Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 14

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Le petit peuple des cités héroïques se nourrissait de ces préceptes politiques dictés par la raison naturelle: _Ésope est le caractère poétique des plébéiens considérés sous cet aspect_. On lui attribua ensuite beaucoup de fables morales, et il devint le _premier moraliste_, de la même manière que Solon était devenu _le législateur_ de la république d'Athènes. Comme Ésope avait donné ses préceptes _en forme de fables_, on le plaça avant Solon, qui avait donné les siens _en forme de maximes_. De telles fables durent être écrites d'abord _en vers héroïques_, comme plus tard, selon la tradition, elles le furent _en vers iambiques_, et enfin _en prose_, dernière forme sous laquelle elles nous sont parvenues. En effet, les vers iambiques furent pour les Grecs un langage intermédiaire entre celui des vers héroïques et celui de la prose.

5. De cette manière, on rapporta aux auteurs de la _sagesse vulgaire_ les découvertes de la _sagesse_ philosophique. Les Zoroastre en Orient, les Trismégiste en Égypte, les Orphée en Grèce, en Italie les Pythagore, devinrent, dans l'opinion, des _philosophes_, de _législateurs_ qu'ils avaient été. En Chine, Confucius a subi la même métamorphose.

§. IV. COROLLAIRES

_Relatifs à l'origine des langues et des lettres, laquelle doit nous donner celle des hiéroglyphes, des lois, des noms, des armoiries, des médailles, des monnaies._

Après avoir examiné la théologie des poètes ou _métaphysique poétique_, nous avons traversé la _logique poétique_ qui en résulte, et nous arrivons à la _recherche de l'origine des langues et des lettres_. Il y a autant d'opinions sur ce sujet difficile, qu'on peut compter de savans qui en ont traité. La difficulté vient d'une erreur dans laquelle ils sont tous tombés: ils ont regardé comme choses distinctes, l'origine des langues et celle des lettres, que la nature a unies. Pour être frappé de cette union, il suffisait de remarquer l'étymologie commune de [Grec: grammatikê], _grammaire_, et de [Grec: grammata], _lettres_, caractères ([Grec: graphôs], _écrire_); de sorte que la _grammaire_, qu'on définit _l'art de parler_, devrait être définie l'_art d'écrire_, comme l'appelle Aristote.--D'un autre côté, _caractères_ signifie _idées_, _formes_, _modèles_; et certainement les _caractères poétiques_ précédèrent _ceux des sons articulés_. Josephe soutient contre Appion, qu'au temps d'Homère les lettres vulgaires n'étaient pas encore inventées.--Enfin, si les lettres avaient été dans l'origine des _figures de sons articulés_ et non des signes arbitraires[42], elles devraient être uniformes chez toutes les nations, comme les sons articulés. Ceux qui désespéraient de trouver cette origine, devaient toujours ignorer que les premières nations _ont pensé au moyen des symboles ou caractères poétiques, ont parlé en employant pour signes les fables, ont écrit en hiéroglyphes_, principes certains qui doivent guider la philosophie dans l'étude des _idées humaines_, comme la philologie dans l'étude des _paroles humaines_.

[Note 42: Vico semble adopter une opinion très différente quelques pages plus loin. (_N. du T._)]

Avant de rechercher l'origine des langues et des lettres, les philosophes et les philologues devaient se représenter les premiers hommes du paganisme comme concevant les objets par l'idée que leur imagination en personnifiait, et comme s'exprimant, faute d'un autre langage, par des gestes ou par des _signes matériels_ qui avaient des rapports naturels avec les idées.[43]

[Note 43: Par exemple, _trois épis_, ou l'_action de couper trois fois des épis_, pour signifier _trois années_.--Platon et Jamblique ont dit que cette langue, dont les expressions portaient avec elles leur sens naturel, s'était parlée autrefois. Ce fut sans doute cette langue _atlantique_ qui, selon les savans, exprimait les idées par la nature même des choses, c'est-à-dire, par leurs propriétés naturelles (_Vico_).]

