Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 21
Nous avons remarqué plus haut que les _cités héroïques_ furent fondées par la Providence dans des lieux d'une forte position, désignés par les Latins, dans la langue sacrée de leur âge divin, par le nom d'_Ara_, ou bien d'_Arces_ (de là, au moyen âge, l'italien _rocche_, et ensuite _castella_ pour _seigneuries_). Ce nom d'_Ara_ dut s'étendre à tout le pays dépendant de chaque cité héroïque, lequel s'appelait aussi _Ager_, lorsqu'on le considérait sous le rapport des limites communes avec les cités étrangères, et _territorium_ sous le rapport de la juridiction de la cité sur les citoyens. Il y a sur ce sujet un passage remarquable de Tacite; c'est celui où il décrit l'_Ara maxima_ d'Hercule à Rome: _Igitur à foro boario, ubi oeneum bovis simulacrum adspicimus, quia id genus animalium aratro subditur, sulcus designandi oppidi captus, ut magnam Herculis aram complecteretur, ara Herculis erat._ Joignez-y le passage curieux où Salluste parle de la fameuse _Ara_ des frères Philènes, qui servait de limites à l'empire carthaginois et à la Cyrénaïque. Toute l'ancienne géographie est pleine de semblables _aræ_; et pour commencer par l'Asie, Cellarius observe que toutes les cités de la Syrie prenaient le nom d'_Are_, avant ou après leurs noms particuliers; ce qui faisait donner à la Syrie elle-même celui d'_Aramea_ ou _Aramia_. Dans la Grèce, Thésée fonda la cité d'Athènes en érigeant le fameux _autel des malheureux_. Sans doute il comprenait avec raison sous cette dénomination les vagabonds sans lois et sans culte qui, pour échapper aux rixes continuelles de l'état bestial, cherchaient un asile dans les lieux forts occupés par les premières sociétés, faibles qu'ils étaient par leur isolement, et manquant de tous les biens que la civilisation assurait déjà aux hommes réunis par la religion.
Les Grecs prenaient encore [Grec: ara] dans le sens de _voeu_, _action de dévouer_, parce que les premières victimes _saturni hostiæ_, les premiers [Grec: anathêmata], _diris devoti_, furent immolés sur les premières _Aræ_, dans le sens où nous prenons ce mot. Ces premières victimes furent les hommes encore sauvages qui osèrent poursuivre sur les terres labourées par les forts, les faibles qui s'y réfugiaient (_campare_ en italien, du latin _campus_, pour _se sauver_). Ils y étaient consacrés à _Vesta_ et immolés. Les Latins en ont conservé _supplicium_, dans les deux sens de _supplice_ et de _sacrifice_. En cela la langue grecque répond à la langue latine: [Grec: ara], _voeu_, _action de dévouer_ veut dire aussi _noxa_, la personne ou la chose coupable, et de plus _diræ_, les Furies. Les premiers coupables qu'on dévoua, _primæ noxæ_, étaient consacrés aux Furies, et ensuite sacrifiés sur les premières _aræ_ dont nous avons parlé. Le mot _hara_ dut signifier chez les anciens Latins, non pas le lieu où l'on élève les troupeaux, mais la _victime_, d'où vint certainement _haruspex_, celui qui tire les présages de l'examen des entrailles des victimes immolées devant les autels.
D'après ce que nous avons vu relativement à l'_Ara maxima_ d'Hercule, c'est sur une _ara_ semblable à celle de Thésée que Romulus dut fonder Rome, en ouvrant un asile dans un bois. Jamais les Latins ne parlent d'un bois sacré, _lucus_, sans faire mention d'un autel, _ara_, élevé dans ce bois à quelque divinité. Aussi lorsque Tite-Live nous dit en général que les asiles furent le moyen employé d'ordinaire par les anciens fondateurs des villes, _vetus urbes condentium consilium_, il nous indique la raison pour laquelle on trouve dans l'ancienne géographie tant de cités avec le nom d'_Aræ_. Nous avons parlé de l'Asie et de l'Afrique, mais il en est de même en Europe, particulièrement en Grèce, en Italie, et maintenant encore en Espagne. Tacite mentionne en Germanie l'_Ara Ubiorum_. De nos jours on donne ce nom en Transilvanie à plusieurs cités.
