Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 15
Maintenant, pour comprendre la formation de ces trois sortes de langues et d'alphabets, nous établirons le principe suivant: _les dieux, les héros et les hommes commencèrent dans le même temps_. Ceux qui imagineront les _dieux_ étaient des _hommes_, et croyaient leur nature _héroïque_ mêlée de la _divine_ et de l'_humaine_. Les trois espèces de langues et d'écritures furent aussi contemporaines dans leur origine, mais avec trois différences capitales: la langue _divine_ fut très peu articulée, et presque entièrement _muette_; la langue des _héros, muette et articulée_ par un mélange égal, et composée par conséquent de paroles vulgaires et de caractères héroïques, avec lesquels écrivaient les héros ([Grec: sêmata], dans Homère); la langue des _hommes_ n'eut presque rien de muet, et fut à-peu-près entièrement _articulée_. Point de langue vulgaire qui ait autant d'expressions que de choses à exprimer.--Une conséquence nécessaire de tout ceci, c'est que, dans l'origine, la langue _héroïque_ fut extrêmement confuse, cause essentielle de l'obscurité des fables.
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La langue articulée commença par l'_onomatopée_, au moyen de laquelle nous voyons toujours les enfans se faire très bien entendre. Les premières paroles humaines furent ensuite les _interjections_, ces mots qui échappent dans le premier mouvement des passions violentes, et qui dans toutes les langues sont monosyllabiques. Puis vinrent les _pronoms_. L'interjection soulage la passion de celui à qui elle échappe, et elle échappe lors même qu'on est seul; mais les pronoms nous servent à communiquer aux autres nos idées sur les choses dont les noms propres sont inconnus ou à nous, ou à ceux qui nous écoutent. La plupart des pronoms sont des monosyllabes dans presque toutes les langues. On inventa alors les _particules_, dont les _prépositions_, également monosyllabiques, sont une espèce nombreuse. Peu-à-peu se formèrent les _noms_, presque tous monosyllabiques dans l'origine. On le voit dans l'allemand, qui est une langue mère, parce que l'Allemagne n'a jamais été occupée par des conquérans étrangers. Dans cette langue, toutes les racines sont des monosyllabes.
Le nom dut précéder le _verbe_, car le discours n'a point de sens s'il n'est régi par un nom, exprimé ou sous-entendu. En dernier lieu se formèrent les verbes. Nous pouvons observer en effet que les enfans disent des noms, des particules, mais point de verbes: c'est que les noms éveillent des idées qui laissent des traces durables; il en est de même des particules qui signifient des modifications. Mais les verbes signifient des mouvemens accompagnés des idées d'antériorité et de postériorité, et ces idées ne s'apprécient que par le point indivisible du présent, si difficile à comprendre, même pour les philosophes. J'appuierai ceci d'une observation physique. Il existe ici un homme qui, à la suite d'une violente attaque d'apoplexie, se souvenait bien des noms, mais avait entièrement oublié les verbes.--Les verbes qui sont des genres à l'égard de tous les autres, tels que: _sum_, qui indique l'existence, verbe auquel se rapportent toutes les essences, c'est-à-dire tous les objets de la métaphysique; _sto_, _eo_, qui expriment le repos et le mouvement, auxquels se rapportent toutes les choses physiques; _do_, _dico_, _facio_, auxquels se rapportent toutes les choses d'action, relatives soit à la morale, soit aux intérêts de la famille ou de la société, ces verbes, dis-je, sont tous des monosyllabes à l'impératif, _es_, _sta_, _i_, _da_, _dic_, _fac_; et c'est par l'impératif qu'ils ont dû commencer.
