Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'

Part 20

Chapter 203,409 wordsPublic domain

La fable des géans faisant la guerre aux dieux et entassant _Ossa sur Pélion_, _Olympe sur Ossa_, doit avoir été trouvée depuis Homère. Dans l'Iliade, les dieux se tiennent toujours _sur la cime du mont Olympe_. Il suffisait donc que l'Olympe s'écroulât pour en faire tomber les dieux. Cette fable, quoique rapportée dans l'Odyssée, y est peu convenable: dans ce poème, l'_enfer_ n'est pas plus profond que la _fossé_ où Ulysse voit les ombres des héros et converse avec elles. Si l'Homère de l'Odyssée avait cette idée bornée de l'_enfer_, il devait concevoir du _ciel_ une idée analogue, une idée conforme à celle que s'en était faite l'Homère de l'Iliade.

CHAPITRE IX.

DE L'ASTRONOMIE POÉTIQUE.

_Démonstration astronomique, fondée sur des preuves physico-philologiques, de l'uniformité des principes ci-dessus établis chez toutes les nations païennes._

La force indéfinie de l'esprit humain se développant de plus en plus, et la contemplation du ciel, nécessaire pour prendre les augures, obligeant les peuples à l'observer sans cesse, _le ciel s'éleva_ dans l'opinion des hommes, _et avec lui s'élevèrent les dieux et les héros_.

Pour retrouver l'_astronomie poétique_, nous ferons usage de _trois vérités philologiques_: I. L'astronomie naquit chez les Chaldéens. II. Les Phéniciens apprirent des Chaldéens, et communiquèrent aux Égyptiens, l'usage du cadran, et la connaissance de l'élévation du pôle. III. Les Phéniciens, instruits par les mêmes Chaldéens, portèrent aux Grecs la connaissance des divinités qu'ils plaçaient dans les étoiles.--Avec ces trois vérités philologiques s'accordent _deux principes philosophiques_: le premier est tiré de la nature sociale des peuples; ils _admettent difficilement les dieux étrangers_, à moins qu'ils ne soient parvenus au dernier degré de liberté religieuse, ce qui n'arrive que dans une extrême décadence. Le second est _physique_; l'erreur de nos yeux nous fait paraître _les planètes plus grandes que les étoiles fixes_.

Ces principes établis, nous dirons que chez toutes les nations païennes, de l'Orient, de l'Égypte, de la Grèce et du Latium, l'astronomie naquit uniformément d'une croyance vulgaire; _les planètes paraissant beaucoup plus grandes que les étoiles fixes, les dieux montèrent dans les planètes, et les héros furent attachés aux constellations_. Aussi les Phéniciens trouvèrent les dieux et les héros de la Grèce et de l'Égypte déjà préparés à jouer ces deux rôles; et les Grecs, à leur tour, trouvèrent dans ceux du Latium la même facilité. Les _héros_, et les _hiéroglyphes_ qui signifiaient leurs caractères ou leurs entreprises, furent donc placés dans le _ciel_, ainsi qu'un grand nombre des _dieux principaux_, et servirent _l'astronomie des savans_, en donnant des noms aux étoiles. Ainsi, en partant de cette _astronomie vulgaire_, les premiers peuples écrivirent au _ciel_ l'histoire de leurs dieux et de leurs héros......

CHAPITRE X.

DE LA CHRONOLOGIE POÉTIQUE.

Les _poètes théologiens_ donnèrent à la _chronologie_ des commencemens conformes à une telle _astronomie_. Ce _Saturne_, qui chez les Latins tira son nom _à satis_, des semences, et qui fut appelé par les Grecs [Grec: Kronos] de [Grec: Chronos] _le temps_, doit nous faire comprendre que les premières nations, toutes composées d'agriculteurs, commencèrent à compter les années par les récoltes de froment. C'est en effet la seule, ou du moins la principale chose dont la production occupe les agriculteurs toute l'année. Usant d'abord du langage muet, ils montrèrent autant d'_épis_ ou de _brins de paille_, ou bien encore firent autant de fois _le geste de moissonner_, qu'ils voulaient indiquer d'_années_....

