Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 10
106. Les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le sujet dont elles traitent.[26]
[Note 26: Cet axiome placé ici à cause de son rapport _particulier_ avec le droit des gens, s'applique _généralement_ tous les objets dont nous avons à parler. Il aurait dû être rangé parmi les _axiomes généraux;_ si nous l'avons mis en cet endroit, c'est qu'on voit mieux dans le droit des gens que dans toute autre matière particulière, combien il est conforme à la vérité, et important dans l'application (_Vico_).]
107. Les _Gentes_ (familles, tribus, clans) commencèrent avant les cités; du moins celles que les Latins appelèrent _gentes majores_, c'est-à-dire, _maisons nobles anciennes_, comme celle des _Pères_ dont Romulus composa le sénat, et en même temps la cité de Rome. Au contraire, on appela _gentes minores, les maisons nobles nouvelles_ fondées après les cités, telles que celles des _Pères_, dont Junius Brutus, après avoir chassé les rois, remplit le sénat, devenu presque désert par la mort des sénateurs que Tarquin-le-Superbe avait fait périr.
108. Telle fut aussi la division des dieux: _dii majorum gentium_, ou dieux consacrés par les familles avant la fondation des cités; et _dii minorum gentium_, ou dieux consacrés par les peuples, comme Romulus, que le peuple romain appela après sa mort _Dius Quirinus_.
Ces trois axiomes montrent que les systèmes de Grotius, de Selden et de Puffendorf, manquent dans leurs principes mêmes. Ils commencent par les _nations déjà_ formées et composant dans leur ensemble la _société du genre humain_, tandis que l'_humanité_ commença chez toutes les nations primitives à l'_époque où les familles étaient les seules sociétés et où elles adoraient les dieux majorum gentium_.
109. Les hommes à courtes vues prennent pour la justice ce qu'on leur montre rentrer dans les termes de la loi.
110. Admirons la définition que donne Ulpien de l'_équité civile: c'est une présomption de droit, qui n'est point connue naturellement à tous les hommes_ (comme l'équité naturelle), _mais seulement à un petit nombre d'hommes, qui réunissant la sagesse, l'expérience et l'étude, ont appris ce qui est nécessaire au maintien de la société._ C'est ce que nous appelons _raison d'état_.
111. La _certitude de la loi_ n'est qu'une _ombre effacée_ de la raison (_obscurezza_) _appuyée sur l'autorité_. Nous trouvons alors les lois _dures_ dans l'application, et pourtant nous sommes obligés de les appliquer en considération de leur _certitude_. _Certum_, en bon latin, signifie _particularisé_ (_individuatum_, comme dit l'école); dans ce sens, _certum_, et _commune_, sont très bien opposés entre eux.
La _certitude_ est le principe de la _jurisprudence inflexible_, naturelle aux âges barbares, et dont l'_équité civile_ est la règle. Les barbares, n'ayant que des idées particulières, _s'en tiennent naturellement à cette certitude_, et sont satisfaits, pourvu que les termes de la loi soient appliqués avec précision. Telle est l'idée qu'ils se forment du droit. Aussi la phrase d'Ulpien, _lex dura est, sed scripta est_, s'exprimerait plus élégamment selon la langue et selon la jurisprudence, par les mots: _lex dura est, sed certa est_.
112. Les hommes éclairés estiment conforme à la justice ce que l'impartialité reconnaît être utile dans chaque cause.
113. Dans les lois, le _vrai_ est une lumière certaine dont nous éclaire la _raison naturelle_. Aussi les jurisconsultes disent-ils souvent _verum est_, pour _æquum est_ (_Voy._ les axiomes 9 et 10.)
114. L'_équité naturelle de la jurisprudence humaine dans son plus grand développement_ est une _pratique_, une application _de la sagesse aux choses de l'utilité_; car la _sagesse_, en prenant le mot dans le sens le plus étendu, n'est que la _science de faire des choses l'usage qu'elles ont dans la nature_.
