Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 22

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En réunissant toutes ces observations, recueillies pour la plupart dans l'Odyssée, ouvrage de la vieillesse d'Homère au sentiment de Longin, nous partageons l'opinion de ceux qui placent l'âge d'Homère _long-temps après la guerre de Troie_, à une distance de quatre siècles et demi, et nous le croyons contemporain de Numa. Nous pourrions même le rapprocher encore, car Homère parle de l'Égypte, et l'on dit que Psammétique, dont le règne est postérieur à celui de Numa, fut le premier roi d'Égypte qui ouvrit cette contrée aux Grecs; mais une foule de passages de l'Odyssée montrent que la Grèce était depuis long-temps ouverte aux marchands phéniciens, dont les Grecs aimaient déjà les récits non moins que les marchandises, à-peu-près comme l'Europe accueille maintenant tout ce qui vient des Indes. Il n'est donc point contradictoire qu'Homère n'ait pas vu l'Égypte, et qu'il raconte tant de choses de l'Égypte et de la Lybie, de la Phénicie et de l'Asie en général, de l'Italie et de la Sicile, d'après les rapports que les Phéniciens en faisaient aux Grecs.

Il n'est pas si facile d'accorder _cette recherche et cette délicatesse dans la manière de vivre_, que nous observions tout-à-l'heure, avec les _moeurs sauvages et féroces_ qu'il attribue à ses héros, particulièrement dans l'Iliade. Dans l'impuissance d'accorder ainsi la douceur et la férocité, _ne placidis coeant immitia_, on est tenté de croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges. Nouveau pas que nous faisons dans la _recherche du_ VÉRITABLE HOMÈRE.

CHAPITRE IV.

POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. OBSERVATIONS SUR LA COMÉDIE ET LA TRAGÉDIE.

L'absence _de toute philosophie_ que nous avons remarquée dans Homère, et nos _découvertes sur sa patrie et sur l'âge_ où il a vécu, nous font soupçonner fortement qu'il pourrait bien n'avoir été qu'_un homme tout-à-fait vulgaire_. À l'appui de ce soupçon viennent deux observations.

1. Horace, dans son Art poétique, trouve qu'il est trop difficile d'imaginer de nouveaux _caractères_ après Homère, et conseille aux poètes tragiques de les emprunter plutôt à l'Iliade (_Rectiùs iliacum carmen deducis in actus, Quàm si....._). Il n'en est pas de même pour la _comédie_: les caractères de la nouvelle comédie à Athènes furent tous imaginés par les poètes du temps, auxquels une loi défendait de jouer des personnages réels, et ils le furent avec tant de bonheur, que les Latins, avec tout leur orgueil, reconnaissent la supériorité des Grecs dans la comédie. (Quintilien).

2. Homère, venu si long-temps avant les philosophes, les critiques et les auteurs d'_Arts poétiques_, fut et reste encore _le plus sublime des poètes_ dans le genre le plus sublime, _dans le genre héroïque_; et la _tragédie_ qui naquit après fut toute _grossière_ dans ses commencemens, comme personne ne l'ignore.

La première de ces difficultés eût dû suffire pour exciter les recherches des Scaliger, des Patrizio, des Castelvetro, et pour engager tous les maîtres de l'_art poétique_ à chercher la raison de cette différence.... Cette raison ne peut se trouver que dans l'_origine de la poésie_ (v. le livre précédent), et conséquemment dans la _découverte des caractères poétiques_, qui font toute l'essence de la poésie.

1. L'ancienne comédie prenait des _sujets véritables_ pour les mettre sur la scène, tels qu'ils étaient; ainsi ce misérable Aristophane joua Socrate sur le théâtre, et prépara la ruine du plus vertueux des Grecs. La _nouvelle comédie peignit les moeurs des âges civilisés_, dont les philosophes de l'école de Socrate avaient déjà fait l'objet de leurs méditations; éclairés par les _maximes_ dans lesquelles cette philosophie avait résumé toute la morale, Ménandre et les autres comiques grecs purent se former des _caractères idéaux_, propres à frapper l'attention du vulgaire, si docile aux _exemples_, tandis qu'il est si incapable de profiter des _maximes_.