C'est aussi de ce mot _Ara_, prononcé et entendu d'une manière si uniforme par tant de nations séparées par les temps, les lieux et les usages, que les Latins durent tirer le mot _aratrum_, charrue, dont la courbure se disait _urbs_ (le sens le plus ordinaire de ce mot est celui de _ville_); du même mot vinrent enfin _arx_, forteresse, _arceo_, repousser (_ager arcifinius_, chez les auteurs qui ont écrit _sur les limites des champs_), et _arma_, _arcus_, armes, arc; c'était une idée bien sage de faire ainsi consister le courage à arrêter et repousser l'injustice. [Grec: Arês], _Mars_ vint sans doute de la défense des _aræ_. (_Vico_).]
CONCLUSION DE CE LIVRE.
Nous avons démontré que la SAGESSE POÉTIQUE mérite deux magnifiques éloges, dont l'un lui a été constamment attribué. I. C'est elle qui _fonda l'humanité chez les Gentils_, gloire que la vanité des nations et des savans a voulu lui assurer, et lui aurait plutôt enlevée. II. L'autre gloire lui a été attribuée jusqu'à nous par une tradition vulgaire; c'est que la _sagesse antique_, par une même inspiration, _rendait ses sages également grands comme philosophes, comme législateurs et capitaines, comme historiens, orateurs et poètes_. Voilà pourquoi elle a été tant regrettée; cependant, dans la réalité, elle ne fit que les _ébaucher_, tels que nous les avons trouvés dans les fables; ces germes féconds nous ont laissé voir dans l'imperfection de sa forme primitive la _science_ de réflexion, la science de recherches, ouvrage tardif de la philosophie. On peut dire en effet que dans les _fables_, _l'instinct_ de l'humanité avait marqué d'avance les principes de la science moderne, que les _méditations_ des savans ont depuis éclairée par des _raisonnemens_, et résumée dans des _maximes_. Nous pouvons conclure par le principe dont la démonstration était l'objet de ce livre: _Les poètes théologiens furent le sens, les philosophes furent l_'intelligence _de la sagesse humaine_.
LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
ARGUMENT.
_Ce livre n'est qu'un appendice du précédent. C'est une application de la méthode qu'on y a suivie, au plus ancien auteur du paganisme, à celui qu'on a regardé comme le fondateur de la civilisation grecque, et par suite de celle de l'Europe. L'auteur entreprend de prouver:_ 1º _qu'Homère n'a pas été philosophe;_ 2º _qu'il a vécu pendant plus de quatre siècles;_ 3º _que toutes les villes de la Grèce ont eu raison de le revendiquer pour citoyen;_ 4º _qu'il a été, par conséquent, non pas un individu, mais un être collectif, un_ symbole du peuple grec racontant sa propre histoire dans des chants nationaux.
_Chapitre I._ DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON ATTRIBUE À HOMÈRE. _La force et l'originalité avec lesquelles il a peint des moeurs barbares, prouvent qu'il partageait les passions de ses héros. Un philosophe n'aurait pu, ni voulu peindre si naïvement de telles moeurs._
_Chapitre II._ DE LA PATRIE D'HOMÈRE. _Vico conjecture que l'auteur ou les auteurs de l'Odyssée eurent pour patrie les contrées occidentales de la Grèce; ceux de l'Iliade, l'Asie-Mineure. Chaque ville grecque revendiqua Homère pour citoyen, parce qu'elle reconnaissait quelque chose de son dialecte vulgaire dans l'Iliade ou l'Odyssée._
_Chapitre III._ DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE. _Un grand nombre de passages indiquent des époques de civilisation très diverses, et portent à croire que les deux poèmes ont été travaillés par plusieurs mains, et continués pendant plusieurs âges._
_Chapitre IV._ POURQUOI LE GÉNIE D'HOMÈRE DANS LA POÉSIE HÉROÏQUE NE PEUT JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ. _C'est que les caractères des héros qu'il a peints ne se rapportent pas à des êtres individuels, mais sont plutôt des symboles populaires de chaque caractère moral. Observations sur la comédie et la tragédie._
_Chapitres V et VI._ OBSERVATIONS PHILOSOPHIQUES ET PHILOLOGIQUES, _qui doivent servir à la découverte du véritable Homère. La plupart des observations philosophiques rentrent dans ce qui a été dit au second livre, sur l'origine de la poésie._
_Chapitre VII._ §. _I._ DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.--§. _II._ _Tout ce qui était absurde et invraisemblable dans l'Homère que l'on s'est figuré jusqu'ici, devient dans notre Homère convenance et nécessité._--§. _III._ _On doit trouver dans les poèmes d'Homère les deux principales sources des faits relatifs au droit naturel des gens, considéré chez les Grecs._
_Appendice._ HISTOIRE RAISONNÉE DES POÈTES DRAMATIQUES ET LYRIQUES. _Trois âges dans la poésie lyrique, comme dans la tragédie._
LIVRE TROISIÈME.
DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE.
Avoir démontré, comme nous l'avons fait dans le livre précèdent, que la _sagesse poétique_ fut la _sagesse vulgaire_ des peuples grecs, d'abord _poètes théologiens_, et ensuite _héroïques_, c'est avoir prouvé d'une manière implicite la même vérité relativement à la _sagesse d'Homère_. Mais Platon prétend au contraire qu'Homère posséda _la sagesse réfléchie_ (_riposta_) _des âges civilisés_; et il a été suivi dans cette opinion par tous les philosophes, spécialement par Plutarque, qui a consacré à ce sujet un livre tout entier. Ce préjugé est trop profondément enraciné dans les esprits, pour qu'il ne soit pas nécessaire d'examiner particulièrement _si Homère a jamais été philosophe_. Longin avait cherché à résoudre ce problème dans un ouvrage dont fait mention Diogène Laërce dans la vie de Pyrrhon.
CHAPITRE I.
DE LA SAGESSE PHILOSOPHIQUE QUE L'ON A ATTRIBUÉE À HOMÈRE.
Nous accorderons, d'abord, comme il est juste, qu'_Homère a dû suivre les sentimens vulgaires_, et par conséquent _les moeurs vulgaires de ses contemporains_ encore barbares; de tels sentimens, de telles moeurs fournissent à la poésie les sujets qui lui sont propres. Passons-lui donc d'avoir présenté _la force_ comme la mesure de la grandeur des dieux; laissons Jupiter démontrer, par la force avec laquelle il enlèverait _la grande chaîne_ de la fable, qu'il est _le roi des dieux et des hommes_; laissons _Diomède, secondé par Minerve, blesser Vénus et Mars_; la chose n'a rien d'invraisemblable dans un pareil système; laissons Minerve, dans le combat des dieux, _dépouiller Vénus et frapper Mars d'un coup de pierre_, ce qui peut faire juger si elle était la déesse de la philosophie dans la croyance vulgaire; passons encore au poète de nous avoir rappelé fidèlement l'usage d'_empoisonner les flèches_[71], comme le fait le héros de l'Odyssée, qui va exprès à Ephyre pour y trouver des herbes vénéneuses; l'usage enfin de _ne point ensevelir les ennemis tués dans les combats_, mais de les laisser _pour être la pâture des chiens et des vautours_.
[Note 71: Usage barbare dont les nations se seraient constamment abstenues si l'on en croyait les auteurs qui ont écrit sur le droit des gens, et qui pourtant était alors pratiqué par ces Grecs auxquels on attribue la gloire d'avoir répandu la civilisation dans le monde. (_Vico_).]
Cependant, la fin de la poésie _étant d'adoucir la férocité du vulgaire_, de l'esprit duquel les poètes disposent en maîtres, _il n'était point d'un homme sage_ d'inspirer au vulgaire de l'admiration pour des _sentimens et des coutumes si barbares_, et de le confirmer dans les uns et dans les autres par le plaisir qu'il prendrait à les voir si bien peints. _Il n'était point d'un homme sage_ d'amuser le peuple _grossier_, de la _grossièreté_ des héros et des dieux. Mars, en combattant Minerve, l'appelle [Grec: kunomua] (_musca canina_); Minerve donne un coup de poing à Diane; Achille et Agamemnon, le premier des héros et le roi des rois, se donnent l'épithète de _chien_, et se traitent comme le feraient à peine des valets de comédie.
