Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 27

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[Note 92: De là les [Grec: cheirothesiai] et les [Grec: cheirotoniai] des Grecs: le premier mot désigne l'_imposition des mains_ sur la tête du magistrat qu'on allait élire; le second les acclamations des électeurs qui _élevaient les mains_. (_Vico_).]

Il en fut de même de la véritable _usucapion_, autre manière d'acquérir le _domaine_, mot qui répond à _capio cum vero usu_, en prenant _usus_ pour possession. D'abord on prit possession en couvrant de son corps la chose possédée; _possessio_ fut dit pour _porro sessio_.--Dans les républiques _héroïques_ qui selon Aristote n'_avaient point de lois pour redresser les torts particuliers_, nous avons vu que les _revendications_ s'exerçaient _par une force_, par une violence _véritable_. Ce furent là les premiers duels, ou guerres privées. Les _actions personnelles_ (_condictiones_) durent être les _représailles privées_, qui au moyen âge durèrent jusqu'au temps de Barthole.

Les moeurs devenant moins farouches avec le temps, les violences particulières commençant à être réprimées par les lois judiciaires, enfin la réunion des forces particulières ayant formé la force publique, les premiers peuples, par un effet de l'instinct poétique que leur avait donné la nature, durent imiter cette _force réelle_ par laquelle ils avaient auparavant défendu leurs droits. Au moyen d'une fiction de ce genre, la _mancipation_ naturelle devint la _tradition civile_ solennelle, qui se représentait en simulant un noeud. Ils employèrent cette fiction dans les _acta legitima_ qui consacraient tous leurs rapports légaux, et qui devaient être les cérémonies solennelles des peuples avant l'usage des langues vulgaires. Puis lorsqu'il y eut un langage articulé, les contractans s'assurèrent de la volonté l'un de l'autre en joignant au noeud des paroles solennelles qui exprimassent d'une manière certaine et précise les stipulations du contrat.

Par suite, les conditions (_leges_) auxquelles se rendaient les villes, étaient exprimées par des formules analogues, qui se sont appelées _paces_ (de _pacio_) mot qui répond à celui de _pactum_. Il en est resté un vestige remarquable dans la formule du traité par lequel se rendit Collatie. Tel que Tite-Live le rapporte, c'est une véritable stipulation (_contratto recettizio_) fait avec les interrogations et les réponses solennelles; aussi ceux qui se rendaient étaient appelés, dans toute la propriété du mot, _recepti_; _et ego recipio_, dit le héraut romain aux députés de Collatie. Tant il est peu exact de dire que dans les temps _héroïques_ la _stipulation_ fut particulière aux citoyens romains! On jugera aussi si l'un a eu raison de croire jusqu'ici que Tarquin-l'Ancien prétendit donner aux nations dans la formule dont nous venons de parler, un modèle pour les cas semblables.--Ainsi le _droit des gens héroïques_ du Latium resta gravé dans ce titre de la loi des douze tables: SI QUIS NEXUM FACIET MANCIPIUMQUE UTI LINGUA NUNCUPASSIT ITA JUS ESTO. C'est la grande source de tout l'ancien droit romain, et ceux qui ont rapproché les lois athéniennes de celle des douze tables, conviennent que ce titre n'a pu être importé d'Athènes à Rome.

L'_usucapion_ fut d'abord une _prise de possession_ au moyen du corps, et fut censée continuer par la seule intention. En même temps on porta la même fiction de l'emploi de la force dans les _revendications_, et les _représailles héroïques_ se transformèrent en _actions personnelles_; on conserva l'usage de les dénoncer solennellement aux débiteurs. Il était impossible que l'enfance de l'humanité suivit une marche différente; on a remarqué dans un axiome que les enfans ont au plus haut degré la faculté d'imiter _le vrai_ dans les choses qui ne sont point au-dessus de leur portée; c'est en quoi consiste la poésie, laquelle n'est qu'imitation.

