Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 13
6. Le sixième aspect est un système du _droit naturel des gens_. C'était avec le commencement des peuples, que Grotius, Selden et Puffendorf devaient commencer leurs systèmes (axiome 106: _les sciences doivent prendre pour point de départ l'époque où commence le sujet dont elles traitent_). Ils se sont égarés tous trois, parce qu'ils ne sont partis que du milieu de la route. Je veux dire qu'ils supposent d'abord un état de civilisation où les hommes seraient déjà éclairés par une _raison développée_, état dans lequel les nations ont produit les philosophes qui se sont élevés jusqu'à l'idéal de la justice. En premier lieu, Grotius procède indépendamment du principe d'une Providence, et prétend que son système donne un degré nouveau de précision à toute connaissance de Dieu. Aussi toutes ses attaques contre les jurisconsultes romains portent à faux, puisqu'ils ont pris pour principe la Providence divine, et qu'ils ont voulu traiter du _droit naturel des gens_, et non point du droit naturel des philosophes, et des théologiens moralistes.--Ensuite vient Selden, dont le système suppose la Providence. Il prétend que le droit des enfans de Dieu s'étendit à toutes les nations, sans faire attention au caractère inhospitalier des premiers peuples, ni à la division établie entre les Hébreux et les Gentils; sans observer que les Hébreux ayant perdu de vue leur droit naturel dans la servitude d'Égypte, il fallut que Dieu lui-même le leur rappelât en leur donnant sa loi sur le mont Sinaï. Il oublie que Dieu, dans sa loi, défend jusqu'aux pensées injustes, chose dont ne s'embarrassèrent jamais les législateurs mortels. Comment peut-il prouver que les Hébreux ont transmis aux Gentils leur droit naturel, contre l'aveu magnanime de Josephe, contre la réflexion de Lactance cité plus haut? Ne connaît-on pas enfin la haine des Hébreux contre les Gentils, haine qu'ils conservent encore aujourd'hui dans leur dispersion?--Quant à Puffendorf, il commence son système par _jeter l'homme dans le monde, sans soin ni secours de Dieu_. En vain il essaie d'excuser dans une dissertation particulière cette hypothèse épicurienne. Il ne peut pas dire le premier mot en fait de droit, sans prendre la Providence pour principe[38].--Pour nous, persuadés que l'idée du droit et l'idée d'une _Providence_ naquirent en même temps, nous commençons à parler du _droit_ en parlant de ce moment où les premiers auteurs des nations conçurent l'idée de Jupiter. Ce droit fut d'abord _divin_, dans ce sens qu'il était interprété par la _divination_, science des auspices de Jupiter; les auspices furent les _choses divines_, au moyen desquelles les nations païennes réglaient toutes les _choses humaines_, et la réunion des unes et des autres forme le sujet de la jurisprudence.
[Note 38: _Nous rapprocherons de ce passage celui qui y correspond dans la première édition:_ Grotius prétend que son système peut se passer de l'idée de la Providence. Cependant sans religion les hommes ne seraient pas réunis en nations.... Point de physique sans mathématique; point de morale ni de politique sans métaphysique, c'est-à-dire sans démonstration de Dieu.--Il suppose le premier homme bon, parce qu'il n'était _pas mauvais_. Il compose le genre humain à sa naissance d'hommes _simples et débonnaires_, qui auraient été poussés par l'intérêt à la vie sociale; c'est dans le fait l'hypothèse d'Épicure.
Puis vient Selden, qui appuie son système sur le petit nombre de lois que Dieu dicta aux enfans de Noé. Mais Sem fut le seul qui persévéra dans la religion du Dieu d'Adam. Loin de fonder un droit commun à ses descendans et à ceux de Cham et de Japhet, on pourrait dire plutôt qu'il fonda un droit exclusif, qui fit plus tard distinguer les Juifs des Gentils...
Puffendorf, en jetant l'homme dans le monde _sans secours de la Providence_, hasarde une hypothèse digne d'Épicure, ou plutôt de Hobbes....
