Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 23
--1. D'abord l'incertitude de la _patrie_ d'Homère nous oblige de dire que si les peuples de la Grèce se disputèrent l'honneur de lui avoir donné le jour, et le revendiquèrent tous pour concitoyen, c'est qu'ils _étaient eux-mêmes Homère_.--S'il y a une telle diversité d'opinion sur l'époque où il a vécu, c'est qu'il vécut en effet dans la bouche et dans la mémoire des mêmes peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'au temps de Numa, ce qui fait quatre cent soixante ans.--2. La _cécité_, la _pauvreté_ d'Homère furent celles des rapsodes, qui, étant aveugles (d'où leur venait le nom d'[Grec: homêroi]), avaient une plus forte mémoire. C'étaient de pauvres gens qui gagnaient leur vie à chanter par les villes les _poèmes homériques_, dont ils étaient auteurs, en ce sens qu'ils faisaient partie des peuples qui y avaient consigné leur histoire.--3. De cette manière, Homère composa l'Iliade _dans sa jeunesse_, c'est-à-dire dans celle de la Grèce. Elle se trouvait alors tout ardente de passions sublimes, d'orgueil, de colère et de vengeance. Ces sentimens sont ennemis de la dissimulation, et n'excluent point la générosité; elle devait admirer Achille, le _héros de la force_. Homère déjà _vieux_ composa l'Odyssée, lorsque les passions des Grecs commençaient à être refroidies par la réflexion, mère de la prudence. La Grèce devait alors admirer Ulysse, le _héros de la sagesse_. Au temps de la jeunesse d'Homère, la fierté d'Agamemnon, l'insolence et la barbarie d'Achille plaisaient aux peuples de la Grèce. Lors de sa vieillesse, ils aimaient déjà le luxe d'Alcinoüs, les délices de Calypso, les voluptés de Circé, les chants des Sirènes et les amusemens des amans de Pénélope. Comment en effet rapporter au même âge des moeurs absolument opposées? Cette difficulté a tellement frappé Platon, que, ne sachant comment la résoudre, il prétend que dans les divins transports de l'enthousiasme poétique, Homère put voir dans l'avenir ces moeurs efféminées et dissolues. Mais n'est-ce pas attribuer le comble de l'imprudence à celui qu'il nous présente comme le fondateur de la civilisation grecque? Peindre d'avance de telles moeurs, tout en les condamnant, n'est-ce pas enseigner à les imiter? Convenons plutôt que l'auteur de l'Iliade dut précéder de long-temps celui de l'Odyssée; que le premier, originaire du nord-est de la Grèce, chanta la guerre de Troie qui avait eu lieu dans son pays; et que l'autre, né du côté de l'Orient et du Midi, célèbre Ulysse qui régnait dans ces contrées.--4. Le caractère individuel d'Homère, disparaissant ainsi dans la foule des peuples grecs, il se trouve justifié de tous les reproches que lui ont faits les critiques, et particulièrement de la bassesse des pensées, de la grossièreté des moeurs, de ses comparaisons sauvages, des idiotismes, des licences de versification, de la variété des dialectes qu'il emploie; enfin d'avoir élevé les hommes à la grandeur des dieux, et fait descendre les dieux au caractère d'hommes. Longin n'ose défendre de telles fables qu'en les expliquant par des allégories philosophiques; c'est dire assez que, prises dans leur premier sens, elles ne peuvent assurer à Homère la gloire d'avoir fondé la civilisation grecque.--Toutes ces imperfections de la poésie homérique que l'on a tant critiquées répondent à autant de caractères des peuples grecs eux-mêmes.--5. Nous assurons à Homère le privilège d'avoir eu seul la puissance d'inventer les _mensonges poétiques_ (Aristote), _les caractères héroïques_ (Horace); le privilège d'une incomparable éloquence dans ses comparaisons sauvages, dans ses affreux tableaux de morts et de batailles, dans ses peintures sublimes des passions, enfin le mérite du style le plus brillant et le plus pittoresque. Toutes ces qualités appartenaient à l'âge héroïque de la Grèce. C'est le génie de cet âge qui fit d'Homère un _poète_ incomparable. Dans un temps où la mémoire et l'imagination étaient pleines de force, où la puissance d'invention était si grande, il ne pouvait être _philosophe_. Aussi ni la philosophie, ni la poétique ou la critique, qui vinrent plus tard, n'ont pu jamais faire un poète qui approchât seulement d'Homère.