Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 16
[Note 53: Selon Tite-Live, Tullus ne voulut point juger lui-même Horace, parce qu'il craignait de prendre sur lui l'odieux d'un tel jugement; explication tout-à-fait ridicule. Tite-Live n'a pas compris que dans un sénat _héroïque_, c'est-à-dire, aristocratique, un roi n'avait d'autre puissance que celle de créer des duumvirs ou commissaires pour juger les accusés; le peuple des cités héroïques ne se composait que de nobles auxquels l'accusé déjà condamné pouvait toujours en appeler. (_Vico_).]
CHAPITRE IV.
DE LA MORALE POÉTIQUE, ET DE L'ORIGINE DES VERTUS VULGAIRES QUI RÉSULTÈRENT DE L'INSTITUTION DE LA RELIGION ET DES MARIAGES.
La _métaphysique des philosophes_ commence par éclairer l'âme humaine, en y plaçant l'idée d'un Dieu, afin qu'ensuite la logique, la trouvant préparée à mieux distinguer ses idées, lui enseigne les méthodes de raisonnement, par le secours desquelles la morale purifie le coeur de l'homme. De même la _métaphysique poétique_ des premiers humains les frappa d'abord par la crainte de Jupiter, dans lequel ils reconnurent le pouvoir de lancer la foudre, et terrassa leurs âmes aussi bien que leurs corps, par cette fiction effrayante. Incapables d'atteindre encore une telle idée par le raisonnement, ils la conçurent par un sentiment faux dans la _matière_, mais vrai dans la _forme_. De cette _logique_ conforme à leur nature sortit la _morale poétique_, qui d'abord les rendit _pieux_. La _piété_ était la base sur laquelle la Providence voulait fonder les sociétés. En effet, chez toutes les nations, la piété a été généralement la mère des vertus domestiques et civiles; la religion seule nous apprend à les observer, tandis que la philosophie nous met plutôt en état d'en discourir.
_La vertu commença par l'effort._ Les géans enchaînés sous les monts par la terreur religieuse que la foudre leur inspirait, _s'abstinrent_ désormais d'errer à la manière des bêtes farouches dans la vaste forêt qui couvrait la terre, et prirent l'habitude de mener une vie sédentaire dans leurs retraites cachées, en sorte qu'ils devinrent plus tard les fondateurs des sociétés. Voilà l'un de _ces grands bienfaits que dut au ciel le genre humain_, selon la tradition vulgaire, _quand il régna sur la terre_ par la religion des auspices. Par suite de ce premier _effort_, la vertu commença à poindre dans les âmes. Ils continrent leurs passions brutales, ils évitèrent de les satisfaire à la face du ciel qui leur causait un tel effroi, et chacun d'eux s'efforça d'entraîner dans sa caverne une seule femme dont il se proposait de faire sa compagne pour la vie. Ainsi la _Vénus humaine_ succédant à la _Vénus brutale_, ils commencèrent à connaître la pudeur, qui, après la religion, est le principal lien des sociétés. Ainsi s'établit le _mariage_, c'est-à-dire _l'union charnelle faite selon la pudeur, et avec la crainte d'un Dieu_. C'est le second principe de la Science nouvelle, lequel dérive du premier (la croyance à une Providence).
Le _mariage_ fut accompagné de trois solennités.--La première est celle des auspices de Jupiter, auspices tirés de la foudre qui avait décidé les géans à les observer. De cette divination, _sortes_, les Latins définirent le mariage, _omnis vitæ consortium_, et appelèrent le mari et la femme, _consortes_. En italien, on dit vulgairement que la fille qui se marie _prende sorte_. Aussi est-ce un principe du droit des gens, que _la femme suive la religion publique de son mari_.--La seconde solennité consiste dans le voile dont la jeune épouse se couvre, en mémoire de ce premier mouvement de pudeur qui détermina l'institution des mariages.--La troisième, toujours observée par les Romains, fut d'enlever l'épouse avec une feinte violence, pour rappeler la violence véritable avec laquelle les géans entraînèrent les premières femmes dans leurs cavernes.