Tel est le principe de la _jurisprudence humaine_, dont la règle est l'_équité naturelle_, et qui est inséparable de la civilisation. Cette jurisprudence, ainsi que nous le démontrerons, est l'_école publique_ d'où sont sortis les philosophes. (_Voyez_ le livre IV, vers la fin.)
Les six dernières propositions établissent que la _Providence a été la législatrice du droit naturel des gens_. Les nations devant vivre pendant une longue suite de siècles encore incapables de connaître la _vérité_ et l'_équité naturelle_, la Providence permit qu'en attendant elles s'attachassent à la _certitude_ et à l'_équité civile_ qui suit religieusement l'expression de la loi; de façon qu'elles observassent la loi, même lorsqu'elle devenait _dure_ et rigoureuse dans l'application, _pour assurer le maintien de la société humaine_.
C'est pour avoir ignoré les vérités énoncées dans ces derniers axiomes, que les trois principaux auteurs, qui ont écrit sur le droit naturel des gens, se sont égarés comme de concert dans la recherche des principes sur lesquels ils devaient fonder leurs systèmes. Ils ont cru que les nations païennes, dès leur commencement, avaient compris l'_équité naturelle_ dans sa perfection idéale, sans réfléchir qu'il fallut bien deux mille ans pour qu'il y eût des philosophes, et sans tenir compte de l'assistance particulière que reçut du vrai Dieu un peuple privilégié.
CHAPITRE III.
TROIS PRINCIPES FONDAMENTAUX.
Maintenant afin d'éprouver si les propositions que nous avons présentées comme les _élémens_ de la science nouvelle, peuvent donner forme aux _matériaux_ préparés dans la table chronologique, nous prions le lecteur de réfléchir à tout ce qu'on a jamais écrit sur les principes du savoir divin et humain des Gentils, et d'examiner s'il y trouvera rien qui contredise toutes ces propositions, ou plusieurs d'entr'elles, ou même une seule; chacune étant étroitement liée avec toutes les autres, en ébranler une, c'est les ébranler toutes. S'il fait cette comparaison, il ne verra certainement dans ce qu'on a écrit sur ces matières que des _souvenirs_ confus, que les rêves d'une _imagination_ déréglée; la _réflexion_ y est restée étrangère, par l'effet des deux vanités dont nous avons parlé (axiome 3). La _vanité des nations_, dont chacune veut être la plus ancienne de toutes, nous ôte l'espoir de trouver les principes de la Science nouvelle dans les écrits des _philologues_; la _vanité des savans_, qui veulent que leurs sciences favorites aient été portées à leur perfection dès le commencement du monde, nous empêche de les chercher dans les ouvrages des _philosophes_; nous suivrons donc ces recherches, comme s'il n'existait point de livres.
Mais dans cette nuit sombre dont est couverte à nos yeux l'antiquité la plus reculée, apparaît une lumière qui ne peut nous égarer; je parle de cette vérité incontestable: _le monde social est certainement l'ouvrage des hommes_; d'où il résulte que l'on en peut, que l'on en doit trouver les principes dans les modifications mêmes de l'intelligence humaine. Cela admis, tout homme qui réfléchit, ne s'étonnera-t-il pas que les philosophes aient entrepris sérieusement de connaître le _monde de la nature_ que Dieu a fait et dont il s'est réservé la science, et qu'ils aient négligé de méditer sur ce _monde social_, que les hommes peuvent connaître, puisqu'il est leur ouvrage? Cette erreur est venue de l'infirmité de l'intelligence humaine: plongée et comme ensevelie dans le corps, elle est portée naturellement à percevoir les choses corporelles, et a besoin d'un grand travail, d'un grand effort pour se comprendre elle-même; ainsi l'oeil voit tous les objets extérieurs, et ne peut se voir lui-même que dans un miroir.
Puisque _le monde social est l'ouvrage des hommes_, examinons en quelle chose ils se sont rapportés et _se rapportent toujours_. C'est de là que nous tirerons _les principes qui expliquent comment se forment, comment se maintiennent toutes les sociétés_, principes universels et éternels, comme doivent l'être ceux de toute science.
Observons toutes les nations barbares ou policées, quelque éloignées qu'elles soient de temps ou de lieu; elles sont fidèles à trois coutumes _humaines_: toutes ont une _religion_ quelconque, toutes contractent des _mariages solennels_, toutes _ensevelissent_ leurs morts. Chez les nations les plus sauvages et les plus barbares, nul acte de la vie n'est entouré de cérémonies plus augustes, de solennités plus saintes, que ceux qui ont rapport à la _religion_, aux _mariages_, aux _sépultures_. Si des idées uniformes chez des peuples inconnus entre eux doivent avoir un principe commun de vérité, Dieu a sans doute enseigné aux nations que partout la civilisation avait eu cette triple base, et qu'elles devaient à ces trois institutions une fidélité religieuse, de peur que le monde ne redevînt sauvage et ne se couvrît de nouvelles forêts. C'est pourquoi nous avons pris ces trois coutumes éternelles et universelles pour les _trois premiers principes de la science nouvelle_.
I. Qu'on n'oppose point au premier de nos principes le témoignage de quelques voyageurs modernes, selon lesquels les Cafres, les Brésiliens, quelques peuples des Antilles et d'autres parties du Nouveau-Monde, vivent en société sans avoir aucune connaissance de Dieu[27]. Ce sont nouvelles de voyageurs, qui, pour faciliter le débit de leurs livres, les remplissent de récits monstrueux. Toutes les nations ont cru un Dieu, une Providence. Aussi dans toute la suite des temps, dans toute l'étendue du monde, on peut réduire à quatre le nombre des religions principales. Celles des Hébreux et des Chrétiens qui attribuent à la Divinité un esprit libre et infini; celle des idolâtres qui la partagent entre plusieurs dieux composés d'un corps et d'un esprit libre; enfin celle des Mahométans, pour lesquels Dieu est un esprit infini et libre dans un corps infini; ce qui fait qu'ils placent les récompenses de l'autre vie dans les plaisirs des sens.
[Note 27: Bayle a sans doute été trompé par leurs rapports, lorsqu'il affirme, dans le Traité de la Comète, _que les peuples peuvent vivre dans la justice sans avoir besoin de la lumière de Dieu_. Avant lui, Polybe avait dit: _si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_. Mais s'il n'existait point de société, y aurait-il des philosophes? Or, sans les religions, point de société. (_Vico_).
Les trois dernières lignes sont tirées du second corollaire de l'axiome 31.]
Aucune nation n'a cru à l'existence d'un Dieu tout matériel, ni d'un Dieu tout intelligence sans liberté. Aussi les Épicuriens qui ne voient dans le monde que matière et hasard, les Stoïciens qui, semblables en ceci aux Spinosistes, reconnaissent pour Divinité une intelligence infinie animant une matière infinie et soumise au destin, ne pourront raisonner de législation ni de politique. Spinosa parle de la société civile comme d'une société de marchands. Cicéron disait à l'épicurien Atticus qu'il ne pouvait raisonner avec lui sur la législation, à moins qu'il ne lui accordât l'existence d'une Providence divine. Dira-t-on encore que la secte stoïcienne et l'épicurienne s'accordent avec la jurisprudence romaine, qui prend l'existence de cette Providence pour premier principe?
II. L'opinion selon laquelle l'_union de l'homme et de la femme sans mariage solennel serait innocente_, est accusée d'erreur par les usages de toutes les nations. Toutes célèbrent religieusement les mariages, et semblent par là regarder les unions illégitimes comme une sorte de bestialité, quoique moins coupable. En effet les parens dont le lien des lois n'assure point l'union, _perdent_ leurs enfans, autant qu'il est en eux; le père et la mère pouvant toujours se séparer, l'enfant abandonné de l'un et de l'autre, doit rester exposé à devenir la proie des chiens; et si l'humanité publique ou privée ne l'élevait, il croîtrait sans qu'on lui transmît ni religion, ni langue, ni aucun élément de civilisation. Ainsi, de ce monde social embelli et policé par tous les arts de l'humanité, ils tendent à en faire la grande forêt des premiers âges, où, avant Orphée, erraient les hommes à la manière des bêtes sauvages, suivant au hasard la coupable brutalité de leurs appétits, où un amour sacrilège unissait les fils à leurs mères, et les pères à leurs filles.
