Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 7
[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live, contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de toute la _sagesse barbare_.[15]
[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace, vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce leur en donnait l'occasion.
Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux, au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse, le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui attribuaient une autorité divine à cette version.]
[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté aristocratique_.
[3500.] C'est l'époque où les Grecs trouvèrent leur écriture vulgaire (_Voyez_ plus bas.) Nous y plaçons _Hésiode_, _Hérodote_ et _Hippocrate_.--Les chronologistes déclarent sans hésiter qu'Hésiode vivait trente ans avant Homère, quoiqu'ils diffèrent de quatre siècles et demi sur le temps où il faut placer l'auteur de l'Iliade. Mais Velleius Paterculus et Porphyre (dans Suidas), sont d'avis qu'Homère précéda de beaucoup Hésiode. Quant aux trépieds consacrés par ce dernier en mémoire de sa victoire sur Homère, ce sont des monumens tels qu'en fabriquent de nos jours les faiseurs de médailles, qui vivent de la simplicité des curieux.--Si nous considérons, d'un côté, que la vie d'Hippocrate est toute fabuleuse, et que, de l'autre, il est l'auteur incontestable d'ouvrages écrits en prose et en caractères vulgaires, nous rapporterons son existence au temps d'Hérodote qui écrivit de même en prose et dont l'histoire est pleine de fables.
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[An du monde, 3530.] _Thucydide_ vécut à l'époque la mieux connue de l'histoire grecque, celle de la guerre du Péloponèse; et c'est afin de n'écrire que des choses certaines qu'il a choisi cette guerre pour sujet. Il était fort jeune, pendant la vieillesse d'Hérodote qui eût pu être son père; or, il dit que, _jusqu'au temps de son père, les Grecs ne surent rien de leurs propres antiquités_. Que devaient-ils donc savoir de celles des barbares qu'ils nous ont seuls fait connaître?... et que penserons-nous de celles des Romains, peuple tout occupé de l'agriculture et de la guerre, lorsque Thucydide fait un tel aveu au nom de ses Grecs, qui devinrent sitôt philosophes? Dira-t-on que les Romains ont reçu de Dieu un privilège particulier?
[An du monde, 3553; de Rome 303.] L'époque de Thucydide est celle où Socrate fondait la morale, où Platon cultivait avec tant de gloire la métaphysique; c'est pour Athènes l'âge de la civilisation la plus rafinée. Et c'est alors que les historiens nous font venir d'Athènes à Rome ces lois des _douze tables_ si grossières et si barbares. _Voy._ plus loin la réfutation de ce préjugé.
Les Grecs avaient commencé sous le règne de Psammétique à mieux connaître l'Égypte; à partir de cette époque, les récits d'Hérodote sur cette contrée prennent un caractère de certitude [3553]. Ce fut de _Xénophon_ qu'ils reçurent les premières connaissances exactes qu'ils aient eues de la Perse; la _nécessité_ de la guerre fit pour la Perse ce qu'avait fait pour l'Égypte l'_utilité_ du commerce. Encore Aristote nous assure-t-il qu'avant la _conquête d'Alexandre_, l'on avait débité bien des fables sur les moeurs et l'histoire des Perses.--[3660] C'est ainsi que la Grèce commença à avoir quelques notions certaines sur les peuples étrangers.
Deux lois changent à cette époque la constitution de Rome.
[3658; 416.] La loi _Publilia_ est le passage visible de l'aristocratie à la démocratie. On n'a point assez remarqué cette loi, faute d'en savoir comprendre le langage.
[3661; 419.] La loi _Petilia_, _de nexu_, n'est pas moins digne d'attention. Par cette loi, les nobles perdirent leurs droits sur la personne des Plébéiens dont ils étaient créanciers. Mais le sénat conserva son empire souverain sur toutes les terres de la république, et le maintint jusqu'à la fin par la force des armes.
[An du monde 3708; 489.] _Guerre de Tarente_, où les Latins et les Grecs commencent à prendre connaissance les uns des autres. Lorsque les Tarentins maltraitèrent les vaisseaux des Romains, et ensuite leurs ambassadeurs, ils alléguèrent pour excuse, selon Florus, qu'_ils ne savaient qui étaient les Romains, ni d'où ils venaient_. Tant les premiers peuples se connaissaient peu, à une distance si rapprochée, et lors même qu'aucune mer ne les séparait!
[3849; 552.] _Seconde guerre punique._ C'est en commençant le récit de cette guerre que Tite-Live déclare qu'_il va écrire désormais l'histoire romaine avec plus de certitude, parce que cette guerre est la plus mémorable de toutes celles que firent les Romains_. Néanmoins il avoue son ignorance sur trois circonstances essentielles: d'abord il ne sait sous quels consuls, Annibal, vainqueur de Sagonte, quitta l'Espagne pour aller en Italie, ni par quelle partie des Alpes il exécuta son passage, ni quelles étaient alors ses forces; il trouve sur ce dernier article la plus grande diversité d'opinions dans les anciennes annales.
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D'après toutes les observations que nous avons faites sur cette table, on voit que tout ce qui nous est parvenu de l'antiquité païenne jusqu'au temps où nous nous arrêtons, n'est qu'incertitude et obscurité. Aussi nous ne craignons pas d'y pénétrer comme dans un champ sans maître, qui appartient au premier occupant (_res nullius, quæ occupanti conceduntur_.) Nous ne craindrons point d'aller contre les droits de personne, lorsqu'en traitant ces matières nous ne nous conformerons pas, ou que même nous serons contraires, aux opinions que l'on s'est faites jusqu'ici sur les _origines de la civilisation_, et que par là nous les ramènerons à des _principes scientifiques_. Grâce à ces principes, _les faits de l'histoire certaine_ retrouveront leurs _origines primitives_, faute desquelles ils semblent jusqu'ici n'avoir eu ni _fondement_ commun, ni _continuité_, ni _cohérence_.
CHAPITRE II.
AXIOMES.
Maintenant pour donner une forme aux _matériaux_ que nous venons de préparer dans la table chronologique, nous proposons les _axiomes_ philosophiques et philologiques que l'on va lire, avec un petit nombre de _postulats_ raisonnables, et de _définitions_ où nous avons cherché la clarté. Ainsi que le sang parcourt le corps qu'il anime, de même ces idées générales, répandues dans la _science nouvelle_, l'animeront de leur esprit dans toutes ses déductions sur la _nature commune des nations_.
1-22. AXIOMES GÉNÉRAUX.
1-4. _Réfutation des opinions que l'on s'est formées jusqu'ici des commencemens de la civilisation._
1. Par un effet de la nature infime de l'intelligence de l'homme, lorsqu'il se trouve arrêté par l'ignorance, il se prend lui-même pour règle de tout.
De là deux choses ordinaires: _La renommée croit dans sa marche; elle perd sa force pour ce qu'on voit de près_ (_fama crescit eundo; minuit præsentia famam_.) La marche a été longue depuis le commencement du monde, et la renommée n'a cessé de produire les opinions magnifiques que l'on a conçues jusqu'à nous de ces antiquités que leur extrême éloigneraient dérobe à notre connaissance. Ce caractère de l'esprit humain a été observé par Tacite (Agricola): _omne ignotum pro magnifico est_; l'inconnu ne manque pas d'être admirable.
2. Autre caractère de l'esprit humain: s'il ne peut se faire aucune idée des choses lointaines et inconnues, il les juge sur les choses connues et présentes.
C'est là la source inépuisable des erreurs où sont tombés toutes les nations, tous les savans, au sujet des commencemens de l'_humanité_; les premières s'étant mises à observer, les seconds à raisonner sur ce sujet dans des siècles d'une brillante civilisation, ils n'ont pas manqué de juger d'après leur temps, des premiers âges de l'humanité, qui naturellement ne devaient être que grossièreté, faiblesse, obscurité.
3. _Chaque nation grecque ou barbare, a follement prétendu avoir trouvé la première, les commodités de la vie humaine, et conservé les traditions de son histoire depuis l'origine du monde._ Ce mot précieux est de Diodore de Sicile.
Par là sont écartées à-la-fois les vaines prétentions des Chaldéens, des Scythes, des Égyptiens et des Chinois, qui se vantent tous d'avoir fondé la civilisation antique. Au contraire, Josephe met les Hébreux à l'abri de ce reproche en faisant l'aveu magnanime qu'_ils sont restés cachés à tous les peuples païens_. Et en même temps l'histoire sainte nous représente le monde comme jeune, eu égard à la vieillesse que lui supposaient les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens, et que lui supposent encore aujourd'hui les Chinois. Preuve bien forte en faveur de la vérité de l'histoire sainte.
À la vanité des nations, joignez celle des savans; ils veulent que ce qu'ils savent soit aussi ancien que le monde. Le mot de Diodore détruit tout ce qu'ils ont pensé de cette sagesse antique qu'il faudrait désespérer d'égaler; prouve l'imposture des oracles de Zoroastre le Chaldéen, et d'Anacharsis le Scythe, qui ne nous sont pas parvenus, du Pimandre de Mercure trismégiste, des vers d'Orphée, des _vers dorés_ de Pythagore (déjà condamnés par les plus habiles critiques); enfin découvre à-la-fois l'absurdité de tous les sens mystiques donnés par l'érudition aux hiéroglyphes égyptiens, et celle des allégories philosophiques par lesquelles on a cru expliquer les fables grecques.
5-15. _Fondemens du vrai._
(Méditer le monde social dans son idéal éternel.)
5. Pour être utile au genre humain, la philosophie doit relever et diriger l'homme déchu et toujours débile; elle ne doit ni l'arracher à sa propre nature, ni l'abandonner à sa corruption.
Ainsi sont exclus de l'école de la nouvelle science les Stoïciens qui veulent la mort des sens, et les Épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînant au destin, ceux-ci s'abandonnant au hasard et faisant mourir l'âme avec le corps; les uns et les autres niant la Providence. Ces deux sectes isolent l'homme et devraient s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire nous admettons dans notre école les philosophes politiques, et surtout les Platoniciens, parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur trois points capitaux: existence d'une Providence divine, nécessité de modérer les passions humaines et d'en faire des vertus _humaines_, immortalité de l'âme. Cet axiome nous donnera les trois principes de la nouvelle science.[16]
[Note 16: Le principe du droit naturel est _le juste dans son unité_, autrement dit, l'unité des idées du genre humain concernant les choses dont l'utilité ou la nécessité est commune à toute la nature humaine. Le pyrrhonisme détruit l'_humanité_, parce qu'il ne donne point l'unité. L'épicuréisme la dissipe, en quelque sorte, parce qu'il abandonne au sentiment individuel le jugement de l'utilité. Le stoïcisme l'anéantit, parce qu'il ne reconnaît d'utilité ou de nécessité que celles de l'âme, et qu'il méconnaît celles du corps; encore le _Sage_ seul peut-il juger de celles de l'âme. La seule doctrine de Platon nous présente le juste dans son unité; ce philosophe pense qu'on doit suivre comme la règle du vrai ce qui semble un, ou le même à tous les hommes. Édition de 1725, réimprimée en 1817, page 74.]
6. La philosophie considère l'homme tel qu'il doit être; ainsi elle ne peut être utile qu'à un bien petit nombre d'hommes qui veulent vivre dans la république de Platon, et non ramper dans _la fange du peuple de Romulus_.[17]
[Note 17: _Dicit enim_ (Cato) _tanquam in Platonis_ [Grec: politeia], _non tanquam in Romuli fæce sententiam_. Cic. _ad Atticum_, lib. II (_Note du Traducteur_).]
7. La législation considère l'homme tel qu'il est, et veut en tirer parti pour le bien de la société humaine. Ainsi de trois vices, l'orgueil féroce, l'avarice, l'ambition, qui égarent tout le genre humain, elle tire le métier de la guerre, le commerce, la politique (_la corte_), dans lesquels se forment le courage, l'opulence, la sagesse de l'homme d'état. Trois vices capables de détruire la race humaine produisent la félicité publique.
Convenons qu'il doit y avoir une Providence divine, une intelligence législatrice du monde: grâce à elle, les passions des hommes livrés tout entiers à l'intérêt privé, qui les ferait vivre en bêtes féroces dans les solitudes, ces passions mêmes ont formé la hiérarchie civile, qui maintient la société humaine.
8. Les choses, hors de leur état naturel, ne peuvent y rester, ni s'y maintenir.
Si, depuis les temps les plus reculés dont nous parle l'histoire du monde, le genre humain a vécu, et vit tolérablement en société, cet axiome termine la grande dispute élevée sur la question de savoir _si la nature humaine est sociable_, en d'autres termes _s'il y a un droit naturel_; dispute que soutiennent encore les meilleurs philosophes et les théologiens contre Épicure et Carnéade, et qui n'a point été fermée par Grotius lui-même.
Cet axiome, rapproché du septième et de son corollaire, prouve que l'homme a le libre arbitre, quoique incapable de changer ses passions en vertus, mais qu'il est aidé naturellement par la Providence de Dieu, et d'une manière surnaturelle par la Grâce.
9. Faute de savoir le _vrai_, les hommes tâchent d'arriver au _certain_, afin que si l'_intelligence_ ne peut être satisfaite par la _science_, la _volonté_ du moins se repose sur la _conscience_.
10. La _philosophie_ contemple la _raison_, d'où vient la _science du vrai_; la _philologie_ étudie les actes de la liberté humaine, elle en suit l'_autorité_; et c'est de là que vient la conscience du _certain_.--Ainsi nous comprenons sous le nom de _philologues_ tous les grammairiens, historiens, critiques, lesquels s'occupent de la connaissance des _langues_ et des _faits_ (tant des faits _intérieurs_ de l'histoire des peuples, comme lois et usages, que des faits _extérieurs_, comme guerres, traités de paix et d'alliance, commerce, voyages.)
Le même axiome nous montre que les _philosophes_ sont restés à moitié chemin en négligeant de donner à leurs _raisonnemens_ une _certitude_ tirée de l'_autorité_ des _philologues_; que les _philologues_ sont tombés dans la même faute, puisqu'ils ont négligé de donner aux faits le caractère de _vérité_ qu'ils auraient tiré des _raisonnemens philosophiques_. Si les philosophes et les philologues eussent évité ce double écueil, ils eussent été plus utiles à la société, et ils nous auraient prévenus dans la recherche de cette nouvelle science.
11. L'étude des actes de la _liberté humaine_, si incertaine de sa nature, tire sa certitude et sa détermination du _sens commun_ appliqué par les hommes aux _nécessités_ ou _utilités_ humaines, _double source du droit naturel des gens_.[18]
[Note 18: Le _droit naturel des gens_ a, dans Vico, une signification très entendue. Il comprend non-seulement les rapports des sociétés entre elles, mais même tous les rapports des individus entre eux (_Note du Traducteur_).]
12. Le _sens commun_ est un _jugement_ sans _réflexion_, partagé par tout un ordre, par tout un peuple, par toute une nation, ou par tout le genre humain.
Cet axiome (avec la définition suivante) nous ouvrira une critique nouvelle relative aux _auteurs des peuples_, qui ont dû précéder de plus de mille ans les _auteurs de livres_, dont la critique s'est occupée jusqu'ici exclusivement.
13. Des idées uniformes nées chez des peuples inconnus les uns aux autres, doivent avoir un motif commun de vérité.
Grand principe, d'après lequel le sens commun du genre humain est le _criterium_ indiqué par la Providence aux nations pour déterminer la certitude dans le droit naturel des gens. On arrive à cette certitude en connaissant l'unité, l'essence de ce droit auquel toutes les nations se conforment avec diverses modifications (_Voy._ le vingt-deuxième axiome.)
Le même axiome renferme toutes les idées qu'on s'est formées jusqu'ici du droit naturel des gens; droit qui, selon l'opinion commune, serait sorti d'une nation pour être transmis aux autres. Cette erreur est devenue scandaleuse par la vanité des Égyptiens et des Grecs, qui, à les en croire, ont répandu la civilisation dans le monde.
C'était une conséquence naturelle qu'on fît venir de Grèce à Rome la loi des douze tables. Ainsi le droit civil aurait été communiqué aux autres peuples par une prévoyance humaine; ce ne serait pas un droit mis par la divine Providence dans la nature, dans les moeurs de l'humanité, et ordonné par elle chez toutes les nations!
Nous ne cesserons dans cet ouvrage de tâcher de démontrer que le droit naturel des gens naquit chez chaque peuple en particulier, sans qu'aucun d'eux sût rien des autres; et qu'ensuite à l'occasion des guerres, ambassades, alliances, relations de commerce, ce droit fut reconnu commun à tout le genre humain.
14. La _nature_ des choses consiste en ce qu'elles naissent en certaines circonstances, et de certaines manières. Que les circonstances se représentent les mêmes, les choses naissent les mêmes et non différentes.
15. Les _propriétés inséparables_ du sujet doivent résulter de la modification avec laquelle, de la manière dont la chose est née; ces propriétés _vérifient_ à nos yeux que la nature de la chose même (c'est-à-dire la manière dont elle est née) est telle, et non pas autre.
16-22. _Fondemens du certain._
(Apercevoir le monde social dans sa réalité.)
16. Les traditions vulgaires doivent avoir quelques _motifs publics de vérité_, qui expliquent comment elles sont nées, et comment elles se sont conservées long-temps chez des peuples entiers.
Assigner à ces traditions leurs véritables causes qui, à travers les siècles, à travers les changemens de langues et d'usages, nous sont arrivées déguisées par l'erreur, ce sera un des grands travaux de la nouvelle science.
17. Les façons de parler vulgaires sont les témoignages les plus graves sur les usages nationaux des temps où se formèrent les langues.
18. Une langue ancienne qui est restée en usage, doit, considérée avant sa maturité, être un grand monument des usages des premiers temps du monde.
Ainsi c'est du latin qu'on tirera les preuves philologiques les plus concluantes en matière de droit des gens; les Romains ont surpassé sans contredit tous les autres peuples dans la connaissance de ce droit. Ces preuves pourront aussi être recherchées dans la langue allemande qui partage cette propriété avec l'ancienne langue romaine.
19. Si les lois des douze tables furent les coutumes en vigueur chez les peuples du Latium depuis l'âge de Saturne, coutumes qui, toujours mobiles chez les autres tribus, furent fixées par les Romains sur le bronze, et gardées religieusement par leur jurisprudence, ces lois sont un grand monument de l'ancien droit naturel des peuples du Latium.
20. Si les poèmes d'Homère peuvent être considérés comme l'histoire civile des anciennes coutumes grecques, ils sont pour nous deux grands trésors du droit naturel des gens considéré chez les Grecs.
Cette vérité et la précédente ne sont encore que des _postulats_, dont la démonstration se trouvera dans l'ouvrage.
21. Les philosophes grecs précipitèrent la marche naturelle que devait suivre leur nation; ils parurent dans la Grèce lorsqu'elle était encore toute barbare, et la firent passer immédiatement à la civilisation la plus rafinée; en même temps les Grecs conservèrent entières leurs histoires fabuleuses, tant divines qu'héroïques. La civilisation marcha d'un pas plus réglé chez les Romains; ils perdirent entièrement de vue leur histoire _divine_; aussi l'_âge des dieux_, pour parler comme les Égyptiens (_Voy._ l'axiome 28), est appelé par Varron le _temps obscur_ des Romains; les Romains conservèrent dans la langue vulgaire leur histoire héroïque, qui s'étend depuis Romulus jusqu'aux lois Publilia et Petilia, et nous trouverons réfléchie dans cette histoire toute la suite de celle des héros grecs.[19]
[Note 19: La vérité de ces observations nous est confirmée par l'exemple de la nation française. Elle vit s'ouvrir au milieu de la barbarie du onzième siècle, cette fameuse école de Paris, où Pierre Lombard, _le maître des sentences_, enseignait la scholastique la plus subtile; et d'un autre côté elle a conservé une sorte de poème homérique dans l'histoire de l'archevêque Turpin, ce recueil universel des _Fables héroïques_ qui ont ensuite embelli tant de poèmes et de romans. Ce passage prématuré de la barbarie aux sciences les plus subtiles, a donné à la langue française une délicatesse supérieure à celle de toutes les langues vivantes; c'est elle qui reproduit le mieux l'atticisme des Grecs. Comme la langue grecque, elle est aussi éminemment propre à traiter les sujets scientifiques.]