Les hommes se créèrent, sous le nom de _Junon_, un symbole de ces _mariages solennels_. C'est le premier de tous les symboles divins après celui de Jupiter....
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Considérons le genre de vertu que la religion donna à ces premiers hommes: ils furent _prudens_, de cette sorte de prudence que pouvaient donner les auspices de Jupiter; _justes_, envers Jupiter, en le redoutant (Jupiter, _jus_ et _pater_), et envers les hommes, en ne se mêlant point des affaires d'autrui; c'est l'état des géans, tels que Polyphème les représente à Ulysse, isolés dans les cavernes de la Sicile: cette justice n'était au fond que l'isolement de l'état sauvage. Ils pratiquaient la _continence_, en ce qu'ils se contentaient d'une seule femme pour la vie. Ils avaient le _courage_, l'_industrie_, la _magnanimité_, les vertus de l'âge d'or, pourvu que nous n'entendions point par _âge d'or_, ce qu'ont entendu dans la suite les poètes efféminés. Les vertus du premier âge, à-la-fois _religieuses_ et _barbares_, furent analogues à celles qu'on a tant louées dans les Scythes, qui enfonçaient un couteau en terre, l'adoraient comme un dieu, et justifiaient leurs meurtres par cette religion sanguinaire.
Cette morale des nations superstitieuses et farouches du paganisme produisit chez elles l'usage de _sacrifier aux dieux des victimes humaines_. Lorsque les Phéniciens étaient menacés par quelque grande calamité, leurs rois immolaient à Saturne leurs propres enfans (Philon, Quinte-Curce). Carthage, colonie de Tyr, conserva cette coutume. Les Grecs la pratiquèrent aussi, comme on le voit par le sacrifice d'Iphigénie[54]. Les sacrifices humains étaient en usage chez les Gaulois (César) et chez les Bretons (Tacite). Ce culte sacrilège fut défendu par Auguste aux Romains qui habitaient les Gaules, et par Claude aux Gaulois eux-mêmes (Suétone).
[Note 54: On s'étonnera peu de ce dernier évènement si l'on songe à l'étendue illimité de la _puissance paternelle_ des premiers hommes du paganisme, de ces Cyclopes de la fable. Cette puissance fut sans borne chez les nations les plus éclairées, telles que la grecque, chez les plus sages, telles que la romaine; jusqu'aux temps de la plus haute civilisation, les pères y avaient le droit de faire périr leurs enfans nouveau-nés. C'est ce qui doit diminuer l'horreur que nous inspire, dans la douceur de nos temps modernes, la sévérité de Brutus, condamnant ses fils, et de Manlius faisant périr le sien pour avoir combattu et vaincu au mépris de ses ordres. (_Vico_).]
Les Orientalistes veulent que ce soient les Phéniciens qui aient répandu dans tout le monde les sacrifices de leur Moloch. Mais Tacite nous assure que les sacrifices humains étaient en usage dans la Germanie, contrée toujours fermée aux étrangers; et les Espagnols les retrouvèrent dans l'Amérique, inconnue jusque-là au reste du monde.
Telle était la barbarie des nations à l'époque même où les _anciens Germains voyaient les dieux sur la terre_, où les _anciens Scythes_, où les _Américains_, brillaient de ces _vertus de l'âge d'or_ exaltées par tant d'écrivains. Les victimes humaines sont appelées dans Plaute, _victimes de Saturne_, et c'est sous Saturne que les auteurs placent l'âge d'or du Latium; tant il est vrai que cet âge fut celui de la douceur, de la bénignité et de la justice! Rien n'est plus vain, nous devons le conclure de tout ce qui précède, que les fables débitées par les savans sur l'_innocence de l'âge d'or_ chez les païens. Cette innocence n'était autre chose qu'une superstition fanatique qui, frappant les premiers hommes de la crainte des dieux que leur imagination avait créés, leur faisait observer quelque devoir malgré leur brutalité et leur orgueil farouche. Plutarque, choqué de cette superstition, met en problème s'il n'eût pas mieux valu ne croire aucune divinité, que de rendre aux dieux ce culte impie. Mais il a tort d'opposer l'athéisme à cette religion, quelque barbare qu'elle pût être. Sous l'influence de cette religion se sont formées les plus illustres sociétés du monde; l'athéisme n'a rien fondé.