En tête de ce que nous ayons à dire sur ce sujet, nous plaçons la tradition égyptienne selon laquelle _trois langues_ se sont parlées, correspondant, pour l'ordre comme pour le nombre, aux _trois âges_ écoulés depuis le commencement du monde, _âges des dieux, des héros et des hommes_. La première langue avait été la _langue hiéroglyphique_, ou _sacrée_, ou _divine_; la seconde _symbolique_, c'est-à-dire employant pour caractères les _signes_ ou _emblèmes héroïques_; la troisième _épistolaire_, propre à faire communiquer entre elles les personnes éloignées, pour les besoins présens de la vie.--On trouve dans l'Iliade deux passages précieux qui nous prouvent que les Grecs partagèrent cette opinion des Égyptiens. _Nestor_, dit Homère, _vécut trois âges d'hommes parlant diverses langues_. Nestor a dû être un _symbole de la chronologie_, déterminée par les trois langues qui correspondaient aux trois âges des Égyptiens. Cette phrase proverbiale, _vivre les années de Nestor_, signifiait, vivre autant que le monde. Dans l'autre passage, Énée raconte à Achille que _des hommes parlant diverses langues commencèrent à habiter Ilion depuis le temps où Troie fut rapprochée des rivages de la mer, et où Pergame en devint la citadelle_.--Plaçons à côté de ces deux passages la tradition égyptienne d'après laquelle _Thot_ ou _Hermès aurait trouvé les lois et les lettres_.

À l'appui de ces vérités nous présenterons les suivantes: chez les Grecs, le mot _nom_ signifia la même chose que _caractère_[44], et par analogie, les pères de l'Église traitent indifféremment _de divinis caracteribus_ et _de divinis nominibus_. _Nomen_ et _definitio_ signifient la même chose, puisqu'en termes de rhétorique, on dit _quæstio nominis_ pour celle qui cherche la _définition_ du fait, et qu'en médecine la partie qu'on appelle _nomenclature_ est celle qui _définit_ la nature des maladies.--Chez les Romains, _nomina_ désigna d'abord et dans son sens propre les _maisons partagées en plusieurs familles_. Les Grecs prirent d'abord ce mot dans le même sens, comme le prouvent les noms patronymiques, les noms des pères, dont les poètes, et surtout Homère, font un usage si fréquent. De même, les patriciens de Rome sont définis dans Tite-Live de la manière suivante, _qui possunt nomine ciere patrem_. Ces noms patronymiques se perdirent ensuite dans la Grèce, lorsqu'elle eut partout des gouvernemens démocratiques; mais à Sparte, république aristocratique, ils furent conservés par les Héraclides.--Dans la langue de la jurisprudence romaine, _nomen_ signifie _droit_; et en grec, [Grec: nomos], qui en est à-peu-près l'homonyme, a le sens de _loi_. De [Grec: nomos], vient [Grec: nomisma] _monnaie_, comme le remarque Aristote; et les étymologistes veulent que les Latins aient aussi tiré de [Grec: nomos], leur _nummus_. Chez les Français, du mot _loi_ vient _aloi_, titre de la monnaie. Enfin au moyen âge, la loi ecclésiastique fut appelée _canon_, terme par lequel on désignait aussi la redevance emphytéotique payée par l'emphytéote.... Les Latins furent peut-être conduits par une idée analogue, à désigner par un même mot _jus_, le _droit_ et l'_offrande_ ordinaire que l'on faisait à Jupiter (les parties grasses des victimes). De l'ancien nom de ce dieu _Jous_, dérivèrent les génitifs _Jovis_ et _juris_.--Les Latins appelaient les terres _prædia_, parce que, ainsi que nous le ferons voir, les premières terres cultivées furent les premières _prædæ_ du monde. C'est à ces terres que le mot _domare_, dompter, fut appliqué d'abord. Dans l'ancien droit romain, on les disait _manucaptæ_, d'où est resté _manceps_, celui qui est obligé sur immeuble envers le trésor. On continua de dire dans les lois romaines, _jura prædiorum_, pour désigner les servitudes qu'on appelle _réelles_, et qui sont attachées à des immeubles. Ces terres _manucaptæ_ furent sans doute appelées d'abord _mancipia_, et c'est certainement dans ce sens qu'on doit entendre l'article de la loi des douze tables, _qui nexum faciet mancipiumque_. Les Italiens considérèrent la chose sous le même aspect que les anciens Latins, lorsqu'ils appelèrent les terres _poderi_, de _podere_, puissance; c'est qu'elles étaient acquises par la force; ce qui est encore prouvé par l'expression du moyen âge, _presas terrarum_, pour dire les _champs avec leurs limites_. Les Espagnols appellent _prendas_ les entreprises courageuses; les Italiens disent _imprese_ pour _armoiries_, et _termini_ pour _paroles_, expression qui est restée dans la scholastique. Ils appellent encore les armoiries _insegne_, d'où leur vient le verbe _insegnare_. De même Homère, au temps duquel on ne connaissait pas encore les lettres alphabétiques, nous apprend que la lettre de Pretus contre Bellérophon fut écrite en _signes_, [Grec: sêmata].