2. La _tragédie_, bien différente dans son objet, met sur la scène les _haines_, les _fureurs_, les _ressentimens_, les _vengeances héroïques_, toutes passions des _natures sublimes_. Les sentimens, le langage, les actions qui leur sont appropriés, ont, par leur violence et leur atrocité même, quelque chose de _merveilleux_, et toutes ces choses sont au plus haut degré _conformes entre elles_, et _uniformes dans leurs sujets_. Or, ces tableaux passionnés ne furent jamais faits avec plus d'avantage que par les Grecs des _temps héroïques_, à la fin desquels vint Homère..... Aristote dit avec raison dans sa Poétique, qu'Homère est _un poète unique pour les fictions_. C'est que les _caractères poétiques_ dont Horace admire dans ses ouvrages l'incomparable vérité, se rapportèrent à _ces genres créés par l'imagination_ (_generi fantastici_), dont nous avons parlé dans la _métaphysique poétique_. À chacun de ces _caractères_ les peuples grecs attachèrent toutes les _idées particulières_ qu'on pouvait y rapporter, en considérant chaque caractère comme un genre. Au caractère d'Achille, dont la peinture est le principal sujet de l'Iliade, ils rapportèrent toutes les qualités propres à la _vertu héroïque_, les sentimens, les moeurs qui résultent de ces qualités, l'irritabilité, la colère implacable, la violence _qui s'arroge tout par les armes_ (Horace). Dans le caractère d'Ulysse, principal sujet de l'Odyssée, ils firent entrer tous les traits distinctifs de la _sagesse héroïque_, la prudence, la patience, la dissimulation, la duplicité, la fourberie, cette attention à sauver l'exactitude du langage, sans égard à la réalité des actions, qui fait que ceux qui écoutent, se trompent eux-mêmes. Ils attribuèrent à ces deux _caractères_ les actions _particulières_ dont la célébrité pouvait assez frapper l'attention d'un peuple encore stupide, pour qu'il les rangeât dans l'un ou dans l'autre genre. Ces deux _caractères_, ouvrages d'une nation tout entière, devaient nécessairement présenter dans leur conception une heureuse _uniformité_; c'est dans cette _uniformité_, d'accord avec le sens commun d'une nation entière, que consiste toute la _convenance_, toute la grâce d'une fable. Créés par de si puissantes imaginations, ces caractères ne pouvaient être que _sublimes_. De là deux lois éternelles en poésie: d'après la première, le _sublime poétique_ doit toujours avoir quelque chose de _populaire_; en vertu de la seconde, les peuples qui se firent d'abord eux-mêmes les _caractères héroïques_, ne peuvent observer leurs contemporains _civilisés_ [et par conséquent si différens], sans leur transporter les idées qu'ils empruntent à ces caractères si renommés.

CHAPITRE V.

OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES DEVANT SERVIR À LA DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