Cette _génération du langage_ est conforme aux lois de la nature en général, d'après lesquelles les élémens, dont toutes les choses se composent et où elles vont se résoudre, sont indivisibles; elle est conforme aux lois de la nature humaine en particulier, en vertu de cet axiome: _Les enfans, qui, dès leur naissance, se trouvent environnés de tant de moyens d'apprendre les langues, et dont les organes sont si flexibles, commencent par prononcer des monosyllabes._ À plus forte raison doit-on croire qu'il en a été ainsi chez ces premiers hommes, dont les organes étaient très durs, et qui n'avaient encore entendu aucune voix humaine.--Elle nous donne en outre _l'ordre dans lequel furent trouvées les parties du discours_, et conséquemment _les causes naturelles de la syntaxe_. Ce système semble plus raisonnable que celui qu'ont suivi Jules Scaliger et François Sanctius relativement à la langue latine: ils raisonnent d'après les principes d'Aristote, comme si les peuples qui trouvèrent les langues avaient dû préalablement aller aux écoles des philosophes.
§. V. COROLLAIRES
_Relatifs à l'origine de l'élocution poétique, des épisodes, du tour, du nombre, du chant et du vers._
Ainsi se forma la _langue poétique_, composée d'abord de symboles ou _caractères divins_ et _héroïques_, qui furent ensuite exprimés en _locutions vulgaires_, et finalement écrits en _caractères vulgaires_. Elle naquit de l'_indigence du langage_, et de la nécessité de s'exprimer; ce qui se démontre par les ornemens même dont se pare la poésie, je veux dire les images, les hypotyposes, les comparaisons, les métaphores, les périphrases, les tours qui expriment les choses par leurs propriétés naturelles, les descriptions qui les peignent par les détails ou par les effets les plus frappans, ou enfin par des accessoires emphatiques et même oiseux.
Les _épisodes_ sont nés dans les premiers âges de la _grossièreté des esprits_, incapables de distinguer et d'écarter les choses qui ne vont pas au but. La même cause fait qu'on observe toujours les mêmes effets dans les idiots, et surtout dans les femmes.
Les _tours_ naquirent de la _difficulté de compléter la phrase par son verbe_. Nous avons vu que le verbe fut trouvé plus tard que les autres parties du discours. Aussi les Grecs, nation ingénieuse, employèrent moins de tours que les Latins, les Latins moins que les Allemands.
Le _nombre_ ne fut introduit que tard dans la prose. Les premiers qui l'employèrent furent, chez les Grecs, Gorgias de Léontium, et chez les Latins, Cicéron. Avant eux, c'est Cicéron lui-même qui le rapporte, on ne savait rendre le discours nombreux qu'en y mêlant certaines _mesures poétiques_. Il nous sera très utile d'avoir établi ceci, lorsque nous traiterons de l'_origine du chant et du vers_.
Tout ce que nous venons de dire semble prouver que, par une loi nécessaire de notre nature, le _langage poétique_ a précédé celui de la prose. Par suite de la même loi, les fables, _universaux de l'imagination_, durent naître avant ceux du raisonnement et de la philosophie. Ces derniers ne purent être créés qu'au moyen de la prose. En effet, les poètes ayant d'abord formé le langage poétique par l'_association des idées particulières_, comme on l'a démontré, les peuples formèrent ensuite la langue de la prose, en ramenant à un seul mot, comme les espèces au genre, les parties qu'avait mises ensemble le langage poétique. Ainsi cette phrase poétique usitée chez toutes les nations, _le sang me bout dans le coeur_, fut exprimée par un seul mot, [Grec: stomachos], _ira_, colère. Les hiéroglyphes, et les lettres alphabétiques furent aussi comme autant de genres auxquels on ramena la variété infinie des sons articulés. Cette méthode abrégée, appliquée aux mots et aux lettres, donna plus d'activité aux esprits, et les rendit capables d'abstraire; ensuite purent venir les philosophes, qui, préparés par cette classification vulgaire des mots et des lettres, travaillaient à celle des idées, et formèrent les _genres intelligibles_. Ne conviendra-t-on pas maintenant que pour trouver l'origine des _lettres_, il fallait chercher en même temps celle des _langues_?