[Note 44: Le besoin d'assurer les terres à leurs possesseurs fut un des motifs qui déterminèrent le plus puissamment l'invention des _caractères_ ou _noms_ (dans le sens originaire de _nomina_, maisons divisées en plusieurs familles ou _gentes_). Ainsi Mercure Trismégiste, symbole poétique des premiers fondateurs de la civilisation égyptienne, inventa les _lois_ et les _lettres_; et c'est du nom de Mercuro, regardé aussi comme le Dieu des marchands, _mercatorum_, que les Italiens disent _mercare_ pour marquer de _lettres_ ou de _signes_ quelconques les bestiaux et les autres objets de commerce (_robe da mercantara_) pour la distinction et la sûreté des propriétés. Qui ne s'étonnerait de voir subsister jusqu'à nos jours une telle conformité de pensée et de langage entre les nations? (_Vico_).]

Pour compléter tout ceci, nous ajouterons trois vérités incontestables: 1º dès qu'il est démontré que les premières nations païennes furent _muettes_ dans leurs commencemens, on doit admettre qu'elles s'expliquèrent par des _gestes_ ou des _signes matériels_, qui avaient un rapport naturel avec les idées; 2º elles durent assurer par des _signes_ les _limites de leurs champs_, et conserver des _monumens durables de leurs droits_; 3º toutes employèrent la _monnaie_.--Toutes les vérités que nous venons d'énoncer nous donnent l'_origine des langues et des lettres_, dans laquelle se trouve comprise celle des _hiéroglyphes_, des _lois_, des _noms_, des _armoiries_, des _médailles_, des _monnaies_, et en général, de la _langue_ que parla, de l'écriture qu'employa, dans son origine, le _droit naturel des gens_.[45]

[Note 45: Telle est l'origine des _armoiries_, et par suite des _médailles_. Les familles, puis les nations, les employèrent d'abord par nécessité. Elles devinrent plus tard un objet d'amusement et d'érudition. On a donné à ces _emblèmes_ le nom d'_héroïques_, sans en bien sentir le motif. Les modernes ont besoin d'y inscrire des devises qui leur donnent un sens; il n'en était pas de même des emblèmes employés naturellement dans les temps héroïques; leur silence parlait assez. Ils portaient avec eux leur signification; ainsi _trois épis_, ou le _geste de couper trois fois des épis_, signifiait naturellement _trois années_; d'où il vint que _caractère_ et _nom_ s'employèrent indifféremment l'un pour l'autre, et que les mots _nom_ et _nature_ eurent la même signification, comme nous l'avons dit plus haut.