Par un effet du même esprit, toutes les _personnes_ qui paraissaient au forum, étaient distinguées par des _masques_ ou _emblêmes_ particuliers (_personæ_). Ces emblêmes propres aux familles étaient, si je puis le dire, des _noms réels_, antérieurs à l'usage des langues vulgaires. Le signe distinctif du père de famille désignait collectivement tous ses enfans, tous ses esclaves. Aux exemples déjà cités (page 181), joignons les prodigieux exploits des paladins français, et surtout de Roland, qui sont ceux d'une armée plutôt que ceux d'un individu; ces paladins étaient des souverains, comme le sont encore les _palatins_ d'Allemagne. Ceci dérive des principes de notre poétique. Les fondateurs du droit romain ne pouvant s'élever encore par l'abstraction aux idées générales, créèrent pour y suppléer des caractères poétiques, par lesquels ils désignaient les genres. De même que les poètes guidés par leur art portèrent les personnages et les masques sur le théâtre, les fondateurs du droit, conduits par la nature, avaient dans des temps plus anciens, porté sur le forum les _personnes_ (_personas_) et les emblêmes[93].--Incapables de se créer par l'intelligence des _formes abstraites_, ils en imaginèrent de _corporelles_, et les supposèrent _animées_ d'après leur propre nature. Ils réalisèrent dans leur imagination l'hérédité, _hereditas_, comme souveraine des héritages, et ils la placèrent tout entière dans chacun des effets dont ils se composaient; ainsi quand ils présentaient aux juges une motte de terre dans l'acte de la _revendication_, ils disaient _hunc fundum_, etc. Ainsi ils _sentirent_ imparfaitement, s'ils ne purent le _comprendre_, que _les droits sont indivisibles_. Les hommes étant alors naturellement poètes, la première jurisprudence fut toute _poétique_; par une suite de fictions, elle supposait _que ce qui n'était pas fait l'était déjà_, que ce _qui était né, était à naître_, que le _mort était vivant_, et _vice versâ_. Elle introduisait une foule de déguisemens, de voiles qui ne couvraient rien, _jura imaginaria_; de droits traduits en fable par l'imagination. Elle faisait consister tout son mérite à trouver des fables assez heureusement imaginées pour sauver la gravité de la loi, et appliquer le droit au fait. Toutes les fictions de l'ancienne jurisprudence furent donc des vérités sous le masque, et les formules dans lesquelles s'exprimaient les lois, furent appelées _carmina_, à cause de la mesure précise de leurs paroles auxquelles on ne pouvait ni ajouter, ni retrancher[94]. Ainsi tout l'_ancien_ droit romain fut un _poème sérieux_ que les Romains représentaient sur le forum, et l'ancienne jurisprudence fut une _poésie sévère_. Dans l'introduction des Institutes, Justinien parle des fables du droit antique, _antiqui juris fabulas_; son but est de les tourner en ridicule, mais il doit avoir emprunté ce mot à quelqu'ancien jurisconsulte qui aura compris ce que nous exposons ici. C'est à ces _fables antiques_ que la jurisprudence romaine rapporte ses premiers principes. De ces _personæ_, de ces _masques_ qu'employaient les fables dramatiques si vraies et si sévères du droit, dérivent les premières origines de la doctrine du _droit personnel_.

[Note 93: La quantité prouve que _persona_ ne vient point, comme on le prétend, de _personare_. (_Vico_).]

[Note 94: Tite-Live dit en parlant de la sentence prononcée contre Horace: _Lex horrendi carminis erat._--Dans l'_Asinaria_ de Plaute, Diabolus dit que le parasite _est un grand poète_, parce qu'il sait mieux que tout autre trouver ces subtilités verbales qui caractérisaient les formules, ou _carmina_. (_Vico_).]