Écartant ainsi la Providence, ils ne pouvaient découvrir les sources de tout ce qui a rapport à l'économie du droit naturel des gens, ni celles des religions, des langues et des lois, ni celles de la paix et de la guerre, des traités, etc. De là deux erreurs capitales.
1. D'abord ils croient que leur droit naturel, fondé sur les théories des philosophes, des théologiens, et sur quelques-unes de celles des jurisconsultes, et qui est éternel dans son idée abstraite, a dû être aussi éternel dans l'usage et dans la pratique des nations. Les jurisconsultes romains raisonnent mieux en considérant ce droit naturel comme ordonné par la Providence, et comme éternel en ce sens, que sorti des mêmes origines que les religions, il passe comme elles par différens âges, jusqu'à ce que les philosophes viennent le perfectionner et le compléter par des théories fondées sur l'idée de la justice éternelle.
2. Leurs systèmes n'embrassent pas la moitié du droit naturel des gens. Ils parlent de celui qui regarde la conservation du genre humain, et ils ne disent rien de celui qui a rapport à la conservation des peuples en particulier. Cependant c'est le droit naturel établi séparément dans chaque cité qui a préparé les peuples à reconnaître, dès leurs premières communications, le sens commun qui les unit, de sorte qu'ils donnassent et redussent des lois conformes à toute la nature humaine, et les respectassent comme dictées par la Providence. (_Vico_).]
7. Considérée sous le dernier de ses principaux aspects, la Science nouvelle nous donnera les _principes et les origines de l'histoire universelle_, en partant de l'âge appelé par les Égyptiens _âge des Dieux_, par les Grecs, _âge d'or_. Faute de connaître la _chronologie raisonnée de l'histoire poétique_, on n'a pu saisir jusqu'ici l'enchaînement de toute l'_histoire du monde païen_.
CHAPITRE III.
DE LA LOGIQUE POÉTIQUE.
§ I.
La _métaphysique_, ainsi nommée lorsqu'elle contemple les choses dans tous les genres de l'être, devient _logique_ lorsqu'elle les considère dans tous les genres d'expressions par lesquelles on les désigne; de même la poésie a été considérée par nous comme une _métaphysique poétique_, dans laquelle les poètes théologiens prirent la plupart des choses matérielles pour des êtres divins; la même poésie, occupée maintenant d'exprimer l'idée de ces divinités, sera considérée comme une _logique poétique_.
_Logique_ vient de [Grec: logos]. Ce mot, dans son premier sens, dans son sens propre, signifia _fable_ (qui a passé dans l'italien _favella_, langage, discours); la fable, chez les Grecs, se dit aussi [Grec: mythos], d'où les latins tirèrent le mot _mutus_; en effet, dans les _temps muets_, le discours fut _mental_; aussi [Grec: logos] signifie _idée_ et _parole_. Une telle langue convenait à des âges religieux (_les religions veulent être révérées en silence, et non pas raisonnées_). Elle dut commencer par des signes, des gestes, des indications matérielles dans un rapport naturel avec les idées: aussi [Grec: logos], _parole_, eut en outre chez les Hébreux le sens d'_action_, chez les Grecs celui de _chose_. [Grec: Mythos] a été aussi défini un _récit véritable_, un _langage véritable_[39]. Par _véritable_, il ne faut pas entendre ici _conforme à la nature des choses_, comme dut l'être la _langue sainte_, enseignée à Adam par Dieu même.
[Note 39: _C'est cette langue naturelle que les hommes ont parlée autrefois_, selon Platon et Jamblique. Platon a deviné plutôt que découvert cette vérité. Delà l'inutilité de ses recherches dans le Cratylo, delà les attaques d'Aristote et de Gallen. (_Vico_).]
La première langue que les hommes se firent eux-mêmes fut toute d'imagination, et eut pour signes les substances même qu'elle animait, et que le plus souvent elle divinisait. Ainsi Jupiter, Cybèle, Neptune, étaient simplement le ciel, la terre, la mer, que les premiers hommes, muets encore, exprimaient en les montrant du doigt, et qu'ils imaginaient comme des êtres animés, comme des dieux; avec les noms de ces trois divinités, ils exprimaient toutes les choses relatives au ciel, à la terre, à la mer. Il en était de même des autres dieux: ils rapportaient toutes les fleurs à Flore, tous les fruits à Pomone.