Ces _armoiries_, ces _armes_ et _emblèmes des familles_, furent employés au moyen âge, lorsque les nations, redevenues muettes, perdirent l'usage du langage vulgaire. Il ne nous reste aucune connaissance des langues que parlaient alors les Italiens, les Français, les Espagnols et les autres nations de ce temps. Les prêtres seuls savaient le latin et le grec. En français _clerc_ voulait dire souvent _lettré_; au contraire, chez les italiens, _laico_ se disait pour _illettré_, comme on le voit dans un beau passage de Dante. Parmi les prêtres mêmes, il y avait tant d'ignorance, qu'on trouve des actes souscrits par des évêques, où ils ont mis simplement la marque d'une croix, faute de savoir écrire leur nom. Parmi les prélats instruits, il y en avait même peu qui eussent écrire. Le père Mabillon, dans son ouvrage _de re diplomaticâ_, a pris le soin de reproduire par la gravure les signatures apposées par des évêques et des archevêques aux actes des Conciles de ces temps barbares; l'écriture en est plus informe que celle des hommes les plus ignorans d'aujourd'hui; et pourtant ces prélats étaient les chanceliers des royaumes chrétiens, comme aujourd'hui encore les trois archevêques archichanceliers de l'Empire pour les langues allemande, française et italienne. Une loi anglaise accorde la vie au coupable digne de mort qui pourra prouver qu'il sait lire. C'est peut-être pour cette cause que plus tard le mot _lettré_ a fini par avoir à-peu-près le même sens que celui de savant.--Il est encore résulté de cette ignorance de l'écriture, que dans les anciennes maisons il n'y a guères de mur où l'on n'ait gravé quelque figure, quelqu'emblème.

Concluons de tout ceci que ces _signes_ divers, employés nécessairement par les nations _muettes_ encore, pour assurer la distinction des propriétés furent ensuite appliqués aux usages publics, soit à ceux de la paix (d'où provinrent les médailles), soit à ceux de la guerre. Dans ce dernier cas, ils ont l'usage primitif des hiéroglyphes, puisqu'ordinairement les guerres ont lieu entre des nations qui parlent des langues différentes et qui par conséquent sont _muettes_ l'une par rapport à l'autre.]

Pour établir ces principes sur une base plus solide encore, nous devons attaquer l'opinion selon laquelle les hiéroglyphes auraient été inventés par les philosophes, pour y cacher les mystères d'une sagesse profonde, comme on l'a cru des Égyptiens. Ce fut pour toutes les premières nations une nécessité naturelle de s'exprimer en hiéroglyphes. À ceux des Égyptiens et des Éthiopiens nous croyons pouvoir joindre les caractères magiques des Chaldéens; les cinq présens, les _cinq paroles matérielles_ que le roi des Scythes envoya à Darius fils d'Hystaspe; les pavots que Tarquin-le-Superbe abattit avec sa baguette devant le messager de son fils; les rébus de Picardie employés, au moyen âge, dans le nord de la France. Enfin les anciens Écossais (selon Boëce), les Mexicains et autres peuples indigènes de l'Amérique écrivaient en hiéroglyphes, comme les Chinois le font encore aujourd'hui.

1. Après avoir détruit cette grave erreur, nous reviendrons aux trois langues distinguées par les Égyptiens; et pour parler d'abord de la première, nous remarquerons qu'Homère, dans cinq passages, fait mention d'une langue plus ancienne que la sienne, qui est l'_héroïque_; il l'appelle _langue des dieux_. D'abord dans l'Iliade: _Les dieux_, dit-il, _appellent ce géant Briarée, les hommes Égéon_; plus loin, en parlant d'un oiseau, _son nom est Chalcis chez les dieux, Cymindis chez les hommes_; et au sujet du fleuve de Troie, _les dieux l'appellent Xanthe, et les hommes Scamandre_. Dans l'Odyssée, il y a deux passages analogues: _ce que les hommes appellent Charybde et Scylla, les dieux l'appellent les Rochers errans_; l'herbe qui doit prémunir Ulysse contre les enchantemens de Circé _est inconnue aux hommes, les dieux l'appellent moly_.

Chez les Latins, Varron s'occupa de la langue divine; et les trente mille dieux dont il rassembla les noms, devaient former un riche vocabulaire[46], au moyen duquel les nations du Latium pouvaient exprimer les besoins de la vie humaine, sans doute peu nombreux dans ces temps de simplicité, où l'on ne connaissait que le nécessaire. Les Grecs comptaient aussi trente mille dieux, et divinisaient les pierres, les fontaines, les ruisseaux, les plantes, les rochers, de même que les sauvages de l'Amérique déifient tout ce qui s'élève au-dessus de leur faible capacité. Les _fables divines_ des Latins et des Grecs durent être pour eux les premiers hiéroglyphes, les caractères sacrés de cette langue divine dont parlent les Égyptiens.

