Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 9

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71. _Les habitudes originaires_, particulièrement celle de l'indépendance naturelle, _ne se perdent point tout d'un coup_, mais par degrés et à force de temps.

72. Supposé que toutes les sociétés aient commencé par le culte d'une divinité quelconque, les _pères_ furent sans doute, dans l'état de famille, les _sages_ en fait de divination, les _prêtres_ qui sacrifiaient pour connaître la volonté du ciel par les auspices, et les _rois_ qui transmettaient les lois divines à leur famille.

73 et 76. C'est une tradition vulgaire que le _monde fut d'abord gouverné par des rois_,--que la _première forme de gouvernement fut la monarchie_.

74. Autre tradition vulgaire: _les premiers rois qui furent élus, c'étaient les plus dignes_.

75. Autre: _les premiers rois furent des sages_. Le vain souhait de Platon était en même temps un regret de ces premiers âges pendant lesquels _les philosophes régnaient, ou les rois étaient philosophes_.

Dans la personne des premiers pères se trouvèrent donc réunis la sagesse, le sacerdoce et la royauté. Les deux dernières supériorités dépendaient de la première. Mais cette sagesse n'était point la sagesse _réfléchie_ (riposta) celle des philosophes, mais la _sagesse vulgaire_ des législateurs. Nous voyons que dans la suite chez toutes les nations les prêtres marchaient la couronne sur la tête.

77. Dans l'état de famille, les pères durent exercer un _pouvoir monarchique_, dépendant de Dieu seul, sur la personne et sur les biens de leurs _fils_, et, à plus forte raison, sur ceux des hommes qui s'étaient réfugiés sur leurs terres, et qui étaient devenus leurs _serviteurs_. Ce sont ces premiers monarques du monde que désigne l'Écriture Sainte en les appelant _patriarches_, c'est-à-dire, _pères et princes_. Ce droit monarchique fut conservé par la loi des douze tables dans tous les âges de l'ancienne Rome: _Patri familias jus vitæ et necis in liberos esto_, le père de famille a sur ses enfans droit de vie et de mort; principe d'où résulte le suivant, _quidquid filius acquirit, patri acquirit_, tout ce que le fils acquiert, il l'acquiert à son père.

78. Les _familles_ ne peuvent avoir été nommées d'une manière convenable à leur origine, si l'on n'en fait venir le nom de ces _famuli_, ou serviteurs des premiers pères de famille.

79. Si les premiers _compagnons_, ou _associés_, eurent pour but une _société d'utilité_, on ne peut les placer antérieurement à ces réfugiés qui, ayant cherché la sûreté près des premiers pères de famille, furent obligés pour vivre de cultiver les champs de ceux qui les avaient reçus.--Tels furent les véritables _compagnons des héros_, dans lesquels nous trouvons plus tard les _plébéiens_ des cités héroïques, et en dernier lieu les _provinces soumises_ à des peuples souverains.

80. Les hommes s'engagent dans des rapports de bienfaisance, lorsqu'ils espèrent retenir une partie du _bienfait_, ou en tirer une grande utilité; tel est le genre de bienfait que l'on doit attendre dans la vie sociale.

81. C'est un caractère des hommes courageux de ne point laisser perdre par négligence ce qu'ils ont acquis par leur courage, mais de ne céder qu'à la nécessité ou à l'intérêt, et cela peu-à-peu, et le moins qu'ils peuvent. Dans ces deux axiomes nous voyons les _principes éternels des fiefs_, qui se traduisent en latin avec élégance par le mot _beneficia_.

82. Chez toutes les nations anciennes nous ne trouvons partout que _clientèles_ et _cliens_, mots qu'on ne peut entendre convenablement que par _fiefs_ et _vassaux_. Les feudistes ne trouvent point d'expressions latines plus convenables pour traduire ces derniers mots que _clientes_ et _clientelæ_.

