Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 12

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D'après cela, nous distinguerons à plus juste titre que Varron, trois espèces de _théologie_: _théologie poétique_, propre aux _poètes théologiens,_ et qui fut la _théologie civile_ de toutes les nations païennes; _théologie naturelle_, celle des métaphysiciens; la troisième, qui dans la classification de Varron est la théologie poétique[33], est pour nous la _théologie chrétienne_, mêlée de la théologie civile, de la naturelle, et de la révélée, la plus sublime des trois. Toutes se réunissent dans la contemplation de la Providence divine; cette Providence qui conduit la marche de l'humanité, voulut qu'elle partît de la _théologie poétique_ qui réglait les actions des hommes d'après certains signes sensibles, pris pour des avertissemens du ciel; et que la _théologie naturelle_, qui démontre la Providence par des raisons d'une nature immuable et au-dessus des sens, préparât les hommes à recevoir la _théologie révélée_, par l'effet d'une foi surnaturelle et supérieure aux sens et à tous les raisonnemens.

[Note 33: La théologie _poétique_ fut chez les Gentils la même que la théologie _civile_. Si Varron la distingue de la théologie _civile_ et de la théologie _naturelle_, c'est que, partageant l'erreur vulgaire qui place dans les fables les mystères d'une philosophie sublime, il l'a crue mêlée de l'une et de l'autre. (_Vico_).]

§. III. _Exposition et division de la sagesse poétique._

Puisque la métaphysique est la science sublime qui répartit aux sciences subalternes les sujets dont elles doivent traiter, puisque la sagesse des anciens ne fut autre que celle des _poètes théologiens_, puisque les origines de toutes choses sont naturellement grossières, _nous devons chercher le commencement de la sagesse poétique dans une métaphysique informe_. D'une seule branche de ce tronc sortirent, en se séparant, _la logique, la morale, l'économie et la politique poétiques_; d'une autre branche sortit avec le même caractère poétique la _physique_, mère de la _cosmographie_, et par suite de l'_astronomie_, à laquelle la _chronologie_ et la _géographie_, ses deux filles, doivent leur certitude. Nous ferons voir d'une manière claire et distincte comment les fondateurs de la civilisation païenne, guidés par leur théologie naturelle, ou _métaphysique_, imaginèrent les dieux; comment par leur _logique_ ils trouvèrent les langues, par leur _morale_ produisirent les héros, par leur _économie_ fondèrent les familles, par leur _politique_ les cités; comment par leur _physique_, ils donnèrent à chaque chose une origine divine, se créèrent eux-mêmes en quelque sorte par leur _physiologie_, se firent un univers tout de dieux par leur _cosmographie_, portèrent dans leur _astronomie_ les planètes et les constellations de la terre au ciel, donnèrent commencement à la série des temps dans leur _chronologie_, enfin dans leur _géographie_ placèrent tout le monde dans leur pays (les Grecs dans la Grèce, et de même des autres peuples). Ainsi la Science nouvelle pourra devenir une histoire des idées, coutumes et actions du genre humain. De cette triple source nous verrons sortir les principes de l'_histoire de la nature humaine_, principes identiques avec ceux de l'_histoire universelle_ qui semblent manquer jusqu'ici.

CHAPITRE II.

DE LA MÉTAPHYSIQUE POÉTIQUE.

§. I. _Origine de la poésie, de l'idolâtrie, de la divination et des sacrifices._

[L'auteur établit d'abord la certitude du déluge universel, et de l'existence des géans. Les preuves les plus fortes qu'il allègue ont été déjà énoncées dans les axiomes 25, 26, 27. _Voyez_ aussi le Discours préliminaire.]

C'est dans l'état de stupidité farouche où se trouvèrent les premiers hommes, que tous les philosophes et les philologues devaient prendre leur point de départ pour raisonner sur la sagesse des Gentils. Ils devaient interroger d'abord la science qui cherche ses preuves, non pas dans le monde extérieur, mais dans l'âme de celui qui la médite, je veux dire, la métaphysique. Ce monde social étant indubitablement l'ouvrage des hommes, on pouvait en lire les principes dans les modifications de l'esprit humain.