Nous suivons encore une marche analogue à celle de ces premiers hommes, mais c'est à l'égard des choses intellectuelles, telles que les facultés de l'âme, les passions, les vertus, les vices, les sciences, les arts; nous nous en formons ordinairement l'idée comme d'autant de _femmes_ (la justice, la poésie, etc.), et nous ramenons à ces êtres fantastiques toutes les causes, toutes les propriétés, tous les effets des choses qu'ils désignent. C'est que nous ne pouvons exposer au-dehors les choses intellectuelles contenues dans notre entendement, sans être secondés par l'imagination, qui nous aide à les expliquer et à les peindre sous une image humaine. Les premiers hommes (les _poètes théologiens_), encore incapables d'abstraire, firent une chose toute contraire, mais plus sublime: ils donnèrent des sentimens et des passions aux êtres matériels, et même aux plus étendus de ces êtres, au ciel, à la terre, à la mer. Plus tard, la puissance d'abstraire se fortifiant, ces vastes imaginations se resserrèrent, et les mêmes objets furent désignés par les signes les plus petits; Jupiter, Neptune et Cybèle devinrent si petits, si légers, que le premier vola sur les ailes d'un aigle, le second courut sur la mer porté dans un mince coquillage, et la troisième fut assise sur un lion.
Les formes mythologiques (_mitologie_) doivent donc être, comme le mot l'indique, le _langage propre des fables_; les fables étant autant de genres dans la langue de l'imagination (_generi fantastici_), les formes mythologiques sont des _allégories_ qui y répondent. Chacune comprend sous elle plusieurs espèces ou plusieurs individus. Achille est l'idée de la valeur, commune à tous les vaillans; Ulysse, l'idée de la prudence commune à tous les sages.
§. II. COROLLAIRES
_Relatifs aux tropes, aux métamorphoses poétiques et aux monstres des poètes._
1. Tous les premiers tropes sont autant de corollaires de cette logique poétique. Le plus brillant, et pour cela même le plus fréquent et le plus nécessaire, c'est la métaphore. Jamais elle n'est plus approuvée que lorsqu'elle prête du sentiment et de la passion aux choses insensibles, en vertu de cette métaphysique par laquelle les premiers poètes animèrent les corps sans vie, et les douèrent de tout ce qu'ils avaient eux-mêmes, de sentiment et de passion; si les premières fables furent ainsi créées, toute métaphore est l'abrégé d'une fable.--Ceci nous donne un moyen de juger du temps où les métaphores furent introduites dans les langues. Toutes les métaphores tirées par analogie des objets corporels pour signifier des abstractions, doivent dater de l'époque où le jour de la philosophie a commencé à luire; ce qui le prouve, c'est qu'en toute langue les mots nécessaires aux arts de la civilisation, aux sciences les plus sublimes, ont des origines agrestes. Il est digne d'observation que, dans toutes les langues, la plus grande partie des expressions relatives aux choses inanimées sont tirées par métaphore, du corps humain et de ses parties, ou des sentimens et passions humaines. Ainsi _tête_, pour cime, ou commencement, _bouche_ pour toute ouverture, _dents_ d'une charrue, d'un râteau, d'une scie, d'un peigne, _langue_ de terre, _gorge_ d'une montagne, une _poignée_ pour un petit nombre, _bras_ d'un fleuve, _coeur_ pour le milieu, _veine_ d'une mine, _entrailles_ de la terre, _côte_ de la mer, _chair_ d'un fruit; le vent _siffle_, l'onde _murmure_, un corps _gémit_ sous un grand poids. Les latins disaient _sitire agros_, _laborare fructus_, _luxuriari segetes_; et les Italiens disent _andar in amore le piente_, _andar in pazzia le viti_, _lagrimare gli orni_, et _fronte_, _spalle_, _occhi_, _barbe_, _collo_, _gamba_, _piede_, _pianta_, appliqués à des choses inanimées. On pourrait tirer d'innombrables exemples de toutes les langues. Nous avons dit dans les axiomes, que l'_homme ignorant se prenait lui-même pour règle de l'univers_; dans les exemples cités ci-dessus, il se fait de lui-même un univers entier. De même que la métaphysique de la raison nous enseigne que _par l'intelligence l'homme devient tous les objets_ (_homo intelligendo fit omnia_), la métaphysique de l'imagination nous démontre ici que l'_homme devient tous les objets faute d'intelligence_ (_homo non intelligendo fit omnia_); et peut-être le second axiome est-il plus vrai que le premier, puisque l'homme, dans l'exercice de l'intelligence, étend son esprit pour saisir les objets, et que, dans la privation de l'intelligence, il fait tous les objets de lui-même, et par cette transformation devient à lui seul toute la nature.