Nous venons de traiter de la morale du premier âge, ou _morale divine_; nous traiterons plus tard de la _morale héroïque_.
CHAPITRE V.
DU GOUVERNEMENT DE LA FAMILLE, OU ÉCONOMIE, DANS LES ÂGES POÉTIQUES.
§. I. _De la famille composée des parens et des enfans, sans esclaves ni serviteurs._
Les héros _sentirent_, par l'instinct de la nature humaine, les deux vérités qui constituent toute la science économique, et que les Latins conservèrent dans les mots _educere_, _educare_, relatifs, l'un à l'éducation de l'âme, l'autre à celle du corps. Nous parlerons d'abord de _la première de ces deux éducations_.
Les premiers _pères_ furent à-la-fois les _sages_, les _prêtres_ et les _rois_ ou _législateurs_ de leurs familles[55]. Ils durent être dans la famille des _rois absolus_, supérieurs à tous les autres membres, et soumis seulement à Dieu. Leur pouvoir fut armé des terreurs d'une religion effroyable, et sanctionné par les peines les plus cruelles; c'est dans le caractère de Polyphème que Platon reconnaît les premiers pères de famille[56].--Remarquons seulement ici que les hommes, sortis de leur liberté native, et domptés par la sévérité du _gouvernement de la famille_, se trouvèrent préparés à obéir aux lois du _gouvernement civil_ qui devait lui succéder. Il en est resté cette loi éternelle, que les républiques seront plus heureuses que celle qu'imagina Platon, toutes les fois que les pères de famille n'enseigneront à leurs enfans que la religion, et qu'ils seront admirés des fils comme leurs _sages_, révérés comme leurs _prêtres_, et redoutés comme leurs _rois_.
[Note 55: C'est cette tradition vulgaire sur la sagesse des anciens qui a trompé Platon, et lui a fait regretter _les temps où les philosophes régnaient, où les rois étaient philosophes_. (_Vico_).]
[Note 56: Cette tradition mal interprétée a jeté tous les politiques dans l'erreur de croire que la _première forme des gouvernemens civils aurait été la monarchie_. Partant de cette erreur, ils ont établi pour principe de leur fausse science que _la royauté tirait son origine de la violence, ou de la fraude qui aurait bientôt éclaté en violence_. Mais à cette époque où les hommes avaient encore tout l'orgueil farouche de la liberté _bestiale_, cette simplicité grossière où ils se contentaient des productions spontanées de la nature pour alimens, de l'eau des fontaines pour boisson, et des cavernes pour abri pendant leur sommeil; dans cette égalité naturelle où tous les pères étaient souverains de leur famille, on ne peut comprendre comment la fraude ou la force eussent assujéti tous les hommes à un seul. (_Vico_).]
Quant à la _seconde partie de la science économique_, l'éducation des corps, on peut conjecturer que, par l'effet des terreurs religieuses, de la dureté du gouvernement des pères de famille, et des ablutions sacrées, les fils perdirent peu-à-peu la taille des géans, et prirent la stature convenable à des hommes. Admirons la Providence d'avoir permis qu'avant cette époque les hommes fussent des géans: il leur fallait, dans leur vie vagabonde, une complexion robuste pour supporter l'inclémence de l'air et l'intempérie des saisons; il leur fallait des forces extraordinaires pour pénétrer la grande forêt qui couvrait la terre, et qui devait être si épaisse dans les temps voisins du déluge....
