Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 28

Chapter 283,309 wordsPublic domain

À l'âge _divin_ ou théocratique dont nous venons de parler, succéda l'âge _héroïque_ avec la même distinction de _natures_ qui avait caractérisé dans l'antiquité les _héros_ et les _hommes_. C'est ce qui explique pourquoi les vassaux roturiers s'appellent _homines_ dans la langue du droit féodal. D'_homines_ vinrent _hominium_ et _homagium_. Le premier est pour _hominis dominium_, le domaine du seigneur sur la personne du vassal; _homagium_ est pour _hominis agium_, le droit qu'a le seigneur de mener le vassal où il veut. Les feudistes traduisent élégamment le mot barbare _homagium_ par _obsequium_, qui dans le principe dut avoir le même sens en latin. Chez les anciens Romains, l'_obsequium_ était inséparable de ce qu'ils appelaient _opera militaris_, et de ce que nos feudistes appellent _militare servitium_; long-temps les plébéiens romains servirent à leurs dépens les nobles à la guerre. Cet _obsequium_ avec les charges qui en étaient la suite, fut vers la fin la condition des affranchis, _liberti_, qui restaient à l'égard de leur patron dans une sorte de dépendance; mais il avait commencé avec Rome même, puisque l'institution fondamentale de cette cité fut le _patronage_, c'est-à-dire, la protection des malheureux qui s'étaient réfugiés dans l'asile de Romulus, et qui cultivaient, comme journaliers, les terres des patriciens. Nous avons déjà remarqué que dans l'histoire ancienne, le mot _clientela_ ne peut mieux se traduire que par celui de _fiefs_. L'origine du mot _opera_ nous prouve la vérité de ces principes. _Opera_ dans sa signification primitive est le travail d'un paysan pendant un jour. Les Latins appellent _operarius_ ce que nous entendons par _journalier_.--On disait chez les Latins _greges operarum_, comme _greges servorum_, parce que de tels ouvriers, ainsi que les esclaves des temps plus récens étaient regardés comme les bêtes de somme que l'on disait _pasci gregatim_. Par analogie on appelait les héros _pasteurs_; Homère ne manque jamais de leur donner l'épithète de _pasteurs des peuples_. [Grec: Nomos, nomos], signifient _loi_ et _pâturage_.

L'_obsequium_ des affranchis, ayant peu-à-peu disparu, et la puissance des patrons ou seigneurs s'étant en quelque sorte _dispersée_ dans les guerres civiles, _où les puissans deviennent dépendans des peuples_, cette puissance se _réunit_ sans peine dans la personne des monarques, et il ne resta plus que l'_obsequium principis_, dans lequel, selon Tacite, consiste tout le _devoir des sujets d'une monarchie_. Par opposition à leurs vassaux ou _homines_, les seigneurs des fiefs furent appelés _barons_ dans le sens où les Grecs prenaient _héros_, et les anciens Latins _viri_; les Espagnols disent encore _baron_ pour signifier le _vir_ des Latins. Cette dénomination d'_hommes_, leur fut donnée sans doute par opposition à la faiblesse des vassaux, faiblesse dont l'idée était dans les temps héroïques jointe à celle du sexe _féminin_. Les barons furent appelés _seigneurs_, du latin _seniores_. Les anciens parlemens du moyen âge durent se composer des _seigneurs_, précisément comme le sénat de Rome avait été composé par Romulus des nobles les plus âgés. De ces _patres_, on dut appeler _patroni_ ceux qui affranchissaient des esclaves, de même que chez nous _patron_ signifie _protecteur_ dans le sens le plus élégant et le plus conforme à l'étymologie. À cette expression répond celle de _clientes_ dans le sens de _vassaux roturiers_, tels que purent être les _cliens_, lorsque Servius Tullius par l'institution du cens, leur permit de tenir des terres en fiefs. (_Voy. la pag._ suivante.)