--6. Grâces à notre découverte, Homère est assuré désormais des trois titres immortels qui lui ont été donnés, d'avoir été le _fondateur de la civilisation grecque_, le _père de tous les autres poètes_, et la _source des diverses philosophies_ de la Grèce. Aucun de ces trois titres ne convenait à Homère, tel qu'on se l'était figuré jusqu'ici. Il ne pouvait être regardé comme le _fondateur de la civilisation grecque_, puisque, dès l'époque de Deucalion et Pyrrha, elle avait été fondée avec l'institution des mariages, ainsi que nous l'avons démontré en traitant de la _sagesse poétique_ qui fut le principe de cette civilisation. Il ne pouvait être regardé comme le _père des poètes_, puisqu'avant lui avaient fleuri les _poètes théologiens_, tels qu'Orphée, Amphion, Linus et Musée; les chronologistes y joignent Hésiode en le plaçant trente ans avant Homère. Il fut même devancé par plusieurs poètes héroïques, au rapport de Cicéron (Brutus); Eusèbe les nomme dans sa _préparation évangélique_; ce sont Philamon, Thémiride, Démodocus, Épiménide, Aristée, etc.--Enfin, on ne pouvait voir en lui la _source des diverses philosophies_ de la Grèce, puisque nous avons démontré dans le second Livre que les philosophes ne trouvèrent point leurs doctrines dans les fables homériques, mais qu'ils les y rattachèrent. La _sagesse poétique_ avec ses fables fournit seulement aux philosophes l'occasion de méditer les plus hautes vérités de la métaphysique et de la morale, et leur donna en outre la facilité de les expliquer.
§. III. _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs._
Aux éloges que nous venons de donner à Homère, ajoutons celui d'avoir été le _plus ancien historien du paganisme_, qui nous soit parvenu. Ses poèmes sont comme _deux grands trésors où se trouvent conservées les moeurs des premiers âges de la Grèce_. Mais le destin des _poèmes d'Homère_ a été le même que celui des _lois des douze tables_. On a rapporté ces lois au législateur d'Athènes, d'où elles seraient passées à Rome, et l'on n'y a point vu l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques du Latium_; on a cru que les _poèmes d'Homère_ étaient la création du rare génie d'un individu, et l'on n'y a pu découvrir l'_histoire du droit naturel des peuples héroïques de la Grèce_.
APPENDICE.
_Histoire raisonnée des poètes dramatiques et lyriques._
Nous avons déjà montré qu'antérieurement à Homère il y avait eu trois âges de poètes: celui des _poètes théologiens_, dans les chants desquels les fables étaient encore des histoires véritables et d'un caractère sévère; celui des _poètes héroïques_, qui altérèrent et corrompirent ces fables; enfin l'_âge d'Homère_, qui les reçut altérées et corrompues. Maintenant la même _critique métaphysique_ peut, en nous montrant la cours d'idées que suivirent les anciens peuples, jeter un jour tout nouveau sur l'_histoire des poètes dramatiques et lyriques_.
Cette histoire a été traitée par les philologues avec bien de l'obscurité et de la confusion. Ils placent parmi les _lyriques_ Amphion de Méthymne, poète très ancien des temps héroïques. Ils disent qu'il trouva le _dityrambe_, et aussi le _choeur_; qu'il introduisit des _satyres_ qui chantaient des vers; que le _dityrambe_ était un _choeur_ qui dansait en rond, en chantant des vers en l'honneur de Bacchus. À les entendre, le temps des _poètes lyriques_ vit aussi fleurir des _poètes tragiques_ distingués, et Diogène Laërce assure que la première tragédie fut représentée par le _choeur_ seulement. Ils disent encore qu'Eschyle fut le premier poète tragique, et Pausanias raconte qu'il reçut de Bacchus l'ordre d'écrire des tragédies; d'un autre côté, Horace qui dans son art poétique commence à traiter de la tragédie en parlant de la satyre, en attribue l'invention à Thespis, qui au temps des vendanges fit jouer la première satire sur des tombereaux. Après serait venu Sophocle, que Palémon a proclamé l'_Homère des tragiques_; enfin la carrière eût été fermée par Euripide qu'Aristote appelle le tragique par excellence, [Grec: tragikôtatos]. Ils placent dans le même âge Aristophane, premier auteur de la _vieille comédie_, dont les _nuées_ perdirent le vertueux Socrate. Cet abus ouvrit la route de la nouvelle comédie que Ménandre suivit plus tard.