Lorsque vinrent les âges de civilisation avec les gouvernemens populaires, l'intelligence s'éveilla dans ces grandes assemblées[95]. Les droits abstraits et généraux furent dits _consistere in intellectu juris_. L'_intelligence_ consiste ici à comprendre l'intention que le législateur a exprimée dans la loi, intention que désigne le mot _jus_. En effet cette intention fut celle _des citoyens qui s'accordaient dans la conception d'un intérêt raisonnable qui leur fût commun à tous_. Ils durent comprendre que cet intérêt était _spirituel_ de sa nature, puisque tous les droits qui ne s'exercent point sur des choses corporelles, _nuda jura_, furent dits par eux _in intellectu juris consistere_. Puis donc que les droits sont des modes de la substance spirituelle, ils sont _indivisibles_, et par conséquent _éternels_; car la corruption n'est autre chose que la division des parties. Les interprètes du droit romain ont fait consister toute la gloire de la métaphysique légale dans l'examen de l'indivisibilité des droits en traitant la fameuse matière _de dividuis et individuis_. Mais ils n'ont point considéré l'autre caractère des droits, non moins important que le premier, leur éternité. Il aurait dû pourtant les frapper dans ces deux règles qu'ils établissent 1º _cessante fine legis, cessat lex_; ils ne disent point _cessante ratione_; en effet le but, la fin de la loi, c'est l'intérêt des causes traité avec égalité; cette fin peut changer, mais _la raison de la loi_ étant une conformité de la loi au fait entouré de telles circonstances, toutes les fois que les mêmes circonstances se représentent, la _raison de la loi_ les domine, vivante, impérissable; 2º _tempus non est modus constituendi, vel dissolvendi juris_; en effet le temps ne peut commencer ni finir ce qui est éternel. Dans les usucapions, dans les prescriptions, le temps ne finit point les droits, pas plus qu'il ne les a produits, il prouve seulement que celui qui les avait a voulu s'en dépouiller. Quoiqu'on dise que l'_usufruit prend fin_, il ne faut pas croire que le droit finisse pour cela, il ne fait que se dégager d'une servitude pour retourner à sa liberté première.--De là nous tirerons deux corollaires de la plus haute importance. Premièrement les droits étant _éternels_ dans l'intelligence, autrement dit dans leur idéal, et les hommes existant _dans le temps_, les droits ne peuvent venir aux hommes que de Dieu. En second lieu, tous les droits qui ont été, qui sont ou seront, dans leur nombre, dans leur variété _infinis_, sont les modifications diverses de la _puissance_ du premier homme, et du _domaine_, du droit de propriété, qu'il eut sur toute la terre.

[Note 95: S'il est certain qu'il y eut des lois avant qu'il existât des philosophes, on doit en inférer que le spectacle des citoyens d'Athènes s'unissant par l'acte de la législation dans l'idée d'un intérêt égal qui fût commun à tous, aida Socrate à former les _genres intelligibles_, ou les _universaux abstraits_, au moyen de l'_induction_, opération de l'esprit qui recueille les particularités uniformes capables de composer un genre sous le rapport de leur uniformité. Ensuite Platon remarqua que, dans ces assemblées, les esprits des individus, passionnés chacun pour son intérêt, se réunissaient dans l'idée non passionnée de l'utilité commune. On l'a dit souvent, les hommes, pris séparément, sont conduits par l'intérêt personnel; pris en masse, ils veulent la justice. C'est ainsi qu'il en vint à méditer les idées intelligibles et parfaites des esprits (idées distinctes de ces esprits, et qui ne peuvent se trouver qu'en Dieu même), et s'éleva jusqu'à la conception du _héros de la philosophie_, qui commande avec plaisir aux passions. Ainsi fut préparée la définition vraiment divine qu'Aristote nous a laissée de la loi: _Volonté libre de passion_; ce qui est le caractère de la volonté _héroïque_. Aristote comprit la _justice_, _reine_ des vertus, qui habite dans le coeur du _héros_, parce qu'il avait vu la _justice légale_, qui habite dans l'âme du législateur et de l'homme d'état, commander à la _prudence_ dans le sénat, au _courage_ dans les armées, à la _tempérance_ dans les fêtes, à la _justice particulière_, tantôt _commutative_, comme au forum, tantôt _distributive_, comme au trésor public, _ærarium_ [où les impôts répartis équitablement donnent des droits proportionnels aux honneurs]. D'où il résulte que c'est de la place d'Athènes que sortirent les principes de la métaphysique, de la logique et de la morale. La liberté fit la législation, et de la législation sortit la philosophie.

Tout ceci est une nouvelle réfutation du mot de Polybe que nous avons déjà cité (_Si les hommes étaient philosophes, il n'y aurait plus besoin de religion_). Sans religion point de société, sans société point de philosophes. Si la _Providence_ n'eût ainsi conduit les choses humaines, on n'aurait pas eu la moindre idée ni de _science_ ni de vertu. (_Vico_).]

Sous les gouvernemens aristocratiques, la _cause_ (c'est-à-dire la forme extérieure) des obligations consistait dans une formule où l'on cherchait une garantie dans la précision des paroles et la propriété des termes[96]. Mais dans les temps civilisés où se formèrent les démocraties et ensuite les monarchies, la _cause_ du contrat fut prise pour la volonté des parties et pour le contrat même. Aujourd'hui c'est la volonté qui rend le pacte obligatoire, et par cela seul qu'on a voulu contracter, la convention produit une action. Dans les cas où il s'agit de transférer la propriété, c'est cette même volonté qui valide la tradition naturelle et opère l'aliénation; ce ne fut que dans les contrats verbaux, comme la stipulation, que la garantie du contrat conserva le nom de _cause_ pris dans son ancienne acception. Ceci jette un nouveau jour sur les principes des obligations qui naissent des pactes et contrats, tels que nous les avons établis plus haut.

[Note 96: _A cavendo, cavissæ_; puis, par contraction, _caussæ_. (_Vico_).]

Concluons: l'homme n'étant proprement qu'_intelligence_, _corps_ et _langage_, et le langage étant comme l'intermédiaire des deux substances qui constituent sa nature, le CERTAIN en matière de justice fut déterminé par _des actes du corps_ dans les temps qui précédèrent l'invention du langage articulé. Après cette invention, il le fut par des _formules verbales_. Enfin la raison humaine ayant pris tout son développement, le certain alla se confondre avec le VRAI des idées relatives à la justice, lesquelles furent déterminées par la raison d'après les circonstances les plus particulières des faits; _formule éternelle qui n'est sujette à aucune forme particulière_, mais qui éclaire toutes les formes diverses des faits, comme la lumière qui n'a point de figure, nous montre celle des corps opaques dans les moindres parties de leur superficie. C'est elle que le docte Varron appelait la FORMULE DE LA NATURE.

LIVRE CINQUIÈME.

RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.

ARGUMENT.

_La plupart des preuves historiques données jusqu'ici par l'auteur à l'appui de ses principes, étant empruntées à l'antiquité, la Science nouvelle ne mériterait pas le nom d'_histoire éternelle de l'humanité, _si l'auteur ne montrait que les caractères observés dans les temps antiques se sont reproduits, en grande partie, dans ceux du moyen âge. Il suit dans ces rapprochemens sa division des âges divin, héroïque et humain. Il conclut en démontrant que c'est la Providence qui conduit les choses humaines, puisque dans tout gouvernement ce sont les_ meilleurs _qui ont dominé_. (_Il prend le mot_ meilleurs _dans un sens très général._)

_Chapitre I._ OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.--_Pourquoi Dieu permit qu'un ordre de choses analogue à celui de l'antiquité reparût au moyen âge. Ignorance de l'écriture; caractère religieux des guerres et des jugemens, asiles, etc._

_Chapitre II._ COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT FOURNIE CONFORMÉMENT A LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)--_Comparaison des vassaux du moyen âge avec les cliens de l'antiquité, des parlemens avec les comices. Remarques sur les mots_ hommage, baron, _sur les précaires, sur la recommandation personnelle, et sur les alleux_.