Quant au _chant_ et au _vers_, nous avons dit dans nos axiomes, que, supposé que les hommes aient été d'abord muets, ils commencèrent par prononcer les voyelles en chantant, comme font les muets; puis ils durent, comme les bègues, articuler aussi les consonnes en chantant[49]. Ces premiers hommes ne devaient s'essayer à parler que lorsqu'ils éprouvaient des passions très violentes. Or, de telles passions s'expriment par un ton de voix très élevé, qui multiplie les diphthongues, et devient une sorte de chant. Ce premier chant vint naturellement de la difficulté de prononcer, laquelle se démontre par la cause et par l'effet. _Par la cause_, les premiers hommes avaient une grande dureté dans l'organe de la voix, et d'ailleurs bien peu de mots pour l'exercer[50]. _Par l'effet_: il y a dans la poésie italienne un grand nombre de retranchemens; dans les origines de la langue latine, on trouve aussi beaucoup de mots qui durent être syncopés, puis étendus avec le temps. Le contraire arriva pour les répétitions de syllabes. Lorsque les bègues tombent sur une syllabe qui leur est facile à prononcer, ils s'y arrêtent avec une sorte de chant, comme pour compenser celles qu'ils prononcent difficilement. J'ai connu un excellent musicien qui avait ce défaut de prononciation; lorsqu'il se trouvait arrêté, il se mettait à chanter d'une manière fort agréable, et parvenait ainsi à articuler. Les Arabes commencent presque tous les mots par _al_, et l'on dit que les Huns furent ainsi appelés parce qu'ils commençaient tous les mots par _hun_. Ce qui prouve encore que les langues furent d'abord un _chant_, c'est ce que nous avons dit, qu'avant Gorgias et Cicéron, les prosateurs grecs et latins employaient des nombres poétiques; au moyen âge, les pères de l'Église latine en firent autant, et leur prose semble faite pour être chantée.
[Note 49: Ce qui le prouve, ce sont les diphthongues qui restèrent dans les langues, et qui durent être bien plus nombreuses dans l'origine. Ainsi les Grecs et les Français qui ont passé d'une manière prématurée de la barbarie à la civilisation ont conservé beaucoup de diphthongues. Voyez la note de l'axiome 21. (_Vico_).]
[Note 50: Maintenant encore, au milieu de tant de moyens d'apprendre à parler, ne voyons-nous pas les enfans, malgré la flexibilité de leurs organes, prononcer les consonnes avec la plus grande peine. Les Chinois, qui avec un très petit nombre de signes diversement modifiés, expriment en langue vulgaire leurs cent vingt mille hiéroglyphes, parlent aussi en chantant. (_Vico_).]
Le premier genre de _vers_ dut être approprié à la langue, à l'âge des _héros_: tel fut le vers _héroïque_, le plus noble de tous. C'était l'expression des émotions les plus vives de la terreur ou de la joie. La poésie _héroïque_ ne peint que les passions les plus violentes. Si le vers _héroïque_ fut d'abord spondaïque, on ne peut l'attribuer, comme le fait la tradition vulgaire, à l'effroi inspiré par le serpent Python; l'effroi précipite les idées et les paroles plutôt qu'il ne les ralentit. En latin, _sollicitus_ et _festinans_ expriment la frayeur. La lenteur des esprits, la difficulté du langage, voilà ce qui dut le rendre spondaïque; et il a conservé quelque chose de ce caractère, en exigeant invariablement un spondée à son dernier pied. Plus tard, les esprits et les langues ayant plus de facilité, le dactyle entra dans la poésie; un nouveau progrès détermina l'emploi de l'iambe, _pes citus_, comme dit Horace. Enfin l'intelligence et la prononciation ayant acquis une grande rapidité, on commença de parler en prose, ce qui était une sorte de généralisation. Le vers iambique se rapproche tellement de la prose, qu'il échappait souvent aux prosateurs. Ainsi le chant uni aux vers devint de plus en plus rapide, en suivant exactement le progrès du langage et des idées.