Les trois derniers axiomes avec les douze précédens (en partant du 70e), nous font connaître l'_origine des sociétés_. Nous trouvons cette origine, comme on le verra d'une manière plus précise, dans la nécessité imposée aux pères de famille par leurs serviteurs. Ce premier gouvernement dut être _aristocratique_, parce que les pères de famille s'unirent en corps politique pour résister à leurs serviteurs mutinés contre eux, et furent cependant obligés pour les ramener à l'obéissance, de leur faire des concessions de terres analogues aux _feuda rustica (fiefs roturiers)_ du moyen âge. Ils se trouvèrent eux-mêmes avoir assujetti leurs souverainetés domestiques (que l'on peut comparer aux _fiefs nobles_) à la _souveraineté de l'ordre_ dont ils faisaient partie. Cette origine des sociétés sera prouvée par le fait; mais quand elle ne serait qu'une hypothèse, elle est si simple et si naturelle, tant de phénomènes politiques s'y rapportent d'eux-mêmes, comme à leur cause, qu'il faudrait encore l'admettre comme vraie. Autrement il devient impossible de comprendre comment l'_autorité civile_ dériva de l'_autorité domestique_; comment le patrimoine public se forma de la réunion des patrimoines particuliers; comment à sa formation, la société trouva des élémens tout préparés dans un corps peu nombreux qui pût commander dans une multitude de plébéiens qui pût obéir. Nous démontrerons qu'en supposant les familles composées seulement _de fils_, et non _de serviteurs_, cette formation des sociétés a été impossible.

83. Ces concessions de terres constituèrent la première _loi agraire_ qui ait existé, et la nature ne permet pas d'en _imaginer_, ni d'en _comprendre_ une qui puisse offrir plus de précision.

Dans cette loi agraire furent distingués les trois genres de possession qui peuvent appartenir aux trois sortes de personnes: _domaine bonitaire_ appartenant aux Plébéiens; _domaine quiritaire_ appartenant aux Pères, conservé par les armes, et par conséquent _noble_; _domaine éminent_, appartenant au corps souverain. Ce dernier genre de possession n'est autre chose que la souveraine puissance dans les républiques aristocratiques.

84-96. _Ancienne histoire romaine._

84. Dans un passage remarquable de sa Politique, où il énumère les diverses sortes de gouvernemens, Aristote fait mention de la _royauté héroïque_, où les rois, chefs de la religion, administraient la justice au-dedans, et conduisaient les guerres au-dehors.

Cet axiome se rapporte précisément à la royauté héroïque de Thésée et de Romulus. _Voyez_ la vie du premier dans Plutarque. Quant aux rois de Rome, nous voyons Tullus Hostilius juge d'Horace[22]. Les rois de Rome étaient appelés rois des choses sacrées, _reges sacrorum_. Et même après l'expulsion des rois, de crainte d'altérer la forme des cérémonies, on créait un roi des choses sacrées; c'était le chef des féciaux, ou hérauts de la république.

[Note 22: Par l'intermédiaire des Duumvirs auxquels il délègue son pouvoir. (_N. du T._)]

85. Autre passage remarquable de la Politique d'Aristote: _Les anciennes républiques n'avaient point de lois pour punir les offenses et redresser les torts particuliers; ce défaut de lois est commun à tous les peuples barbares_. En effet les peuples ne sont barbares dans leur origine que parce qu'ils ne sont pas encore adoucis par les lois.--De là la _nécessité des duels et des représailles personnelles_ dans les temps barbares, où l'on manque de _lois judiciaires_.

86. Troisième passage non moins précieux du même livre: _Dans les anciennes républiques, les nobles juraient aux plébéiens une éternelle inimitié._ Voilà ce qui explique l'orgueil, l'avarice, et la barbarie des nobles à l'égard des plébéiens, dans les premiers siècles de l'histoire romaine. Au milieu de cette prétendue liberté populaire que l'imagination des historiens nous montre dans Rome, ils _pressaient_[23] les plébéiens, et les forçaient de les servir à la guerre à leurs propres dépens; ils les enfonçaient, pour ainsi dire, dans un abîme d'usures; et lorsque ces malheureux n'y pouvaient satisfaire, ils les tenaient enfermés toute leur vie dans leurs prisons particulières, afin de se payer eux-mêmes par leurs travaux et leurs sueurs; là, ces tyrans les déchiraient à coups de verges comme les plus vils esclaves.

[Note 23: Ce mot est pris dans le sens anglais, _to press_. _Angariarono._ (_N. du T._)]

87. Les républiques aristocratiques se décident difficilement à la guerre, de crainte d'aguerrir la multitude des plébéiens.

