Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 11
Pour déterminer l'époque et le lieu où naquirent ces idées, pour donner à leur histoire la certitude qu'elle doit tirer de la _chronologie et de la géographie métaphysiques_ qui lui sont propres, la science nouvelle applique une _Critique_ pareillement _métaphysique_ aux fondateurs, aux _auteurs des nations_, antérieurs de plus de mille ans aux _auteurs de livres_, dont s'est occupé jusqu'ici la _critique philologique_. Le criterium dont elle se sert (axiome 13), est celui que la providence divine a enseigné également à toutes les nations, savoir: _le sens commun du genre humain_, déterminé par la convenance nécessaire des choses humaines elles-mêmes (convenance qui fait toute la beauté du monde social). C'est pourquoi le genre de preuve sur lequel nous nous appuyons principalement, c'est que, telles lois étant établies par la Providence, la destinée des nations _a dû_, _doit_ et _devra_ suivre le cours indiqué par la Science nouvelle, quand même des mondes infinis en nombre naîtraient pendant l'éternité; hypothèse indubitablement fausse. De cette manière, la Science nouvelle trace le cercle éternel d'une _histoire idéale_, sur lequel tournent _dans le temps les histoires de toutes les nations_, avec leur naissance, leurs progrès, leur décadence et leur fin. Nous dirons plus: celui qui étudie la Science nouvelle, se raconte à lui-même cette histoire idéale, en ce sens que _le monde social étant l'ouvrage de l'homme_, et _la manière_ dont il s'est formé devant, par conséquent, _se retrouver dans les modifications de l'âme humaine_, celui qui médite cette science s'en crée à lui-même le sujet. Quelle histoire plus certaine que celle où la même personne est à-la-fois l'acteur et l'historien? Ainsi la Science nouvelle procède précisément comme la géométrie, qui crée et contemple en même temps le monde idéal des grandeurs; mais la Science nouvelle a d'autant plus de réalité que les lois qui régissent les affaires humaines en ont plus que les points, les lignes, les superficies et les figures. Cela même montre encore que les preuves dont nous avons parlé sont d'une espèce _divine_, et qu'elles doivent, ô lecteur, te donner un plaisir _divin_: car pour Dieu, connaître et faire, c'est la même chose.
Ce n'est pas tout; d'après la définition du _vrai_ et du _certain_ que nous avons donnée plus haut, les hommes furent long-temps incapables de connaître le _vrai_ et la _raison_, source de la _justice intérieure_[30], qui peut seule suffire aux intelligences. Mais en attendant, ils se gouvernèrent par la _certitude de l'autorité_, par le _sens commun du genre humain_ (criterium de notre Critique métaphysique), sur le témoignage duquel se repose la conscience de toutes les nations (axiome 9). Ainsi sous un autre aspect, la science nouvelle devient une _philosophie de l'autorité_, source de la justice _extérieure_, pour parler le langage de la théologie morale. Les trois principaux auteurs qui ont écrit sur le droit naturel (Grotius, Selden et Puffendorf), auraient dû tenir compte de cette autorité, plutôt que de celles qu'ils tirent de tant de citations d'auteurs. Elle a régné chez les nations plus de mille ans avant qu'elles eussent des écrivains; ces écrivains n'ont donc pu en avoir aucune connaissance. Aussi Grotius, plus érudit et plus éclairé que les deux autres, combat les jurisconsultes romains presque sur tous les points; mais les coups qu'il leur porte ne frappent que l'air, puisque ces jurisconsultes ont établi leurs principes de justice sur la _certitude de l'autorité du genre humain_, et non sur l'_autorité des hommes déjà éclairés_.
[Note 30: Cette justice intérieure, fut pratiquée par les Hébreux que le vrai Dieu éclairait de sa lumière, et auxquels sa loi défendait jusqu'aux pensées injustes, chose dont les législateurs mortels ne s'étaient jamais embarrassés. Les Hébreux croyaient en un Dieu tout esprit, qui scrute le coeur des hommes; les gentils croyaient leurs dieux composés d'âme et de corps, et par conséquent incapables de pénétrer dans les coeurs. La justice intérieure ne fut connue chez eux que par les raisonnemens des philosophes, lesquels ne parurent que deux mille ans après la formation des nations qui les produisirent (_Vico_).]
* * *
Telles sont les preuves _philosophiques_ qu'emploiera cette science. Les preuves _philologiques_ doivent venir en dernier lieu; elles peuvent se ramener toutes aux sept classes suivantes: 1º Notre _explication des fables_ se rapporte à notre système d'une manière naturelle, et qui n'a rien de pénible ou de forcé. Nous montrons dans les fables l'_histoire civile des premiers peuples_, lesquels se trouvent avoir été partout naturellement _poètes_. 2º Même accord avec les _locutions héroïques_, qui s'expliqueront dans toute la vérité du sens, dans toute la propriété de l'expression; 3º et avec les _étymologies des langues indigènes_, qui nous donnent l'histoire des choses exprimées par les mots, en examinant d'abord leur sens propre et originaire, et en suivant le progrès naturel du sens figuré, conformément à l'ordre des idées dans lequel se développe l'histoire des langues (axiomes 64, 65). 4º Nous trouvons encore expliqué par le même système le _vocabulaire mental des choses relatives à la société_[31], qui, prises dans leur substance, ont été perçues d'une manière uniforme par le _sens_ de toutes les nations, et qui dans leurs modifications diverses, ont été diversement _exprimées_ par les langues. 5º Nous séparons le vrai du faux en tout ce que nous ont conservé les _traditions vulgaires_ pendant une longue suite de siècles. Ces traditions ayant été suivies si long-temps, et par des peuples entiers, doivent avoir eu un motif commun de vérité (axiome 16). 6º Les _grands débris_ qui nous restent de l'antiquité, jusqu'ici inutiles à la science, parce qu'ils étaient négligés, mutilés, dispersés, reprennent leur éclat, leur place et leur ordre naturels. 7º Enfin tous les faits que nous raconte l'_histoire certaine_ viennent se rattacher à ces antiquités expliquées par nous, comme à leurs causes naturelles.--Ces _preuves philologiques_ nous font voir dans la _réalité_ les choses que nous avons aperçues dans la méditation du monde _idéal_. C'est la méthode prescrite par Bacon, _cogitare_, _videre_. Les preuves _philosophiques_ que nous avons placées d'abord, confirment par la _raison l'autorité_ des preuves _philologiques_, qui à leur tour prêtent aux premières l'appui de leur _autorité_ (axiome 10.)
[Note 31: _Voyez_ l'axiome 22, et le second chapitre du IIe livre, corollaire relatif au mot _Jupiter_.]
Concluons tout ce qui s'est dit en général pour _établir les principes de la Science nouvelle_. Ces principes sont _la croyance en une Providence divine, la modération des passions par l'institution du mariage_, et le dogme de l'_immortalité de l'âme_ consacré par l'usage des _sépultures_. Son critérium est la maxime suivante: _ce que l'universalité ou la pluralité du genre humain sent être juste, doit servir de règle dans la vie sociale_. La sagesse _vulgaire_ de tous les législateurs, la sagesse _profonde_ des plus célèbres philosophes s'étant accordées pour admettre ces principes et ce critérium, on doit y trouver les bornes de la raison humaine; et quiconque veut s'en écarter doit prendre garde de s'écarter de l'humanité tout entière.
LIVRE SECOND.
DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
ARGUMENT.
_Frappé de l'idée que l'admiration exagérée pour la sagesse des premiers âges est le plus grand obstacle aux progrès de la philosophie de l'histoire, l'auteur examine comment les peuples des temps poétiques_ imaginèrent _la Nature, qu'ils ne pouvaient_ connaître _encore. Il appelle cet ensemble des croyances antiques_, sagesse, _et non pas_ science, _parce qu'elles se rapportaient généralement à un but pratique. Dans ce livre, il passe en revue toutes les idées que les premiers hommes se firent sur la logique et la morale, sur l'économie domestique et politique, sur la physique, la cosmographie et l'astronomie, sur la chronologie et la géographie. C'est en quelque sorte l'encyclopédie des peuples barbares_, (_M. Jannelli_, Delle cose humane.)
_Chapitre Ier._ SUJET DE CE LIVRE.==§. _I. Les fables n'ont point le sens mystérieux que les philosophes leur ont attribué. La Providence a mis dans l'instinct des premiers hommes les germes de civilisation que la réflexion devait ensuite développer._--§. _II. De la sagesse en général. Sens divers de ce mot à différentes époques._--§. _III. Exposition et division de la_ sagesse poétique.
_Chapitre II._ DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.==§. _I. Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices. Certitude du déluge universel et de l'existence des géans. Les premiers peuples furent poètes naturellement et nécessairement. La crédulité, et non l'imposture, fit les premiers dieux._--§. _II. Corollaires relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle. Philosophie de la propriété, histoire des idées humaines, critique philosophique, histoire idéale éternelle, système du droit naturel des gens, origines de l'histoire universelle._
_Chapitre III._ DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Définition et étymologie du mot_ logique. _Les premiers hommes divinisèrent tous les objets, et prirent les noms de ces dieux pour signes ou symboles des choses qu'ils voulaient exprimer._--§. _II. Corollaires relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres de la fable. Origine des principales figures. Ces figures du langage, ces créations de la poésie, ne sont point, comme on l'a cru, l'ingénieuse invention des écrivains, mais des formes nécessaires dont toutes les nations se sont servies à leur premier âge, pour exprimer leurs pensées._--§. _III. Corollaires relatifs aux_ caractères poétiques _employés comme signes du langage par les premières nations. Solon, Dracon, Ésope, Romulus et autres rois de Rome, les décemvirs, etc._--§. _IV. Corollaires relatifs à l'origine des langues et des lettres, dans laquelle nous devons trouver celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies. On n'a pu trouver jusqu'ici l'origine des langues, ni celle des lettres, parce qu'on les a cherchées séparément. Les premiers hommes ont dû parler successivement trois langues, l_'hiéroglyphique, _la_ symbolique _et la_ vulgaire. _Les langues vulgaires n'ont point une signification arbitraire. Ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours dans la langue articulée ou vulgaire._--§. _V. Corollaires relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre, du chant et du vers. Ces ornemens du style naquirent, dans l'origine, de l'indigence du langage. La poésie a précédé la prose._--§. _VI. Corollaires relatifs à la logique des esprits cultivés. La topique naquit avant la critique. Ordre dans lequel les diverses méthodes furent employées par la philosophie. Incapacité des premiers hommes de s'élever aux idées générales, surtout en législation._
_Chapitre IV._ DE LA MORALE POÉTIQUE, _et de l'origine des vertus_ vulgaires _qui résultèrent de l'institution de la religion et des mariages. Caractère farouche et religions sanguinaires des hommes de l'âge d'or. Ces religions furent cependant nécessaires._
_Chapitre V._ Du gouvernement de la famille, ou ÉCONOMIE dans les âges poétiques.==§. _I. De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves ni serviteurs. Éducation des âmes, éducation des corps. Les premiers pères furent à-la-fois les sages, les prêtres et les rois de leur famille. La sévérité du gouvernement de la famille prépara les hommes à obéir au gouvernement civil. Les premiers hommes, fixés sur les hauteurs, près des sources vives, perdirent par une vie plus douce la taille des géans. Communauté de l'eau, du feu, des sépultures._--§. _II. Des familles, en y comprenant non-seulement les parens, mais les_ serviteurs (_famuli_). _Cette composition des familles fut antérieure à l'existence des cités, et sans elle cette existence était impossible. Les hommes qui étaient restés sauvages se réfugient auprès de ceux qui avaient déjà formé des familles, et deviennent leurs_ cliens _ou_ vassaux. _Premiers_ héros. _Origine des asiles, des fiefs, etc._--§. _III. Corollaires relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des parties. Les premiers hommes ne pouvaient connaître les engagemens de_ bonne foi.--_Chez eux, les seuls contrats étaient ceux de_ cens territorial; _point de_ contrats de société, _point de_ mandataires.
_Chapitre VI._ DE LA POLITIQUE POÉTIQUE.--§. _I. Origine des premières républiques, dans la forme la plus rigoureusement aristocratique. Puissance sans borne des premiers pères de famille sur leurs enfans et sur leurs_ serviteurs. _Ils sont forcés, par la révolte de ces derniers, de s'unir en corps politique. Les rois ne sont d'abord que de simples chefs. Premiers comices. Les_ serviteurs, _investis par les nobles ou_ héros _du_ domaine bonitaire _des champs qu'ils cultivaient, deviennent les premiers_ plébéiens, _et aspirent à conquérir, avec le droit des mariages solennels, tous les privilèges de la cité._--§. _II. Les sociétés politiques sont nées toutes de certains principes éternels des fiefs. Différence des_ domaines bonitaire, quiritaire, éminent. _Le corps souverain des nobles avait conservé le dernier, qui était, dans l'origine, un droit général sur tous les fonds de la cité. Opposition des nobles et des plébéiens, des sages et du vulgaire, des citoyens et des hôtes ou étrangers._--§. _III. De l'origine du cens et du trésor public. Le cens était d'abord une redevance territoriale que les plébéiens payaient aux nobles. Plus tard il fut payé au trésor; cette institution aristocratique devint ainsi le principe de la démocratie. Observations sur l'histoire des_ domaines.--§. _IV. De l'origine des comices chez les Romains. Étymologie des mots_ Curia, Quirites, Curetes. _Révolutions que subirent les comices._--§. _V. Corollaire: c'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a ordonné le droit naturel des gens._--§. _VI. Suite de la politique_ héroïque. _La navigation est l'un des derniers arts qui furent cultivés dans les temps héroïques. Pirateries et caractère inhospitalier des premiers peuples. Leurs guerres continuelles._--§. _VII. Corollaires relatifs aux antiquités romaines. Le gouvernement de Rome fut, dans son origine, plus aristocratique que monarchique, et malgré l'expulsion des rois, il ne changea point de caractère, jusqu'à l'époque où les plébéiens acquirent le droit des mariages solennels et participèrent aux charges publiques._--§. _VIII. Corollaire relatif à l'_héroïsme _des premiers peuples. Il n'avait rien de la magnanimité, du désintéressement et de l'humanité, dont le mot d'_héroïsme _rappelle l'idée dans les temps modernes._
_Chapitre VII._ DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.--§. _I. De la physiologie poétique. Les premiers hommes rapportèrent à diverses parties du corps toutes nos facultés intellectuelles et morales. Note sur l'incapacité de généraliser, qui caractérisait les premiers hommes._--§. _II. Corollaire relatif aux descriptions_ héroïques. _Les premiers hommes rapportaient aux cinq sens les fonctions externes de l'âme._--§. _III. Corollaire relatif aux moeurs héroïques._
_Chapitre VIII._ DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE. _Elle fut proportionnée aux idées étroites des premiers hommes._
_Chapitre IX._ DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE. _Le ciel, que les hommes avaient placé d'abord au sommet des montagnes, s'éleva peu-à-peu dans leur opinion. Les dieux montèrent dans les planètes, les héros dans les constellations._
_Chapitre X._ DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE. _Son point de départ. Quatre espèces d'anachronismes. Canon chronologique, pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement au règne de Ninus, d'où elle part ordinairement. L'étude du développement de la civilisation humaine prête une certitude nouvelle aux calculs de la chronologie._
_Chapitre XI._ DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.--§. _I. Les diverses parties du monde ancien ne furent d'abord que les parties du petit monde de la Grèce. L'Hespérie en était la partie occidentale, etc. Il en dut être de même de la géographie des autres contrées. Les héros qui passent pour avoir fondé des colonies lointaines, Hercule, Évandre, Énée, etc., ne sont que des expressions symboliques du caractère des indigènes qui fondèrent ces villes._--§. _II. Des noms et descriptions des cités_ héroïques. _Sens et dérivés du mot_ ara.
CONCLUSION DE CE LIVRE. _Les poètes théologiens ont été le_ sens (_ou le_ sentiment), _les philosophes ont été l'_intelligence _de l'humanité._
LIVRE SECOND.
DE LA SAGESSE POÉTIQUE.
CHAPITRE PREMIER.
SUJET DE CE LIVRE.
§. I.
Nous avons dit dans les axiomes que _toutes les histoires des Gentils ont eu des commencemens fabuleux_, que _chez les Grecs_ qui nous ont transmis tout ce qui nous reste de l'antiquité païenne, _les premiers sages furent les poètes théologiens_, enfin que _la nature veut qu'en toute chose les commencemens soient grossiers_: d'après ces données, nous pouvons présumer que tels furent aussi les commencemens de la _sagesse poétique_. Cette haute estime dont elle a joui jusqu'à nous est l'effet de la _vanité des nations_, et surtout de celle _des savans_. De même que Manéthon, le grand prêtre d'Égypte, interpréta l'histoire fabuleuse des Égyptiens par une haute _théologie naturelle_, les philosophes grecs donnèrent à la leur une interprétation _philosophique_. Un de leurs motifs était sans doute de déguiser l'infamie de ces fables, mais ils en eurent plusieurs autres encore. Le _premier_ fut leur respect pour la religion: chez les Gentils, toute société fut fondée par les fables sur la religion. Le _second_ motif fut leur juste admiration pour l'ordre social qui en est résulté et qui ne pouvait être que l'ouvrage d'une sagesse surnaturelle. En _troisième_ lieu, ces fables tant célébrées pour leur sagesse et entourées d'un respect religieux ouvraient mille routes aux recherches des philosophes, et appelaient leurs méditations sur les plus hautes questions de la philosophie. _Quatrièmement_, elles leur donnaient la facilité d'exposer les idées philosophiques les plus sublimes en se servant des expressions des poètes, héritage heureux qu'ils avaient recueilli. Un _dernier_ motif, assez puissant à lui seul, c'est la facilité que trouvaient les philosophes à consacrer leurs opinions par l'autorité de la sagesse poétique et par la sanction de la religion. De ces cinq motifs les deux premiers et le dernier impliquaient une louange de la sagesse divine, qui a ordonné le monde civil, et un témoignage que lui rendaient les philosophes, même au milieu de leurs erreurs. Le troisième et le quatrième étaient autant d'artifices salutaires que permettait la Providence, afin qu'il se formât des philosophes capables de la comprendre et de la reconnaître pour ce qu'elle est, un attribut du vrai Dieu. Nous verrons d'un bout à l'autre de ce livre que tout ce que les poètes avaient d'abord _senti_ relativement à la _sagesse vulgaire_, les philosophes le _comprirent_ ensuite relativement à _une sagesse plus élevée_ (_riposta_); de sorte qu'on appellerait avec raison les premiers le _sens_, les seconds l'_intelligence_ du genre humain. On peut dire de l'espèce ce qu'Aristote dit de l'individu: _Il n'y a rien dans l'intelligence qui n'ait été auparavant dans le sens_; c'est-à-dire que l'esprit humain ne comprend rien que les sens ne lui aient donné auparavant occasion de comprendre. L'_intelligence_, pour remonter au sens étymologique, _inter legere_, _intelligere_, l'intelligence agit lorsqu'elle tire de ce qu'on a _senti_ quelque chose qui ne tombe point sous les _sens_.
§. II. _De la sagesse en général._
Avant de traiter _de la sagesse poétique_, il est bon d'examiner en général ce que c'est que _sagesse_. La sagesse est la faculté qui domine toutes les doctrines relatives aux sciences et aux arts dont se compose l'humanité. Platon définit la sagesse _la faculté qui perfectionne l'homme_. Or l'homme, en tant qu'homme, a deux parties constituantes, l'esprit et le coeur, ou si l'on veut, l'intelligence et la volonté. La sagesse doit développer en lui ces deux puissances à-la-fois, la seconde par la première, de sorte que l'intelligence étant éclairée par la connaissance des choses les plus sublimes, la volonté fasse choix des choses les meilleures. Les choses les plus sublimes en ce monde, sont les connaissances que l'entendement et le raisonnement peuvent nous donner relativement à Dieu; les choses les meilleures sont celles qui concernent le bien de tout le genre humain; les premières s'appellent divines, les secondes humaines; la véritable sagesse doit donc donner la connaissance des choses divines pour conduire les choses humaines au plus grand bien possible. Il est à croire que Varron, qui mérita d'être appelé le plus docte des Romains, avait élevé sur cette base son grand ouvrage _des choses divines et humaines_, dont l'injure des temps nous a privés. Nous essaierons dans ce livre de traiter le même sujet, autant que nous le permet la faiblesse de nos lumières et le peu d'étendue de nos connaissances.
La _sagesse_ commença chez les Gentils par la _muse_, définie par Homère dans un passage très remarquable de l'Odyssée, _la science du bien et du mal_; cette science fut ensuite appelée _divination_, et c'est sur la défense de cette divination, de cette science du bien et du mal refusée à l'homme par la nature, que Dieu fonda la religion des Hébreux, d'où est sortie la nôtre. La _muse_ fut donc proprement dans l'origine la science de la divination et des auspices, laquelle fut la _sagesse vulgaire_ de toutes les nations, comme nous le dirons plus au long; elle consistait à contempler Dieu dons l'un de ses attributs, dans sa Providence; aussi, de _divination_, l'essence de Dieu a-t-elle été appelée _divinité_. Nous verrons dans la suite que dans ce genre de sagesse, les sages furent les _poètes théologiens_, qui, à n'en pas douter, fondèrent la civilisation grecque. Les Latins tirèrent de là l'usage d'appeler _professeurs de sagesse_ ceux qui professaient l'astrologie judiciaire.--Ensuite la _sagesse_ fut attribuée aux hommes célèbres pour avoir donné des avis utiles au genre humain; tels furent les sept sages de la Grèce.--Plus tard la _sagesse_ passa dans l'opinion aux hommes qui ordonnent et gouvernent sagement les états, dans l'intérêt des nations.--Plus tard encore le mot _sagesse_ vint à signifier la _science naturelle des choses divines,_ c'est-à-dire la métaphysique, qui cherchant à connaître l'intelligence de l'homme par la contemplation de Dieu, doit tenir Dieu pour le régulateur de tout bien, puisqu'elle le reconnaît pour la source de toute vérité[32].--Enfin la _sagesse_ parmi les Hébreux et ensuite parmi les Chrétiens a désigné la _science des vérités éternelles révélées par Dieu;_ science qui, considérée chez les Toscans comme _science du vrai bien et du vrai mal,_ reçut peut-être pour cette cause son premier nom, _science de la divinité_.
[Note 32: En conséquence la métaphysique doit essentiellement travailler au bonheur du genre humain dont la conservation tient au sentiment universel qu'ont tous les hommes d'une divinité douce de providence. C'est peut-être pour avoir démontré cette providence que Platon a été surnommé le divin. La philosophie qui enlève à Dieu un tel attribut, mérite moins le nom du philosophie et de sagesse que celui de folie. (_Vico_).]