La grande idée de la _science économique_ fut réalisée dès l'origine, savoir: qu'il faut que les pères, par leur travail et leur industrie, laissent à leurs fils un patrimoine où ils trouvent une subsistance facile, commode et sûre, quand même ils n'auraient plus aucun rapport avec les étrangers, quand même toutes les ressources de l'état social viendraient à leur manquer, quand même il n'y aurait plus de cités; de sorte qu'en supposant les dernières calamités les _familles subsistent_, comme _origine de nouvelles nations_. Ils doivent laisser ce patrimoine dans des lieux qui jouissent d'un _air sain_, qui possèdent des _sources_ d'eaux vives, et dont la _situation_ naturellement _forte_ leur assure un asile dans le cas où les cités périraient; il faut enfin que ce patrimoine comprenne de _vastes campagnes_ assez riches pour nourrir les malheureux qui, dans la ruine des cités voisines, viendraient s'y _réfugier_, les cultiveraient, et en reconnaîtraient le propriétaire pour _seigneur_. Ainsi la Providence ordonna l'état de famille, employant non _la tyrannie des lois, mais la douce autorité des coutumes_ (_voy._ axiome 104 le passage cité de Dion-Cassius). Les _forts_, les puissans des premiers âges, établirent leurs habitations au sommet des montagnes. Le latin _arces_, l'italien _rocce_, ont, outre leur premier sens, celui de _forteresses_.
Tel fut l'ordre établi par la _Providence_ pour commencer la société païenne. Platon en fait honneur à la _prévoyance_ des premiers fondateurs des cités. Cependant, lorsque la barbarie antique reparaissant au moyen âge détruisait partout les cités, le même ordre assura le salut des _familles_, d'où sortirent les nouvelles nations de l'Europe. Les Italiens ont continué à dire _castella_, pour _seigneuries_. En effet, on observe généralement que les cités les plus anciennes, et presque toutes les capitales, ont été bâties au sommet des montagnes, tandis que les villages sont répandus dans les plaines. De là vinrent sans doute ces phrases latines, _summo loco, illustri loco nati_, pour dire les nobles; _imo, obscuro loco nati_, pour désigner les plébéiens: les premiers habitaient les cités, les seconds les campagnes.
C'est par rapport aux _sources vives_ dont nous avons parlé, que les politiques regardent la _communauté des eaux_ comme l'occasion de l'union des familles. De là les premières _associations_ furent dites par les Grecs [Grec: phratriai], (peut-être de [Grec: phrear], puits), comme les premiers _villages_ furent appelés _pagi_ par les Latins, du mot [Grec: pêgê] fontaine. Les Romains célébraient les _mariages_ par l'emploi solennel de l'_eau_ et du _feu_: parce que les premiers mariages furent contractés naturellement par des hommes et des femmes qui avaient l'_eau et le feu en commun_, comme membres de la même famille, et dans l'origine comme frères et soeurs. Le dieu du foyer de chaque maison était appelé _lar_; d'où _focus laris_. C'était là que le père de famille sacrifiait aux dieux de la maison, _deivei parentum_ (loi des douze tables, _de parricidio_); comme parle l'Histoire sainte, _le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, d'Isaac, de Jacob_. De là encore la loi que propose Cicéron, _sacra familiaria perpetua manento_; et les expressions si fréquentes dans les lois romaines, _filius familias in sacris paternis, sacra patria_ pour la _puissance paternelle_. Ce respect du foyer domestique était commun aux barbares du moyen âge, puisque même au temps de Boccace, qui nous l'atteste dans sa _Généalogie des dieux_, c'était l'usage à Florence, qu'au commencement de chaque année, le père de famille assis à son foyer près d'un tronc d'arbre auquel il mettait le feu, jetait de l'encens et versait du vin dans la flamme; usage encore observé, par le bas peuple de Naples, le soir de la vigile de Noël. On dit aussi _tant de feux_, pour tant de familles.
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L'institution des _sépultures_, qui vint après celle des _mariages_, résulta de la nécessité de cacher des objets qui choquaient les sens. Ainsi commença la croyance universelle de l'_immortalité des âmes humaines_, appelées _dii manes_, et dans la loi des douze tables, _deivei parentum_...
Les _philologues_ et les _philosophes_ ont pensé communément que dans ce qu'on appelle l'_état de nature_, les familles n'étaient composées que de _fils_; elles le furent aussi de _serviteurs_ ou _famuli_, d'où elles tirèrent principalement ce nom. Sur cette _économie_ incomplète ils ont fondé une fausse _politique_, comme la suite doit le démontrer. Pour nous, nous commencerons à traiter de la _politique_ des premiers âges, en prenant pour point de départ ces _serviteurs_ ou _famuli_, qui appartiennent proprement à l'étude de l'_économie_.