III. Enfin pour apprécier l'importance du troisième principe de la civilisation, qu'on imagine un état dans lequel les cadavres humains resteraient sur la terre sans _sépulture_, pour servir de pâture aux chiens et aux oiseaux de proie. Dès lors les cités se dépeupleraient, les champs resteraient sans culture, et les hommes chercheraient les glands mêlés et confondus avec la cendre des morts. Aussi c'est avec raison qu'on a désigné les sépultures par cette expression sublime _foedera generis humani_, et par cette autre expression moins élevée qu'emploie Tacite, _humanitatis commercia_. Toutes les nations païennes se sont accordées à croire que les âmes allaient errantes autour des corps laissés sans sépulture, et demeuraient inquiètes sur la terre; que par conséquent elles survivaient aux corps, et étaient _immortelles_. Les rapports des voyageurs modernes nous prouvent que maintenant encore plusieurs peuples barbares partagent cette croyance. La chose nous est attestée pour les Péruviens et les Mexicains par Acosta, pour les peuples de la Virginie par Thomas Aviot, pour ceux de la nouvelle Angleterre par Richard Waitborn; pour ceux de la Guinée par Hugues Linschotan, et pour les Siamois par Joseph Scultenius.--Aussi Sénèque a-t-il dit: _Quum de immortalitate loquimur, non leve momentum apud nos habet consensus hominum aut timentium inferos, aut colentium; hac persuasione publica utor._
CHAPITRE IV.
DE LA MÉTHODE.
Pour achever d'établir nos principes, il nous reste dans ce premier livre à examiner la méthode que doit suivre la Science nouvelle. Si, comme nous l'avons dit dans les axiomes, _la science doit prendre pour point de départ l'époque où commence le sujet de la science_, nous devons, pour nous adresser d'abord aux philologues, commencer aux cailloux de Deucalion, aux pierres d'Amphion, aux hommes nés des sillons de Cadmus, ou des chênes dont parle Virgile (_duro robore nati_). Pour les philosophes, nous partirons des grenouilles d'Épicure, des cigales de Hobbes, des _hommes simples et stupides_ de Grotius, des _hommes jetés dans le monde sans soin ni aide de Dieu_, dont parle Puffendorf, des géans grossiers et farouches, tels que les Patagons du détroit de Magellan; enfin des _Polyphèmes_ d'Homère, dans lesquels Platon reconnaît les premiers pères de famille. Nous devons commencer à les observer dès le moment où ils ont commencé à penser _en hommes_; et nous trouvons d'abord que, dans cette barbarie profonde, leur liberté bestiale ne pouvait être domptée et enchaînée que par l'_idée d'une divinité quelconque qui leur inspirât de la terreur_. Mais, lorsque nous cherchons comment cette première pensée _humaine_ fut conçue dans le monde païen, nous rencontrons de graves difficultés. Comment descendre d'une nature cultivée par la civilisation à cette nature inculte et sauvage; c'est à grand'peine que nous pouvons la _comprendre_, loin de pouvoir nous la _représenter_?
Nous devons donc partir d'une notion quelconque de la divinité dont les hommes ne puissent être privés, quelque sauvages, quelque farouches qu'ils soient; et voici comment nous expliquons cette connaissance: _l'homme déchu, n'espérant aucun secours de la nature, appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le sauver_; or cette chose surnaturelle n'est autre que Dieu. Voilà la lumière que Dieu a répandue sur tous les hommes. Une observation vient à l'appui de cette idée, c'est que les libertins qui vieillissent, et qui sentent les forces naturelles leur manquer, deviennent ordinairement religieux.