1. Rappelons d'abord cet axiome: _Les hommes sont portés naturellement à consacrer le souvenir des lois et institutions qui font la base des sociétés auxquelles ils appartiennent._--2. L'_histoire_ naquit d'abord, ensuite la _poésie_. En effet, l'histoire est la simple _énonciation du vrai_, dont la poésie est une _imitation exagérée_. Castelvetro a aperçu cette vérité, mais cet ingénieux écrivain n'a pas su en profiter pour trouver la véritable _origine de la poésie_; c'est qu'il fallait combiner ce principe avec le suivant:--3. Les _poètes_ ayant certainement précédé les _historiens vulgaires_, la première _histoire_ dut être la _poétique_.--4. Les _fables_ furent à leur origine des récits véritables et d'un caractère sérieux, et ([Grec: mythos] _fable_, a été définie par _vera narratio_). Les fables naquirent, pour la plupart, _bizarres_, et devinrent successivement _moins appropriées_ à leurs sujets primitifs, _altérées, invraisemblables, obscures, d'un effet choquant_ et surprenant, enfin _incroyables_; voilà les sept sources de la difficulté des fables.--5. Nous avons vu dans le second livre comment Homère reçut les fables déjà _altérées_ et _corrompues_.--6. Les _caractères poétiques_, qui sont l'essence des _fables_, naquirent d'une impuissance naturelle des premiers hommes, incapables d'_abstraire du sujet ses formes et ses propriétés_; en conséquence, nous trouvons dans ces _caractères_ une _manière de penser commandée par la nature aux nations entières_, à l'époque de leur plus profonde barbarie.--C'est le propre des barbares d'agrandir et d'étendre toujours les _idées particulières_. _Les esprits bornés_, dit Aristote dans sa Morale, _font une maxime_, une règle générale, _de chaque idée particulière_. La raison doit en être que l'esprit humain, infini de sa nature, étant resserré dans la grossièreté de ses sens, ne peut exercer ses facultés presque divines qu'en _étendant les idées particulières_ par l'imagination. C'est pour cela peut-être que dans les poètes grecs et latins les images des dieux et des héros apparaissent toujours plus grandes que celles des hommes, et qu'aux siècles barbares du moyen âge, nous voyons dans les tableaux les figures du Père, de Jésus-Christ et de la Vierge, d'une grandeur colossale.--7. La _réflexion_, détournée de son usage naturel, est _mère du mensonge_ et de la fiction. Les barbares en sont dépourvus; aussi les premiers poètes héroïques des Latins chantèrent des histoires véritables, c'est-à-dire les guerres de Rome. Quand la barbarie de l'antiquité reparut au moyen âge, les poètes latins de cette époque, les Gunterius, les Guillaume de Pouille, ne chantèrent que des faits réels. Les romanciers du même temps s'imaginaient écrire des histoires véritables, et le Boiardo, l'Arioste, nés dans un siècle éclairé par la philosophie, tirèrent les sujets de leur poème de la chronique de l'archevêque Turpin. C'est par l'effet de ce _défaut de réflexion_, qui rend les barbares incapables de _feindre_, que Dante, tout profond qu'il était dans la _sagesse philosophique_, a représenté dans sa Divine Comédie, des personnages réels et des faits historiques. Il a donné à son poème le titre de _comédie_, dans le sens de l'_ancienne comédie_ des Grecs, qui prenait pour sujet des personnages réels. Dante ressembla sous ce rapport à l'Homère de l'Iliade, que Longin trouve toute dramatique, toute en actions, tandis que l'Odyssée est toute en récits. Pétrarque, avec toute sa science, a pourtant chanté dans un poème latin la seconde guerre punique; et dans ses poésies italiennes, les _Triomphes_, où il prend le ton héroïque, ne sont autre chose qu'un _recueil d'histoires_.