Prodige du cœur

Part 6

Chapter 64,030 wordsPublic domain

La pluie arriva comme l’herbe du dernier pré était presque sèche. On avait eu le temps de faire des meules qui empêchent le foin de se gâter. Au bout de huit jours, le ciel s’éclairant, on les ouvrit sous un ciel tamisé de nuages, et qui ne grille pas l’herbe, mais la fane peu à peu, en lui gardant tout son arome. Les jeudis, Simon aida à râteler avec ces mouvements réguliers qui ne laissent pas de brindilles.

Après les feux de la Saint-Jean, les blés jaunirent davantage; le vent y courut, tel une fumée. Pas de plantes inutiles et mangeuses; à la saison humide, on les avait désherbés avec soin.

Quelque temps encore, et l’épi allait être bon à couper. Jacquier se reposa un peu. Assis sur un billot de chêne, devant la grange, il tordait de la paille pour en faire des liens qui tiendraient solidement les gerbes.

XV

Le blé fut rentré en bonnes conditions et entassé sur la barge en attendant les battaisons. En ce pays qui est divisé par des haies où s’élèvent des chênes tailladés, la terre apparaissait dans sa nudité, avec ses vallonnements, ses plateaux, où les miroirs d’eau faisaient leur lueur, selon le jour. Sur les champs desséchés et comme roussis, la bruyère, les genêts croisaient leurs couleurs; les châtaigneraies en fleurs formaient au loin de hautes grappes d’or vert. L’air était plus lourd, mais aux heures torrides le vent portait un souffle de source.

Claire, cette année, ne pouvait prendre un repos bien gagné. Son cœur, qu’elle avait étouffé de travail, lui faisait de nouveau sentir tout son poids. Depuis longtemps Louise n’avait pas écrit, et Simon s’en inquiétait.

Un matin d’août, le facteur apporta une lettre où Claire reconnut l’écriture de Mme Lautier. Elle était seule au logis, Jeannette et Jacquier besognaient aux champs. Elle n’osait déchirer l’enveloppe et ses mains tremblaient. Elle murmura:

--Je perds la raison...

Elle alla dans sa chambre dont elle verrouilla la porte. Elle put lire enfin la lettre. Louise Lautier lui apprenait que son ami avait décidé de l’épouser. Il acceptait que Simon vécût près d’eux; il le regarderait un peu comme son fils. C’était elle qui l’avait exigé.

Claire vint s’asseoir à la fenêtre; elle regardait un point fixe qui, peu à peu, s’effaça en une sorte de brouillard. Elle laissa tomber sa tête trop lourde dans ses poings fermés. C’était en elle comme un trou brusquement ouvert où tournait sa pensée. Elle releva le front; une ardeur creusait ses yeux; elle respirait avec peine et elle appuyait ses mains sur ses genoux, tandis que la lettre avait glissé à ses pieds. Elle resta quelque temps ainsi. Soudain elle s’agenouilla, tout d’un élan, devant le portrait du capitaine Lautier.

--Mon frère, viens à mon secours, celui qui t’a pris ta femme va te voler ton enfant. Il le touchera de ses mains, celui qui t’a frappé dans le dos, quand tu étais là-bas. Mon frère, tu me vois, à cette heure, comme cela, toute broyée. Tu ne permettras pas que s’accomplissent ces choses.

Elle se mit debout, harassée. Il y avait autour d’elle un silence extraordinaire, si fort, si cruel qu’elle eût voulu le chasser en criant pendant des jours et des nuits.

Elle ramassa la lettre afin de la lire jusqu’au bout. Louise Lautier viendrait chercher Simon dès l’automne. Le mariage se ferait au commencement de l’hiver. Tout était prêt. Simon serait riche. Ils mèneraient tous les deux une vie très heureuse. Et Claire, on ne pourrait jamais l’oublier. On pensait bien qu’elle irait à Paris pour cette fête qui aurait lieu dans une grande église. Il y aurait des monceaux de fleurs, des chants magnifiques, et l’on mangerait les mets les plus succulents, arrosés de vins fameux. Louise commanderait pour Claire une robe de soie comme on n’en voit pas à Bonnal.