Dans la chronologie ordinaire, on peut remarquer quatre espèces d'anachronismes. 1º Temps _vides_ de faits, qui devraient en être remplis; tels que l'âge des dieux, dans lequel nous avons trouvé les origines de tout ce qui touche la société, et que pourtant le savant Varron place dans ce qu'il appelle le _temps obscur_. 2º Temps _remplis_ de faits, et qui devaient en être vides, tels que l'âge des héros, où l'on place tous les évènemens de l'âge des dieux, dans la supposition que toutes les fables ont été l'invention des poètes héroïques, et surtout d'Homère. 3º Temps _unis_, qu'on devait diviser; pendant la vie du seul Orphée, par exemple, les Grecs, d'abord semblables aux bêtes sauvages, atteignent toute la civilisation qu'on trouve chez eux à l'époque de la guerre de Troie. 4º Temps _divisés_ qui devaient être unis; ainsi on place ordinairement la fondation des colonies grecques dans la Sicile et dans l'Italie, plus de trois siècles après les courses errantes des héros qui durent en être l'occasion.

CANON CHRONOLOGIQUE

_Pour déterminer les commencemens de l'histoire universelle, antérieurement au règne de Ninus d'où elle part ordinairement._

Nous voyons d'abord les hommes, en exceptant quelques-uns des enfans de Sem, dispersés à travers la vaste forêt qui couvrait la terre un siècle dans l'Asie orientale, et deux siècles dans le reste du monde. Le culte de Jupiter, que nous retrouvons partout chez les premières nations païennes, fixe les fondateurs des sociétés dans les lieux où les ont conduits leurs courses vagabondes, et alors commence l'âge des dieux qui dure neuf siècles. Déterminés dans le choix de leurs premières demeures par le besoin de trouver de l'eau et des alimens, ils ne peuvent se fixer d'abord sur le rivage de la mer, et les premières sociétés s'établissent dans l'intérieur des terres. Mais vers la fin du premier _âge_, les peuples descendent plus près de la mer. Ainsi chez les Latins, il s'écoule plus de neuf cents ans depuis le _siècle_ d'or du Latium, depuis l'_âge de Saturne_ jusqu'au temps où Ancus Martius vient sur les bords de la mer s'emparer d'Ostie.--L'âge héroïque qui vient ensuite, comprend deux cents années pendant lesquelles nous voyons d'abord les courses de Minos, l'expédition des Argonautes, la guerre de Troie et les longs voyages des héros qui ont détruit cette ville. C'est alors, plus de mille ans après le déluge, que Tyr, capitale de la Phénicie, descend de l'intérieur des terres sur le rivage, pour passer ensuite dans une île voisine. Déjà elle est célèbre par la navigation et par les colonies qu'elle a fondées sur les côtes de la Méditerranée et même au-delà du détroit, avant les temps héroïques de la Grèce.

Nous avons prouvé l'uniformité du développement des nations, en montrant comment elles s'accordèrent à _élever leurs dieux jusqu'aux étoiles_, usage que les Phéniciens portèrent de l'Orient en Grèce et en Égypte. D'après cela, les Chaldéens durent régner dans l'Orient autant de siècles qu'il s'en écoula depuis Zoroastre jusqu'à Ninus, qui fonda la monarchie assyrienne, la plus ancienne du monde; autant qu'on dut en compter depuis Hermès Trismégiste jusqu'à Sésostris, qui fonda aussi en Égypte une puissante monarchie. Les Assyriens et les Égyptiens, nations méditerranées, durent suivre dans les révolutions de leurs gouvernemens la marche générale que nous avons indiquée. Mais les Phéniciens, nation maritime, enrichie par le commerce, durent s'arrêter dans la démocratie, le premier des gouvernemens _humains_. (Voyez le 4e liv.)

Ainsi par le simple secours de l'intelligence, et sans avoir besoin de celui de la mémoire, qui devient inutile lorsque les faits manquent pour frapper nos sens, nous avons rempli la lacune que présentait l'histoire universelle dans ses origines, tant pour l'ancienne Égypte que pour l'Orient plus ancien encore.

* * *

De cette manière l'étude du _développement de la civilisation humaine_, prête une certitude nouvelle aux _calculs_ de la chronologie. Conformément à l'axiome 106, _elle part du point même où commence le sujet qu'elle traite_: elle part de [Grec: chronos], _le temps_, ou Saturne, ainsi appelé _à satis_, parce que l'on comptait les années par les récoltes; d'_Uranie_, la muse qui contemple le ciel pour prendre les augures; de Zoroastre, _contemplateur des astres_, qui rend des oracles d'après la direction des étoiles tombantes. Bientôt Saturne monte dans la septième sphère, Uranie contemple les planètes et les étoiles fixes, et les Chaldéens favorisés par l'immensité de leurs plaines deviennent astronomes et astrologues, en mesurant la cercle que ces astres décrivent, en leur supposant diverses influences sur les corps sublunaires, et même sur les libres volontés de l'homme; sous les noms d'_astronomie_, d'_astrologie_ ou de _théologie_ cette science ne fut autre que la _divination_. Du ciel les mathématiques descendirent pour mesurer la terre, sans toutefois pouvoir le faire avec certitude à moins d'employer les mesures fournies par les cieux. Dans leur partie principale elles furent nommées avec propriété _géométrie_.