88. Les gouvernemens aristocratiques conservent les richesses dans l'ordre des nobles, parce qu'elles contribuent à la puissance de cet ordre.--C'est ce qui explique la clémence avec laquelle les Romains traitaient les vaincus; ils se contentaient de leur ôter leurs armes, et leur laissaient la jouissance de leurs biens (_dominium bonitarium_), sous la condition d'un tribut supportable.--Si l'aristocratie romaine combattit toujours les lois agraires proposées par les Gracques, c'est qu'elle craignait d'enrichir le petit peuple.

89. L'_honneur_ est le plus noble aiguillon de la valeur militaire.

90. Les peuples, chez lesquels les différens ordres se disputent les _honneurs_ pendant la paix, doivent déployer à la guerre une _valeur héroïque_; les uns veulent se conserver le privilège des honneurs, les autres mériter de les obtenir. Tel est le principe de l'_héroïsme_ romain depuis l'expulsion des rois jusqu'aux guerres puniques. Dans cette période, les nobles se dévouaient pour leur patrie, dont le salut était lié à la conservation des privilèges de leur ordre; et les plébéiens se signalaient par de brillans exploits pour prouver qu'ils méritaient de partager les mêmes honneurs.

91. Les querelles dans lesquelles les différens ordres cherchent _l'égalité des droits_, sont pour les républiques le plus puissant moyen d'agrandissement.

Autre principe de l'_héroïsme_ romain, appuyé sur trois vertus civiles: _confiance magnanime des plébéiens_, qui veulent que les patriciens leur communiquent les droits civils, en même temps que ces lois dont ils se réservent la connaissance mystérieuse; _courage des patriciens_, qui retiennent dans leur ordre un privilège si précieux; _sagesse des jurisconsultes_, qui interprètent ces lois, et qui peu-à-peu en étendent l'utilité en les appliquant à de nouveaux cas, selon ce que demande la raison. Voilà les trois caractères qui distinguent exclusivement la jurisprudence romaine.

92. Les faibles veulent les lois; les puissans les repoussent; les ambitieux en présentent de nouvelles pour se faire un parti; les princes protègent les lois, afin d'égaler les puissans et les faibles.

Dans sa première et sa seconde partie, cet axiome éclaire l'histoire des querelles qui agitent les aristocraties. Les nobles font de la connaissance des lois le _secret_ de leur ordre, afin qu'elles dépendent de leurs caprices, et qu'ils les appliquent _aussi arbitrairement que des rois_. Telle est, selon le jurisconsulte Pomponius, la raison pour laquelle les plébéiens désiraient la loi des douze tables: _gravia erant jus latens, incertum, et manus regia_. C'est aussi la cause de la répugnance que montraient les sénateurs pour accorder cette législation: _mores patrios servandos; leges ferri non oportere_. Tite-Live dit au contraire, que les nobles ne repoussaient pas les voeux du peuple, _desideria plebis non aspernari_. Mais Denis d'Halicarnasse, devait être mieux informé que Tite-Live des antiquités romaines, puisqu'il écrivait d'après les mémoires de Varron, le plus docte des Romains.[24]

[Note 24: Nous rejetons une longue digression sur la question de savoir si les lois des douze tables ont été transportées d'Athènes à Rome, dans la note où nous citerons un passage plus considérable d'un autre ouvrage de Vico sur le même sujet. (_N. du T._)]

Le troisième article du même axiome nous montre la route que suivent les ambitieux dans les états populaires pour s'élever au pouvoir souverain; ils secondent le désir naturel du peuple, qui, ne pouvant s'élever aux idées générales, veut une loi pour chaque cas particulier. Aussi voyons-nous que Sylla, chef du parti de la noblesse, n'eut pas plus tôt vaincu Marius, chef du parti du peuple, et rétabli la république en rendant le gouvernement à l'aristocratie, qu'il remédia à la multitude des lois par l'institution des _quæstiones perpetuæ_.

Enfin le même axiome nous fait connaître dans sa dernière partie le secret motif pour lequel les Empereurs, en commençant par Auguste, firent des _lois innombrables pour des cas particuliers_; et pourquoi chez les modernes tous les états monarchiques ou républicains ont reçu le corps du droit romain, et celui du droit canonique.