§. II. _Des familles composées de serviteurs, antérieures à l'existence des cités, et sans lesquelles cette existence était impossible._
Au bout d'un laps de temps considérable, plusieurs des géans impies qui étaient restés dans la _communauté des femmes et des biens_, et dans les querelles qu'elle produisait, _les hommes simples et débonnaires_, dans le langage de Grotius, les _abandonnés de Dieu_ dans celui de Puffendorf, furent contraints, pour échapper aux _violens_ de Hobbes, de se réfugier aux autels des _forts_. Ainsi un froid très vif contraint les bêtes sauvages à venir chercher un asile dans les lieux habités. Les chefs de famille, plus courageux parce qu'ils avaient déjà formé une première société, recevaient sous leur protection ces malheureux réfugiés, et tuaient ceux qui osaient faire des courses sur leurs terres. Déjà _héros par leur naissance_, puisqu'ils étaient nés de Jupiter, c'est-à-dire nés sous ses auspices, ils devinrent _héros par la vertu_. Dans ce dernier genre d'héroïsme, les Romains se montrèrent supérieurs à tous les peuples de la terre, puisqu'ils surent également
_Parcere subjectis, et debellare superbos._
Les premiers hommes qui fondèrent la civilisation avaient été conduits à la société par la _religion_ et par l'_instinct naturel de propager la race humaine_, causes honorables qui produisirent le mariage, _la première et la plus noble amitié du monde_. Les seconds qui entrèrent dans la société y furent contraints par _la nécessité de sauver leur vie_. Cette société dont l'_utilité_ était le but, fut d'une _nature servile_. Aussi les réfugiés ne furent protégés par les héros qu'à une condition juste et raisonnable, celle _de gagner eux-mêmes leur vie en travaillant pour les héros, comme leurs serviteurs_. Cette condition analogue à l'esclavage fut le modèle de celle où l'on réduisit les prisonniers faits à la guerre après la formation des cités.
Ces premiers serviteurs se nommaient chez les Latins _vernæ_, tandis que les fils des héros, pour se distinguer, s'appelaient _liberi_. Du reste, ces derniers n'avaient aucune autre distinction: _dominum ac servum nullis educationis deliciis dignoscas_. Ce que Tacite dit des Germains peut s'entendre de tous les premiers peuples barbares; et nous savons que chez les anciens Romains le père de famille avait droit de vie et de mort sur ses fils, et la propriété absolue de tout ce qu'ils pouvaient acquérir, au point que jusqu'aux Empereurs les fils et les esclaves ne différaient en rien sous le rapport du _pécule_. Ce mot _liberi_ signifia aussi d'abord _nobles_: les arts _libéraux_ sont les arts nobles; _liberalis_ répond à l'italien _gentile_. Chez les Latins les maisons nobles s'appelaient _gentes_; ces premières _gentes_ se composaient des seuls _nobles_, et les seuls _nobles_ furent libres dans les premières cités.
Les serviteurs furent aussi appelés _clientes_, et ces _clientèles_ furent la première image des fiefs, comme nous le verrons plus au long.
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Sous le _nom_ seul du _père de famille_ étaient compris tous ses _fils_, tous ses _esclaves_ et _serviteurs_. Ainsi, dans les temps héroïques on put dire avec vérité, comme Homère le dit d'Ajax, _le rempart des Grecs_ ([Grec: purgos Achaiôn]), que seul il combattait contre l'armée entière des Troiens: on put dire qu'Horace soutint seul sur un pont le choc d'une armée d'Étrusques; par quoi l'on doit entendre _Ajax, Horace, avec leurs compagnons ou serviteurs_. Il en fut précisément de même dans la _seconde barbarie_ [dans celle du moyen âge]; quarante héros normands, qui revenaient de la terre sainte, mirent en fuite une armée de Sarrasins qui tenaient Salerne assiégée.
