Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 8

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Nous trouvons encore, dans nos principes, une autre cause de cette marche des Romains, et peut-être cette cause explique plus convenablement l'effet indiqué. Romulus fonda Rome au milieu d'autres cités latines plus anciennes; il la fonda en ouvrant un asile, _moyen_, dit Tite-Live, _employé jadis par la sagesse des fondateurs de villes_; l'âge de la violence durant encore, il dut fonder sa ville sur la même base qui avait été donnée aux premières cités du monde. La civilisation romaine partit de ce principe; et comme les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès, il dut arriver que les Romains expliquèrent en langue vulgaire les affaires de la vie civile, tandis que les Grecs les avaient exprimées en langue héroïque. Voilà aussi pourquoi les Romains furent les _héros du monde_, et soumirent les autres cités du Latium, puis l'Italie, enfin l'univers. Chez eux l'héroïsme était jeune, lorsqu'il avait commencé à vieillir chez les autres peuples du Latium, dont la soumission devait préparer toute la grandeur de Rome.

22. Il existe nécessairement dans la nature une _langue intellectuelle commune à toutes les nations_; toutes les choses qui occupent l'activité de l'homme en société y sont uniformément comprises, mais exprimées avec autant de modifications qu'on peut considérer ces choses sous divers aspects. Nous le voyons dans les proverbes; ces maximes de la _sagesse vulgaire_, sont entendues dans le même sens par toutes les nations anciennes et modernes, quoique dans l'expression elles aient suivi la diversité des manières de voir.--Cette langue appartient à la _science nouvelle_; guidés par elle, les philologues pourront se faire _un vocabulaire intellectuel commun à toutes les langues mortes et vivantes_.

23-114. AXIOMES PARTICULIERS.

23-28. _Division des peuples anciens en Hébreux et Gentils.--Déluge universel.--Géans._

23. L'histoire sacrée est plus ancienne que toutes les histoires profanes qui nous sont parvenues, puisqu'elle nous fait connaître, avec tant de détails et dans une période de huit siècles, l'état de nature sous les patriarches (_état de famille_, dans le langage de la _science nouvelle_). Cet état dont, selon l'opinion unanime des politiques, sortirent les peuples et les cités, l'histoire profane n'en fait point mention, ou en dit à peine quelques mots confus.

24. Dieu défendit la divination aux Hébreux; cette défense est la base de leur religion; la divination au contraire est le principe de la société chez toutes les nations païennes. Aussi tout le monde ancien fut-il divisé en Hébreux et Gentils.

25. Nous démontrerons le _déluge universel_, non plus par les preuves philologiques de Martin Scoock; elles sont trop légères; ni par les preuves astrologiques du cardinal d'Alliac, suivi par Pic de la Mirandole; elles sont incertaines et même fausses; mais par les faits d'une _histoire physique_ dont nous trouverons les vestiges dans les fables.

26. Il a existé des _géans_ dans l'antiquité, tels que les voyageurs disent en avoir trouvé de très grossiers et de très féroces à l'extrémité de l'Amérique dans le pays des Patagons. Abandonnant les vaines explications que nous ont données les philosophes de leur existence, nous l'expliquerons par des causes en partie physiques, en partie morales, que César et Tacite ont remarquées en parlant de la stature gigantesque des anciens Germains. Nous rapportons ces causes à l'_éducation_ sauvage, et pour ainsi dire _bestiale_, des enfans.

27. L'histoire grecque, qui nous a conservé tout ce que nous avons des antiquités païennes, en exceptant celles de Rome, prend son commencement du _déluge, et de l'existence des géans_.

Cette tradition nous présente la _division originaire du genre humain_ en deux espèces, celle des géans et celle des hommes d'une stature naturelle, celle des Gentils et celle des Hébreux. Cette différence ne peut être venue que de l'éducation _bestiale_ des uns, de l'éducation _humaine_ des autres; d'où l'on peut conclure que les Hébreux ont eu une autre origine que celle des Gentils.