--Une preuve frappante que les premières _fables_ furent des _histoires_, c'est que la _satire_ attaquait non-seulement des personnes _réelles_, mais les personnes les plus connues; que la _tragédie_ prenait pour sujets des _personnages de l'histoire poétique_; que l'_ancienne comédie_ jouait sur la scène _des hommes_ célèbres encore _vivans_. Enfin la _nouvelle comédie_, née à l'époque où les Grecs étaient le plus capables de _réflexion_, _créa_ des personnages tout d'_invention_; de même, dans l'Italie moderne, la _nouvelle comédie_ ne reparut qu'au commencement de ce quinzième siècle, déjà si éclairé. Jamais les Grecs et les Latins ne prirent un _personnage imaginaire_ pour sujet principal d'une tragédie. Le public moderne, d'accord en cela avec l'ancien, veut que les opéras dont les sujets sont tragiques, soient _historiques_ pour le fond; et s'il supporte les _sujets d'invention_ dans la comédie, c'est que ce sont des aventures particulières qu'il est tout simple qu'on ignore, et que pour cette raison l'on croit véritables.--8. D'après cette explication des _caractères poétiques_, les allégories poétiques qui y sont rattachées, ne doivent avoir qu'un sens relatif à l'_histoire_ des premiers temps de la Grèce.--9. De telles _histoires durent se conserver naturellement dans la mémoire_ des peuples, en vertu du premier principe observé au commencement de ce chapitre. Ces premiers hommes, qu'on peut considérer comme représentant l'enfance de l'humanité, durent posséder à un degré merveilleux la faculté de la _mémoire_, et sans doute il en fut ainsi par une volonté expresse de la Providence; car, au temps d'Homère, et quelque temps encore après lui, l'écriture vulgaire n'avait pas encore été trouvée (Josephe contre Appion). Dans ce travail de l'esprit, les peuples, qui à cette époque étaient pour ainsi dire tout _corps_ sans _réflexion_, furent tout _sentiment_ pour _sentir_ les particularités, toute _imagination_ pour les saisir et les agrandir, toute _invention_ pour les rapporter aux genres que l'imagination avait créés (_generi fantastici_), enfin toute _mémoire_ pour les retenir. Ces facultés appartiennent sans doute à l'esprit, mais tirent du corps leur origine et leur vigueur. Chez les Latins, _mémoire_ est synonyme d'_imagination_ (_memorabile_, imaginable, dans Térence); ils disent _comminisci_ pour feindre, imaginer; _commentum_ pour une _fiction_, et en italien _fantasia_ se prend de même pour _ingegno_. La _mémoire_ rappelle les objets, l'_imagination_ en imite et en altère la forme réelle, le _génie_ ou faculté d'inventer leur donne un tour nouveau, et en forme des assemblages, des compositions nouvelles. Aussi les _poètes théologiens_ ont-ils appelé la _mémoire_ la _mère des Muses_.--10. Les _poètes_ furent donc sans doute les premiers _historiens_ des nations. Ceux qui ont cherché l'_origine de la poésie_, depuis Aristote et Platon, auraient pu remarquer sans peine que toutes les _histoires_ des nations païennes ont des commencemens _fabuleux_.--11. Il est impossible d'être à-la-fois et au même degré _poète_ et _métaphysicien sublimes_. C'est ce que prouve tout examen de la nature de la poésie. La _métaphysique_ détache l'_âme_ des _sens_; la _faculté poétique_ l'y plonge pour ainsi dire et l'y ensevelit; la _métaphysique_ s'élève aux _généralités_, la _faculté_ poétique descend aux _particularités_.--12. En poésie, l'art est inutile sans la nature: la poétique, la critique, peuvent faire des esprits _cultivés_, mais non pas leur donner de la _grandeur_; la _délicatesse_ est un talent pour les petites choses, et la _grandeur d'esprit_ les dédaigne naturellement. Le torrent impétueux peut-il rouler une eau limpide? ne faut-il pas qu'il entraîne dans son cours des arbres et des rochers? _Excusons_ donc _les choses basses et grossières qui se trouvent dans Homère_.--13. Malgré ces défauts, Homère n'en est pas moins _le père, le prince de tous les poètes sublimes_. Aristote trouve qu'il est impossible d'_égaler les mensonges poétiques d'Homère_; Horace dit _que ses caractères sont inimitables_; deux éloges qui ont le même sens.--Il semble s'élever jusqu'au ciel par le _sublime de la pensée_; nous avons expliqué déjà ce mérite d'Homère, LIVRE II, page 225.