[Note 46: La plupart des langues ont à-peu-près trente mille mots. Si l'on peut ajouter foi aux calculs de Héron dans son ouvrage sur la Langue Anglaise, l'Espagnol en aurait trente mille, le Français trente-deux mille, l'Italien trente-cinq mille, l'Anglais trente-sept mille. (_N. du T._)]

2. La _seconde langue_, qui répond à l'_âge des héros_, se parla par symboles, au rapport des Égyptiens. À ces symboles peuvent être rapportés les _signes héroïques_ avec lesquels écrivaient les héros, et qu'Homère appelle [Grec: sêmata]. Conséquemment, ces symboles durent être des métaphores, des images, des similitudes ou comparaisons qui, ayant passé depuis dans la _langue articulée_, font toute la richesse du style poétique.

Homère est indubitablement _le premier auteur de la langue grecque_; et puisque nous tenons des Grecs tout ce que nous connaissons de l'antiquité païenne, il se trouve aussi le premier auteur que puisse citer le paganisme. Si nous passons aux Latins, les premiers monumens de leur langue sont les fragmens des _vers saliens_. Le premier écrivain latin dont on fasse mention est le _poète_ Livius Andronicus. Lorsque l'Europe fut retombée dans la barbarie, et qu'il se forma deux nouvelles langues, la première, que parlèrent les Espagnols, fut la langue _romane_, (_di romanzo_) langue de la poésie _héroïque_, puisque les _romanciers_ furent les _poètes héroïques_ du moyen âge. En France, le premier qui écrivit en langue vulgaire fut Arnauld Daniel Pacca, le plus ancien de tous les poètes provençaux; il florissait au onzième siècle. Enfin l'Italie eut ses premiers écrivains dans les _rimeurs_ de Florence et de la Sicile.

3. Le _langage épistolaire_ [ou alphabétique], que l'on est convenu d'employer comme moyen de communication entre les personnes éloignées, dut être parlé originairement chez les Égyptiens, par les classes inférieures d'un peuple qui dominait en Égypte, probablement celui de Thèbes, dont le roi, Ramsès, étendit son empire sur toute cette grande nation. En effet, chez les Égyptiens, cette langue correspondait à l'âge des _hommes_; et ce nom d'_hommes_ désigne les classes inférieures, chez les peuples héroïques (particulièrement au moyen âge, où _homme_ devient synonyme de _vassal_), par opposition aux _héros_. Elle dut être adoptée _par une convention libre_; car c'est une règle éternelle que le langage et l'écriture vulgaire sont un droit des peuples. L'empereur Claude ne put faire recevoir par les Romains trois lettres qu'il avait inventées, et qui manquaient à leur alphabet. Les lettres inventées par le Trissin n'ont pas été reçues dans la langue italienne, quelque nécessaires qu'elles fussent.

La _langue épistolaire_ ou _vulgaire_ des Égyptiens dut s'écrire avec des lettres également _vulgaires_. Celles de l'Égypte ressemblaient à l'alphabet vulgaire des Phéniciens, qui, dans leurs voyages de commerce, l'avaient sans doute porté en Égypte. Ces caractères n'étaient autre chose que les _caractères mathématiques_ et les _figures géométriques_, que les Phéniciens avaient eux-mêmes reçus des Chaldéens, les premiers mathématiciens du monde. Les Phéniciens les transmirent ensuite aux Grecs, et ceux-ci, avec la supériorité de génie qu'ils ont eue sur toutes les nations, employèrent ces formes géométriques comme formes des sons articulés, et en tirèrent leur alphabet vulgaire, adopté ensuite par les Latins[47]. On ne peut croire que les Grecs aient tiré des Hébreux ou des Égyptiens la _connaissance des lettres vulgaires_.

[Note 47: Nous avons déjà rapporté le passage où Tacite nous apprend _que les lettres des Latins ressemblaient à l'ancien alphabet des Grecs_. Ce qui le prouve, c'est que les Grecs employèrent pendant long-temps les lettres majuscules pour figurer les nombres, et que les Latins conservèrent toujours le même usage. (_Vico_).]