--Ces vérités philosophiques sont appuyées par la tradition suivante: l'histoire ne nous présente rien de plus ancien que les _oracles_ et les _sybilles_; l'antiquité de ces dernières a passé en proverbe. Nous trouvons partout des Sybilles chez les plus anciennes nations: or, on assure qu'elles chantaient leurs réponses en vers héroïques, et partout les oracles répondaient en vers de cette mesure. Ce vers fut appelé par les Grecs _pythien_, de leur fameux oracle d'Apollon Pythien. Les Latins l'appelèrent vers _saturnien_, comme l'atteste Festus. Ce vers dut être inventé en Italie dans l'_âge de Saturne_, qui répond à l'_âge d'or_ des Grecs. Ennius, cité par le même Festus, nous apprend que les _faunes_ de l'Italie rendaient en cette forme de vers leurs oracles, _fata_. Puis le nom de vers _saturnien_ passa aux vers iambiques de six pieds, peut-être parce que ces derniers vers firent employés naturellement dans le langage, comme auparavant les vers _saturniens-héroïques_.--Les savans modernes sont aujourd'hui divisés sur la question de savoir si la poésie hébraïque a une mesure, ou simplement une sorte de rhythme; mais Josephe, Philon, Origène et Eusèbe, tiennent pour la première opinion; et ce qui la favorise principalement, c'est que, selon saint Jérôme, le livre de Job, plus ancien que ceux de Moïse, serait écrit en vers héroïques depuis la fin du second chapitre jusqu'au commencement du quarante-deuxième.--Si nous en croyons l'auteur anonyme de l'_Incertitude des sciences_, les Arabes, qui ne connaissaient point l'écriture, conservèrent leur ancienne langue, en retenant leurs poèmes nationaux jusqu'au temps où ils inondèrent les provinces orientales de l'empire grec.
Les Égyptiens écrivaient leurs épitaphes en _vers_, et sur des colonnes appelées _siringi_, de _sir_, chant ou chanson. Du même mot vient sans doute le nom des _Sirènes_, êtres mythologiques célèbres par leur chant. Ce qui est plus certain, c'est que les fondateurs de la civilisation grecque furent les _poètes théologiens_, lesquels furent aussi _héros_ et chantèrent en _vers héroïques_. Nous avons vu que les premiers auteurs de la langue latine furent les poètes sacrés appelés _saliens_; il nous reste des fragmens de leurs vers, qui ont quelque chose du _vers héroïque_, et qui sont les plus anciens monumens de la langue latine. À Rome, les triomphateurs laissèrent des inscriptions qui ont une apparence de vers _héroïques_, telles que celles de Lucius Emilius Regillus,
_Duello magno dirimendo, regibus subjugandis;_
et celle d'Acilius Glabrion,
_Fudit, fugat, prosternit maximas legiones._
Si on examine bien les fragmens de la loi des douze tables, on trouvera que la plupart des articles se terminent par un vers adonique, c'est-à-dire par une fin de vers _héroïque;_ c'est ce que Cicéron imita dans ses _Lois_, qui commencent ainsi:
_Deos caste adeunto. Pietatem adhibento._
De là vint, chez les Romains, l'usage mentionné par le même Cicéron; les enfans chantaient la loi des douze tables, _tanquam necessarium carmen_. Ceux des Crétois chantaient de même la loi de leur pays, au rapport d'Élien.--À ces observations joignez plusieurs traditions vulgaires. Les lois des Égyptiens furent les _poèmes_ de la déesse Isis (Platon). Lycurgue et Dracon donnèrent leurs lois en _vers_ aux Spartiates et aux Athéniens (Plutarque et Suidas). Enfin Jupiter dicta en _vers_ les lois de Minos (Maxime de Tyr).