Comment appeler autrement que _sottise_ la prétendue _sagesse_ du général en chef Agamemnon, qui a besoin d'être forcé par Achille à restituer Chryséis au prêtre d'Apollon, son père, tandis que le dieu, pour venger Chryséis, ravage l'armée des Grecs par une peste cruelle? Ensuite le roi des rois, se regardant comme outragé, croit rétablir son honneur en déployant une _justice_ digne de la _sagesse_ qu'il a montrée. Il enlève Briséis à Achille, sans doute afin que ce héros, _qui portait avec lui le destin de Troie_, s'éloigne avec ses guerriers et ses vaisseaux, et qu'Hector égorge le reste des Grecs que la peste a pu épargner.... Voilà pourtant le poète qu'on a jusqu'ici regardé comme le _fondateur de la civilisation des Grecs_, comme l'_auteur de la politesse de leurs moeurs_. C'est du récit que nous venons de faire qu'il déduit toute l'Iliade; ses principaux acteurs sont un tel capitaine, un tel héros! Voilà le poète _incomparable dans la conception des caractères poétiques!_ Sans doute il mérite cet éloge, mais dans un autre sens, comme on le verra dans ce livre. Ses caractères les plus sublimes choquent en tout les idées d'un âge civilisé, mais ils sont _pleins de convenance_, si on les rapporte à la nature _héroïque_ des hommes _passionnés et irritables_ qu'il a voulu peindre.
Si Homère est un _sage_, un _philosophe_, que dire de la passion de ses héros pour le _vin_? Sont-ils affligés, leur consolation c'est de s'_enivrer_, comme fait particulièrement le sage Ulysse. Scaliger s'indigne de voir toutes ces _comparaisons tirées des objets les plus sauvages, de la nature la plus farouche_. Admettons cependant qu'Homère a été forcé de les choisir ainsi pour se faire mieux entendre du vulgaire, alors si _farouche_ et si _sauvage_; cependant le bonheur même de ces comparaisons, leur mérite incomparable, n'indique pas certainement un esprit _adouci_ et _humanisé par la philosophie_. Celui en qui les leçons des _philosophes_ auraient développé les sentimens de l'_humanité_ et de la _pitié_ n'aurait pas eu non plus ce _style si fier et d'un effet si terrible_ avec lequel il décrit dans toute la variété de leurs accidens, les plus sanglans _combats_, avec lequel il diversifie de cent manières bizarres les tableaux de _meurtre_ qui font la sublimité de l'Iliade. La _constance d'âme_ que donne et assure l'étude de la _sagesse philosophique_ pouvait-elle lui permettre de supposer tant de _légèreté_, tant de _mobilité_ dans les dieux et les héros; de montrer les uns, sur le moindre motif, passant du plus grand trouble à un calme subit; les autres, dans l'accès de la plus violente colère, se rappelant un souvenir touchant, et fondant en larmes[72]; d'autres au contraire, navrés de douleur, oubliant tout-à-coup leurs maux, et s'abandonnant à la joie, à la première distraction agréable, comme le sage Ulysse au banquet d'Alcinoüs; d'autres enfin, d'abord calmes et tranquilles, s'irritant d'une parole dite sans intention de leur déplaire, et s'emportant au point de menacer de la mort celui qui l'a prononcée. Ainsi Achille reçoit dans sa tente l'infortuné Priam, qui est venu seul pendant la nuit à travers le camp des Grecs, pour racheter le cadavre d'Hector; il l'admet à sa table, et pour un mot que lui arrache le regret d'avoir perdu un si digne fils, Achille oublie les saintes lois de l'hospitalité, les droits d'une confiance généreuse, le respect dû à l'âge et au malheur; et dans le transport d'une fureur aveugle, il menace le vieillard de lui arracher la vie. Le même Achille refuse, dans son obstination impie, d'oublier en faveur de sa patrie l'injure d'Agamemnon, et ne secourt enfin les Grecs massacrés indignement par Hector, que pour venger le ressentiment particulier que lui inspire contre Pâris la mort de Patrocle. Jusque dans le tombeau, il se souvient de l'enlèvement de Briséis; il faut que la belle et malheureuse Polixène soit immolée sur son tombeau, et apaise par l'effusion du sang innocent ses cendres altérées de vengeance.
[Note 72: Au moyen âge, dont l'_Homère toscan_ (Dante) n'a chanté que des _faits réels_, nous voyons que Rienzi, exposant aux Romains l'oppression dans laquelle ils étaient tenus par les nobles, fut interrompu par ses sanglots et par ceux de tous les assistans. La vie de Rienzi par un auteur contemporain nous représente au naturel les _moeurs héroïques_ de la Grèce, telles qu'elles sont peintes dans Homère. (_Vico_). _Voy._ dans la note du discours le jugement sur Dante.]
Je n'ai pas besoin de dire qu'on ne peut guère comprendre comment _un esprit grave, un philosophe habitué à combiner ses idées d'une manière raisonnable_, se serait occupé à imaginer ces contes de vieilles, bons pour amuser les enfans, et dont Homère a rempli l'Odyssée.
Ces moeurs _sauvages_ et _grossières_, _fières_ et _farouches_, ces caractères _déraisonnables_ et _déraisonnablement obstinés_, quoique souvent _d'une mobilité et d'une légèreté puériles_, ne pouvaient appartenir, comme nous l'avons démontré (LIVRE II, _Corollaires de la nature héroïque_), qu'à des hommes _faibles d'esprit_ comme des enfans, _doués d'une imagination vive_ comme celle des femmes, _emportés dans leurs passions_ comme les jeunes gens les plus violens. Il faut donc refuser à Homère toute _sagesse philosophique_.
Voilà l'origine des _doutes_ qui nous forcent de rechercher quel fut le VÉRITABLE HOMÈRE.
CHAPITRE II.
DE LA PATRIE D'HOMÈRE.
Presque toutes les cités de la Grèce se disputèrent la gloire d'avoir donné le jour à Homère. Plusieurs auteurs ont même cherché sa patrie dans l'Italie, et Léon Allacci (_de Patriâ Homeri_) s'est donné une peine inutile pour la déterminer. S'il est vrai qu'il n'existe point d'écrivain plus ancien qu'Homère, comme Josephe le soutient contre Appion le grammairien, si les écrivains que nous pourrions consulter ne sont venus que long-temps après lui, il faut bien que nous employions notre _critique métaphysique_ à trouver dans Homère lui-même et son siècle et sa patrie, en le considérant moins comme _auteur de livre_, que comme _auteur_ ou fondateur de _nation_; et en effet, il a été considéré comme le fondateur de la civilisation grecque.
L'_auteur de l'Odyssée_ naquit sans doute dans les parties occidentales de la Grèce, en tirant vers le midi. Un passage précieux justifie cette conjecture: Alcinoüs, roi de l'île des Phéaciens, maintenant Corfou, offre à Ulysse un vaisseau bien équipé, pour le ramener dans son pays, et lui fait remarquer que ses sujets, _experts dans la marine, seraient en état, s'il le fallait, de le conduire jusqu'en Eubée_; c'était, au rapport de ceux que le hasard y avait conduits, la contrée la plus lointaine, la Thulé du monde grec (_ultima Thulé_). L'Homère de l'Odyssée qui avait une telle idée de l'Eubée, ne fut pas sans doute le même que celui de l'Iliade, car l'Eubée n'est pas très éloignée de Troie et de l'Asie-Mineure, _où naquit sans doute le dernier_.
On lit dans Sénèque, que c'était une question célèbre que débattaient les grammairiens grecs, de savoir si _l'Iliade et l'Odyssée étaient du même auteur_.
Si les villes grecques se disputèrent l'honneur d'avoir produit Homère, c'est que chacune reconnaissait dans l'Iliade et l'Odyssée _ses mots, ses phrases et son dialecte vulgaires_. Cette observation nous servira à _découvrir_ le VÉRITABLE HOMÈRE.
CHAPITRE III.
DU TEMPS OÙ VÉCUT HOMÈRE.