C'est à tort que les chronologistes ne prennent point leur science au point même où commence le sujet qui lui est propre. Ils commencent avec l'année astronomique, laquelle n'a pu être connue qu'au bout de dix siècles au moins. Cette méthode pouvait leur faire connaître les conjonctions et les oppositions qui avaient pu avoir lieu dans le ciel entre les planètes ou les constellations; mais ne pouvait leur rien apprendre de la succession des choses de la terre. Voilà ce qui a rendu impuissans les nobles efforts du cardinal Pierre d'Alliac. Voilà pourquoi l'histoire universelle a tiré si peu d'avantages pour éclairer son origine et sa suite du génie admirable et de l'étonnante érudition de Petau et de Joseph Scaliger.

CHAPITRE XI.

DE LA GÉOGRAPHIE POÉTIQUE.

La _géographie poétique_, l'autre oeil de l'_histoire fabuleuse_, n'a pas moins besoin d'être éclaircie que la _chronologie poétique_. En conséquence d'un de nos axiomes (_les hommes qui veulent expliquer aux autres des choses inconnues et lointaines dont ils n'ont pas la véritable idée, les décrivent en les assimilant à des choses connues et rapprochées_), la _géographie poétique_, prise dans ses parties et dans son ensemble, naquit dans l'enceinte de la Grèce, sous des proportions resserrées. Les Grecs sortant de leur pays pour se répandre dans le monde, la géographie alla s'étendant jusqu'à ce qu'elle atteignit les limites que nous lui voyons aujourd'hui. Les géographes anciens s'accordent à reconnaître une vérité dont ils n'ont point su faire usage: c'est que _les anciennes nations, émigrant dans des contrées étrangères et lointaines, donnèrent des noms tirés de leur ancienne patrie, aux cités, aux montagnes et aux fleuves, aux isthmes et aux détroits, aux îles et aux promontoires_.

C'est dans l'enceinte même de la Grèce que l'on plaça d'abord la partie _orientale_ appelée _Asie_ ou _Inde_, l'_occidentale_ appelée _Europe_ ou _Hespérie_, la _septentrionale_, nommée _Thrace_ ou _Scythie_, enfin la _méridionale_, dite _Lybie_ ou _Mauritanie_. Les parties du _monde_ furent ainsi appelées du nom des parties du _petit monde de la Grèce_, selon la situation des premières relativement à celle des dernières. Ce qui le prouve, c'est que les _vents cardinaux_ conservent dans leur géographie les noms qu'ils durent avoir originairement dans l'intérieur de la Grèce.

D'après ces principes, la grande péninsule située à l'orient de la Grèce conserva le nom d'_Asie Mineure_, après que le nom d'_Asie_ eut passé à cette vaste partie _orientale_ du monde, que nous appelons ainsi dans un sens absolu. Au contraire, la Grèce, qui était à l'_occident_ par rapport à l'Asie, fut appelée _Europe_, et ensuite ce nom s'étendit au grand continent, que limite l'Océan occidental.--Ils appelèrent d'abord _Hespérie_ la partie _occidentale_ de la Grèce, sur laquelle se levait le soir l'étoile _Hesperus_. Ensuite, voyant l'Italie dans la même situation, ils la nommèrent _Grande Hespérie_. Enfin, étant parvenus jusqu'à l'Espagne, ils la désignèrent comme la _dernière Hespérie_.--Les Grecs d'Italie, au contraire, durent appeler _Ionie_ la partie de la Grèce qui était _orientale_ relativement à eux, et la mer qui sépare la grande Grèce de la Grèce proprement dite, en garde le nom d'Ionienne; ensuite l'analogie de situation entre la Grèce proprement dite et la Grèce Asiatique, fit appeler _Ionie_, par les habitans de la première, la partie de l'Asie-Mineure qui se trouvait à leur orient. [Il est probable que Pythagore vint en Italie de Samé, partie du royaume d'Ulysse, située dans la _première Ionie_, plutôt que de Samos, située dans la seconde.]--De la _Thrace Grecque_ vinrent Mars et Orphée; ce dieu et ce poète théologien ont évidemment une origine grecque. De la _Scythie Grecque_ vint Anacharsis avec ses oracles scythiques non moins faux que les vers d'Orphée. De la même partie de la Grèce sortirent les Hyperboréens, qui fondèrent les oracles de Delphes et de Dodone. C'est dans ce sens que Zamolxis fut _Gète_, et Bacchus _Indien_.--Le nom de _Morée_, que le Péloponèse conserve jusqu'à nos jours, nous prouve assez que Persée, héros d'une origine évidemment grecque, fit ses exploits célèbres dans la _Mauritanie Grecque_; le royaume de Pélops ou Péloponèse a l'Achaïe au nord, comme l'Europe est au nord de l'Afrique. Hérodote raconte qu'autrefois les _Maures furent blancs_, ce qu'on ne peut entendre que des _Maures de la Grèce_, dont le pays est appelé encore aujourd'hui _la Morée Blanche_.--Les Grecs avaient d'abord appelé _Océan_ toute mer d'un aspect sans bornes, et Homère avait dit que l'île d'Éole était ceinte par l'_Océan_. Lorsqu'ils arrivèrent à l'_Océan_ véritable, ils étendirent cette idée étroite, et désignèrent par le nom d'_Océan_ la mer qui embrasse toute la terre comme une grande île.[69][70]