Joignez à ces réflexions celles que nous avons faites un peu plus haut (pages 252-257), et qui prouvent à-la-fois combien il est poète, et _combien peu il est philosophe_.--14. Les _inconvenances_, les _bizarreries_ qu'on pourrait lui reprocher, furent l'effet naturel de l'impuissance, de la _pauvreté de la langue_ qui se formait alors. Le _langage_ se composait encore d'_images_, de _comparaisons_, faute de _genres_ et _d'espèces qui pussent définir les choses avec propriété_; ce langage était le produit naturel d'une _nécessité, commune à des nations entières_.--C'était encore une _nécessité_ que les premières nations parlassent _en vers héroïques_ (LIVRE II, page 158).--15. De telles _fables_, de telles _pensées_ et de telles _moeurs_, un tel _langage_ et de tels _vers_ s'appelèrent également _héroïques_, furent _communs à des peuples entiers_, et par conséquent _aux individus_ dont se composaient ces peuples.

CHAPITRE VI.

OBSERVATIONS PHILOLOGIQUES, QUI SERVIRONT À LA DÉCOUVERTE DE VÉRITABLE HOMÈRE.

1. Nous avons déjà dit plus haut que toutes les anciennes _histoires_ profanes commencent par des _fables_; que les peuples barbares, sans communication avec le reste du monde, comme les anciens Germains et les Américains, conservaient _en vers l'histoire_ de leurs premiers temps; que l'_histoire romaine_ particulièrement fut d'abord écrite par des _poètes_, et qu'au moyen âge celle de l'Italie le fut aussi par des poètes latins.--2. Manéthon, grand _pontife_ d'Égypte, avait donné à l'_histoire_ des premiers âges de sa nation, écrite en hiéroglyphes, l'interprétation d'une sublime _théologie naturelle_; les _philosophes_ grecs donnèrent une explication _philosophique_ aux _fables_ qui contenaient l'_histoire_ des âges les plus anciens de la Grèce. Nous avons, dans le livre précédent, tenu une marche tout-à-fait contraire: nous avons ôté aux _fables_ leurs sens _mystique_ ou _philosophique_ pour leur rendre leur véritable sens _historique_.--3. Dans l'Odyssée, on veut louer quelqu'un d'avoir bien raconté une _histoire_, et l'on dit qu'_il l'a racontée comme un chanteur_ ou _un musicien_. Ces _chanteurs_ n'étaient sans doute autres que les _rapsodes_, ces hommes du peuple qui savaient chacun par coeur quelque morceau d'Homère, et conservaient ainsi dans leur mémoire ses poèmes, qui n'étaient point encore écrits. (_Voy._ Josephe contre Appion.) Ils allaient isolément de ville en ville en chantant les vers d'Homère dans les fêtes et dans les foires.--4. D'après l'étymologie, les _rapsodes_ (de [Grec: rhaptein], _coudre_, [Grec: ôdas], _des chants_), ne faisaient que _coudre_, arranger les _chants_ qu'ils avaient recueillis, sans doute dans le peuple même. Le mot _Homère_ présente dans son étymologie un sens analogue, [Grec: homou], _ensemble_, [Grec: eirein], _lier_. [Grec: homêros] signifie _répondant_, parce que le _répondant lie_ ensemble le créancier et le débiteur. Cette étymologie, appliquée à l'Homère que l'on a conçu jusqu'ici, est aussi éloignée et aussi forcée qu'elle est convenable et facile relativement à notre Homère, qui _liait_, _composait_, c'est-à-dire mettait ensemble _les fables_.--5. _Les Pisistratides divisèrent et disposèrent les poèmes d'Homère en Iliade et en Odyssée._ Ceci doit nous faire entendre que ces poèmes n'étaient auparavant qu'un amas confus de traditions poétiques. On peut remarquer d'ailleurs combien diffère le style des deux poèmes.--Les mêmes Pisistratides ordonnèrent qu'à l'avenir ces poèmes _seraient chantés par les rapsodes_ dans la fête des Panathénées (Cicéron, _De naturâ deorum_. Elien).--6. Mais les Pisistratides furent chassés d'Athènes peu de temps avant que les Tarquins le fussent de Rome, de sorte qu'en plaçant Homère au temps de Numa, comme nous l'avons fait, les _rapsodes conservèrent long-temps encore ses poèmes dans leur mémoire_. Cette tradition ôte tout crédit à la précédente, d'après laquelle les poèmes d'Homère auraient été _corrigés, divisés et mis en ordre_ du temps des Pisistratides. Tout cela eût supposé l'écriture vulgaire, et si cette écriture eût existé dès cette époque, on n'aurait plus eu besoin de rapsodes pour retenir et pour chanter des morceaux de ces poèmes.[75]

[Note 75: Rien n'indique qu'Hésiode qui laissa ses ouvrages écrits ait été appris par coeur, comme Homère, par les rapsodes. Les chronologistes ont donc pris un soin puéril en le plaçant trente ans avant Homère, tandis qu'il dut venir après les Pisistratides.