C'est à cette _protection_ accordée par les héros à ceux qui se _réfugièrent_ sur leurs terres, qu'on doit rapporter l'origine des _fiefs_. Les premiers furent d'abord des _fiefs roturiers personnels_, pour lesquels les _vassaux_ étaient _vades_, c'est-à-dire obligés personnellement à suivre les héros partout où ils les menaient pour cultiver leurs terres, et plus tard, de les suivre dans les jugemens (_rei_; et _actores_). Du _vas_ des Latins, du [Grec: bas] des Grecs, dérivèrent le _was_ et le _wassus_ employés par les feudistes barbares pour signifier _vassal_. Ensuite durent venir les _fiefs roturiers réels_, pour lesquels les vassaux durent être les premiers _prædes_ ou _mancipes_ obligés sur biens immeubles; le nom de _mancipes_ resta propre à ceux qui étaient ainsi obligés envers le trésor public.
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Nous venons de donner la première origine des _asiles_. C'est en ouvrant un asile que Cadmus fonde Thèbes, la plus ancienne cité de la Grèce. Thésée fonde Athènes en élevant l'_autel des malheureux_, nom bien convenable à ceux qui erraient auparavant, dénués de tous les biens divins et humains que la société avait procurés aux hommes pieux. Romulus fonde Rome en ouvrant un asile dans un bois, _vetus urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. De là Jupiter reçut le titre d'_hospitalier_. _Étranger_ se dit en latin _hospes_.
§. III. COROLLAIRES
_Relatifs aux contrats qui se font par le simple consentement des parties._
Les nations héroïques, ne s'occupant que des choses nécessaires à la vie, ne recueillant d'autres fruits que les productions spontanées de la nature, ignorant l'usage de la monnaie, et étant pour ainsi dire _tout corps_, toute matière, ne pouvaient certainement connaître les contrats qui, selon l'expression moderne, se font _par le seul consentement_. L'ignorance et la grossièreté sont naturellement soupçonneuses; aussi les hommes ne pouvaient connaître les engagemens _de bonne foi_. Ils assuraient toutes les _obligations_, en employant la _main_, soit en réalité, soit par fiction en ajoutant à l'acte la garantie des _stipulations solennelles_; de là ce titre célèbre dans la loi des douze tables: _Si quis nexum faciet mancipiumque, uti linguâ nuncupassit, ita jus esto._ Un tel état civil étant supposé, nous pouvons en inférer ce qui suit.
I. On dit que dans les temps les plus anciens, les _achats_ et les _ventes_ se faisaient par _échange_, lors même qu'il s'agissait d'immeubles. Ces échanges ne furent autre chose que les cessions de terres faites au moyen âge, à charge de cens seigneurial (_livelli_). Leur utilité consistait en ce que l'une des parties avait trop de terres riches en fruits dont l'autre partie manquait.
II. Les _locations de maisons_ ne pouvaient avoir lieu lorsque les _cités_ étaient petites, et les habitations étroites. On doit croire plutôt que les propriétaires fonciers donnaient du terrain pour qu'on y bâtît; toute location se réduisait donc à un cens territorial.
III. Les _locations de terres_ durent être emphytéotiques. Les grammairiens ont dit, sans en comprendre le sens, que _clientes_ était _quasi colentes_. Ces locations de terres répondent aux _clientèles_ des Latins.
IV. Telle fut sans doute la raison pour laquelle on ne trouve dans les anciennes archives du moyen âge, d'autres contrats que des _contrats de cens seigneurial_ pour des maisons ou pour des terres, soit perpétuel, soit à temps.
V. Cette dernière observation explique peut-être pourquoi l'emphytéose est un _contrat de droit civil_, c'est-à-dire _du droit héroïque des Romains_. À ce droit héroïque Ulpien oppose le _droit naturel des peuples civilisés_ (_gentium humanarum_); il les appelle _civilisés_ ou _humains_, par opposition aux barbares des premiers temps; et il ne peut entendre parler des _barbares_ qui de son temps se trouvaient hors de l'Empire, et dont par conséquent le droit n'importait point aux jurisconsultes romains.
VI. Les _contrats de société_ étaient inconnus, par un effet de l'isolement naturel des premiers hommes. Chaque père de famille s'occupait uniquement de ses affaires, sans se mêler de celles des autres, comme Polyphème le dit à Ulysse dans l'Odyssée.