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Les philologues ont adopté sur parole l'opinion que la signification des _langues vulgaires_ est arbitraire. Leurs _origines ayant été naturelles_, leur _signification dut être fondée en nature_. On peut l'observer dans la _langue vulgaire_ des Latins, qui a conservé plus de traces que la grecque, de son origine _héroïque_, et qui lui est aussi supérieure pour la force, qu'inférieure pour la délicatesse. Presque tous les mots y sont des _métaphores_ tirées des objets naturels, d'après leurs propriétés ou leurs effets sensibles. En général, la _métaphore_ fait le fond des langues. Mais les grammairiens, s'épuisant en paroles qui ne donnent que des idées confuses, ignorant les origines des mots qui, dans le principe ne purent être que claires et distinctes, ont rassuré leur ignorance en décidant d'une manière générale et absolue _que les voix humaines articulées avaient une signification arbitraire_. Ils ont placé dans leurs rangs Aristote, Galien et d'autres philosophes, et les ont armés contre Platon et Jamblique.

Il reste cependant une difficulté. _Pourquoi y a-t-il autant de langues vulgaires qu'il existe de peuples?_ Pour résoudre ce problème, établissons d'abord une grande vérité: par un effet de la _diversité des climats_, les peuples ont _diverses natures._ Cette variété de natures leur a fait voir sous _différens aspects_ les choses utiles ou nécessaires à la vie humaine, et a produit la _diversité des usages_, dont _celle des langues_ est résultée. C'est ce que les proverbes prouvent jusqu'à l'évidence. Ce sont des maximes pour l'usage de la vie, dont le _sens_ est le même, mais dont l'_expression_ varie sous autant de rapports divers qu'il y a eu et qu'il y a encore de nations.[48]

[Note 48: Les locutions _héroïques_ conservées et abrégées dans la précision des langues plus récentes, ont bien étonné les commentateurs de la Bible, qui voient les noms des mêmes rois exprimés d'une manière dans l'Histoire Sacrée, et d'une autre dans l'Histoire profane. C'est que le même homme est envisagé dans l'une, je supposé, sous le rapport de la figure, de la puissance, etc.; dans l'autre, sous le rapport de son caractère, des choses qu'il a entreprises. Nous observons de même qu'en Hongrie la même ville a un nom chez les Hongrois, un autre chez les Grecs, un troisième chez les Allemands, un quatrième chez les Turcs. L'allemand, qui est une langue _héroïque_, quoique vivante, reçoit tous les mots étrangers en leur faisant subir une transformation. On doit conjecturer que les Latins et les Grecs en font autant, lorsqu'ils expriment tant de choses particulières aux barbares, avec des mots qui sonnent si bien en latin et en grec. Voilà pourquoi on trouve tant d'obscurité dans la géographie et dans l'histoire naturelle des anciens. (_Vico_).]

D'après ces considérations, nous avons médité un _vocabulaire mental_, dont le but serait d'_expliquer toutes les langues_, en ramenant la _multiplicité de leurs expressions_ à certaines _unités d'idées_, dont les peuples ont conservé le fond en leur donnant des formes variées, et les modifiant diversement. Nous faisons dans cet ouvrage un usage continuel de ce vocabulaire. C'est, avec une méthode différente, le même sujet qu'a traité Thomas Hayme dans ses dissertations _de linguarum cognatione_, et _de linguis in genere, et variarum linguarum harmoniâ_.

De tout ce qui précède, nous tirerons le corollaire suivant: plus les langues sont _riches en locutions héroïques, abrégées par les locutions vulgaires_, plus elles sont belles; et elles tirent cette beauté de la _clarté avec laquelle elles laissent voir leur origine_: ce qui constitue, si je puis le dire, leur véracité, leur fidélité. Au contraire, plus elles présentent un grand nombre de mots dont l'origine est cachée, moins elles sont agréables, à cause de leur obscurité, de leur confusion, et des erreurs auxquelles elle peut donner lieu. C'est ce qui doit arriver dans les langues _formées d'un mélange de plusieurs idiomes barbares_, qui n'ont point laissé de traces de leurs origines, ni des changemens que les mots ont subis dans leur signification.

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