93. Dans les démocraties où domine une multitude avide, dès qu'une fois cette multitude s'est ouvert par les lois la porte des honneurs, la paix n'est plus qu'une lutte dans laquelle on se dispute la puissance, non plus avec les lois, mais avec les armes; et la puissance elle-même est un moyen de faire des lois pour enrichir le parti vainqueur; telles furent à Rome les lois agraires proposées par les Gracques. De là résultent à-la-fois des guerres civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors.

Cet axiome confirme par son contraire ce qu'on a dit de l'_héroïsme_ romain pour tout le temps antérieur aux Gracques.

94. Plus les biens sont attachés à la personne, au corps du possesseur, plus la liberté naturelle conserve sa fierté; c'est avec le superflu que la servitude enchaîne les hommes.

Dans son premier article, cet axiome est un nouveau principe de l'_héroïsme_ des premiers peuples; dans le second, c'est le _principe naturel des monarchies_.

95. Les hommes aiment d'abord à sortir de sujétion et désirent l'_égalité_; voilà les plébéiens dans les républiques aristocratiques, qui finissent par devenir des gouvernemens populaires. Ils s'efforcent ensuite de _surpasser leurs égaux_; voilà le petit peuple dans les états populaires qui dégénèrent en oligarchies. Ils veulent enfin _se mettre au-dessus des lois_; et il en résulte une démocratie effrénée, une anarchie, qu'on peut appeler la pire des tyrannies, puisqu'il y a autant de tyrans qu'il se trouve d'hommes audacieux et dissolus dans la cité. Alors le petit peuple, éclairé par ses propres maux, y cherche un remède en _se réfugiant dans la monarchie_. Ainsi nous trouvons dans la nature cette _loi royale_ par laquelle Tacite légitime la monarchie d'Auguste: _qui cuncta bellis civilibus fessa nomine principis sub imperium_ ACCEPIT.

96. Lorsque la réunion des familles forma les premières cités, _les nobles_ qui sortaient à peine de l'_indépendance de la vie sauvage_, ne voulaient point se soumettre au frein des lois, ni aux charges publiques; voilà les _aristocraties_ où les nobles sont seigneurs. Ensuite les plébéiens étant devenus nombreux et aguerris, les nobles se soumirent, comme les plébéiens, aux lois et aux charges publiques; voilà les nobles dans les _démocraties_. Enfin pour s'assurer la vie commode dont ils jouissent, ils inclinèrent naturellement à se soumettre au gouvernement d'un seul; voilà les nobles sous la _monarchie_.

97-103. _Migration des peuples._

97. Qu'on m'accorde, et la raison ne s'y refuse pas, qu'après le déluge, les hommes habitèrent d'abord sur les _montagnes_; il sera naturel de croire qu'ils descendirent quelque temps après dans les _plaines_, et qu'au bout d'un temps considérable, ils prirent assez de confiance pour aller jusqu'aux _rivages_ de la mer.

98. On trouve dans Strabon un passage précieux de Platon, où il raconte qu'après les déluges particuliers d'Ogygès et de Deucalion, les hommes habitèrent _dans les cavernes des montagnes_, et il les reconnaît dans ces cyclopes, ces Polyphèmes, qui lui représentent ailleurs les premiers pères de famille; ensuite sur les _sommets_ qui dominent les vallées, tels que Dardanus qui fonda Pergame, depuis la citadelle de Troie; enfin dans les _plaines_, tels qu'Ilus qui fit descendre Troie jusqu'à la plaine voisine de la mer, et qui l'appela Ilion.

99. Selon une tradition ancienne, Tyr, fondée d'abord _dans les terres_, fut ensuite assise sur le _rivage_ de la mer de Phénicie; et l'histoire nous apprend que de là elle passa dans une _île_ voisine, qu'Alexandre rattacha par une chaussée au continent.

Le postulat 97 et les deux traditions qui viennent à l'appui, nous apprennent que les peuples _méditerranés_ se formèrent d'abord, ensuite les peuples _maritimes_.