Pour résoudre ces difficultés, il faut reconnaître qu'il y eut deux sortes de _poètes tragiques_, et autant de _lyriques_. Les anciens lyriques furent sans doute les auteurs des hymnes en l'honneur des dieux, analogues à ceux que l'on attribue à Homère, et écrits aussi en vers héroïques. Chez les Latins les premiers poètes furent les auteurs des vers saliens, sorte d'hymnes chantés dans les fêtes des dieux par les prêtres saliens. Ce dernier mot vient peut être de _salire_, _saltare_ danser, de même que chez les Grecs le premier choeur avait été une danse en rond. Tout ceci s'accorde avec nos principes: les hommes des premiers siècles qui étaient essentiellement religieux, ne pouvaient louer que les dieux. Au moyen âge, les prêtres qui seuls alors étaient lettrés, ne composèrent d'autres poésies que des hymnes.
Lorsque l'âge héroïque succéda à l'âge divin, on n'admira, on ne célébra que les exploits des héros. Alors parurent les poètes lyriques semblables à l'Achille de l'Iliade, lorsqu'il chante sur sa lyre les _louanges des héros gui ne sont plus_[76]. Les nouveaux lyriques furent ceux qu'on appelait _melici_, ceux qui écrivirent ce genre de vers que nous appelons _arie per musica_; le prince de ces lyriques est Pindare. Ce genre de vers dut venir après l'iambique, qui lui-même, ainsi que nous l'avons vu, succéda à l'héroïque. Pindare vint au temps où la vertu grecque éclatait dans les pompes des jeux olympiques au milieu d'un peuple admirateur; là chantaient les poètes lyriques. De même Horace parut à l'époque de la plus haute splendeur de Rome; et chez les Italiens ce genre de poésie n'a été connu qu'à l'époque où les moeurs se sont adoucies et amollies.
[Note 76: Amphion dut appartenir à cette classe. Il fut en outre l'inventeur du dithyrambe, première ébauche de la tragédie écrite en vers héroïques (nous avons démontré que ce vers fut le premier chez les Grecs). Ainsi le dithyrambe d'Amphion aurait été la première satire; on vient de voir que c'est en parlant de la satire qu'Horace commence à traiter de la tragédie. (_Vico_).]
Quant aux _tragiques_ et aux _comiques_, on peut tracer ainsi la route qu'ils suivirent. Thespis et Amphion, dans deux parties différentes de la Grèce, inventèrent pendant la saison des vendanges[77] la _satire_, ou tragédie antique jouée par des satyres. Dans cet âge de grossièreté, le premier déguisement consista à se couvrir de peaux de chèvres[78] les jambes et les cuisses, à se rougir de lie de vin le visage et la poitrine, et à s'armer le front de cornes[79]. La tragédie dut commencer par un choeur de satyres; et la satire conserva pour caractère originaire la licence des injures et des insultes, _villanie_, parce que les villageois grossièrement déguisés se tenaient sur les tombereaux qui portaient la vendange, et avaient la liberté de dire de là toute sorte d'injures aux honnêtes gens, comme le font encore aujourd'hui les vendangeurs de la _Campanie_ appelée proverbialement _le séjour de Bacchus_. Le mot _satyre_ signifiaient originairement en latin, _mets composés de divers alimens_ (_Festus_).[80] Dans la satire dramatique, on voyait paraître, selon Horace, divers genres de personnages, héros et dieux, rois et artisans, enfin esclaves. La satire, telle qu'elle resta chez les Romains, ne traitait point de sujets divers.