28-40. _Principes de la théologie pratique.--Origine de l'idolâtrie, de la divination, des sacrifices._

28. Il nous reste deux grands débris des antiquités égyptiennes; 1º Les Égyptiens divisaient tout le temps antérieurement écoulé en trois âges, _âge des dieux, âge des héros, âge des hommes_; 2º Pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou _héroïque_, langue _vulgaire_ ou _épistolaire_, celle dans laquelle les hommes expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie.

29. Homère parle dans cinq passages de ses poèmes d'une langue plus ancienne que l'héroïque dont il se servait, et il l'appelle langue des dieux. (_Voy._ livre 2, chap. 6.)

30. Varron a pris la peine de recueillir trente mille noms de divinités reconnues par les Grecs. Ces noms se rapportaient à autant de besoins de la vie _naturelle_, _morale_, _économique_, ou _civile_ des premiers temps.--Concluons des trois traditions qui viennent d'être rapportées que, _partout la société a commencé par la religion_. C'est le premier des trois principes de la science nouvelle.

31. Lorsque les peuples sont _effarouchés_ par la violence et par les armes, au point que les lois humaines n'auraient plus d'action, il n'existe qu'un moyen puissant pour les dompter, c'est la religion.

Ainsi dans l'_état sans lois_ (_stato eslege_), la Providence réveilla dans l'âme des plus violens et des plus fiers une idée confuse de la divinité, afin qu'ils entrassent dans la vie sociale et qu'ils y fissent entrer les nations. Ignorans comme ils étaient, ils appliquèrent mal cette idée, mais l'effroi que leur inspirait la divinité telle qu'ils l'imaginèrent, commença à ramener l'ordre parmi eux.

Hobbes ne pouvait voir la société commencer ainsi parmi _les hommes violens et farouches_ de son système, lui qui, pour en trouver l'origine, s'adresse au hasard d'Épicure. Il entreprit de remplir la grande lacune laissée par la philosophie grecque, qui n'avait point considéré _l'homme dans l'ensemble de la société du genre humain_. Effort magnanime auquel le succès n'a pas répondu![20]

[Note 20: La fin de cet alinéa est rejetée dans une note du chapitre III.--(_Note du Traducteur._)]

32. Lorsque les hommes ignorent les causes naturelles des phénomènes, et qu'ils ne peuvent les expliquer par des analogies, ils leur attribuent leur propre nature; par exemple, le vulgaire dit que _l'aimant aime le fer_. (_Voy._ l'axiome 1er.)

33. La physique des ignorans est une métaphysique vulgaire, dans laquelle ils rapportent les causes des phénomènes qu'ils ignorent à la volonté de Dieu, sans considérer les moyens qu'emploie cette volonté.

34. L'observation de Tacite est très juste: _mobiles ad superstitionem perculsæ semel mentes_. Dès que les hommes ont laissé surprendre leur âme par une superstition pleine de terreurs, ils y rapportent tout ce qu'ils peuvent imaginer, voir, ou faire eux-mêmes.

35. L'admiration est fille de l'ignorance.

36. L'imagination est d'autant plus forte que le raisonnement est plus faible.

37. Le plus sublime effort de la poésie est d'animer, de passionner les choses insensibles.--Il est ordinaire aux enfans de prendre dans leurs jeux les choses inanimées, et de leur parler comme à des personnes vivantes.--Les hommes du monde enfant durent être naturellement des poètes sublimes.

38. Passage précieux de Lactance, sur l'origine de l'idolâtrie: _Rudes initio domines Deos appellarunt, sive ob miraculum virtutis (hoc verò putabant rudes adhuc et simplices); sive, ut fieri solet, in admirationem præsentis potentiæ; sive ob beneficia, quibus erant ad humanitatem compositi_; au commencement, les hommes encore simples et grossiers divinisèrent de bonne foi ce qui excitait leur admiration, tantôt la vertu, tantôt une puissance secourable (la chose est ordinaire), tantôt la bienfaisance de ceux qui les avaient civilisés.