Nous y trouvons aussi une preuve remarquable de l'antiquité du peuple hébreux, dont Noé plaça le berceau dans la Mésopotamie, contrée la plus _méditerranée_ de l'ancien monde habitable. Là aussi se fonda la première monarchie, celle des Assyriens, sortis de la tribu chaldéenne, laquelle avait produit les premiers sages, et Zoroastre le plus ancien de tous.

100. Pour que les hommes se décident à _abandonner pour toujours la terre où ils sont nés_, et qui naturellement leur est chère, il faut les plus extrêmes nécessités. Le désir d'acquérir par le commerce, ou de conserver ce qu'ils ont acquis, peut seul les décider à quitter leur patrie _momentanément_.

C'est le principe de la _Transmigration des peuples_, dont les moyens furent, ou les _colonies maritimes des temps héroïques_, ou les _invasions des barbares_, ou les _colonies_ les plus lointaines _des Romains_, ou celles _des Européens dans les deux Indes_.

Le même axiome nous démontre que les descendans des fils de Noé durent _se perdre et se disperser_ dans leurs courses vagabondes, comme les bêtes sauvages, soit pour _échapper_ aux animaux farouches qui peuplaient la vaste forêt dont la terre était couverte; soit en _poursuivant_ les femmes rebelles à leurs désirs, soit en _cherchant_ l'eau et la pâture. Ils se trouvèrent ainsi épais sur toute la terre, lorsque le tonnerre se faisant entendre pour la première fois depuis le déluge, les ramena à des pensées religieuses, et leur fit concevoir un Dieu, un Jupiter; principe uniforme des sociétés païennes qui eurent chacune leur Jupiter. S'ils eussent conservé des moeurs _humaines_, comme le peuple de Dieu, ils seraient, comme lui, restés en Asie; cette partie du monde est si vaste, et les hommes étaient alors si peu nombreux, qu'ils n'avaient aucune nécessité de l'abandonner; il n'est point dans la nature que l'on quitte par caprice le pays de sa naissance.

101. Les Phéniciens furent les premiers navigateurs du monde ancien.

102. Les nations encore barbares _sont impénétrables_; au-dehors, il faut la _guerre_ pour les ouvrir aux étrangers, au-dedans l'intérêt du _commerce_, pour les déterminer à les admettre. Ainsi Psammétique ouvrit l'Égypte aux Grecs de l'Ionie et de la Carie, lesquels durent être célèbres après les Phéniciens par leur commerce maritime[25]. Ainsi dans les temps modernes les Chinois ont ouvert leur pays aux Européens.

[Note 25: C'est ce qui explique ces grandes richesses qui permirent aux Ioniens de bâtir le temple de Junon à Samos, et aux Cariens d'élever le tombeau de Mausole, qui furent placés au nombre des sept merveilles du monde. La gloire du commerce maritime appartint en dernier lieu à ceux de Rhodes qui élevèrent à l'entrée de leur port le fameux colosse du Soleil. (_Vico_).]

Ces trois axiomes nous donnent le principe d'un _autre système d'étymologie pour les mots dont l'origine est certainement étrangère_, système différent de celui dans lequel nous trouvons l'_origine des mots indigènes_. Sans ce principe, nul moyen de connaître l'_histoire des nations transplantées par des colonies aux lieux où s'étaient établies déjà d'autres nations_. Ainsi Naples fut d'abord appelée _Sirène_, d'un mot syriaque, ce qui prouve que les Syriens, ou Phéniciens, y avaient d'abord fondé un comptoir. Ensuite elle s'appela _Parthenope_, d'un mot grec de la langue _héroïque_, et enfin _Neapolis_ dans la langue grecque vulgaire; ce qui prouve que les Grecs s'y étaient établis ensuite, pour partager le commerce des Phéniciens. De même sur les rivages de Tarente il y eut une colonie syrienne appelée _Siri_, que les Grecs nommèrent ensuite _Polylée_; Minerve, qui y avait un temple, en tira le surnom de _Poliade_.

103. Je demande qu'on m'accorde, et on sera forcé de le faire, qu'il y ait eu _sur le rivage du Latium une colonie grecque_, qui, _vaincue et détruite par les Romains_, sera restée ensevelie dans les ténèbres de l'antiquité.