La _sagesse poétique_, la première sagesse du paganisme, dut commencer par une métaphysique, non point de raisonnement et d'abstraction, comme celle des esprits cultivés de nos jours, mais de sentiment et d'imagination, telle que pouvaient la concevoir ces premiers hommes, qui n'étaient que sens et imagination sans raisonnement. La métaphysique dont je parle, c'était leur _poésie_, faculté qui naissait avec eux. L'_ignorance est mère de l'admiration_; ignorant tout, ils admiraient vivement. Cette poésie fut d'abord _divine_: ils rapportaient à des dieux la cause de ce qu'ils admiraient. Voyez le passage de Lactance (axiome 38). _Les anciens Germains_, dit Tacite, _entendaient la nuit le soleil qui passait sous la mer d'occident en orient; ils affirmaient aussi qu'ils voyaient les dieux_. Maintenant encore les sauvages de l'Amérique divinisent tout ce qui est au-delà de leur faible capacité. Quelles que soient la simplicité et la grossièreté de ces nations, nous devons présumer que celles des premiers hommes du paganisme allaient bien au-delà. Ils donnaient aux objets de leur admiration une existence analogue à leurs propres idées. C'est ce que font précisément les enfans (axiome 37), lorsqu'ils prennent dans leurs jeux des choses inanimées et qu'ils leur parlent comme à des personnes vivantes. Ainsi ces premiers hommes, qui nous représentent l'enfance du genre humain, créaient eux-mêmes les choses d'après leurs idées. Mais cette création différait infiniment de celle de Dieu: Dieu dans sa pure intelligence connaît les êtres, et les crée par cela même qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance, créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis dire, toute _matérielle_. Plus elle était matérielle, plus ses créations furent sublimes; elles l'étaient au point de troubler à l'excès l'esprit même d'où elles étaient sorties. Aussi les premiers hommes furent appelés _poètes_, c'est-à-dire, _créateurs_, dans le sens étymologique du mot grec. Leurs créations réunirent les trois caractères qui distinguent la haute poésie dans l'invention des fables, la sublimité, la popularité, et la puissance d'émotion qui la rend plus capable d'atteindre le but qu'elle se propose, celui l'_enseigner au vulgaire à agir selon la vertu_.--De cette faculté originaire de l'esprit humain, il est resté une loi éternelle: les esprits une fois frappés de terreur, _fingunt simul credunt que,_ comme le dit si bien Tacite.

Tels durent se trouver les fondateurs de la civilisation païenne, lorsqu'un siècle ou deux après le déluge, la terre desséchée forma de nouveaux orages, et que la foudre se fit entendre. Alors sans doute un petit nombre de géans dispersés dans les bois, vers le sommet des montagnes, furent épouvantés par ce phénomène dont ils ignoraient la cause, levèrent les yeux, et remarquèrent le ciel pour la première fois. Or, comme en pareille circonstance, il est dans la nature de l'esprit humain d'attribuer au phénomène qui le frappe, ce qu'il trouve en lui-même, ces premiers hommes, dont toute l'existence était alors dans l'énergie des forces corporelles, et qui exprimaient la violence extrême de leurs passions par des murmures et des hurlemens, se figurèrent le ciel comme un grand corps animé, et l'appelèrent Jupiter[34]. Ils présumèrent que par le fracas du tonnerre, par les éclats de la foudre, Jupiter _voulait leur dire quelque chose_; et ils commencèrent à se livrer à la _curiosité, fille de l'ignorance et mère de la science_ [qu'elle produit, lorsque l'admiration a ouvert l'esprit de l'homme]. Ce caractère est toujours le même dans le vulgaire; voient-ils une comète, une parélie, ou tout autre phénomène céleste, ils s'inquiètent et demandent _ce qu'il signifie_ (axiome 39). Observent-ils les effets étonnans de l'aimant mis en contact avec le fer; ils ne manquent pas, même dans ce siècle de lumières, de décider que l'aimant a pour le fer une sympathie mystérieuse, et ils font ainsi de toute la nature un vaste corps animé, qui a ses sentimens et ses passions. Mais, à une époque si avancée de la civilisation, les esprits, même du vulgaire, sont trop détachés des sens, trop spiritualisés par les nombreuses abstractions de nos langues, par l'art de l'écriture, par l'habitude du calcul, pour que nous puissions nous former cette image prodigieuse de la _nature passionnée_; nous disons bien ce mot de la bouche, mais nous n'avons rien dans l'esprit. Comment pourrions-nous nous replacer dans la vaste imagination de ces premiers hommes dont l'esprit étranger à toute abstraction, à toute subtilité, était tout _émoussé_ par les passions, _plongé_ dans les sens, et comme _enseveli_ dans la matière. Aussi, nous l'avons déjà dit, on _comprend_ à peine aujourd'hui, mais on ne peut _imaginer_ comment pensaient les premiers hommes qui fondèrent la civilisation païenne.

[Note 34: Avec l'idée d'un Jupiter, auquel ils attribuèrent bientôt une Providence, naquit le droit, _jus_, appelé _ious_ par les Latins, et par les anciens Grecs [Grec: Diaion], _céleste_, du mot [Grec: Dios]; les Latins dirent également _sub dio_, et sub jove pour exprimer _sous le ciel_. Puis, si l'on en croit Platon dans son Cratyle, on substitua par euphonie [Grec: Dikaion]. Ainsi toutes les nations païennes ont contemplé le ciel, qu'elles considéraient comme Jupiter, pour en recevoir par les auspices des lois, des avis divins; ce qui prouve que le principe commun des sociétés a été la _croyance à une Providence divine._ Et pour en commencer l'énumération, _Jupiter_ fut le _ciel_ chez les Chaldéens, en ce sens qu'ils croyaient recevoir de lui la connaissance de l'avenir par l'observation des aspects divers et des mouvemens des étoiles, et on nomma _astronomie_ et _astrologie_ la science des lois qu'observent les astres, et celle de leur langage; la dernière fut prise dans le sens d'astrologie judiciaire, et dans les lois romaines _Chaldéen_ veut dire astrologue.--Chez les Perses, _Jupiter_ fut le _ciel_, qui faisait connaître aux hommes les choses cachées; ceux qui possédaient cette science s'appelaient Mages, et tenaient dans leurs rites une verge qui répond au bâton augural des Romains. Ils s'en servaient pour tracer des cercles astronomiques, comme depuis les magiciens dans leurs enchantemens. Le ciel était pour les Perses le temple de Jupiter, et leurs rois, imbus de cette opinion, détruisaient les temples construits par les Grecs.--Les Égyptiens confondaient aussi _Jupiter_ et le ciel, sous le rapport de l'influence qu'il avait sur les choses sublunaires et des moyens qu'il donnait de connaître l'avenir; de nos jours encore ils conservent une divination vulgaire.--Même opinion chez les Grecs qui tiraient du ciel des [Grec: theôrêmata] et des [Grec: mathêmata], en les contemplant des yeux du corps, et en les observant, c'est-à-dire, en leur obéissant comme aux lois de Jupiter. C'est du mot [Grec: mathêmata], que les astrologues sont appelés _mathématiciens_ dans les lois romaines.--Quant à la croyance des Romains, on connaît le vers d'Ennius,

_Aspice hoc sublime cadens, quem omnes invocant jovem_;

le pronom _hoc_ est pris dans le sens de _coelum_. Les Romains disaient aussi _templa coeli_, pour exprimer la région du ciel désigné par les augures pour prendre les auspices; et par dérivation, _templum_ signifia tout lieu découvert où la vue ne rencontre point d'obstacle (_neptunia templa_, la mer dans Virgile).--Les anciens Germains, selon Tacite, adoraient leurs Dieux dans des lieux sacrés qu'il appelle _lucos et nemora_, ce qui indique sans doute des clairières dans l'épaisseur des bois. L'église eut beaucoup de peine à leur faire abandonner cet usage (V. _Concilia Stanctense et Bracharense_, dans le recueil de Bouchard). On en trouve encore aujourd'hui des traces chez les Lapons et chez les Livoniens.--Les Perses disaient simplement le _Sublime_ pour désigner _Dieu_. Leurs temples n'étaient que des collines découvertes où l'on montait de deux côtés par d'immenses escaliers; c'est dans la hauteur de ces collines qu'ils faisaient consister leur magnificence. Tous les peuples placent la beauté des temples dans leur élévation prodigieuse. Le point le plus élevé s'appelait, selon Pausanias, [Grec: aetos] l'aigle, l'oiseau des auspices, celui dont le vol est le plus élevé. De là peut être _pinnæ templorum_, _pinnæ murorum_, et en dernier lieu, _aquilæ_ pour les créneaux. Les Hébreux adoraient dans le tabernacle _le Très-Haut_ qui est au-dessus des cieux; et partout où le peuple de Dieu étendait ses conquêtes, Moïse ordonnait que l'on brûlât les bois sacrés, sanctuaires de l'idolâtrie.--Chez les chrétiens mêmes, plusieurs nations disent le _ciel_ pour _Dieu_. Les Français et les Italiens disent _fasse le ciel_, _j'espère dans les secours du ciel_; il en est de même en espagnol. Les français disent _bleu_ pour _le ciel_, dans une espèce de serment _par bleu_, et dans ce blasphème impie _morbleu_ (c'est-à-dire _meure le ciel_, en prenant ce mot dans le sens de _Dieu_.) Nous venons de donner un essai du vocabulaire dont on a parlé dans les axiomes 13 et 22. (_Vico_).]

* * *

C'est ainsi que les premiers _poètes théologiens_ inventèrent la première fable _divine_, la plus sublime de toutes celles qu'on imagina; c'est ce Jupiter _roi et père des hommes et des dieux_, dont la main lance la foudre; image si populaire, si capable d'émouvoir les esprits, et d'exercer sur eux une influence morale, que les inventeurs eux-mêmes crurent à sa réalité, la redoutèrent et l'honorèrent avec des rites affreux. Par un effet de ce caractère de l'esprit humain que nous avons remarqué d'après Tacite (_mobiles ad superstitionem perculsæ semel mentes_, axiome 23), dans tout ce qu'ils apercevaient, imaginaient, ou faisaient eux-mêmes, ils ne virent que Jupiter, animant ainsi l'univers dans toute l'étendue qu'ils pouvaient concevoir. C'est ainsi qu'il faut entendre dans l'histoire de la civilisation le _Jovis omnia plena_; c'est ce Jupiter que Platon prit pour l'éther, qui pénètre et remplit toutes choses; mais les premiers hommes ne plaçaient pas leur Jupiter plus haut que la cime des montagnes, comme nous le verrons bientôt.

Comme ils parlaient par signes, ils crurent d'après leur propre nature que le tonnerre et la foudre étaient les signes de Jupiter. C'est de _nuere_, faire signe, que la volonté divine fut plus tard appelée _numen_; Jupiter commandait par signes, idée sublime, digne expression de la majesté divine. Ces signes étaient, si je l'ose dire, des _paroles réelles_, et la nature entière était la langue de Jupiter. Toutes les nations païennes crurent posséder cette langue dans la divination, laquelle fut appelée par les Grecs _théologie_, c'est-à-dire, _science du langage des dieux_. Ainsi Jupiter acquit ce _regnum fulminis_, par lequel il est _le roi des hommes et des dieux_. Il reçut alors deux titres, _optimus_ dans le sens de très fort (de même que chez les anciens latins, _fortis_ eut le même sens que _bonus_ dans des temps plus modernes); et _maximus_, d'après l'étendue de son corps, aussi vaste que le ciel.

De là tant de Jupiters dont le nombre étonne les philologues; chaque nation païenne eut le sien.

Originairement Jupiter fut en poésie un _caractère divin_, un _genre créé par l'imagination_ plutôt que par l'intelligence (_universale fantastico_), auquel tous les peuples païens rapportaient les choses relatives aux auspices. Ces peuples, durent être tous poètes, puisque la _sagesse poétique_ commença par cette _métaphysique poétique_ qui contemple Dieu dans l'attribut de sa Providence, et les premiers hommes s'appelèrent _poètes théologiens_, c'est-à-dire _sages qui entendent le langage des dieux_, exprimé par les auspices de Jupiter. Ils furent surnommés _divins_, dans le sens du mot _devins_, qui vient de _divinari_, deviner, prédire. Cette science fut appelée _muse_, expression qu'Homère nous définit par _la science du bien et du mal_, qui n'est autre que la _divination_[35]. C'est encore, d'après cette _théologie mystique_ que les poètes furent appelés par les Grecs, [Grec: mustai], [qu'Horace traduit fort bien par _les interprètes des dieux_], lesquels expliquaient les divins mystères des auspices et des oracles. Toute nation païenne eut une sybille qui possédait cette science; on en a compté jusqu'à douze. Les sybilles et les oracles sont les choses les plus anciennes dont nous parle le paganisme.

[Note 35: La défense de la divination faite par Dieu à son peuple fut le fondement de la véritable religion. (_Vico_).]

* * *

Tout ce qui vient d'être dit s'accorde donc avec le mot célèbre,

. . . . La crainte seule a fait les premiers dieux;

mais les hommes ne s'inspirèrent pas cette crainte les uns aux autres; ils la durent à leur propre imagination (ce qui répond à l'axiome: _les fausses religions sont nées de la crédulité et non de l'imposture_). Cette origine de l'_idolâtrie_ étant démontrée, celle de la _divination_ l'est aussi; ces deux soeurs naquirent en même temps. Les _sacrifices_ en furent une conséquence immédiate, puisqu'on les faisait pour _procurare_ (c'est-à-dire pour bien entendre) les auspices.

Ce qui nous prouve que la poésie a dû naître ainsi, c'est ce caractère éternel et singulier qui lui est propre: _le sujet propre à la poésie c'est l'impossible, et pourtant le croyable_ (_impossibile credibile_). Il est impossible que la matière soit esprit, et pourtant l'on a cru que le ciel, d'où semblait partir la foudre, était Jupiter. Voilà encore pourquoi les poètes aiment tant à chanter les prodiges opérés par les magiciennes dans leurs enchantemens; cette disposition d'esprit peut être rapportée au sentiment instinctif de la toute-puissance de Dieu, qu'ont en eux les hommes de toutes les nations.

Les vérités que nous venons d'établir renversent tout ce qui a été dit sur l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon jusqu'aux Scaliger et aux Castelvetro. Nous l'avons montré, c'est par un effet de la _faiblesse du raisonnement_ de l'homme, que la poésie s'est trouvée si sublime à sa naissance, et qu'avec tous les secours de la philosophie, de la poétique et de la critique, qui sont venues plus tard, on n'a jamais pu, je ne dirai point surpasser, mais égaler son premier essor[36]. Cette découverte de l'origine de la poésie détruit le préjugé commun sur la profondeur de la sagesse antique, à laquelle les modernes devraient désespérer d'atteindre, et dont tous les philosophes depuis Platon jusqu'à Bacon ont tant souhaité de pénétrer le secret. Elle n'a été autre chose qu'une _sagesse vulgaire de législateurs_ qui fondaient l'ordre social, et non point une _sagesse mystérieuse sortie du génie de philosophes profonds_. Aussi, comme on le voit déjà par l'exemple tiré de Jupiter, tous les _sens mystiques d'une haute philosophie_ attribués par les savans aux fables grecques et aux hiéroglyphes égyptiens, paraîtront aussi choquans que le _sens historique_ se trouvera facile et naturel.

[Note 36: Voilà pourquoi Homère se trouve le premier de tous les poètes du genre _héroïque_, le plus sublime de tous, dans l'ordre du mérite comme dans celui du temps. (_Vico_).]

§. II. COROLLAIRES

_Relatifs aux principaux aspects de la science nouvelle._

1. On peut conclure de tout ce qui précède que, conformément au premier principe de la Science nouvelle, développé dans le chapitre _de la Méthode_ (_l'homme n'espérant plus aucun secours de la nature, appelle de ses désirs quelque chose de surnaturel qui puisse le sauver_), la Providence permit que les premiers hommes tombassent dans l'erreur de craindre une fausse divinité, un Jupiter auquel ils attribuaient le pouvoir de les foudroyer. Au milieu des nuées de ces premiers orages, à la lueur de ces éclairs, ils aperçurent cette grande vérité, _que la Providence veille à la conservation du genre humain_. Aussi, sous un de ses principaux aspects, la Science nouvelle est d'abord une _théologie civile_, une explication raisonnée de la marche suivie par la Providence; et cette théologie commença par la sagesse _vulgaire_ des législateurs qui fondèrent les sociétés, en prenant pour base la croyance d'un Dieu doué de providence; elle s'acheva par la sagesse plus élevée (_riposta_) des philosophes qui démontrent la même vérité par des raisonnemens, dans leur théologie naturelle.

2. Un autre aspect principal de la science nouvelle, c'est une _philosophie de la propriété_ (ou _autorité_ dans le sens primitif où les douze tables prennent ce mot[37]). La première propriété fut _divine_: Dieu s'appropria les premiers hommes peu nombreux, qu'il tira de la vie sauvage pour commencer la vie sociale.--La seconde propriété fut _humaine_, et dans le sens le plus exact; elle consista pour l'homme dans la possession de ce qu'on ne peut lui ôter sans l'anéantir, dans le libre _usage de sa volonté_. Pour l'intelligence, ce n'est qu'une puissance passive sujette à la vérité. Les hommes commencèrent, dès ce moment, à exercer leur liberté en réprimant les impulsions passionnées du corps, de manière à les étouffer ou à les mieux diriger, effort qui caractérise les agens libres. Le premier acte libre des hommes fut d'abandonner la vie vagabonde qu'ils menaient dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et de s'accoutumer à une vie sédentaire, si opposée à leurs habitudes.--Le troisième genre de propriété fut celle _de droit naturel_. Les premiers hommes qui abandonnaient la vie vagabonde occupèrent des terres et y restèrent long-temps; ils en devinrent seigneurs par droit d'occupation et de longue possession. C'est l'origine de tous les _domaines_.

[Note 37: On continua à appeler dans le droit, _nos auteurs_, ceux dont nous tenons un droit à une propriété. (_Vico_).]

Cette _philosophie de la propriété_ suit naturellement la _théologie civile_ dont nous parlions. Éclairée par les preuves que lui fournit la théologie civile, elle éclaire elle-même avec celles qui lui sont propres, les preuves que la philologie tire de l'histoire et des langues; trois sortes de preuves qui ont été énumérées dans le chapitre de la méthode. Introduisant la certitude dans le domaine de la liberté humaine, dont l'étude est si incertaine de sa nature, elle éclaire les ténèbres de l'antiquité, et _donne forme de science à la philologie_.

3. Le troisième aspect est une _histoire des idées humaines_. De même que la _métaphysique poétique_ s'est divisée en plusieurs sciences subalternes, _poétiques_ comme leur mère, cette histoire des idées nous donnera l'origine informe des sciences pratiques cultivées par les nations, et des sciences spéculatives étudiées de nos jours par les savans.

4. Le quatrième aspect est une _critique philosophique_ qui naît de l'histoire des idées mentionnée ci-dessus. Cette critique cherche ce que l'on doit croire sur les fondateurs, ou auteurs des nations, lesquels doivent précéder de plus de mille ans les auteurs de livres, qui est l'objet de la critique philologique.

5. Le cinquième aspect est une _histoire idéale éternelle_ dans laquelle tournent les histoires réelles de toutes les nations. De quelque état de barbarie et de férocité que partent les hommes pour se civiliser par l'influence des religions, les sociétés commencent, se développent et finissent d'après des lois que nous examinerons dans ce second livre, et que nous retrouverons au livre IV où nous suivons _la marche des sociétés_, et au livre V où nous observons le _retour des choses humaines_.