On pourrait cependant attaquer cette opinion en considérant Hésiode comme un de ces poètes cycliques, qui chantèrent toute l'_histoire fabuleuse_ des Grecs, depuis l'origine de leur théogonie jusqu'au retour d'Ulysse à Itaque, et en les plaçant dans la même classe que les rapsodes homériques. Ces poètes dont le nom vient de [Grec: kyklos], _cercle_, ne purent être que des hommes du peuple qui, les jours de fêtes, chantaient les fables à la multitude rassemblée en cercle autour d'eux. On les désigne ordinairement eux-mêmes par l'épithète de [Grec: kyklioi], [Grec: ekyklioi], et les recueils de leurs ouvrages par [Grec: kyklos epikos, kyklia epê, poiêma enkyklikon], ou simplement [Grec: kyklos]. Hésiode, considéré comme un _poète cyclique_, qui raconte toutes les _fables relatives aux dieux_ de la Grèce, aurait précédé Homère.

Ce que nous disions d'abord d'Hésiode, nous le dirons d'Hippocrate. Il laissa des ouvrages considérables écrits, non en vers, mais en _prose_, et par conséquent _incapables d'être retenus par coeur_; nous le placerons au temps d'Hérodote. (_Vico_).]

Ce qui achève de prouver qu'Homère est _antérieur à l'usage de l'écriture_, c'est qu'_il ne fait mention nulle part des lettres de l'alphabet_. La lettre écrite par Prétus pour perdre Bellérophon, le fut, dit-il, _par des signes_, [Grec: sêmata].--7. Aristarque _corrigea_ les poèmes d'Homère, et pourtant, sans parler de cette foule de _licences_ dans la mesure, on trouve encore dans la variété de ses dialectes, _ce mélange discordant d'expressions hétérogènes_, qui étaient sans doute autant d'_idiotismes_ des divers peuples de la Grèce.--8. Voyez plus haut ce que nous avons dit sur la patrie et sur l'âge d'Homère. Longin, ne pouvant dissimuler la grande _diversité de style_ qui se trouve dans les deux poèmes, prétend qu'_Homère fit l'Iliade lorsqu'il était jeune encore, et qu'il composa l'Odyssée dans sa vieillesse_. Sans doute la colère d'Achille lui semble un sujet plus convenable pour un jeune homme, les aventures du prudent Ulysse pour un vieillard. Mais comment savoir ces particularités de l'histoire d'un homme, lorsqu'on en ignore les deux circonstances les plus importantes, le temps et le lieu? C'est ce qui doit ôter toute confiance à la _Vie d'Homère_ qu'a composée Plutarque, et à celle qu'on attribue souvent à Hérodote, et dans laquelle l'auteur a rempli un volume de tant de détails minutieux et de tant de belles aventures.--9. La tradition veut qu'Homère ait été _aveugle_, et qu'il ait tiré de là son nom (c'était le sens d'[Grec: Omêros] dans le dialecte ionien). Homère lui-même nous représente _toujours aveugles_ les poètes qui chantent à la table des grands; c'est un _aveugle_ qui paraît au banquet d'Alcinoüs et à celui des amans de Pénélope.--_Les aveugles ont une mémoire étonnante._--Enfin, selon la même tradition, Homère était _pauvre, et allait dans les marchés de la Grèce en chantant ses poèmes_.

CHAPITRE VII.

§. I. DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.

Ces observations philosophiques et philologiques nous portent à croire qu'il en est d'_Homère_ comme de la _guerre de Troie_, qui fournit à l'histoire une fameuse époque chronologique, et dont cependant les plus sages critiques révoquent en doute la réalité. Certainement, s'il ne restait pas plus de traces d'_Homère_ que de la _guerre de Troie_, nous ne pourrions y voir, après tant de difficultés, qu'_un être idéal_, et non pas un homme. Mais _ces deux poèmes_ qui nous sont parvenus, nous forcent de n'admettre cette opinion qu'à demi, et de dire qu'_Homère a été l'idéal ou le_ caractère héroïque _du peuple de la Grèce racontant sa propre histoire dans des chants nationaux_.

§. II. _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité._