient son souffle et qui attend. Avant de sonner neuf coups, l’horloge fit entendre un craquement, égrena l’heure et reprit dans une paix profonde sa course réglée. Claire considérait le feu qui perçait le bois de ses vrilles et qui, de temps à autre, faisait des virgules de couleur. En ce moment, elle ne pensait à rien, étourdie.
Soudain, elle entendit la voiture qui tournait dans la cour, le rire de Louise Lautier et les paroles joyeuses de Simon. Alors elle se leva, vint sur le seuil, pleine de ce courage qui avait porté là-bas son frère le capitaine au-devant de la mort sanglante. Elle murmura des mots d’accueil et montra une figure paisible. Louise la tint embrassée, puis, se reculant, elle s’écria:
--Ah! comme vous avez changé. Vous avez fait une maladie.
Claire secoua la tête et regarda celle qui entrait en tenant Simon par la main, une belle femme avec le même visage brillant, les mêmes grands yeux doux et ce parfum que le vent aigre ne pouvait dissiper.
Jacquier apporta des bagages et deux valises de cuir. Claire les fit déposer dans la chambre. Comme Louise étreignait Simon et le couvrait de caresses, elle dit:
--Je vous laisse tous les deux un moment. Je vais servir le déjeuner.
Louise et Simon mangèrent de bon appétit. Claire se tenait près d’eux, debout. Comme ils lui prêtaient peu d’attention, elle s’en alla sans bruit et resta quelque temps dans la grange. Simon ne cessait d’admirer sa mère; l’enchantement, qui l’avait déjà saisi, recommençait. Louise s’émerveilla devant le grand feu de bois et elle fit glisser son manteau sur ses épaules mi-découvertes. Elle prit Simon sur ses genoux.
--Tu ne me quitteras plus. Tu verras comme tout est beau et facile, là-bas.
Alors il se pencha à son oreille:
--Il faudrait emmener avec nous maman Claire.
Louise devint pensive:
--Je le veux bien, Simon, si elle le veut elle-même...
Claire rentra dans la salle: elle tenait ses mains croisées sur sa poitrine. Simon s’élança vers elle, mais elle le repoussa doucement.
Louise, à présent, parlait de la vie qu’elle allait mener avec l’enfant. Ils habiteraient dans un appartement de la plaine Monceau; ils y trouveraient le confort. On avait tout prévu: éclairage, ameublement, chauffage, tentures aux couleurs choisies et jusqu’à la voiture pour les promenades. Simon vit luire, au cou de Louise, un collier dont les grains se perdaient sous le corsage.
--C’est un collier de perles. Il est superbe. Il vaut bien une grande terre avec une grande maison. Regardez-le, Claire.
Tout à coup elle se leva et vint dans la chambre. Elle avait à peine eu le temps d’enlever son chapeau de voyage. Elle demanda de l’eau chaude. Après une heure, elle parut dans la salle; elle avait changé de robe, et l’étoffe était coupée à souhait pour exalter la ligne admirable de ses épaules et de ses bras demi-nus. Son visage avait l’air d’une chose précieuse, vivifié par les yeux éclatants. Simon la trouvait si belle qu’il était pris de timidité. Elle l’embrassa comme pour lui montrer qu’elle n’était pas un être de féerie.
Jeannette, qui n’avait pas desserré les lèvres, apprêtait le repas de midi et elle faisait un hachis pour relever une gibelotte. Louise, qui semblait offensée par ces odeurs de cuisine, se tourna vers Claire et lui demanda si elle pouvait s’entretenir avec elle. Simon resterait auprès de Jeannette. Claire fit un signe de tête et vint avec Louise dans la chambre.
Louise Lautier ouvrit une de ses valises et elle en retira une robe de soie noire.
--J’ai apporté cela pour vous.
--La couleur est bien choisie; c’est celle que j’aime. Je vous remercie.
--Je vous ai tenue au courant de ce qui arrivait, dans ma dernière lettre. J’ai hésité longtemps à me remarier; je ne pouvais, cette fois, refuser; il y va de l’avenir de Simon et du mien. Celui que je vais épouser est très riche et il m’aime beaucoup.
--Et vous le connaissez depuis longtemps, dit Claire. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas parler de cela, ici, où l’âme de mon cher frère est toujours présente.
Il y eut un silence où passait la rumeur des arbres battus par le vent pluvieux de ce mois des morts. Claire se tenait debout, appuyée sur la commode où était posé le portrait du capitaine Lautier. Louise voulut parler avec précipitation, tout d’un élan, puis elle pâlit, se maîtrisa:
--Après-demain, je partirai avec Simon. Quand vous voudrez le voir, vous le pourrez. Je sais qu’il est plus à vous qu’à moi-même. Il y a quelque chose qui vaut plus que le sang, je le comprends à cette heure.
Claire, à mi-voix, parla de l’enfant et de ces années qui avaient coulé si vite, tandis qu’elle l’élevait et ne cessait de le protéger.
--Aujourd’hui, je vous rends celui qui est à vous, mais, en l’emmenant au loin, vous m’emporterez aussi. Je vous le rends, ce petit, aussi pur que le jour où je suis venue le chercher. Je ne puis pas dire tout ce qui se passe en moi, en ce moment. Et je vous aime, vous qui êtes si loin de moi, parce que vous m’avez confié le plus beau trésor de ce monde. Sans cela, je n’aurais été qu’une pauvre femme.
Louise Lautier sentait que les fameuses richesses et ce qu’on appelle les plaisirs étaient choses bien fragiles. Il y avait un grand trouble dans son cœur, mais elle ne voulait pas livrer le combat. Elle éloigna en hâte cette amertume qui donne l’appétit de Dieu. Elle devint enjouée, souriante. La robe de soie noire était étendue sur le lit, comme l’image d’une sombre vanité sans corps et sans vie. Louise comprenait que Claire ne voudrait jamais la porter et elle voyait avec inquiétude la lueur étrange qui marquait les yeux de sa belle-sœur. A Paris, elle avait eu la pensée de dédommager Claire de tant de soins donnés à l’enfant. Elle glissa ses mains dans un sac de cuir gaufré, mais la liasse de billets, qu’elle voulait donner, lui brûlait maintenant les doigts.
XXIV
Le soir de l’arrivée de Louise, Claire Lautier prépara son lit dans une chambre qui n’était jamais habitée. Peu de temps avant sa mort, le capitaine Lautier y avait couché deux nuits, le temps d’une brève permission. Jeannette alluma du feu afin de combattre l’humidité de la saison. Claire veilla tard dans la nuit. Près d’elle, le linge et les vêtements de Simon étaient entassés. Elle les tria avec soin; il y avait des bonnets d’enfant dont elle coiffait un moment son poing fermé. Elle les approchait de ses yeux et la blancheur du berceau remontait dans son cœur, le remuait de ses balancements. Puis, c’étaient des robes courtes comme en peuvent porter de grandes poupées, maintes choses brodées, à peine usées, l’enfance étant un effleurement. Tout cela, dans le silence, prenait la couleur des jours qui ne reviendraient plus.
Elle plia dans une malle d’osier les vêtements que Simon pouvait encore porter. Sous la lampe, elle fit quelques reprises. Le linge était blanc et fin, les habits sans taches, dans leurs plis. Quand elle eut tout rangé, avec les gestes lents du suprême amour, elle plaça près du couvercle les jouets que Simon avait taillés dans le bois, la charrette, les bœufs articulés, des sifflets creusés dans une branchette de châtaignier. Elle referma la malle; ses yeux se voilaient; ils n’étaient plus tournés que vers une blessure qui saignait tout au fond d’elle, dans l’ombre. Une grande force la tenait en éveil. Elle murmura, ayant prié un moment, et ne pouvant encore se coucher:
--Laisseras-tu faire cela, mon frère? Que ton enfant vive près de cet homme? Écoute-moi. Tu es là. J’avais ma vie... Je l’ai donnée, mais je donnerais mon dernier soupir pour que cela n’arrivât pas.
Minuit sonna. On entendait le tournoiement de la pluie sous le vent d’Ouest. Claire ouvrit la porte avec une immense espérance, et, dans le couloir, où coulait le rayon faible de la lampe, elle appela:
--Mon frère, mon frère...
Il lui parut qu’un souffle l’avait touchée.
Elle se coucha et ne s’endormit qu’au petit jour. Quand elle s’éveilla, le vent ne s’était pas apaisé, mais il venait maintenant du Nord et il écrasait contre les vitres de la fenêtre des grêlons et une sorte de neige pourrie. Claire se leva et s’habilla en hâte.
Dans la salle, Simon se chauffait près du feu et Louise apprêtait le déjeuner du matin. Elle avait revêtu une sorte de peignoir qui faisait s’écarquiller les yeux de Jacquier. Il ne put se tenir de grogner:
--Les belettes ne vous mordront pas.
Sans comprendre le sens de ces paroles, elle se mit à rire de si bon cœur qu’il fut gagné par cette gaieté. Elle lui avait donné dix francs pour son tabac. Il ne voulait pas les prendre, mais Simon l’avait supplié d’accepter. Il considérait Louise avec curiosité comme si un grand oiseau des fées eût pénétré par une fenêtre entr’ouverte. Il clignait de l’œil, près du lit de braises; la journée serait bonne, au coin de ce feu, et il ne fallait pas penser à faire de la besogne dehors, par ce temps.
Claire, en entrant, vint la première embrasser Louise, ce qu’elle n’avait jamais fait. Elle dit:
--J’ai apprêté les habits et le linge de Simon.
Elle ajouta, humblement, avec le pauvre espoir de le retenir aux Ages quelques jours encore:
--Il faudrait que je lui tricote un gilet bien chaud. Si vous voulez rester ici une semaine, il pourra l’emporter.
Louise haussa les épaules en souriant. Elle assura que l’enfant aurait tous les vêtements qu’il désirerait.
--Tout est prêt pour que je parte ce soir. Il le faut absolument. On m’attend.
Claire garda le silence, puis elle dit:
--On attellera donc la voiture vers sept heures et demie du soir, à la nuit. Le train qui va à Limoges part à huit heures quarante. Il fera froid, mais vous aurez des couvertures. Jacquier vous conduira.
Elle regardait Simon à la dérobée; elle devinait que Louise l’avait enchanté par maints récits de la ville. Elle voyait bien qu’il était partagé entre le chagrin et la joie. Elle aurait voulu dire des paroles gentilles et sourire pour qu’il gardât une image d’elle plus aimable; mais elle prit le parti de s’isoler. Elle s’excusa en donnant pour prétexte qu’elle devait ranger du linge qui s’abîmait dans les armoires.
Toute la matinée, Simon resta près de Louise; vers midi, il la quitta un moment. Que faisait Claire, là-haut, toute seule? Il était pris de curiosité. Il monta l’escalier sans bruit et, à travers les ais disjoints, il aperçut Claire qui sortait d’une petite malle ses vêtements, son linge, les pliait et les repliait. Il se tenait immobile, le souffle coupé, et il regardait ardemment cette femme si chère qui faisait ces humbles gestes où il devinait tant d’âme. Elle replaça lentement ces habits qu’il reconnaissait pour les avoir portés tel jour, en telle circonstance, et ces gilets qu’elle avait tant de fois fait chauffer devant le feu, quand il revenait de classe. Elle referma le couvercle de la malle, et, à genoux sur le plancher, elle y étendait ses bras comme pour garder le mouvement d’une protection et d’une caresse infinies.
Elle tourna sa figure creusée vers la porte, comme si elle devinait la présence de Simon. Alors, au moment où il allait entrer dans la chambre, un grand mystère vint le repousser et il descendit l’escalier en étouffant le bruit de son pas.
A midi, Claire parut dans la salle et Simon la regardait, tout étonné, car elle avait changé de visage. Il ne voyait pas de tristesse en ses yeux, mais une lumière de paix. Après le repas, elle dit à Louise:
--J’ai fait de mon mieux pour élever votre enfant.
Elle lui posa des questions sur l’histoire et la géographie qu’ils avaient étudiées ensemble. Il ne faisait guère de fautes dans les dictées et il savait compter à merveille. Louise l’interrogea; comme il répondait, en hâte, sûr de lui, elle s’écria:
--Tu en sais plus long que moi. Aujourd’hui, Simon, il n’est pas besoin d’être savant, quand on a de l’argent. La vie est courte, il faut se distraire. Il y a la musique, les danses, les fleurs, les bons repas. Quand tu seras plus grand, on te trouvera un emploi où tu gagneras beaucoup sans te fatiguer. Tu prendras des leçons de danse. C’est beau de danser; on oublie les petites peines. On glisse sur un miroir où on ne voit plus que de la joie. Tout devient facile. C’est là que vivent les fées dont Claire t’a parlé. Elles ont quitté ce pays.
Claire eut envie de crier: «Ne l’écoute pas, Simon. Elle te perdra avec elle!» Elle aurait voulu emporter l’enfant et s’enfuir. Une douleur extrême l’immobilisait; le cri, qui ne s’échappait pas de sa bouche, ne cessait de retentir en elle. Tout le soir, elle s’assit au coin du feu et elle répondait à peine aux questions de Louise. Jeannette apprêta le repas. La pluie tomba; le vent sifflait dans une pluie glacée.
Louise et Simon mangèrent à la hâte; l’heure était avancée. Claire prit place avec eux à table et ne toucha guère aux mets qui étaient servis. Quelque chose lui dévorait le cœur en silence.
Louise alla prendre son manteau de voyage. Jacquier sortit pour atteler. Il grogna:
--On ne mettrait pas un chien dehors.
Claire s’appuyait sur le vaisselier; elle caressait de la main le front de Simon, sans pouvoir parler.
--Tu viendras avec nous, maman Claire?
Il avait envie de pleurer; Louise embrassa Claire Lautier:
--Si vous ne pouvez quitter les Ages, c’est nous qui viendrons vous voir au printemps, sans faute.
--Je vous remercie, dit Claire.
Alors Louise la considéra avec attention; pour la première fois, dans un éclair, le cœur profond de cette femme lui apparut. Elle fut prise d’une sorte d’effroi, ouvrit la porte. Jacquier avait allumé la lanterne de la voiture et rabattu la capote. Il alla chercher la malle de Simon; il la chargea à l’arrière, près des valises de cuir, et il grondait:
--Pourquoi s’en va-t-il? C’est bien malheureux.
Claire s’appuyait toujours sur le vaisselier; elle vit Simon et Louise monter dans la voiture qui était arrêtée près de la porte. La pluie, mêlée de glace, s’écrasait sur la pierre du seuil. Claire entendit Louise et l’enfant qui criaient: «Au revoir!» Elle voulut répondre, mais un tremblement de tout son corps l’agita et elle avait les dents serrées.
La voiture tourna dans la cour et s’en alla. Jeannette, qui avait voulu embrasser une dernière fois Simon, rentra et, voyant que sa maîtresse semblait prise d’un grand froid, elle jeta des bûches dans le feu pour qu’elle vînt se chauffer.
A ce moment, Claire ouvrit la porte que Jeannette avait fermée. Comme la servante la prenait par le bras en criant que c’était folie de rester là, par ce temps, elle la repoussa avec violence. Dans les demi-ténèbres, une flamme tournait devant ses yeux fixes. Elle se mit à pleurer en silence, et nul sanglot ne la secouait. Elle prêtait l’oreille, cherchant à entendre le bruit de la voiture qui s’éloignait, mais la rumeur du vent et celle de l’eau ne cessaient de gronder. Quelque temps encore elle resta ainsi, et ses regards suivaient l’enfant qui s’éloignait dans la nuit. Puis son cœur emplit toute sa poitrine, monta dans sa gorge, l’embrasa; il n’y eut plus en elle qu’un grand battement. Tout à coup elle se rua au dehors, courut dans le chemin, pleine de feu, acharnée; elle ne sentait pas la pluie glacée qui traversait ses vêtements. Une sorte de neige fondue se mêlait à la sueur qui roulait sur son visage. Comme elle atteignait le pont de Chanaud, elle tomba, se releva, reprit sa course et elle criait, haletante, dans le vent:
--Simon! Simon!
Maintenant la côte devenait roide; au loin, Claire aperçut la lanterne de la voiture. Ses jambes ne pouvaient plus la porter, elle fit un effort surhumain, poussa un long cri; puis elle se mit à tourner sur la route et vint s’abattre dans le fossé.
Jacquier entendit ce dernier appel, et il rebroussa chemin, devinant un malheur. Jeannette arriva en hâte et elle gémissait:
--Elle s’est glacé le sang!
Elle promena sur la route la lueur de sa lanterne.
--Ha! pleura-t-elle, venez vite, Jacquier! La pauvre, elle est là, sa figure dans les ronces, comme un Jésus sur la croix.
Il laissa les rênes aux mains de Louise qui était muette de saisissement. Simon criait:
--Maman Claire, elle s’est fait mal!
Jacquier prit Claire à bras-le-corps et parvint à la mettre debout. Il sortait de sa poitrine un souffle rauque; elle faisait de vains efforts pour parler. Jeannette maintenait le mulet par la bride. Louise et Simon descendirent de la voiture. Jacquier, à grand’peine, hissa Claire sous la capote et l’entoura de couvertures.
--Il faut revenir aux Ages, dit Louise.
Elle conduisait par la main Simon qui pleurait. Le vent soufflait avec âpreté et l’on pouvait voir la route qui tournait dans une vapeur cendrée. Jeannette et Jacquier se taisaient; l’attelage allait bon pas, et, parfois, on entendait Claire qui claquait des dents.
--Il faut se hâter, s’écria Louise.
Il semblait que ce retour ne s’achèverait jamais. Simon demanda, suffoqué de grand chagrin:
--Maman Claire, parle-moi.
Un murmure lui répondit:
--Ce n’est rien, petit. Là-haut je me réchaufferai.
Pluie et neige avaient cessé. Dans le silence, des arbres tressaillaient, faisant pleuvoir une brusque averse sur les feuilles mortes, un bruit étrange de fantômes qui s’ébrouaient.
L’attelage atteignit le sommet de la vallée, entra dans la cour. Précipitamment Louise et Jacquier aidèrent Claire à descendre de la voiture. La porte s’ouvrit et le feu de la cheminée les éclaira. Alors, à la lumière de la lampe que la servante élevait, Claire montra sa figure maculée de boue et de sang. Elle regardait avec des yeux qui brûlaient. Elle serrait les dents pour les empêcher de claquer, et des muscles bougeaient dans ses joues creuses. Jeannette vint la laver, elle se laissa faire comme une enfant. En hâte on la changea de linge, pendant que Louise et Simon apprêtaient le lit, dont on bassina les draps. Quand elle fut couchée, son visage s’empourpra. Elle demanda des oreillers, elle étouffait; ses regards devenaient fixes. Puis elle ferma les paupières et sembla dormir. Louise s’assit près d’elle; à voix basse, elle tâchait de consoler Simon en lui assurant que demain Claire serait guérie. Elle lui demanda d’être bien sage; ce soir, il coucherait dans un des lits de la salle.
Elle resta seule près de Claire, qui respirait avec peine. Jacquier, ayant dételé le mulet, vint dans la chambre; il pencha un moment sa tête lourde sur sa maîtresse:
--Pauvre, grondait-il, ça devait arriver. Je le savais bien... Pauvre, elle a tout donné, elle n’a plus rien, pauvre!
Jeannette apporta un bol de tisane très chaude mêlée de rhum; elle appela Claire doucement, mais elle ne put faire couler une goutte de liquide entre les dents serrées.
--Attendons, dit-elle. Faut la laisser reposer.
--Je resterai ici pour veiller, dit Louise. Je ne la quitterai pas qu’elle ne soit guérie. Jeannette, occupez-vous de Simon.
Elle prononça ces mots avec tant de force secrète que Jacquier et Jeannette s’en allèrent. Elle demeura seule, accoudée. Il n’y avait plus dans la chambre que les reflets du foyer. Sur la commode, au milieu des ombres, Louise considéra le portrait du capitaine Lautier. Une sorte de voile se déchirait en elle, sans bruit. Dans le silence, elle frissonna; un poids nouveau pesait sur elle, et elle se souvenait.
Claire s’agita; parfois une toux la secouait; elle se plaignait faiblement. Louise, qui avait approché du feu la tisane, se leva et la versa dans un bol qu’elle présenta aux lèvres violacées et sèches. Le délire saisit Claire Lautier.
--Que le petit n’approche pas de cet homme... Ce serait crime... Louise, il faut bien ouvrir les yeux... Moi, je ne compte pas, mais l’enfant... Veillez-y. Il ne sait pas, lui. Mon frère qui était si grand... Il y avait autre chose qu’une balle dans son pauvre corps... Personne ne l’a su que lui... et moi...
Ces mots, hachés par la fièvre, frappaient Louise. En elle le cœur se fondait et se renouvelait en des profondeurs. Elle s’approcha du feu, elle tremblait, et ce n’était pas de froid. Elle se retournait et voyait, enfouie dans les oreillers, la figure brûlante de Claire. Peu à peu, des sueurs y coulèrent, comme si elles naissaient du front et des cheveux gris. Louise vint de nouveau s’asseoir au chevet. Elle essuyait de temps à autre, avec une grande douceur, les traits tirés, ravagés. Elle aurait voulu l’appeler, comme Simon:
--Maman Claire...
Un grand silence était en elle, une attente mystérieuse. Avant le lever du jour, elle réveilla Jeannette; Jacquier était déjà debout. Elle lui demanda d’aller en hâte à Bonnal chercher le médecin. Il courut atteler le mulet et il partit dans la nuit. Elle reprit sa veille au chevet du lit. Au bout d’une heure environ elle entendit arriver une automobile. M. Vardier entra; Louise l’introduisit dans la chambre. Ayant examiné Claire qui était sans connaissance, dans le feu d’une fièvre dévorante, il ne cacha pas son inquiétude. Il était en présence d’une pneumonie double. Il donna lui-même les premiers soins. Il avait apporté des ventouses et les remèdes habituels.
--Voyez-vous, dit-il à Louise, Mlle Lautier était depuis longtemps minée par une sorte d’anémie. Ce mal, qui est grave, d’autres plus fortes pourraient le surmonter.
Il ne cacha pas sa tristesse. Il fit quelques recommandations, puis il s’en alla en disant:
--Elle est en danger. Vous pouvez prévenir M. l’abbé Remier. Je reviendrai dans l’après-midi.
Le jour se levait sur la vallée.
XXV
Les volets de la fenêtre restèrent fermés. Claire gardait les yeux clos, sa respiration devenait plus rauque, mais elle ne se plaignait pas. Dans la lueur de la veilleuse et du feu, Louise n’avait pas quitté le chevet. Il lui semblait qu’elle vivait dans un autre monde. De temps à autre, elle versait entre les lèvres de Claire une cuillerée de potion, avec la pensée d’accomplir des gestes inutiles. La fièvre ne tombait pas; elle s’éteindrait dans le cœur qui allait s’immobiliser.
Jacquier entra, ayant enlevé ses sabots, de peur de faire du bruit. Il se tint devant le lit, les mains croisées, la tête basse. Tout faisait silence. On aurait dit que la maison s’arrêtait de vivre et qu’une chose immense était en marche.