[Note 77: Il peut être vrai en ce sens que Bacchus, dieu de la vendange, ait commandé à Eschyle de composer des tragédies. (_Vico_).]
[Note 78: Aussi a-t-on lieu de conjecturer que la tragédie a tiré son nom de ce genre de déguisement, plutôt que du bouc [Grec: Tragos], qu'on donnait en prix au vainqueur. (_Vico_).]
[Note 79: C'est de là peut-être que chez nous les vendangeurs sont encore appelés vulgairement cornuti. (_Vico_).]
[Note 80: _Lex per satyram_ signifiait une loi qui comprenait des matières diverses. (_Vico_).]
Grâces au génie d'Eschyle, la _tragédie_ antique fit place à la tragédie moyenne, et les choeurs de satyre aux choeurs d'hommes. La _tragédie moyenne_ dut être l'origine de la _vieille comédie_, dans laquelle les grands personnages étaient traduits sur la scène; et voilà pourquoi le choeur s'y plaçait naturellement. Ensuite vint Sophocle et après lui Euripide qui nous laissèrent _la tragédie nouvelle_, dans le même temps où la _vieille comédie_ finissait avec Aristophane. Ménandre fut le père de la _comédie nouvelle_, dont les personnages sont de simples particuliers, et en même temps imaginaires; c'est précisément parce qu'ils sont pris dans une condition privée, qu'ils pouvaient passer pour réels sans l'être en effet. Dès-lors on ne devait plus placer le choeur dans la comédie; le choeur est un _public_ qui raisonne, et qui ne raisonne que de choses _publiques_.
LIVRE QUATRIÈME.
DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
ARGUMENT.
_L'auteur récapitule ce qu'il a dit au second Livre, en ajoutant quelques développemens. Dans ses recherches philosophiques sur la_ sagesse poétique, _on a vu ses opinions sur l'âge des_ dieux _et sur celui des_ héros. _Il les présente ici sous une forme toute historique, il ajoute l'indication générale des caractères de l'âge des_ hommes, _et trace ainsi une esquisse complète de l'_histoire idéale _indiquée dans les axiomes._
_Chapitre I._ INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.--§. _I. Introduction._--§. _II. Nature divine, poétique ou créatrice, héroïque, humaine et intelligente._--§. _III. Moeurs religieuses, violentes, réglées par le devoir._--§. _IV. Droits divin, héroïque, humain._--§. _V. Gouvernemens théocratique, aristocratique, démocratique ou monarchique._
_Chapitre II._ TROIS ESPÈCES DE LANGUES ET DE CARACTÈRES.--_Langues et caractères hiéroglyphiques, symboliques et emblématiques, vulgaires._
_Chapitre III._ TROIS ESPÈCES DU JURISPRUDENCE, D'AUTORITÉ, DE RAISON.--_Corollaires relatifs à la politique et au droit des Romains_.--§. _I. Jurisprudence divine, qui se confondait avec la divination; jurisprudence héroïque ou aristocratique, attachée rigoureusement aux formules; jurisprudence humaine, dont la règle est l'équité naturelle._--§. _II. Autorité dans le sens de propriété; autorité de tutèle; autorité de conseil._--§. _III. Raison divine, connue par les auspices; raison d'état; raison populaire, d'accord avec l'équité naturelle._--§. _IV. Corollaire relatif à la sagesse politique des anciens Romains._--§. _V. Corollaire relatif à l'histoire fondamentale du droit romain._
_Chapitre IV._ TROIS ESPÈCES DE JUGEMENS.--§. _I. Jugemens divins et duels. Ce droit imparfait fut nécessaire au repos des nations. Il en est de même des jugemens héroïques, rigoureusement conformes aux formules consacrées. Jugemens humains, ou discrétionnaires._--§. _II. Trois périodes dans l'histoire des moeurs et de la jurisprudence_ (sectæ temporum).