Si l'on n'accorde point ceci, quiconque réfléchit sur les choses de l'antiquité et veut y mettre quelqu'ensemble, ne trouve dans l'histoire romaine que sujets de s'étonner; elle nous parle d'_Hercule_, d'_Évandre_, d'_Arcadiens_, de _Phrygiens établis dans le Latium_, d'un _Servius Tullius_ d'origine grecque, d'un _Tarquin l'Ancien_, fils du Corinthien Démarate, d'_Énée_, auquel le peuple romain rapporte sa première origine. _Les lettres latines_, comme l'observe Tacite, _étaient semblables aux anciennes lettres grecques_; et pourtant Tite-Live pense qu'au temps de Servius Tullius, le nom même de Pythagore qui enseignait alors dans son école tant célébrée de Crotone n'avait pu pénétrer jusqu'à Rome. Les Romains ne commencèrent à connaître les Grecs d'Italie qu'à l'occasion de la guerre de Tarente, qui entraîna celle de Pyrrhus et des Grecs d'outre-mer (_Florus_).

104-114. _Principes du droit naturel._

104. Elle est digne de nos méditations, cette pensée de Dion Cassius: _la coutume est semblable à un roi, la loi à un tyran_: ce qui doit s'entendre de la coutume raisonnable, et de la loi qui n'est point animée de l'esprit de la raison naturelle.

Cet axiome termine par le fait la grande dispute à laquelle a donné lieu la question suivante: _le droit est-il dans la nature, ou seulement dans l'opinion des hommes_? c'est la même que l'on a proposée dans le corollaire du 8e axiome: _la nature humaine est-elle sociable_? Si la coutume commande, comme un roi à des sujets qui veulent obéir, le droit naturel qui a été ordonné par la coutume, est né des moeurs humaines, résultant de la NATURE COMMUNE DES NATIONS. Ce droit conserve la société, parce qu'il n'y a chose plus agréable et par conséquent plus naturelle que de suivre les coutumes enseignées par la nature. D'après tout ce raisonnement, _la nature humaine_ dont elles sont un résultat, _ne peut être que sociable_.

Cet axiome, rapproché du 8e et de son corollaire, prouve que l'_homme n'est pas injuste par le fait de sa nature, mais par l'infirmité d'une nature déchue_. Il nous démontre le premier _principe du christianisme_, qui se trouve dans le caractère d'Adam, considéré avant le péché, et dans l'état de perfection où il dut avoir été conçu par son créateur. Il nous démontre par suite les _principes catholiques de la grâce_. La grâce suppose le libre arbitre, auquel elle prête un secours _surnaturel_, mais qui est aidé _naturellement_ par la _Providence_ (_Voy._ le même axiome 8e et son second corollaire.) Sur ce dernier article la religion chrétienne s'accorde avec toutes les autres. Grotius, Selden et Puffendorf devaient fonder leurs systèmes sur cette base, et se ranger à l'opinion des jurisconsultes romains, selon lesquels le _droit naturel a été ordonné par la divine Providence_.

105. Le _droit naturel des gens est sorti des moeurs et coutumes_ des nations, lesquelles se sont rencontrées dans _un sens commun_, ou manière de voir uniforme, et cela sans _réflexion_, sans prendre _exemple_ l'une de l'autre.

Cet axiome, avec le mot de Dion Cassius qui vient d'être rapporté, établit que la Providence est _la législatrice du droit naturel des gens_, parce qu'elle est la _reine des affaires humaines_.

Le même axiome établit la différence qui existe entre le _droit naturel des Hébreux_, celui des _Gentils_, et celui des _philosophes_. Les Gentils eurent seulement les secours _ordinaires_ de la Providence, les Hébreux eurent de plus les secours _extraordinaires_ du vrai Dieu, et c'est le principe de la _division de tous les peuples anciens en Hébreux et Gentils_. Les philosophes par leurs raisonnemens arrivèrent à l'idée d'un droit plus parfait que celui que pratiquaient les Gentils; mais ils ne parurent que deux mille ans après la fondation des sociétés païennes. Ces trois différences, inaperçues jusqu'ici, renversent les trois systèmes de Grotius, de Selden et de Puffendorf.