Maintenant revenons des lois à l'histoire. Tacite rapporte dans les Moeurs des Germains, que ce peuple conservait en _vers_ les souvenirs des premiers âges; et dans sa note sur ce passage, Juste-Lipse dit la même chose des Américains. L'exemple de ces deux nations, dont la première ne fut connue que très tard par les Romains, et dont la seconde a été découverte par les Européens il y a seulement deux siècles, nous donne lieu de conjecturer qu'il en a été de même de toutes les nations barbares, anciennes et modernes. La chose est hors de doute pour les anciens Perses et pour les Chinois. Au rapport de Festus, les guerres puniques furent écrites par Nævius en _vers héroïques_, avant de l'être par Ennius; et Livius Andronicus, le premier écrivain latin, avait écrit dans un _poème héroïque_ appelé _la Romanide_, les annales des anciens Romains. Au moyen âge, les historiens latins furent des _poètes héroïques_, comme Gunterus, Guillaume de Pouille, et autres. Nous avons vu que les premiers écrivains dans les nouvelles langues de l'Europe, avaient été des _versificateurs_. Dans la Silésie, province où il n'y a guère que des paysans, ils apportent en naissant le don de la _poésie_. En général, l'allemand conserve ses origines _héroïques_, et voilà pourquoi on traduit si heureusement en allemand les mots composés du grec, surtout ceux du langage poétique. Adam Rochemberg l'a remarqué, mais sans en comprendre la cause. Bernegger a fait de toutes ces expressions un catalogue, enrichi ensuite par Georges Christophe Peischer, dans son _Index de græcæ et germanicæ linguæ analogiâ_. La langue latine a aussi laissé des exemples nombreux de ces compositions formées de mots entiers; et les poètes, en continuant à se servir de ces mots composés, n'ont fait qu'user de leur droit. Cette facilité de composition dut être une propriété commune à toutes les langues primitives. Elles se créèrent d'abord des noms, ensuite des verbes, et lorsque les verbes leur manquèrent, elles unirent les noms eux-mêmes. Voilà les principes de tout ce qu'a écrit Morhof dans ses recherches sur la langue et la poésie allemande.[51]
[Note 51: Nous trouvons ici une preuve de ce que nous avons avancé dans les axiomes. Si les savans s'appliquent à trouver les origines de la langue allemande en suivant nos principes, ils y feront d'étonnantes découvertes. (_Vico_).]
Nous croyons avoir victorieusement réfuté l'erreur commune des grammairiens qui prétendent que _la prose précéda les vers_, et avoir montré dans l'_origine de la poésie_, telle que nous l'avons découverte, l'_origine des langues_ et celle _des lettres_.
§. VI. COROLLAIRES
_Relatifs à la logique des esprits cultivés_.
1. D'après tout ce que nous venons d'établir en vertu de cette _logique poétique_ relativement à l'origine des langues, nous reconnaissons que c'est avec raison que les premiers auteurs du langage furent réputés _sages_ dans tous les âges suivans, puisqu'ils donnèrent aux choses _des noms conformes à leur nature_, et remarquables par la _propriété_. Aussi nous avons vu que chez les Grecs et les Latins, _nom_ et _nature_ signifièrent souvent la même chose.
2. La _topique_ commença avec la _critique_. La topique est l'art qui conduit l'esprit dans sa première opération, qui lui enseigne les aspects divers (_les lieux_, [Grec: topoi]) que nous devons épuiser, en les observant successivement, pour connaître dans son entier l'objet que nous examinons. Les fondateurs de la civilisation humaine se livrèrent à une _topique sensible_, dans laquelle ils unissaient les propriétés, les qualités ou rapports des individus ou des espèces, et les employaient tout concrets à former leurs _genres poétiques_; de sorte qu'on peut dire avec vérité que le _premier âge_ du monde s'occupa de la première opération de l'esprit.
Ce fut dans l'intérêt du genre humain que la Providence fit naître la _topique_ avant la _critique_. Il est naturel de _connaître_ d'abord les choses, et ensuite de les _juger_. La topique rend les esprits _inventifs_, comme la _critique_ les rend _exacts_. Or, dans les premiers temps, les hommes avaient à trouver, à _inventer_ toutes les choses nécessaires à la vie. En effet, quiconque y réfléchira, trouvera que les choses utiles ou nécessaires à la vie, et même celles qui ne sont que de commodité, d'agrément ou de luxe, avaient déjà été trouvées par les Grecs, avant qu'il y eût parmi eux des philosophes. Nous l'avons dit dans un axiome: _Les enfans sont grands imitateurs; la poésie n'est qu'imitation; les arts ne sont que des imitations de la nature, qu'une poésie réelle_. Ainsi, les premiers peuples qui nous représentent l'_enfance_ du genre humain, fondèrent d'abord le monde des arts; les philosophes, qui vinrent long-temps après, et qui nous en représentent la _vieillesse_, fondèrent le monde des sciences, qui compléta le système de la civilisation humaine.
3. Cette _histoire des idées humaines_ est confirmée d'une manière singulière par l'_histoire de la philosophie_ elle-même. La première méthode d'une philosophie grossière encore fut l'[Grec: autopsia], ou _évidence des sens_; nous avons vu, dans l'origine de la poésie, quelle vivacité avaient les sensations dans les âges poétiques. Ensuite vint Ésope, symbole des moralistes que nous appellerons vulgaires; Ésope, antérieur aux sept sages de la Grèce, employa des _exemples_ pour raisonnemens; et comme l'âge poétique durait encore, il tirait ces exemples de quelque fiction analogue, moyen plus puissant sur l'esprit du vulgaire, que les meilleurs raisonnemens abstraits[52]. Après Ésope vint Socrate: il commença la dialectique par l'_induction_, qui conclut de plusieurs choses certaines à la chose douteuse qui est en question. Avant Socrate, la médecine, fécondant l'observation par l'induction, avait produit Hippocrate, le premier de tous les médecins pour le mérite comme pour l'époque, Hippocrate, auquel fut si bien dû cet éloge immortel, _nec fallit quemquam, nec falsus ab ullo est_. Au temps de Platon, les mathématiques avaient, par la méthode de composition dite _synthèse_, fait d'immenses progrès dans l'école de Pythagore, comme on peut le voir par le Timée. Grâce à cette méthode, Athènes florissait alors par la culture de tous les arts qui font la gloire du génie humain, par la poésie, l'éloquence et l'histoire, par la musique et les arts du dessin. Ensuite vinrent Aristote et Zénon; le premier enseigna le _syllogisme_, forme de raisonnement qui n'unit point les idées particulières pour former des idées générales, mais qui décompose les idées générales dans les idées particulières qu'elles renferment; quant au second, sa méthode favorite, celle du _sorite_, analogue à celle de nos modernes philosophes, n'aiguise l'esprit qu'en le rendant trop subtil. Dès-lors la philosophie ne produisit aucun fruit remarquable pour l'avantage du genre humain. C'est donc avec raison que Bacon, aussi grand philosophe que profond politique, recommande l'_induction_ dans son _Organum_. Les Anglais, qui suivent ce précepte, tirent de l'_induction_ les plus grands avantages dans la philosophie expérimentale.
[Note 52: Comme le prouve le succès avec lequel Ménénius Agrippa ramena à l'obéissance le peuple romain. (_Vico_).]
4. Cette _histoire des idées humaines_ montre jusqu'à l'évidence l'erreur de ceux qui attribuant, selon le préjugé vulgaire, une haute sagesse aux anciens, ont cru que Minos, Thésée, Lycurgue, Romulus et les autres rois de Rome, donnèrent à leurs peuples des lois _universelles_. Telle est la forme des lois les plus anciennes, qu'elles semblent s'adresser à un seul homme; d'un premier cas, elles s'étendaient à tous les autres, car _les premiers peuples étaient incapables d'idées générales;_ ils ne pouvaient les concevoir avant que les faits qui les appelaient se fussent présentés. Dans le procès du jeune Horace, la loi de Tullus Hostilius n'est autre chose que la sentence portée contre l'illustre accusé par les duumvirs qui avaient été créés par le roi pour ce jugement[53]. Cette loi de Tullus est un _exemple_, dans le sens où l'on dit _châtimens exemplaires_. S'il est vrai, comme le dit Aristote, que _les républiques héroïques n'avaient pas de lois pénales_, il fallait que les _exemples_ fussent d'abord réels; ensuite vinrent les exemples _abstraits_. Mais lorsque l'on eut acquis des idées générales, on reconnut que la propriété essentielle de la loi devait être l'_universalité_; et l'on établit cette maxime de jurisprudence: _legibus, non exemplis est judicandum_.