39. Dès que notre intelligence est éveillée par l'admiration, quel que soit l'effet extraordinaire que nous observions, comète, parélie, ou toute autre chose, la curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science, nous porte à demander: Que signifie ce phénomène?

40. La superstition qui remplit de terreur l'âme des magiciennes, les rend en même temps cruelles et barbares; au point que souvent pour célébrer leurs affreux mystères, elles égorgent sans pitié et déchirent en pièces l'être le plus innocent et le plus aimable, un enfant.

Voilà l'origine des sacrifices, dans lesquels la férocité des premiers hommes faisait couler le sang humain. Les Latins eurent leurs _victimes de Saturne_ (Saturni hostiæ); les Phéniciens faisaient passer à travers les flammes les enfans consacrés à Moloch; et les douze tables conservent quelques traces de semblables consécrations.--Cette explication nous fera mieux entendre le vers fameux: _La crainte seule a fait les premiers dieux_. Les fausses religions sont nées de la crédulité, et non de l'imposture.--Elle répond aussi à l'exclamation impie de Lucrèce au sujet du sacrifice d'Iphigénie (_tant la religion put enfanter de maux!_). Ces religions cruelles étaient le premier degré par lequel la Providence amenait les hommes encore farouches, _les fils des Cyclopes et des Lestrigons_, à la civilisation des âges d'Aristide, de Socrate et de Scipion.

41-46. _Principes de la Mythologie historique._

41-42. Dans cette période qui suivit le déluge universel, les descendans impies des fils de Noé retournèrent à l'état sauvage, se dispersèrent comme des bêtes farouches dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et par l'effet d'une éducation toute _bestiale_, redevinrent géans à l'époque où il tonna la première fois après le déluge. C'est alors que _Jupiter foudroie et terrasse les géans_. Chaque nation païenne eut son Jupiter.--Il fallut sans doute plus d'un siècle après le déluge pour que la terre moins humide pût exhaler des vapeurs capables de produire le tonnerre.

43. Toute nation païenne eut son Hercule, fils de Jupiter; le docte Varron en a compté jusqu'à quarante.--Voilà l'origine de l'héroïsme chez les premiers peuples, qui faisaient sortir leurs héros des dieux.

Cette tradition et la précédente qui nous montre d'abord tant de Jupiter, ensuite tant d'Hercule chez les nations païennes, nous indique que les premières sociétés ne purent se fonder sans religion, ni s'agrandir sans vertu.--En outre, si vous considérez l'isolement de ces peuples sauvages qui s'ignoraient les uns les autres, et si vous vous rappelez l'axiome: _Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus entre eux, doivent avoir un motif commun de vérité_, vous trouverez un grand principe, c'est que les premières fables durent contenir des vérités relatives à l'état de la société, et par conséquent être l'histoire des premiers peuples.

44. Les premiers sages parmi les Grecs furent les _poètes théologiens_, lesquels sans aucun doute fleurirent avant les _poètes héroïques_, comme Jupiter fut père d'Hercule.

Des trois traditions précédentes, il résulte que les nations païennes avec leurs Jupiter et leurs Hercule, furent dans leurs commencemens toutes poétiques, et que d'abord naquit chez elles la _poésie divine_, ensuite l'_héroïque_.

45. Les hommes sont naturellement portés à conserver dans quelque monument le souvenir des lois et institutions, sur lesquelles est fondée la société où ils vivent.

46. Toutes les histoires des barbares commencent par des fables.

47-62. POÉTIQUE.

47-62. _Principe des caractères poétiques._

47. L'esprit humain aime naturellement l'uniforme.

Cet axiome appliqué aux fables s'appuie sur une observation. Qu'un homme soit fameux en bien ou en mal, le vulgaire ne manque pas de le placer en telle ou telle circonstance, et d'inventer sur son compte des fables en harmonie avec son caractère; _mensonges de fait_, sans doute, mais _vérités d'idées_, puisque le public n'imagine que ce qui est analogue à la réalité. Qu'on y réfléchisse, on trouvera que le _vrai poétique_ est _vrai métaphysiquement_, et que le _vrai physique_, qui n'y serait pas conforme, devrait passer pour faux. Le véritable capitaine, par exemple, c'est le Godefroi du Tasse; tous ceux qui ne se conforment pas en tout à ce modèle, ne méritent point le nom de capitaine. Considération importante dans la poétique.

48. Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque ressemblance, quelque rapport.

49. C'est un passage précieux que celui de Jamblique, _sur les mystères des Égyptiens_: les Égyptiens attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie humaine.

Cet axiome et le précédent renverseront cette sublime théologie naturelle par laquelle ce grand philosophe interprète les mystères de l'Égypte.

Dans les axiomes 47, 48 et 49, nous trouvons le principe des caractères poétiques, lesquels constituent l'essence des fables. Le premier nous montre le penchant naturel du vulgaire à imaginer des fables et à les imaginer avec convenance.--Le second nous fait voir que les premiers hommes qui représentaient l'enfance de l'humanité, étant incapables d'abstraire et de généraliser, furent contraints de créer les caractères poétiques, pour y ramener, comme à autant de modèles, toutes les espèces particulières qui auraient avec eux quelque ressemblance. Cette ressemblance rendait infaillible la convenance des fables antiques. Ainsi les Égyptiens rapportaient au type du _sage dans les choses de la vie sociale_ toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie, et comme ils ne pouvaient atteindre cette abstraction, encore moins celle de _sagesse sociale_, ils personnifiaient le genre tout entier sous le nom d'Hermès Trismégiste. Qui peut soutenir encore qu'au temps où les Égyptiens enrichissaient le monde de leurs découvertes, ils étaient déjà philosophes, déjà capables de généraliser?

50-62. _Fable, convenance, pensée, expression, etc._

50. Dans l'enfance, la mémoire est très forte; aussi l'imagination est vive à l'excès; car l'imagination n'est autre chose que la mémoire avec extension, ou composition.--Voilà pourquoi nous trouvons un caractère si frappant de vérité dans les images poétiques, que dut former le monde enfant.

51. En tout les hommes suppléent à la nature par une étude opiniâtre de l'art; en poésie seulement, toutes les ressources de l'art ne feront rien pour celui que la nature n'a point favorisé.--Si la poésie fonda la civilisation païenne qui devait produire tous les arts, il faut bien que la nature ait fait les premiers poètes.

52. Les enfans ont à un très haut degré la faculté d'imiter; tout ce qu'ils peuvent déjà connaître, ils s'amusent à l'imiter.--Aux temps du monde enfant, il n'y eut que des peuples poètes; la poésie n'est qu'imitation.

C'est ce qui peut faire comprendre, pourquoi tous les arts de nécessité, d'utilité, de commodité, et même la plupart des arts d'agrément, furent trouvés dans les siècles poétiques, avant qu'il se formât des philosophes: les arts ne sont qu'autant d'imitations de la nature, une _poésie réelle_, si je l'ose dire.

53. Les hommes sentent d'abord, sans remarquer les choses senties; ils les remarquent ensuite, mais avec la confusion d'une âme agitée et passionnée; enfin, éclairés par une pure intelligence, ils commencent à réfléchir.

Cet axiome nous explique la formation des pensées poétiques. Elles sont l'expression des passions et des sentimens, à la différence des pensées philosophiques qui sont le produit de la réflexion et du raisonnement. Plus les secondes s'élèvent aux généralités, plus elles approchent du _vrai_; les premières au contraire deviennent _plus certaines_ (c'est-à-dire qu'elles peignent plus fidèlement), à proportion qu'elles descendent dans les particularités.

54. Les hommes interprètent les choses douteuses ou obscures qui les touchent, conformément à leur propre nature, et aux passions et usages qui en dérivent.

Cet axiome est une règle importante de notre mythologie. Les fables imaginées par les premiers hommes furent sévères comme leurs farouches inventeurs, qui étaient à peine sortis de l'indépendance bestiale pour commencer la société. Les siècles s'écoulèrent, les usages changèrent, et les fables furent altérées, détournées de leur premier sens, obscurcies dans les temps de corruption et de dissolution qui précédèrent même l'existence d'Homère. Les Grecs, craignant de trouver les dieux aussi contraires à leurs voeux, qu'ils devaient l'être à leurs moeurs, attribuèrent ces moeurs aux dieux eux-mêmes, et donnèrent souvent aux fables un sens honteux et obscène.

55. Étendez à tous les Gentils, le passage suivant où Eusèbe parle des seuls Égyptiens, il devient précieux: _Originairement la théologie des Égyptiens ne fut autre chose qu'une histoire mêlée de fables; les âges suivans qui rougissaient de ces fables, leur supposèrent peu à peu une signification mystique._ C'est ce que fit Manéton, grand-prêtre de l'Égypte, qui prêta à l'histoire de son pays le sens d'une sublime _théologie naturelle_.

Les deux axiomes précédens sont deux fortes preuves en faveur de notre mythologie historique et en même temps deux coups mortels pertes au préjugé qui attribue aux anciens une sagesse impossible à égaler (_innarrivabile_). Ils renferment en même temps deux puissans argumens en faveur de la vérité du christianisme, qui dans l'histoire sainte ne présente aucun récit dont il ait à rougir.

56. Les premiers auteurs parmi les Orientaux, les Égyptiens, les Grecs et les Latins, les premiers écrivains qui firent usage des nouvelles langues de l'Europe, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, se trouvent avoir été des poètes.

57. Les muets s'expliquent par des gestes, ou par d'autres signes matériels, qui ont des rapports naturels avec les idées qu'ils veulent faire entendre.

C'est le principe des langues hiéroglyphiques, en usage chez toutes les nations dans leur première barbarie. C'est celui du _langage naturel qui s'est parlé jadis dans le monde_, si l'on s'en rapporte à la conjecture de Platon (_Cratyle_), suivi par Jamblique, par les Stoïciens et par Origène (_contre Celse_). Mais comme ils avaient seulement deviné la vérité, ils trouvèrent des adversaires dans Aristote ([Grec: _peri ermêneias_]), et dans Galien (_de decretis Hippocratis et Platonis_); Publius Nigidius parle de cette dispute dans Aulu-Gelle. À ce _langage naturel_ dut succéder le _langage poétique_, composé d'images, de similitudes et de comparaisons, enfin de traits qui peignaient les propriétés naturelles des êtres.

58. Les muets émettent des sons confus avec une espèce de chant. Les bègues ne peuvent délier leur langue qu'en chantant.

59. Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l'observe dans l'excès de la douleur ou de la joie.

D'après ces deux axiomes, si les premiers hommes du monde païen retombèrent dans un état de brutalité où ils devinrent _muets_ comme les bêtes, on doit croire que les plus violentes passions purent seules les arracher à ce silence, et qu'_ils formèrent leurs premières langues en chantant._

60. Les langues durent commencer par des _monosyllabes_. Maintenant encore au milieu de tant de facilités pour apprendre le langage articulé, les enfans, dont les organes sont si flexibles, commencent toujours ainsi.

61. Le vers _héroïque_ est le plus ancien de tous. Le vers spondaïque est le plus lent, et la suite prouvera que le vers héroïque fut originairement spondaïque.

62. Le vers _iambique_ est celui qui se rapproche le plus de la prose, et l'iambe est un mètre rapide, comme le dit Horace.

Ces deux axiomes peuvent nous faire conjecturer que le développement des idées et des langues fut correspondant. Les sept axiomes précédens doivent nous convaincre que chez toutes les nations l'on parla d'abord en vers, puis en prose.

63-65. _Principes étymologiques._

63. _L'âme est portée_ naturellement _à se voir au-dehors et dans la matière_; ce n'est qu'avec beaucoup de peine, et par la réflexion, qu'elle en vient à se comprendre elle-même.--Principe universel d'étymologie; nous voyons en effet dans toutes les langues les choses de l'âme et de l'intelligence exprimées par des métaphores qui sont tirées des corps et de leurs propriétés.