Elle déchira les feuillets; elle se mit à gémir longtemps, les mains sur la bouche, mais ses yeux restaient sans larmes. L’heure approchait où Simon allait rentrer de classe; elle se ressaisit, ouvrit la porte et vint dans la salle. Elle alluma le feu et prépara le repas du soir. Puis elle sortit dans la cour. Elle entendit de loin les pas de l’enfant. Bientôt elle le vit pousser la barrière. Elle lui sourit, prit son sac et elle le regardait ardemment. Elle lui posa maintes questions auxquelles il n’avait pas le temps de répondre. Elle le considérait avec des yeux dilatés; il s’en irait à l’automne; elle ne pourrait le suivre, mais elle le verrait toujours dans son cœur à la lumière de ce soir. Elle garderait en elle cette ombre légère des cheveux sur le front si pur, ce pli de la bouche si gracieux que l’âme éclairait, et cette façon de pencher un peu la tête, comme faisait le capitaine Lautier, quand il était content et paisible.

Lorsqu’il fut entré dans la maison, elle l’attira tout près d’elle:

--Simon, ta maman a écrit. Elle t’emmènera à Paris avec elle. Moi, je ne pourrai pas te suivre; tu resteras quand même, ici, partout...

Il la regarda, tout étonné:

--Tu voudrais donc me quitter, maman Claire? Je ne pourrais pas vivre loin de toi. Tu viendras avec nous.

Elle étendait son bras sur ses petites épaules et elle regardait au loin, comme si quelque chose de terrible arrivait. Elle avait peur; mais il ne la regardait pas aux yeux et il répétait:

--Tu viendras avec nous.

Elle murmura, et quelque chose l’étouffait:

--Je n’habiterai pas avec toi. Cela ne se peut pas; je viendrai te voir quelquefois.

--Oh! souvent!

--Souvent, si tu veux... Plus tard, on verra... Toi, tu ne sais pas encore.

Jeannette et Jacquier revenaient des champs. Claire songeait: «Quand Dieu ferme un chemin, il en ouvre un autre. Que sa volonté soit faite.»

Le lendemain, qui était un jeudi, Claire, après midi, emmena l’enfant avec elle, dans la prairie, au bord de l’eau. Elle le fit asseoir tout contre elle, posant ses mains sur sa tête et parlant peu. La lumière et la chaleur de l’air effaçaient, ce soir, toute peine. Un faible vent, qui portait la senteur du genièvre et de la bruyère chauffée, blanchissait les feuilles du tremble. Claire, en ces moments, acceptait une grande trêve et recevait cette paix. Elle resta longtemps immobile, le regard fixé sur des feuillages où battait un rayon vert. Elle aurait voulu que le ciel l’enlevât au sol, bien doucement, à cause de son cœur blessé. Simon s’étonnait de cette immobilité et du poids de cette main jadis si légère et qui pesait lourdement sur lui. Il demanda:

--Je voudrais bien pêcher. J’ai porté ma ligne et tout ce qu’il faut.

Elle parut s’éveiller et elle s’anima de gaieté. Tant de souvenirs se levaient! Elle se rappelait un jour pareil; elle lui avait taillé sa première gaule de noisetier, courte et fine pour que son petit bras pût la soutenir. Il tapait du pied en jetant sa ligne où ne se prenait aucun poisson. Elle voyait luire le bout de langue qu’il tirait, tout appliqué. En rentrant à la maison, il avait pleuré de ne pas rapporter le moindre fretin. Alors Jacquier lui avait dit qu’il lui apprendrait à chanter la chanson qui apprivoise les goujons. Il s’était mis à rire et à trépigner de joie.

Elle vint sur la rive près de lui. Il avait pétri des boules de son mêlé de terre pour les jeter à l’endroit où il pêchait. Quand le bouchon filait sur l’eau, Claire l’avertissait du moment où il fallait tirer sa ligne. En une heure, il prit ainsi une vingtaine de goujons. Il les enfila par les ouïes dans un jonc noué au bout. Il dit:

--Je suis content près de toi, maman Claire.

Elle hocha la tête, voulant goûter en silence le bonheur présent. Comme le soleil déclinait, Jacquier parut. Il portait une longue gaule.

--Tu vas voir, petit, comment on les apprivoise!

Il détacha du bord un bateau plat. Il y monta, et, d’un coup de perche, il le poussa sur le flot. D’un mouvement fort et fin, il déroula sa ligne dont l’extrémité effleura l’eau. Il la laissait quelque temps filer, puis il la retirait vivement et recommençait dans un rythme parfait. Parfois un poisson semblait s’élancer hors du courant, mais il était bien ferré. Le butin s’amassait peu à peu. Le bateau, sous la poussée de la perche, avançait; et, de temps à autre, la gaule se courbait. On entendait un bruit d’eau froissée, une lueur d’écailles jaillissait dans un égouttement de feux blancs. Claire et Simon suivaient Jacquier du regard. Il s’éloignait, et l’on ne pouvait plus percevoir le «blouf» du chevesne vorace, mais le chemin liquide s’étoilait au point que touchait la ligne. Le soir rougissant la rive, Jacquier ramena le bateau où il avait reposé sa gaule. Sa perche ruisselait d’argent, car il l’enfonçait plus qu’à moitié dans la rivière plus profonde en ces parages.

Il sauta dans la prairie rase et jeta aux pieds de Simon plus de vingt poissons. Claire ne les regardait pas, mais seulement les yeux de l’enfant pleins de joie.

Jacquier rassembla son butin dans un seau garni de fougères. L’heure était avancée. Claire et Simon remontèrent vers les Ages. Le bonhomme apprit à l’enfant comment on tuait la loutre. Il fallait que la rivière fût gelée; alors elle sortait de l’eau et venait dans les champs chercher quelque nourriture. C’était le moment de la guetter. Autrefois, quand il était plus jeune et ne craignait pas autant le froid, il en avait abattu beaucoup. C’était une bête au poil bien plus doux que le velours, et la pluie ne prenait pas dessus. Quand ils rentrèrent à la maison, Jeannette venait de tremper la soupe.

--Prépare la poêle, je te porte de braves citoyens! s’écria Jacquier.

Tout de suite, Claire et Jeannette se mirent à écailler les poissons et à les vider. Jacquier bourra sa pipe de tabac et l’alluma. Il voulut conter une gnorle[A] pour faire rire Simon.

[A] Histoire malicieuse.

--J’ai fait ma besogne. Le reste est aux femmes, toutes les choses de la maison. Il y avait une fois un mari qui avait les fourmis dans les jambes et ne trouvait jamais rien de fait à son goût, sous son toit. Un jour qu’il s’en venait de faucher un bout de pré, il se mit en colère et grogna tellement que sa femme lui dit: «Pourquoi faire comme ça le vaillant? Demain, nous changerons de besogne, tu travailleras à la maison et moi aux champs. J’entendrai chanter les oiseaux.» Il accepta et riait dans son poil. On verrait bien si elle gagnerait à l’échange. Pour lui, ces babioles de ménage, ce ne serait rien. Belle besogne, qu’il dit, vingt femmes ne font pas en dix journées autant de travail qu’un bon paysan comme moi en trois couples d’heures. Dès la pique du matin, elle partit pour les champs, la faulx sur l’épaule. Lui, il battit la crème pour le beurre, mais, au bout d’un petit moment, il eut la pépie, et il n’avait pas envie de boire du lait, c’est bien trop doux pour un fier gosier. Il avait une rude gorge: s’il n’avait pas autre chose, il avait ça. Alors il s’en fut à la cave tirer du cidre. Pendant qu’il remplissait la bouteille, il entendit qu’un goret trop vaillant entrait dans la maison, tout comme chez lui. Il craignit qu’il ne renversât la baratte et courut le chasser, mais il oublia de remettre le fausset. Le cidre n’oublia pas de couler et il était pétillant comme un diable. La baratte était tombée et le cochon se barbouillait de crème, il avait la babine blanche, comme si notre perruquier lui avait frotté le poil avec de la poudre à savon. Le cochon trouvait que la vie était bonne. Quand il vit ça, l’homme fut moins content que le cochon. Il ne pensait plus à la barrique, il était colère comme un coq d’inde au croupion passé aux orties. Il chassa le cochon et le poursuivit si vaillamment qu’il heurta du pied une barre de bois et il tomba dessus son nez qui était assez long. Il se releva et tapa sur le goret si bravement avec la barre de bois, que l’animal fut tué raide. Tant pis, ça ferait du boudin. Enfin il remarqua qu’il avait passé le fausset dans la boutonnière de son pet en l’air. Il descendit les marches de la cave quatre à quatre. Le cidre avait fait un petit étang où l’on pouvait barboter. Ayant remis le fausset, pour que le cidre ne rentre plus dans la barrique, m’est avis, il s’en remonta dans la cuisine. Il avait de la peine à voir ce cidre que buvait la terre et non pas lui, le pauvre. Il restait quand même de la crème. Il en remplit la baratte et recommença à lui bailler le fouet.

Jacquier s’arrêta, frappa sa pipe contre la pointe de ses sabots pour en faire sortir les cendres. Il la garnit de tabac qu’il alluma avec une braise. Simon s’écria:

--Ce n’est pas fini, il faut continuer, Jacquier.

Jacquier le regarda du coin de l’œil et dit:

--Je te couperai ton bout de nez, il est trop curieux.

--Tu me le couperas après, mais raconte.

--L’homme, pendant qu’il barattait, se souvint que la vache était à l’étable, et que son ventre devait être aussi creux que la cornemuse de feu Bontier. Il était tard et elle n’avait rien mangé ni de mouillé, ni de sec. Et pas le temps de la mener au pré! Sur la maison, il y avait de l’herbe; c’était pas un toit comme le nôtre. Il eut l’idée d’y faire monter la vache. Et ce toit, il était appuyé à un coteau. Mais le veau gambadait. Notre Jean-femme prit la baratte sur son dos. Comme ça, on ne la renverserait pas. Il alla faire boire la pauvre bête. Comme il pliait l’échine pour tirer l’eau du puits, la crème lui coula dans le cou et le graissa comme il faut. Puis, au moyen d’une sorte de pont qui joignait le coteau à la maison, il poussa la vache sur le toit. Il pensait à tout. On est petit près de ces hommes. Il n’y en a plus beaucoup dans ces parages. Comme il était mi-jour, il laissa cette baratte au démon. Ils étaient brouillés tous les deux. Il fit de la bouillie; avec quoi, je n’en sais rien. Il accrocha la marmite dans la cheminée. Comme il était devenu prudent, il pensa que la vache pourrait faire une chute et se casser la barre du dos. Il monta près d’elle et lui passa une assez forte corde au cou et il eut l’idée d’en laisser tomber un bout par le tuyau de la cheminée. Il se la lia au jarret, et l’eau bouillait dans la marmite. Il fut bien tranquille pendant un petit moment, il faisait de la brave besogne. Mais la vache, qui n’avait pas l’habitude de brouter l’herbe du toit, tomba, et son poids tira d’un coup l’homme par le tuyau de la cheminée. Il y resta tout pendu et il miaulait comme un maître chat dont on écrase la queue; il ramonait par force la cheminée, pendant que la vache nageait dans l’air. La femme, voyant que son homme si vaillant n’apportait pas à manger, s’en revint à la maison. Quand elle vit sa vache qui beuglait en ramant avec les pieds, elle pensa devenir folle, coupa la corde et, du coup, l’homme dégringola sur la marmite. Cette journée lui a suffi; le lendemain, il alla faucher en chantant une brave petite chanson.

Simon étouffait de rire. Claire, heureuse de le voir si gai, dit à Jacquier:

--Il n’y a que vous pour conter de ces histoires.

--Je le crois bien, grogna-t-il. Aujourd’hui on aime mieux jaser des boniments de la ville. Mais moi, j’ai point oublié ce que m’ont appris mes vieux.

Les poissons étaient roulés dans une serviette, poudrés de farine. Jeannette mit des branches bien sèches dans le feu et posa la poêle sur son support. Elle la remplit d’huile de colza qui pétilla autour du croûton de pain qu’elle y avait jeté. Quand elle fut assez brûlée, les poissons s’y dorèrent tour à tour.

Après la soupe, qui était servie sur la table de cerisier, on les mangea tout craquants comme de la miche fraîche. Claire, selon son habitude, veillait à ce que Simon mangeât bien. Elle écartait l’inquiétude. Elle écoutait le petit qui racontait des récits qu’il avait appris dans ses livres. La belle journée laissait en elle son reflet, un peu de sa grande lumière. On n’avait pas fermé les volets, les premières étoiles traçaient sur les vitres des signes vivants. Le murmure de la rivière s’élevait dans le silence et la paix. Claire, tandis que l’enfant parlait, regardait les moindres choses, les chandeliers de cuivre poli, les lampes à huile dont on ne se servait plus, la carabine accrochée au-dessus de la cheminée, les assiettes brillantes du vaisselier et, dans un angle, sous un miroir, le berceau de chêne où sa mère l’avait balancée. Simon, à son tour, y avait dormi. Sur ce nid, aujourd’hui vide, et peut-être pour jamais, revenaient toutes les chansons murmurées par des lèvres fidèles, au souffle du souvenir qu’on ne pouvait tuer.

XVI

La bonne fête du 15 août, la frairie de Bonnal, les battaisons annoncèrent la fin de l’été. Claire n’avait reçu que de brèves nouvelles de Louise Lautier, qui ne fixait pas encore la date de son arrivée aux Ages.

Elle cachait toujours mieux sa peine. Elle parlait maintenant du départ de Simon sur un ton apparemment calme. Quelquefois, les dents serrées, elle disait à l’enfant:

--Quand tu seras là-bas, il faudra que tu vives comme ici, sagement, sans oublier les prières que je t’ai apprises. Et, mon petit, tu prieras pour moi.

Insensiblement, par une volonté lente, elle s’était composé une mine plus sévère. Elle ne riait plus comme autrefois, ou bien c’était par à-coups, précipitamment, comme on sanglote. Des heures entières, un étrange poids la courbait; elle ne parlait que rarement et par nécessité.

--Quand il s’en ira, songeait-elle, il souffrira moins de quitter une femme comme moi, si triste. Les enfants aiment celles qui savent rire.

Elle en vint à le repousser doucement, quand il se précipitait dans ses bras comme autrefois, au retour de classe. Simon s’en étonnait; à la longue, il devina un mystère qu’il ne pouvait percer. Parfois, après des jours où elle refoulait son cœur, Claire l’étreignait avec une ardeur subite, puis elle dénouait vite ses bras et l’éloignait à la hâte. Tous ceux qui la connaissaient, trouvaient qu’elle avait beaucoup changé. Quelque chose l’avait peu à peu desséchée. Sa figure pleine, au teint chaud, se creusait aux tempes, près de la bouche, et deux traits d’ombre lui barraient à présent les joues. Elle, qui avait toujours eu la taille forte, recoupait ses robes pour les empêcher de glisser.

--Maîtresse, disait Jacquier, il y a du vilain qui vous ronge.

Ses bras devenaient plus lourds et ses mains lui faisaient mal, quand elle trayait les brettes.

--Je deviens vieille, voilà tout, répondait-elle aux gens qui s’inquiétaient de sa santé.

Elle suivit avec plus d’assiduité les processions rustiques ou l’on demande la guérison de l’âme et du corps. Elle allait sur la colline prier la Vierge du sanctuaire, qui se dresse dans une poignante solitude. Elle s’agenouillait, laissait tomber son front sur ses mains jointes; aucune parole ne sortait de sa bouche; tout son cœur, au fond d’elle, n’était qu’une grande imploration silencieuse. La Vierge savait mieux qu’elle ce qu’il fallait souffrir pour mériter l’espérance.

Claire se donnait toute en ce monde et par delà. Elle fréquenta les bonnes fontaines qui font leur lueur secourable dans les bois, près des hautes croix de chêne et sous leurs bras étendus, où tant de poitrines humaines, à l’exemple du Seigneur, ont saigné invisiblement pour des sacrifices secrets.

Chaque semaine, elle cherchait un appui auprès de l’abbé Remier. Elle lui annonça le prochain mariage de Louise Lautier avec l’homme qui l’avait poussée dans l’abjection. Elle ne le connaissait pas, mais elle le regardait comme l’image même du démon. Ce soir, elle parla longuement pour se délivrer:

--Parfois, je me suis laissé prendre à des sentiments égoïstes et j’aimais peut-être Simon pour moi-même. A présent, je suis détachée. J’ai accompli mon devoir en élevant cet enfant, et j’avais assez de force pour le laisser partir sans me plaindre. Ce mariage a tout changé. Puis-je supporter que Simon vive près de l’homme qui a corrompu sa mère, navré le cœur de mon frère? Non, je ne le peux. Ce n’est pas de moi qu’il est question, mais de l’âme et de l’honneur de Simon. Il est encore sans défense...

Alors elle pleura dans ses mains:

--Sans défense, il est sans défense...

L’abbé Remier la guida prudemment. Il s’efforça de l’apaiser, mais il sentait bien que le cas était grave. Il dit:

--Il faut prier. Là est la source de lumière. Ne vous laissez pas aller au doute ni à la haine. C’est l’espérance de Dieu qui garde tout.

Claire, en revenant aux Ages, s’arrêta souvent en chemin. La route, qu’elle faisait jadis d’une seule traite, lui paraissait interminable. En montant la côte à petits pas, elle était prise d’essoufflement; elle portait un cœur trop lourd.

XVII

L’automne montra sa première ardeur; la vallée parut s’élargir pour livrer passage à quelque immense miracle. Une flamme secrète brûlait dans les bois et sur les eaux. L’enchantement annuel descendait de l’étoile du soir et ne touchait que la pointe des arbres avant de glisser le long des branches pour se répandre à terre. Un empire de brumes et d’or végétal naissait; la rivière, l’étang de Bonnal, la moindre source appelait une lumière de songe. Des semaines passèrent. Les champs devinrent plus beaux que le ciel. L’air était d’une sonorité étrange; partout frémissait une couleur de feu léger dans les feuillages plus tremblants. L’horizon s’éloignait et rompait son cercle sous la poussée d’une ardeur mystérieuse.

Claire s’asseyait le soir, près de Simon, sur le banc du seuil. Sa figure était pâlie et plus creusée; ses yeux sombres paraissaient agrandis. Elle avait dû louer une servante de quinze ans pour aider aux travaux du ménage et de la grange, Jeannette ne pouvant suffire à la besogne toujours pressante.

Jacquier grognait:

--Notre maîtresse, qu’est-ce que vous avez contre vous?

Il ne l’interrogeait pas davantage. Un jour, elle lui répondit avec une douceur qui le toucha:

--Occupez-vous de Simon, je suis trop lasse pour le distraire.

Vers la fin du mois d’octobre, elle cessa de travailler. Elle abandonna les soins du ménage à Jeannette. Elle se tenait près d’une fenêtre et reprisait lentement le linge de Simon, en songeant que bientôt elle serait seule dans cette maison. Elle s’habituait à cette pensée. Elle en faisait entrer la pointe au fond de son cœur. Elle ne pouvait que supplier Dieu qu’il gardât Simon du mal et de tout danger. Dans sa douleur, il y avait la profonde paix du bien accompli. Elle attendait une sorte de prodige, et elle aurait voulu en être déchirée; la graine meurt sous la pousse neuve. Mais elle n’était qu’une faible femme avec trop d’amour. Souvent Simon la surprenait au milieu de ces tourments obscurs; c’était lui maintenant qui racontait des histoires pour tâcher de l’égayer. Il avivait, sans le savoir, la plus grande peine du monde.

XVIII

Comme novembre approchait, Claire dut s’aliter. Le médecin de Bonnal, M. Vardier fut mandé à son chevet. Il déclara qu’il s’agissait d’une grippe, compliquée d’anémie. Quelques soins appropriés et la malade guérirait comme par enchantement, en cette terre des Ages où soufflait l’air le plus pur.

Le temps était pluvieux; l’eau, d’où étaient nés tant de beaux feuillages, allait les reprendre et les dissoudre. Le ciel s’éclaira, et dans la cour un tilleul à la tête ronde ne gardait plus qu’un arc de feuilles d’or pâle, tel une lune qui s’effile peu à peu.

Claire voulut se lever; elle avait été mécontente que l’on appelât le médecin. Elle n’éprouvait qu’une grande lassitude. Pour montrer que c’était là un malaise passager, elle se remit, tant bien que mal, à travailler dans la cuisine. Mais elle ne put longtemps continuer; elle avait des étourdissements brusques. En ces moments, elle s’appuyait à la table, pour ne pas tomber, et souriait afin de cacher cette faiblesse étrange qui lui faisait peur.

--Voilà ce que c’est d’avoir fait la paresseuse au lit, disait-elle.