_Chapitre III._ COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, _considéré relativement au but de la Science nouvelle._ (ÂGE HUMAIN.)--_Rome, n'étant arrêtée par aucun obstacle extérieur, a fourni toute la carrière politique que suivent les nations, passant de l'aristocratie à la démocratie, et de la démocratie à la monarchie.--Conformément aux principes de la Science nouvelle, on trouve aujourd'hui dans le monde beaucoup de monarchies, quelques démocraties, presque plus d'aristocraties._

_Chapitre IV._ CONCLUSION. D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.--_C'est le résumé de tout le système, et son explication morale et religieuse._

LIVRE CINQUIÈME.

RETOUR DES MÊMES RÉVOLUTIONS

LORSQUE LES SOCIÉTÉS DÉTRUITES SE RELÈVENT DE LEURS RUINES.

CHAPITRE I.

OBJET DE CE LIVRE.--RETOUR DE L'ÂGE DIVIN.

D'après les rapports innombrables que nous avons indiqués dans cet ouvrage entre les temps barbares de l'antiquité et ceux du moyen âge, on a pu sans peine en remarquer la merveilleuse correspondance, et saisir les lois qui régissent les sociétés, lorsque sortant de leurs ruines elles recommencent une vie nouvelle. Néanmoins nous consacrerons à ce sujet un livre particulier, afin d'éclairer les temps de la _barbarie moderne_, qui étaient restés plus obscurs que ceux de la _barbarie antique_, appelés eux-mêmes _obscurs_ par le docte Varron dans sa division des temps. Nous montrerons en même temps comment le Tout-Puissant a fait servir les conseils de sa _Providence_, qui dirigeaient la marche des sociétés, aux décrets ineffables de sa _grâce_.

Lorsqu'il eut par des voies _surnaturelles_ éclairé et affermi la vérité du christianisme, contre la puissance romaine par la vertu des martyrs, contre la vaine sagesse des Grecs par la doctrine des Pères et par les miracles des Saints, alors s'élevèrent des nations armées, au nord les barbares Ariens, au midi les Sarrasins mahométans, qui attaquaient de toutes parts la divinité de Jésus-Christ. Afin d'établir cette vérité d'une manière inébranlable selon le cours _naturel_ des choses humaines, Dieu permit qu'un nouvel ordre de choses naquît parmi les nations.

Dans ce conseil éternel, il ramena les moeurs du premier âge qui méritèrent mieux alors le nom de _divines_. Partout les rois catholiques, protecteurs de la religion, revêtaient les habits de diacres et consacraient à Dieu leurs personnes royales[97]. Ils avaient des dignités ecclésiastiques: Hugues Capet s'intitulait comte et abbé de Paris, et les annales de Bourgogne remarquent en général que dans les actes anciens les princes de France prenaient souvent les titres de ducs et abbés, de comtes et abbés.--Les premiers rois chrétiens fondèrent des ordres religieux et militaires pour combattre les infidèles.--Alors revinrent avec plus de vérité le _pura et pia bella_ des peuples héroïques. Les rois mirent la croix sur leurs bannières, et maintenant encore ils placent sur leurs couronnes un globe surmonté d'une croix.--Chez les anciens, le héraut qui déclarait la guerre, invitait les dieux à quitter la cité ennemie (_evocabat deos_). De même au moyen âge, on cherchait toujours à enlever les reliques des cités assiégées. Aussi les peuples mettaient-ils leurs soins à les cacher, à les enfouir sous terre; on voit dans toutes les églises que le lieu où on les conserve est le plus reculé, le plus secret.