_Chapitre V._ AUTRES PREUVES _tirées des caractères propres aux aristocraties héroïques._--§. _I. De la garde et conservation des limites._--§. _II. De la conservation et distinction des ordres politiques. Jalousie avec laquelle les aristocraties primitives prohibaient les mariages entre les nobles et les plébéiens. On a mal entendu les_ connubia _patrum que demandait le peuple romain. Pourquoi les empereurs romains favorisèrent la confusion des ordres._--§. _III. De la garde des lois. Elle est plus ou moins sévère selon la forme du gouvernement. L'attachement des Romains à leur ancienne législation fut une des principales causes de leur grandeur._
_Chapitre VI._--§. _I._ AUTRES PREUVES _tirées de la manière dont chaque état nouveau de la société se combine avec le gouvernement de l'état précédent. La démocratie conserve quelque chose de l'état aristocratique qui a précédé, etc._--§. _II. C'est une loi naturelle que les nations terminent leur carrière politique par la monarchie._--§. _III. Réfutation de Bodin, qui veut que les gouvernemens aient été d'abord monarchiques, en dernier lieu aristocratiques._
_Chapitre VII._--§. _I._ DERNIÈRES PREUVES.--§. _II. Corollaire: que l'ancien droit romain à son premier âge fut un poème sérieux, et l'ancienne jurisprudence une poésie sévère, dans laquelle on trouve la première ébauche de la métaphysique légale. Les formules antiques étaient des espèces de drames. Les jurisconsultes ont remarqué l'indivisibilité des droits, mais non pas leur éternité._
Note. _Comment chez les Grecs la philosophie sortit de la législation._
LIVRE QUATRIÈME.
DU COURS QUE SUIT L'HISTOIRE DES NATIONS.
CHAPITRE I.
INTRODUCTION. TROIS SORTES DE NATURES, DE MOEURS, DE DROITS NATURELS, DE GOUVERNEMENS.
§. I. _Introduction_.
Nous avons au livre premier établi les _principes_ de la Science nouvelle; au livre second, nous avons recherché et découvert dans la _sagesse poétique l'origine de toutes les choses divines et humaines_ que nous présente l'histoire du paganisme; au troisième, nous avons trouvé que les _poèmes d'Homère_ étaient pour l'histoire de la Grèce, comme les lois des douze tables pour celle du Latium, _un trésor de faits relatifs au droit naturel des gens_. Maintenant, éclairés sur tant de points par la philosophie et par la philologie, nous allons dans ce quatrième livre esquisser l'_histoire idéale_ indiquée dans les axiomes, et exposer _la marche que suivent éternellement les nations_. Nous les montrerons, malgré la variété infinie de leurs moeurs, tourner sans en sortir jamais dans ce cercle des TROIS ÂGES, _divin, héroïque et humain_.
Dans cet ordre immuable, qui nous offre un étroit enchaînement de causes et d'effets, nous distinguerons trois sortes de _natures_ desquelles dérivent trois sortes de _moeurs_; de ces moeurs elles-mêmes découlent trois espèces de _droits naturels_ qui donnent lieu à autant de _gouvernemens_. Pour que les hommes déjà entrés dans la société pussent se communiquer les moeurs, droits et gouvernemens dont nous venons de parler, il se forma trois sortes de _langues_ et de _caractères_. Aux trois âges répondirent encore trois espèces de _jurisprudences_ appuyées d'autant d'_autorités_ et de _raisons_ diverses, donnant lieu à autant d'espèces de _jugemens_, et suivies dans trois _périodes_ (_sectæ temporum_). Ces trois _unités d'espèces_ avec beaucoup d'autres qui en sont une suite, se rassemblent elles-mêmes dans une _unité générale_, celle de _la religion honorant une Providence_; c'est là l'_unité d'esprit_ qui donne la _forme_ et la _vie_ au monde social.
Nous avons déjà traité séparément de toutes ces choses dans plusieurs endroits de cet ouvrage; nous montrerons ici l'ordre qu'elles suivent dans le cours des affaires humaines.
§. II. _Trois espèces de natures._
Maîtrisée par les illusions de l'imagination, faculté d'autant plus forte que le raisonnement est plus faible, la première nature fut _poétique_ ou _créatrice_. Qu'on nous permette de l'appeler _divine_; elle anima en effet et divinisa les êtres matériels selon l'idée qu'elle se formait des dieux. Cette nature fut celle des _poètes-théologiens_, les plus anciens sages du paganisme, car toutes les sociétés païennes eurent chacune pour base sa croyance en ses dieux particuliers. Du reste, la nature des premiers hommes était _farouche_ et _barbare_; mais la même erreur de leur imagination leur inspirait une profonde terreur des dieux qu'ils s'étaient faits eux-mêmes, et la religion commençait à dompter leur farouche indépendance. (_Voy._ l'axiome 31.)