L'âge d'Homère nous est indiqué par les remarques suivantes, tirées de ses poèmes:--1. Aux funérailles de Patrocle, Achille donne tous les _jeux_ que la Grèce civilisée célébrait à Olympie.--2. L'_art de fondre_ des bas reliefs et de _graver_ les métaux était déjà inventé, comme le prouve, entre autres exemples, le bouclier d'Achille. La _peinture_ n'était pas encore trouvée, ce qui s'explique naturellement: _l'art du fondeur_ abstrait les superficies, mais il en conserve une partie par le relief; _l'art du graveur_ ou _ciseleur_ en fait autant dans un sens opposé; mais la _peinture_ abstrait les superficies d'une manière absolue; c'est, dans les arts du dessin, le dernier effort de l'invention. Aussi, ni Homère ni Moïse ne font mention d'aucune peinture; preuve de leur antiquité!--3. Les délicieux _jardins_ d'Alcinoüs, la magnificence de son _palais_, la somptuosité de sa _table_, prouvent que les Grecs admiraient déjà le luxe et le faste.--4. Les Phéniciens portaient déjà sur les côtes de la Grèce l'_ivoire_, la _pourpre_ et cet _encens_ d'Arabie dont la grotte de Vénus exhale le parfum; en outre, du lin ou _byssus_ le plus fin, de riches _vêtemens_. Parmi les présens offerts à Pénélope par ses amans, nous remarquons un voile ou manteau dont l'ingénieux travail ferait honneur au luxe recherché des temps modernes[73].--5. Le char sur lequel Priam va trouver Achille est de bois de _cèdre_; l'antre de Calypso en exhala l'agréable odeur. Cette délicatesse de bon goût fut ignorée des Romains aux époques où les Néron et les Héliogabale aimaient à anéantir les choses les plus précieuses, comme par une sorte de fureur.--6. Descriptions des _bains_ voluptueux de Circé.--7. Les _jeunes esclaves_ des amans de Pénélope, avec leur beauté, leurs grâces et leurs blondes chevelures, nous sont représentés tels que les recherche la délicatesse moderne.-8. Les hommes soignent leur _chevelure_ comme les femmes; Hector et Diomède en font un reproche à Pâris.--9. Homère nous montre toujours ses héros se nourrissant de _chair rôtie_, nourriture la plus simple de toutes, celle qui demande le moins d'apprêt, puisqu'il suffit de braises pour la préparer[74]. Les _viandes bouillies_ ne durent venir qu'ensuite, car elles exigent, outre le feu, de l'eau, un chaudron et un trépied; Virgile nourrit ses héros de viandes bouillies, et leur en fait aussi rôtir avec des broches. Enfin vinrent les _alimens assaisonnés_.--Homère nous présente comme l'aliment le plus délicat des héros, _la farine mêlée de fromage et de miel_; mais il tire de la _pêche_ deux de ses comparaisons; et lorsqu'Ulysse, rentrant dans son palais sous les habits de l'indigence, demande l'aumône à l'un des amans de Pénélope, il lui dit que _les dieux donnent aux rois hospitaliers et bienfaisans des mers abondantes en poissons qui font les délices des festins_.--10. Les _héros_ contractent mariage avec des _étrangères_; les _bâtards succèdent_ au trône; observation importante qui prouverait qu'Homère a paru à l'époque où le _droit héroïque_ tombait en désuétude dans la Grèce, pour faire place à la _liberté populaire_.
[Note 73:
. . . . . . [Grec: megan perikallea peplon poikilon en d'ar' esan peronai duo kaidecha pasai chruseiai, klêisin eugnamptois araroiai]. Od. [Grec: Sigma].]
[Note 74: L'usage en resta dans les sacrifices, et les Romains appelèrent toujours _prosficia_ les chairs des victimes rôties sur les autels que l'on partageait entre les convives; dans la suite les victimes, comme les viandes profanes, furent rôties avec des broches. Lorsqu'Achille reçoit Priam à sa table, il ouvre l'agneau, et ensuite Patrocle le rôtit, prépare la table, et sert le pain dans des corbeilles; les héros ne célébraient point de banquets qui ne fussent des sacrifices, où ils étaient eux-mêmes les prêtres. Les Latins en conservèrent _epulæ_, banquets somptueux, le plus souvent donnés par les grands; _epulum_, repas donné au peuple par la république; _epulones_, prêtres qui prenaient part au repas sacré. Agamemnon tue lui-même les deux agneaux dont le sang doit consacrer le traité fait avec Priam; tant on attachait alors une idée magnifique à une action qui nous semble maintenant celle d'un boucher! (_Vico_).]