[Note 97: Ils en ont conservé le titre de _sacrée majesté_. (_Vico_).]

À partir du commencement du cinquième siècle, où les barbares inondèrent le monde romain, les vainqueurs ne s'entendent plus avec les vaincus. Dans cet âge de fer, on ne trouve d'écriture en langue vulgaire ni chez les Italiens, ni chez les Français, ni chez les Espagnols. Quant aux Allemands, ils ne commencent à écrire d'actes dans leur langue qu'au temps de Frédéric de Souabe, et, selon quelques-uns, seulement sous Rodolphe de Habsbourg. Chez toutes ces nations on ne trouve rien d'écrit qu'en latin barbare, langue qu'entendaient seuls un bien petit nombre de nobles qui étaient ecclésiastiques. Faute de caractères vulgaires, les hiéroglyphes des anciens reparurent dans les emblèmes, dans les armoiries. Ces signes servaient à assurer les propriétés, et le plus souvent indiquaient les droits seigneuriaux sur les maisons et sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres.

Certaines espèces de _jugemens divins_ reparurent sous le nom de _purgations canoniques_; les _duels_ furent une espèce de ces jugemens, quoique non autorisés par les canons. On revit aussi les brigandages héroïques. Les anciens héros avaient tenu à honneur d'être appelés _brigands_; le nom de _corsale_ fut un titre de seigneurie. Les _représailles_ de l'antiquité, la dureté des _servitudes héroïques_ se renouvelèrent, et durent encore entre les infidèles et les chrétiens. La victoire passant pour le jugement du ciel, les vainqueurs croyaient _que les vaincus n'avaient point de Dieu_, et les traitaient comme de vils animaux.

Un rapport plus merveilleux encore entre l'antiquité et le moyen âge, c'est que l'on vit se rouvrir les _asiles_, qui, selon Tite-Live, avaient été l'_origine de toutes les premières cités_. Partout avaient recommencé les violences, les rapines, les meurtres, et comme _la religion est le seul moyen de contenir des hommes affranchis du joug des lois humaines_ (axiome 31), les hommes moins barbares qui craignaient l'oppression se réfugiaient chez les évêques, chez les abbés, et se mettaient sous leur protection, eux, leur famille et leurs biens; c'est le besoin de cette protection qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Aussi dans l'Allemagne, pays qui fut au moyen âge le plus barbare de toute l'Europe, il est resté, pour ainsi dire, plus de souverains ecclésiastiques que de séculiers.--De là le nombre prodigieux de cités et de forteresses qui portent des noms de saints.--Dans des lieux difficiles ou écartés, l'on ouvrait de petites chapelles où se célébrait la messe, et s'accomplissaient les autres devoirs de la religion. On peut dire que ces chapelles furent les _asiles_ naturels des chrétiens; les fidèles élevaient autour leurs habitations. Les monumens les plus anciens qui nous restent du moyen âge, sont des chapelles situées ainsi, et le plus souvent ruinées. Nous en avons chez nous un illustre exemple dans l'abbaye de Saint-Laurent d'Averse, à laquelle fut incorporée l'abbaye de Saint-Laurent de Capoue. Dans la Campanie, le Samnium, l'Appulie et dans l'ancienne Calabre, du Vulture au golfe de Tarente, elle gouverna cent dix églises, soit immédiatement, soit par des abbés ou moines qui en étaient dépendans, et dans presque tous ces lieux les abbés de Saint-Laurent étaient en même temps les barons.

CHAPITRE II.

COMMENT LES NATIONS PARCOURENT DE NOUVEAU LA CARRIÈRE QU'ELLES ONT FOURNIE, CONFORMÉMENT À LA NATURE ÉTERNELLE DES FIEFS. QUE L'ANCIEN DROIT POLITIQUE DES ROMAINS SE RENOUVELA DANS LE DROIT FÉODAL. (RETOUR DE L'ÂGE HÉROÏQUE.)