64. L'_ordre des idées_ doit suivre l'_ordre des choses_.

65. Tel est l'ordre que suivent les choses humaines: d'abord les _forêts_, puis les _cabanes_, puis, les _villages_, ensuite les _cités_, ou réunions de citoyens, enfin les _académies_, ou réunions de savans.--Autre grand principe étymologique, d'après lequel l'histoire des langues indigènes doit suivre cette série de changemens que subissent les choses. Ainsi dans la langue latine, nous pouvons observer que tous les mots ont des _origines sauvages et agrestes:_ par exemple, _lex_ (_legere_, cueillir) dut signifier d'abord _récolte de glands_, d'où l'arbre qui produit les glands fut appelé _illex_, _ilex_; de même que _aquilex_ est incontestablement _celui qui recueille les eaux_. Ensuite _lex_ désigna la récolte des _légumes_ (legumina) qui en dérivent leur nom. Plus tard, lorsqu'on n'avait pas de lettres pour écrire les lois, _lex_ désigna nécessairement la réunion des citoyens, ou l'assemblée publique. La présence du peuple constituait _la loi_ qui rendait les testamens authentiques, _calatis comitiis_. Enfin l'action de recueillir les lettres, et d'en faire comme un faisceau pour former chaque parole, fut appelée legere, lire.

66-86. _Principes de l'histoire idéale._

66. Les hommes sentent d'abord le _nécessaire_, puis font attention à l'_utile_, puis cherchent la _commodité_; plus tard aiment le _plaisir_, s'abandonnent au _luxe_, et en viennent enfin à _tourmenter leurs richesses._[21]

[Note 21: _Divitias suas trahunt, vexant._ Salluste. (_N. du T._)]

67. Le caractère des peuples est d'abord cruel, ensuite _sévère_, puis _doux_ et bienveillant, puis _ami de la recherche_, enfin _dissolu_.

68. Dans l'histoire du genre humain, nous voyons s'élever d'abord des caractères _grossiers et barbares_, comme le Polyphème d'Homère; puis il en vient d'_orgueilleux et de magnanimes_, tels qu'Achille; ensuite de _justes et de vaillans_, des Aristides, des Scipions; plus tard nous apparaissent avec de nobles images de _vertus_, et en même temps _avec de grands vices_, ceux qui au jugement du vulgaire obtiennent la véritable gloire, les Césars et les Alexandres; plus tard des caractères _sombres_, _d'une méchanceté réfléchie_, des Tibères; enfin des _furieux_ qui s'abandonnent en même temps à une _dissolution sans pudeur_, comme les Caligulas, les Nérons, les Domitiens.

La dureté des premiers fut nécessaire, afin que l'homme, obéissant à l'homme dans l'_état de famille_, fût préparé à obéir aux lois dans l'_état civil_ qui devait suivre; les seconds incapables de céder à leurs égaux, servirent à établir à la suite de l'état de famille les _républiques aristocratiques_; les troisièmes à frayer le chemin à la _démocratie_; les quatrièmes à élever les _monarchies_; les cinquièmes à les affermir; les sixièmes à les renverser.

69. Les gouvernemens doivent être conformes à la nature de ceux qui sont gouvernés.--D'où il résulte que l'école des princes, c'est la science des moeurs des peuples.

70-82. _Commencemens des sociétés._

70. Qu'on nous accorde la proposition suivante (la chose ne répugne point en elle-même, et plus tard elle se trouve vérifiée par les faits): du _premier état sans loi et sans religion_ sortirent d'abord un petit nombre d'hommes supérieurs par la force, lesquels fondèrent les _familles_, et à l'aide de ces mêmes familles commencèrent à cultiver les champs; la foule des autres hommes en sortit long-temps après en se _réfugiant_ sur les terres cultivées par les premiers pères de famille.