Les fiefs roturiers du moyen âge, d'abord _personnels_ représentèrent les clientèles de l'antiquité. Au temps où brillait de tout son éclat la liberté populaire de Rome, les plébéiens vêtus de toges allaient tous les matins faire leur cour aux grands. Ils les saluaient du titre des anciens héros, _ave rex_, les menaient au forum, et les ramenaient le soir à la maison. Les grands, conformément à l'ancien titre héroïque de _pasteurs des peuples_, leur donnaient à souper. Ceux qui étaient soumis à cette sorte de vasselage _personnel_, furent sans doute chez les anciens Romains les premiers _vades_, nom qui resta à ceux qui étaient obligés de suivre leurs _actores_ devant les tribunaux; cette obligation s'appelait _vadimonium_. En appliquant nos principes aux étymologies latines, nous trouvons que ce mot dut venir du nominatif _vas_, chez les Grecs [Grec: Bas], et chez les barbares _was_, d'où _wassus_, et enfin _vassalus_.

À la suite des fiefs roturiers _personnels_, vinrent les _réels_. Nous les avons vu commencer chez les Romains avec l'institution du _cens_. Les plébéiens qui reçurent alors le domaine bonitaire des champs que les nobles leur avaient assignés, et qui furent dès-lors sujets à des charges non-seulement _personnelles_, mais _réelles_, durent être désignés les premiers par le nom de _mancipes_, lequel resta ensuite à ceux qui sont _obligés sur biens immeubles envers le trésor public_. Ces plébéiens qui furent ainsi liés, _nexi_, jusqu'à la loi Petilia, répondent précisément aux _vassaux_ que l'on nommait _hommes liges_, _ligati_. L'homme _lige_ est, selon la définition des feudistes, _celui qui doit reconnaître pour amis et pour ennemis tous les amis et ennemis de son seigneur_. Cette forme de serment est analogue à celle que les anciens vassaux germains prêtaient à leur chef, au rapport de Tacite; ils juraient _de se dévouer à sa gloire_. Les rois vaincus auxquels le peuple romain _regna dono dabat_ (ce qui équivaut à _beneficio dabat_), pouvaient être considérés comme ses _hommes liges_; s'ils devenaient ses alliés, c'était de cette sorte d'alliance que les Latins appelaient _foedus inæquale_. Ils étaient _amis du peuple romain_ dans le sens où les Empereurs donnaient le nom d'_amis_ aux nobles qui composaient leur cour. Cette alliance inégale n'était autre chose que l'_investiture d'un fief souverain_. Cette investiture était donnée avec la formule que nous a laissée Tite-Live, savoir, que le roi allié _servaret majestatem populi Romani_; précisément de la même manière que le jurisconsulte Paulus dit que le préteur rend la justice _servatâ majestate populi Romani_. Ainsi ces alliés étaient _seigneurs de fiefs souverains soumis à une plus haute souveraineté_.

On vit reparaître les _clientèles_ des Romains sous le nom de _recommandation personnelle_.--Les _cens seigneuriaux_ n'étaient pas sans analogie avec le _cens_ institué par Servius Tullius, puisqu'en vertu de cette dernière institution les plébéiens furent long-temps assujettis à servir les nobles dans la guerre à leurs propres dépens, comme dans les temps modernes les vassaux appelés _angarii_ et _perangarii_.--Les _précaires_ du moyen âge étaient encore renouvelés de l'antiquité. C'était dans l'origine des terres accordées par les seigneurs aux prières des _pauvres_ qui vivaient du produit de la culture.--(_Voy._ aussi pag. 183.)

Nous avons dit que ceux qui par l'institution du _cens_ obtinrent le domaine bonitaire des champs qu'ils cultivaient, furent les premiers _mancipes_ des Romains. La _mancipation_ revint au moyen âge; le vassal mettait ses mains entre celles du seigneur pour lui jurer foi et obéissance. Dans l'acte de la _mancipation_ les stipulations se représentèrent _sous la forme des infestucations_ ou _investitures_, ce qui était la même chose. Avec les stipulations revint ce qui dans l'ancienne jurisprudence romaine avait été appelé proprement _cavissæ_, par contraction _caussæ_; au moyen âge, on tira de la même étymologie le mot _cautelæ_. Avec ces _cautelæ_ reparurent dans l'acte de la _mancipation_, les pactes que les jurisconsultes romains appelaient _stipulata_, de _stipula_, la paille qui revêt le grain; c'est dans le même sens que les docteurs du moyen âge dirent d'après les _investitures_ ou _infestucations_, _pacta vestita_, et _pacta nuda_.--On retrouve encore au moyen âge les deux sortes de domaines, _direct_ et _utile_, qui répondent au domaine _quiritaire_, et _bonitaire_ des anciens Romains. On y retrouve aussi les biens _ex jure optimo_ que les feudistes érudits définissent de la manière suivante: _biens allodiaux, libres de toute charge publique et privée_. Cicéron remarque que de son temps il restait à Rome bien peu de choses qui fussent _ex jure optimo_; et dans les lois romaines du dernier âge, il ne reste plus de connaissance des biens de ce genre. De même il est impossible maintenant de trouver de pareils alleux. Les biens _ex jure optimo_ des Romains, les alleux du moyen âge, ont fini également par être des _biens immeubles libres de toute charge privée_, mais sujets aux charges publiques.

Dans les premiers parlemens, dans les _cours armées_, composées de barons, de pairs, on revoit les assemblées héroïques, où les _quirites_ de Rome paraissaient en armes. L'histoire de France nous raconte que dans l'origine les rois étaient les chefs du parlement, et qu'ils commettaient des pairs au jugement des causes. Nous voyons de même chez les Romains qu'au premier jugement où, selon Cicéron, il s'agit de la vie d'un citoyen, le roi Tullus Hostilius nomma des commissaires ou duumvirs pour juger Horace. Ils devaient employer contre le fratricide la formule que cite Tite-Live, _in Horatium perduellionem dicerent_. C'est que dans la sévérité des temps héroïques où la cité se composait des seuls héros, tout meurtre de citoyen était un acte d'hostilité contre la patrie, _perduellio_. Tout meurtre était appelé _parricidium_, meurtre d'un père, c'est-à-dire, d'un noble. Mais lorsque les plébéiens, les _hommes_ dans la langue féodale, commencèrent à faire partie de la cité, le meurtre de tout homme fut appelé _homicide_.

Lorsque les universités d'Italie commencèrent à enseigner les lois romaines d'après les livres de Justinien, qui les présente d'une manière conforme au _droit naturel des peuples civilisés_, les esprits déjà plus ouverts s'attachèrent aux règles de l'équité naturelle dans l'étude de la jurisprudence, cette équité égale les nobles et les plébéiens dans la société, comme ils sont égaux dans la nature. Depuis que Tibérius Coruncanius eut commencé à Rome d'enseigner publiquement la science des lois, la jurisprudence jusqu'alors secrète échappa aux nobles, et leur puissance s'en trouva peu-à-peu affaiblie. La même chose arriva aux nobles des nouveaux royaumes de l'Europe dont les gouvernemens avaient été d'abord aristocratiques, et qui devinrent successivement populaires et monarchiques.[98][99]

[Note 98: Ces deux dernières formes, convenant également aux gouvernemens des âges civilisés, peuvent sans peine se changer l'une pour l'autre. Mais revenir à l'aristocratie, c'est ce qui est inconciliable avec la nature sociale de l'homme. Le vertueux Dion de Syracuse, l'ami du divin Platon, avait délivré sa patrie de la tyrannie d'un monstre; il n'en fut pas moins assassiné pour avoir essayé de rétablir l'aristocratie. Les pythagoriciens, qui composaient toute l'aristocratie de la grande Grèce, tentèrent d'opérer la même révolution, et furent massacrés ou brûlés vifs. En effet, dès qu'une fois les plébéiens ont reconnu qu'ils sont égaux en nature aux nobles, ils ne se résignent point à leur être inférieurs sous le rapport des droits politiques, et ils obtiennent cette égalité dans l'état populaire, ou sous la monarchie. Aussi voyons-nous le peu de gouvernemens aristocratiques qui subsistent encore, s'attacher, avec un soin inquiet et une sage prévoyance, à contenir la multitude et à prévenir de dangereux mécontentemens. (_Vico_).]

[Note 99: Bodin avoue que le royaume de France eut, non pas un gouvernement, comme nous le prétendons, mais au moins une constitution _aristocratique_ sous les races mérovingienne et carlovingienne. Nous demanderons alors à Bodin comment ce royaume s'est trouvé soumis, comme il l'est, à une monarchie pure. Sera-ce en vertu d'une _loi royale_ par laquelle les paladins français se sont dépouillés de leur puissance en faveur des Capétiens, de même que le peuple romain abdiqua la sienne en faveur d'Auguste, si nous en croyons la fable de la _loi royale_ débitée par Tribonien? Ou bien dira-t-il que la France a été conquise par quelqu'un des Capétiens?... Il faut plutôt que Bodin, et avec lui tous les politiques, tous les jurisconsultes, reconnaissent cette _loi royale_, _fondée en nature sur un principe éternel_; c'est que la puissance libre d'un état, par cela même qu'elle est libre, doit en quelque sorte se réaliser. Ainsi, toute la force que perdent les nobles, le peuple la gagne, jusqu'à ce qu'il devienne libre; toute celle que perd le peuple libre tourne au profit des rois, qui finissent par acquérir un pouvoir monarchique. Le droit naturel des moralistes est celui de la _raison_; le droit naturel des gens est celui de l'_utilité_ et de la _force_. Ce droit, comme disent les jurisconsultes, a été suivi par les nations, _usu exigente humanisque necessitatibus expostulantibus_. (_Vico_).]

Après les remarques diverses que nous avons faites dans ce chapitre sur tant d'expressions élégantes de l'ancienne jurisprudence romaine, au moyen desquelles les feudistes corrigent la barbarie de la langue féodale, Oldendorp et tous les autres écrivains de son opinion doivent voir si le droit féodal est sorti, comme ils le disent, _des étincelles de l'incendie dans lequel les barbares détruisirent le droit romain_. Le droit romain au contraire est né de la féodalité; je parle de cette féodalité primitive que nous avons observée particulièrement dans la barbarie antique du Latium, et qui a été la base commune de toutes les sociétés humaines.

CHAPITRE III.

COUP-D'OEIL SUR LE MONDE POLITIQUE, ANCIEN ET MODERNE, CONSIDÉRÉ RELATIVEMENT AU BUT DE LA SCIENCE NOUVELLE.

La marche que nous avons tracée ne fut point suivie par Carthage, Capoue et Numance, ces trois cités qui firent craindre à Rome d'être supplantée dans l'empire du Monde. Les Carthaginois furent arrêtés de bonne heure dans cette carrière par la subtilité naturelle de l'esprit africain, encore augmentée par les habitudes du commerce maritime. Les Capouans le furent par la mollesse de leur beau climat, et par la fertilité de la Campanie _heureuse_. Enfin Numance commençait à peine son âge _héroïque_, lorsqu'elle fut accablée par la puissance romaine, par le génie du vainqueur de Carthage, et par toutes les forces du monde. Mais les Romains ne rencontrant aucun de ces obstacles, marchèrent d'un pas égal, guidés dans cette marche par la Providence qui se sert de l'instinct des peuples pour les conduire. Les trois formes de gouvernement se succédèrent chez eux conformément à l'ordre naturel; l'aristocratie dura jusqu'aux lois _publilia_ et _petilia_, la liberté populaire jusqu'à Auguste, la monarchie tant qu'il fut humainement possible de résister aux causes intérieures et extérieures qui détruisent un tel état politique.

Aujourd'hui la plus complète civilisation semble répandue chez les peuples, soumis la plupart à un petit nombre de grands monarques. S'il est encore des nations barbares dans les parties les plus reculées du nord et du midi, c'est que la nature y favorise peu l'espèce humaine, et que l'instinct naturel de l'humanité y a été long-temps dominé par des religions farouches et bizarres.--Nous voyons d'abord au septentrion le czar de Moscovie qui est à la vérité chrétien, mais qui commande à des hommes d'un esprit lent et paresseux.--Le kan de Tartarie, qui a réuni à son vaste empire celui de la Chine, gouverne un peuple efféminé, tels que le furent les _seres_ des anciens.--Le négus d'Éthiopie, et les rois de Fez et de Maroc règnent sur des peuples faibles et peu nombreux.

Mais sous la zone tempérée, où la nature a mis dans les facultés de l'homme un plus heureux équilibre, nous trouvons, en partant des extrémités de l'Orient, l'empire du Japon, dont les moeurs ont quelque analogie avec celles des Romains pendant les guerres puniques; c'est le même esprit belliqueux, et si l'on en croit quelques savans voyageurs la langue japonaise présente à l'oreille une certaine analogie avec le latin. Mais ce peuple est en partie retenu dans l'état _héroïque_ par une religion pleine de croyances effrayantes, et dont les dieux tout couverts d'armes menaçantes inspirent la terreur. Les missionnaires assurent que le plus grand obstacle qu'ils aient trouvé dans ce pays à la foi chrétienne, c'est qu'on ne peut persuader aux nobles que les gens du peuple sont hommes comme eux.--L'empire de la Chine avec sa religion douce et sa culture des lettres, est très policé.--Il en est de même de l'Inde, vouée en général aux arts de la paix.--La Perse et la Turquie ont mêlé à la mollesse de l'Asie les croyances grossières de leur religion. Chez les Turcs particulièrement, l'orgueil du caractère national, est tempéré par une libéralité fastueuse, et par la reconnaissance.

L'Europe entière est soumise à la religion chrétienne, qui nous donne l'idée la plus pure et la plus parfaite de la divinité, et qui nous fait un devoir de la charité envers tout le genre humain. De là sa haute civilisation.--Les principaux états européens sont de grandes monarchies. Celles du nord, comme la Suède et le Danemark il y a un siècle et demi, et comme aujourd'hui encore la Pologne et l'Angleterre, semblent soumises à un gouvernement aristocratique; mais si quelque obstacle extraordinaire n'arrête la marche naturelle des choses, elles deviendront des monarchies pures.--Cette partie du monde plus éclairée a aussi plus d'états populaires que nous n'en voyons dans les trois autres. Le retour des mêmes besoins politiques y a renouvelé la forme du gouvernement des Achéens et des Étoliens. Les Grecs avaient été amenés à concevoir cette forme de gouvernement par la nécessité de se prémunir contre l'ambition d'une puissance colossale. Telle a été aussi l'origine des cantons Suisses et des Provinces-Unies. Ces ligues perpétuelles d'un grand nombre de cités libres ont formé deux aristocraties. L'Empire germanique est aussi un système composé d'un grand nombre de cités libres et de princes souverains. La tête de ce corps est l'Empereur, et dans ce qui concerne les intérêts communs de l'Empire il se gouverne aristocratiquement. Du reste il n'y a plus en Europe que cinq aristocraties proprement dites, en Italie Venise, Gênes et Lucques, Raguse en Dalmatie, et Nuremberg en Allemagne; elles n'ont pour la plupart qu'un territoire peu étendu.[100]

[Note 100: Si nous traversons l'Océan pour passer dans le Nouveau-Monde, nous trouverons que l'Amérique eût parcouru la même carrière sans l'arrivée des Européens. (_Vico_).]

Notre Europe brille d'une incomparable civilisation; elle abonde de tous les biens qui composent la félicité de la vie humaine; on y trouve toutes les jouissances intellectuelles et morales. Ces avantages, nous les devons à la religion. La religion nous fait un devoir de la charité envers tout le genre humain; elle admet à la seconder dans l'enseignement de ses préceptes sublimes les plus doctes philosophies de l'antiquité payenne; elle a adopté, elle cultive trois langues, la plus ancienne, la plus délicate et la plus noble, l'hébreu, le grec, et le latin. Ainsi, même pour les fins humaines, le christianisme est supérieur à toutes les religions: il unit la sagesse de l'autorité à celle de la raison, et cette dernière, il l'appuie sur la plus saine philosophie et sur l'érudition la plus profonde.

Après avoir observé dans ce Livre comment les sociétés recommencent la même carrière, réfléchissons sur les nombreux rapprochemens que nous présente cet ouvrage entre l'antiquité et les temps modernes, et nous y trouverons expliquée non plus l'histoire particulière et temporelle des lois et des faits des Romains ou des Grecs, mais l'_histoire idéale_ des lois éternelles que suivent toutes les nations dans leurs commencemens et leurs progrès, dans leur décadence et leur fin, et qu'elles suivraient toujours quand même (ce qui n'est point) des mondes infinis naîtraient successivement dans toute l'éternité. À travers la diversité des formes extérieures, nous saisirons l'_identité de substance_ de cette histoire. Aussi ne pouvons-nous refuser à cet ouvrage le titre orgueilleux peut-être de _Science Nouvelle_. Il y a droit par son sujet: _la nature commune des nations_; sujet vraiment universel, dont l'idée embrasse toute science digne de ce nom. Cette idée est indiquée dans la vaste expression de Sénèque: _Pusilla res hic mundus est, nisi id, quod quæerit, omnis mundus habeat._

CHAPITRE IV.

CONCLUSION.--D'UNE RÉPUBLIQUE ÉTERNELLE FONDÉE DANS LA NATURE PAR LA PROVIDENCE DIVINE, ET QUI EST LA MEILLEURE POSSIBLE DANS CHACUNE DE SES FORMES DIVERSES.

Concluons en rappelant l'idée de Platon, qui ajoute aux trois formes de républiques une quatrième, dans laquelle régneraient les meilleurs, ce qui serait la véritable aristocratie naturelle. Cette république que voulait Platon, elle a existé dès la première origine des sociétés. Examinons en ceci la conduite de la Providence.

D'abord elle voulut que les géans qui erraient dans les montagnes, effrayés des premiers orages qui eurent lieu après le déluge, cherchassent un refuge dans les cavernes, que malgré leur orgueil ils s'humiliassent devant la divinité qu'ils se créaient, et s'assujétissent à une force supérieure qu'ils appelèrent Jupiter. C'est à la lueur des éclairs qu'ils virent cette grande vérité, _que Dieu gouverne le genre humain_. Ainsi se forma une première société que j'appellerai _monastique_ dans le sens de l'étymologie, parce qu'elle était en effet composée de _souverains solitaires_ sous le gouvernement d'un être très bon et très puissant, OPTIMUS MAXIMUS. Excités ensuite par les plus puissans aiguillons d'une passion brutale, et retenus par les craintes superstitieuses que leur donnait toujours l'aspect du ciel, ils commencèrent à réprimer l'impétuosité de leurs désirs et à faire usage de la liberté humaine. Ils retinrent par force dans leurs cavernes des femmes, dont ils firent les compagnes de leur vie. Avec ces premières unions _humaines_, c'est-à-dire conformes à la pudeur et à la religion, commencèrent les mariages qui déterminèrent les rapports d'époux, de fils et de pères. Ainsi ils fondèrent les familles, et les gouvernèrent avec la dureté des cyclopes dont parle Homère; la dureté de ce premier gouvernement était nécessaire, pour que les hommes se trouvassent préparés au gouvernement civil, lorsque s'élèveraient les cités. La première république se trouve donc dans la famille; la forme en est monarchique, puisqu'elle est soumise aux pères de famille, qui avait la supériorité du sexe, de l'âge et de la vertu.