Mais des hommes tels que ceux qui commencèrent les nations païennes, devaient, comme les animaux, ne penser que sous l'aiguillon des passions les plus violentes. En suivant une métaphysique vulgaire qui fut la théologie des poètes, nous rappellerons (_Voy._ les axiomes) _cette idée effrayante d'une divinité_ qui borna et contint les _passions bestiales_ de ces hommes perdus, et en fit des _passions humaines_. De cette idée dut naître le noble _effort propre à la volonté de l'homme_, de tenir en bride les mouvemens imprimés à l'âme par le corps, de manière à les étouffer, comme il convient à l'_homme sage_, ou à les tourner à un meilleur usage, comme il convient à l'_homme social_, au membre de la société.[28]
[Note 28: Notre libre arbitre, notre volonté libre peut seule réprimer ainsi l'impulsion du corps.... Tous les corps sont des agens nécessaires, et que les mécaniciens appellent _forces_, _efforts_, _puissances_, ne sont que les mouvemens des corps, mouvemens étrangers au sentiment (_Vico_).]
Cependant, par un effet de leur nature corrompue, les hommes toujours tyrannisés par l'égoïsme, ne suivent guère que leur intérêt; chacun voulant pour soi tout ce qui est utile, sans en faire part à son prochain, ils ne peuvent _donner à leurs passions la direction salutaire qui les rapprocherait de la justice_. Partant de ce principe, nous établissons que l'homme _dans l'état bestial, n'aime que sa propre conservation_; il prend femme, il a des enfans, et il aime sa conservation _en y joignant celle de sa famille_; arrivé à la vie civile, il cherche à-la-fois sa propre conservation et celle _de la cité_ dont il fait partie; lorsque les empires s'étendent sur plusieurs peuples, il cherche avec sa conservation celle _des nations_ dont il est membre; enfin quand les nations sont liées par les rapports des traités, du commerce, et de la guerre, il embrasse dans un même désir sa conservation et _celle du genre humain_. Dans toutes ces circonstances, l'homme est principalement attaché à son intérêt particulier. Il faut donc que ce soit _la Providence_ elle-même qui le retienne dans cet ordre de choses, et _qui lui fasse suivre dans la justice la société de famille, de cité, et enfin la société humaine_. Ainsi conduit par elle, l'homme incapable d'atteindre toute l'utilité qu'il désire, obtient ce qu'il en doit prétendre, et c'est ce qu'on appelle _le juste_. La dispensatrice du juste parmi les hommes, c'est la _justice divine_, qui, appliquée aux affaires du monde par la Providence, conserve la _société humaine_.
La _science nouvelle_ sera donc sous l'un de ses principaux aspects une _théologie civile de la Providence divine_, laquelle semble avoir manqué jusqu'ici. Les philosophes ont ou entièrement méconnu la Providence, comme les Stoïciens et les Épicuriens, ou l'ont considérée seulement dans l'ordre des choses physiques. Ils donnent le nom de _théologie naturelle_ à la métaphysique, dans laquelle ils étudient cet attribut de Dieu, et ils appuient leurs raisonnemens d'observations tirées du _monde matériel_; mais c'était surtout dans l'_économie du monde civil_ qu'ils auraient dû chercher les preuves de la Providence... La Science nouvelle sera, pour ainsi parler, _une démonstration de fait, une démonstration historique de la Providence_, puisqu'elle doit être une histoire des décrets par lesquels cette Providence a gouverné, à l'insu des hommes, et souvent malgré eux, la grande cité du genre humain. Quoique ce monde ait été créé _particulièrement_ et _dans le temps_, les lois qu'elle lui a données, n'en sont pas moins _universelles_ et _éternelles_.
Dans la contemplation de cette Providence éternelle et infinie la Science nouvelle trouve des _preuves divines_ qui la confirment et la démontrent. N'est-il pas naturel en effet que la Providence divine ayant pour instrument la _toute-puissance_, exécute ses décrets par des moyens aussi faciles que le sont les usages et coutumes suivis librement par les hommes... que, conseillée par la _sagesse infinie_, tout ce qu'elle dispose soit ordre et harmonie... qu'ayant pour fin son _immense bonté_, elle n'ordonne rien qui ne tende à un bien toujours supérieur à celui que les hommes se sont proposé? Dans l'obscurité jusqu'ici impénétrable qui couvre l'origine des nations, dans la variété infinie de leurs moeurs et de leurs coutumes, dans l'immensité d'un sujet qui embrasse toutes les choses humaines, peut-on désirer des preuves plus sublimes que celles que nous offriront la _facilité_ des moyens employés par la Providence, l'_ordre_ qu'elle établit, la _fin_ qu'elle se propose, laquelle fin n'est autre que la conservation du genre humain? Voulons-nous que ces preuves deviennent distinctes et lumineuses? Réfléchissons avec quelle _facilité_ l'on voit naître les choses, par suite d'occasions lointaines, et souvent contraires aux desseins des hommes; et néanmoins elles viennent s'y adapter comme d'elles-mêmes; autant de preuves que nous fournit la _toute-puissance_. Observons encore dans l'_ordre_ des choses humaines, comme elles naissent au temps, au lieu où elles doivent naître, comme elles sont différées quand il convient qu'elles le soient[29]; c'est l'ouvrage de la _sagesse infinie_. Considérons en dernier lieu si nous pouvons concevoir dans telle occasion, dans tel lieu, dans tel temps, quelques _bienfaits divins_ qui eussent pu mieux conduire et conserver la société humaine, au milieu des besoins et des maux éprouvés par les hommes; voilà les preuves que nous fournit l'_éternelle bonté_ de Dieu.--Ces trois sortes de preuves peuvent se ramener à une seule: Dans toute la série des choses possibles, notre esprit peut-il imaginer des causes plus nombreuses, moins nombreuses, ou autres, que celles dont le monde social est résulté?... Sans doute le lecteur éprouvera un plaisir divin en ce corps mortel, lorsqu'il _contemplera dans l'uniformité des idées divines ce monde des nations, par toute l'étendue et la variété des lieux et des temps_. Ainsi nous aurons prouvé par le fait aux Épicuriens que leur hasard ne peut errer selon la folie de ses caprices, et aux Stoïciens que leur chaîne éternelle des causes à laquelle ils veulent attacher le monde, est elle-même suspendue à la main puissante et bienfaisante du Dieu très grand et très bon.
[Note 29: C'est en cela qu'Horace fait consister toute la beauté de l'ordre:
_Ordinis hæc virtus erit et Venus, aut ego fallor, Ut jam nunc dicat, jam nunc debentia dici Pleraque differat, et præsens in tempus omittat._ Art poétique. (_Vico_).]
Ces preuves _théologiques_ seront appuyées par une espèce de preuves _logiques_ dont nous allons parler. En réfléchissant sur les commencemens de la religion et de la civilisation païennes, on arrive à ces premières origines, au-delà desquelles c'est une vaine curiosité d'en demander d'antérieures; ce qui est le caractère propre des principes. Alors s'expliquera la manière particulière dont les choses sont nées, autrement dit, leur _nature_ (axiome 14); or l'explication de la nature des choses est le propre de la science. Enfin cette explication de leur nature se confirmera par l'observation des _propriétés éternelles_ qu'elles conservent; lesquelles propriétés ne peuvent résulter que de ce qu'elles sont nées dans tel temps, dans tel lieu et de telle manière, en d'autres termes, de ce qu'elles ont une telle nature (axiomes 14, 15.)
Pour arriver à trouver cette nature des choses humaines, la Science nouvelle procède par une _analyse_ sévère _des pensées humaines relatives aux nécessités ou utilités de la vie sociale, qui sont les deux sources éternelles du droit naturel des gens_ (axiome 11). Ainsi considérée sous le second de ses principaux aspects, la Science nouvelle est une _histoire des idées humaines_, d'après laquelle semble devoir procéder la _métaphysique de l'esprit humain_. S'il est vrai que _les sciences doivent commencer au point même où leur sujet a commencé_ (axiome 104), la métaphysique, cette reine des sciences, commença à l'époque où les hommes se mirent à penser _humainement_, et non point à celle où les philosophes se mirent à réfléchir sur les idées humaines.