2. Dans une telle logique, résultant elle-même d'une telle métaphysique, les premiers poètes devaient tirer les noms des choses d'_idées sensibles et plus particulières_; voilà les deux sources de la métonymie et de la _synecdoque_. En effet, la métonymie du _nom de l'auteur pris pour celui de l'ouvrage_, vint de ce que l'auteur était plus souvent nommé que l'ouvrage; celle _du sujet pris pour sa forme et ses accidens_ vint de l'incapacité d'abstraire du sujet les accidens et la forme. Celles de _la cause pour l'effet_ sont autant de petites fables; les hommes s'imaginèrent les causes comme des _femmes_ qu'ils revêtaient de leurs effets: ainsi l'_affreuse pauvreté_, la _triste vieillesse_, la _pâle mort_.
3. La _synecdoque_ fut employée ensuite, à mesure que l'on s'éleva des particularités aux généralités, ou que l'on réunit les parties pour composer leurs entiers. Le nom de _mortel_ fut d'abord réservé aux _hommes_, seuls êtres dont la condition mortelle dût se faire remarquer. Le mot _tête_ fut pris pour l'_homme_, dont elle est la partie la plus capable de frapper l'attention. _Homme_ est une abstraction qui comprend génériquement le corps et toutes ses parties, l'intelligence et toutes les facultés intellectuelles, le coeur et toutes les habitudes morales. Il était naturel que dans l'origine _tignum_ et _culmen_ signifiassent au propre une _poutre_ et de la _paille_; plus tard, lorsque les cités s'embellirent, ces mots signifièrent tout l'édifice. De même le _toit_ pour la maison entière, parce qu'aux premiers temps on se contentait d'un abri pour toute habitation. Ainsi _puppis_, la poupe, pour le vaisseau, parce que cette partie la plus élevée du vaisseau est la première qu'on voit du rivage; et chez les modernes on a dit une _voile_, pour un _vaisseau_. _Mucro_, la _pointe_, pour l'_épée_; ce dernier mot est abstrait et comprend génériquement la pomme, la garde, le tranchant et la pointe; ce que les hommes remarquèrent d'abord, ce fut la pointe qui les effrayait. On prit encore la matière pour l'ensemble de la matière et de la forme: par exemple, le _fer_ pour l'_épée_; c'est qu'on ne savait pas encore abstraire la forme de la matière. Cette figure mêlée de métonymie et de synecdoque, _tertia messis erat_, c'était la troisième moisson, fut, sans aucun doute, employée d'abord naturellement et par nécessité; il fallait plus de mille ans pour que le terme astronomique _année_ pût être inventé. Dans le pays de Florence, on dit toujours, pour désigner un espace de dix ans, _nous avons moissonné dix fois_.--Ce vers, où se trouvent réunies une métonymie et deux synecdoques,
_Post aliquot mea regna videns mirabor aristas,_
n'accuse que trop l'impuissance d'expression qui caractérisa les premiers âges. Pour dire _tant d'années_, on disait _tant d'épis_, ce qui est encore plus particulier que _moissons_. L'expression n'indiquait que l'indigence des langues, et les grammairiens y ont cru voir l'effort de l'art.