La seconde nature fut _héroïque_; les héros se l'attribuaient eux-mêmes, comme un privilège de leur divine origine. Rapportant tout à l'action des dieux, ils se tenaient pour _fils de Jupiter_; c'est-à-dire pour engendrés sous les auspices de Jupiter, et ce n'était pas sans raison, qu'ils se regardaient comme supérieurs par cette noblesse naturelle à ceux qui pour échapper aux querelles sans cesse renouvelées par la promiscuité infâme de l'état bestial se réfugiaient dans leurs asiles, et qui, arrivant sans religion, sans dieux, étaient regardés par les héros comme de vils animaux.
Le troisième âge fut celui de la nature _humaine intelligente_, et par cela même _modérée_, _bienveillante et raisonnable_; elle reconnaît pour lois la conscience, la raison, le devoir.
§. III. _Trois sortes de moeurs._
Les premières moeurs eurent ce caractère de _piété_ et de _religion_ que l'on attribue à Deucalion et Pyrrha, à peine échappés aux eaux du déluge.--Les secondes furent celles d'hommes _irritables et susceptibles sur le point d'honneur_, tels qu'on nous représente Achille.--Les troisièmes furent _réglées par le devoir_; elles appartiennent à l'époque où l'on fait consister l'honneur dans l'accomplissement des devoirs civils.
§. IV. _Trois espèces de droits naturels._
_Droit divin._ Les hommes voyant en toutes choses les dieux ou l'action des dieux, se regardaient, eux et tout ce qui leur appartenait, comme dépendant immédiatement de la divinité.
_Droit héroïque_, ou droit de la force, mais de la force maîtrisée d'avance par la religion qui seule peut la contenir dans le devoir, lorsque les lois humaines n'existent pas encore, ou sont impuissantes pour la réprimer. La Providence voulut que les premiers peuples naturellement fiers et féroces trouvassent dans leur croyance religieuse un motif de se soumettre à la force, et qu'incapables encore de raison, ils jugeassent du droit par le succès, de la raison par la fortune; c'était pour prévoir les évènemens que la fortune amènerait qu'ils employaient la divination. Ce droit de la force est le droit d'Achille, qui place toute raison à la pointe de son glaive.
En troisième lieu vint le _droit humain_, dicté par la raison humaine entièrement développée.
§. V. _Trois espèces de gouvernemens._
_Gouvernemens divins_, ou _théocraties_. Sous ces gouvernemens, les hommes croyaient que toute chose était commandée par les dieux. Ce fut l'âge des oracles, la plus ancienne institution que l'histoire nous fasse connaître.
_Gouvernemens héroïques_ ou _aristocratiques_. Le mot _aristocrates_ répond en latin à _optimates_, pris pour _les plus forts_ (_ops_, puissance); il répond en grec à _Héraclides_, c'est-à-dire, issus d'une race d'Hercule pour dire une race noble. Ces _Héraclides_ furent répandus dans toute l'ancienne Grèce, et il en resta toujours à Sparte. Il en est de même des _curètes_ que les Grecs retrouvèrent dans l'ancienne Italie ou _Saturnie_, dans la Crète et dans l'Asie. Ces _curètes_ furent à Rome les _quirites_, ou citoyens investis du caractère sacerdotal, du droit de porter les armes, et de voter aux assemblées publiques.
_Gouvernemens humains_, dans lesquels l'égalité de la nature intelligente, caractère propre de l'humanité se retrouve dans l'égalité civile et politique. Alors tous les citoyens naissent libres, soit qu'ils jouissent d'un gouvernement populaire dans lequel la totalité ou la majorité des citoyens constitue la force légitime de la cité, soit qu'un monarque place tous ses sujets sous le niveau des mêmes lois, et qu'ayant seul en main la force militaire, il s'élève au-dessus des citoyens par une distinction purement civile.