4. L'_ironie_ ne peut certainement prendre naissance que dans les temps où l'on réfléchit. En effet, elle consiste dans un mensonge _réfléchi_ qui prend le masque de la vérité. Ici nous apparaît un grand principe qui confirme notre découverte de l'_origine de la poésie_; c'est que les premiers hommes des nations païennes ayant eu la simplicité, l'ingénuité de l'enfance, _les premières fables ne purent contenir rien de faux_, et furent nécessairement, comme elles ont été définies, des _récits véritables_.
5. Par toutes ces raisons, il reste démontré que _les tropes_, qui se réduisent tous aux quatre espèces que nous avons nommées, ne sont point, comme on l'avait cru jusqu'ici, l'ingénieuse invention des écrivains, mais _des formes nécessaires dont toutes les nations se sont servies dans leur âge poétique pour exprimer leurs pensées_, et que ces expressions, à leur origine, ont été employées dans leur sens propre et naturel. Mais, à mesure que l'esprit humain se développa, à mesure que l'on trouva les paroles qui signifient des formes abstraites, ou des genres comprenant leurs espèces, ou unissant les parties en leurs entiers, les expressions des premiers hommes devinrent des figures. Ainsi, nous commençons à ébranler ces deux erreurs communes des grammairiens, qui regardent _le langage des prosateurs comme propre, celui des poètes comme impropre_; et qui croient _que l'on parla d'abord en prose, et ensuite en vers_.
6. Les monstres, les _métamorphoses poétiques_, furent le résultat nécessaire de cette incapacité d'abstraire la forme et les propriétés d'un sujet, caractère essentiel aux premiers hommes, comme nous l'avons prouvé dans les axiomes. Guidés par leur logique grossière, ils devaient _mettre ensemble des sujets_, lorsqu'ils voulaient _mettre ensemble des formes_, ou bien _détruire un sujet pour séparer sa forme première de la forme opposée qui s'y trouvait jointe_.
7. La _distinction des idées_ fit les _métamorphoses_. Entre autres phrases _héroïques_ qui nous ont été conservées dans la jurisprudence antique, les Romains nous ont laissé celle de _fundum fieri_, pour _auctorem fieri_; de même que le fonds de terre soutient et la couche superficielle qui le couvre, et ce qui s'y trouve semé, ou planté, ou bâti, de même l'approbateur soutient l'acte qui tomberait sans son approbation; l'approbateur quitte le caractère d'un être qui se meut à sa volonté, pour prendre le caractère opposé d'une chose stable.
§. III. COROLLAIRES
_Relatifs aux caractères poétiques employés comme signes du langage par les premières nations._
Le langage poétique fut encore employé long-temps dans l'âge historique, à-peu-près comme les fleuves larges et rapides qui s'étendent bien loin dans la mer, et préservent, par leur impétuosité, la douceur naturelle de leurs eaux. Si on se rappelle deux axiomes (48, _Il est naturel aux enfans de transporter l'idée et le nom des premières personnes, des premières choses qu'ils ont vues, à toutes les personnes, à toutes les choses qui ont avec elles quelque ressemblance, quelque rapport._--49. _Les Égyptiens attribuaient à Hermès Trismégiste toutes les découvertes utiles ou nécessaires à la vie humaine_), on sentira que la langue poétique peut nous fournir, relativement à ces _caractères_ qu'elle employait, la matière de grandes et importantes découvertes dans les choses de l'antiquité.
1. Solon fut un _sage_, mais de _sagesse vulgaire_ et non de _sagesse savante_ (_riposta_). On peut conjecturer qu'il fut chef du parti du peuple, lorsque Athènes était gouvernée par l'aristocratie, et que ce conseil fameux qu'il donnait à ses concitoyens (_connaissez-vous vous-mêmes_), avait un sens politique plutôt que moral, et était destiné à leur rappeler l'égalité de leurs droits. Peut-être même _Solon n'est-il que le peuple d'Athènes, considéré comme reconnaissant ses droits, comme fondant la démocratie_. Les Égyptiens avaient rapporté à Hermès toutes les découvertes utiles; les Athéniens rapportèrent à Solon toutes les institutions démocratiques.--De même, Dracon n'est que l'emblème de la sévérité du gouvernement aristocratique qui avait précédé.[40]
[Note 40: La plupart des lois dont les Athéniens et les Lacédémoniens font honneur à Solon et à Lycurgue, leur ont été attribuées à tort, puisqu'elles sont entièrement contraires au principe de leur conduite. Ainsi Solon institue l'aréopage, qui existait dès le temps de la guerre de Troie, et dans lequel Oreste avait été absous du meurtre de sa mère par la voix de Minerve (c'est-à-dire par le partage égal des voix). Cet aréopage, institué par Solon, le fondateur de la démocratie à Athènes, maintient de toute sa sévérité le gouvernement aristocratique jusqu'au temps de Périclès. Au contraire on attribue à Lycurgue, au fondateur de la république aristocratique de Sparte, une loi agraire analogue à celle que les Gracques proposèrent à Rome. Mais nous voyons que, lorsque Agis voulut réellement introduire à Sparte un partage égal des terres conforme aux principes de la démocratie, il fut étranglé par ordre des Éphores. _Édition de_ 1730, _pag._ 209.]
2. Ainsi durent être attribuées à Romulus toutes les lois relatives à la division des ordres; à Numa tous les réglemens qui concernaient les choses saintes et les cérémonies sacrées; à Tullus-Hostilius toutes les lois et ordonnances militaires; à Servius-Tullius le cens, base de toute démocratie[41], et beaucoup d'autres lois favorables à la liberté populaire; à Tarquin-l'Ancien, tous les signes et emblèmes, qui, aux temps les plus brillans de Rome, contribuèrent à la majesté de l'empire.
[Note 41: L'opinion de Montesquieu et de Vico sur le caractère des institutions de Servius-Tullius a été suivie par M. Niebuhr. (_N. du T._)]
3. Ainsi durent être attribuées aux décemvirs, et ajoutées aux Douze-Tables un grand nombre de lois que nous prouverons n'avoir été faites qu'à une époque postérieure. Je n'en veux pour exemple que la défense d'imiter le luxe des Grecs dans les funérailles. Défendre l'abus avant qu'il se fût introduit, c'eût été le faire connaître, et comme l'enseigner. Or, il ne put s'introduire à Rome qu'après les guerres contre Tarente et Pyrrhus, dans lesquelles les Romains commencèrent à se mêler aux Grecs. Cicéron observe que la loi est exprimée en latin, dans les mêmes termes où elle fut conçue à Athènes.
4. Cette découverte des caractères poétiques nous prouve qu'Ésope doit être placé dans l'ordre chronologique bien avant les sept sages de la Grèce. Les sept sages furent admirés pour avoir commencé à donner des préceptes de morale et de politique _en forme de maximes_, comme le fameux _Connaissez-vous vous-même_; mais, auparavant, Ésope avait donné de tels préceptes _en forme de comparaisons et d'exemples_, exemples dont les poètes avaient emprunté le langage à une époque plus reculée encore. En effet, dans l'ordre des idées humaines, on observe les _choses semblables_ pour les employer d'abord comme _signes_, ensuite comme _preuves_. On prouve d'abord par l'_exemple_, auquel une chose semblable suffit, et finalement par l'_induction_, pour laquelle il en faut plusieurs. Socrate, père de toutes les sectes philosophiques, introduisit la dialectique par l'_induction_, et Aristote la compléta avec le _syllogisme_, qui ne peut prouver qu'au moyen d'une idée générale. Mais pour les esprits peu étendus encore, il suffit de leur présenter une _ressemblance_ pour les persuader: Ménénius Agrippa n'eut besoin, pour ramener le peuple romain à l'obéissance, que de lui conter une fable dans le genre de celles d'Ésope.