[Note 69: _Ces principes de géographie_ peuvent justifier _Homère_ d'erreurs très graves qui lui sont imputées à tort. Par exemple les _Cimmériens_ durent avoir, comme il le dit, des nuits plus longues que tous les peuples de la _Grèce_, parce qu'ils étaient placés dans sa partie la plus septentrionale; ensuite on a reculé l'habitation des _Cimmériens_ jusqu'aux _Palus-Méotides_. On disait à cause de leurs longues nuits qu'ils habitaient près des enfers, et les habitans de _Cumes_, voisins de la grotte de la Sybille qui conduisait aux enfers, reçurent, à cause de cette prétendue analogie de situation, le nom de _Cimmériens_. Autrement il ne serait point croyable qu'Ulysse, voyageant sans le secours des enchantemens (contre lesquels Mercure lui avait donné un préservatif), fût allé en un jour voir l'enfer chez les _Cimmériens des Palus-Méotides_, et fût revenu le même jour à _Circéi_, maintenant le mont Circello, près de Cumes.--Les _Lotophages_ et les _Lestrigons_ durent aussi être voisins de la Grèce.

Les mêmes _principes de géographie poétique_ peuvent résoudre de grandes difficultés dans l'_Histoire ancienne de l'Orient_, où l'on éloigne beaucoup vers le _nord_ ou le _midi_ des peuples qui durent être placés d'abord dans l'_orient_ même.

Ce que nous disons de la _Géographie des Grecs_ se représente dans celle des _Latins_. Le _Latium_ dut être d'abord bien resserré, puisqu'en deux siècles et demi, Rome, sous ses rois, soumit à-peu-près _vingt peuples_ sans étendre son empire à plus de _vingt milles_. L'_Italie_ fut certainement circonscrite par la Gaule Cisalpine et par la Grande-Grèce; ensuite les conquêtes des Romains étendirent ce nom à toute la Péninsule. La _mer d'Étrurie_ dut être bien limitée lorsqu'Horatius-Coclès arrêtait seul toute l'Étrurie sur un pont; ensuite ce nom s'est étendu par les victoires de Rome à toute cette mer qui baigne la côte inférieure de l'Italie. De même le _Pont_ où Jason conduisit les Argonautes, dut être la terre la plus voisine de l'Europe, celle qui n'en est séparée que par l'étroit bassin appelé _Propontide_; cette terre dut donner son nom à la mer du _Pont_, et ce nom s'étendit à tout le golfe que présente l'Asie, dans cette partie de ses rivages où fut depuis le royaume de Mithridates; le père de Médée, selon la même fable, était né à Chalcis, dans cette ville grecque de l'Eubée qui s'appelle maintenant _Négrepont_.--La première _Crète_ dut être une île dans cet Archipel où les Cyclades forment une sorte de _labyrinthe_; c'est de là probablement que Minos allait en course contre les Athéniens; dans la suite, la _Crète_ sortit de la mer Égée pour se fixer dans celle où nous la plaçons.

Puisque des Latins nous sommes revenus aux Grecs, remarquons que cette nation vaine en se répandant dans le monde, y célébra partout _la guerre de Troie_ et _les voyages des héros errans_ après sa destruction, des héros grecs, tels que Ménélas, Diomède, Ulysse, et des héros troyens, tels que Antenor, Capys, Énée. Les Grecs ayant retrouvé dans toutes les contrées du monde un _caractère de fondateurs des sociétés_ analogue à celui de leur _Hercule de Thèbes_, ils placèrent partout son nom et le firent voyager par toute la terre qu'il purgeait de monstres sans en rapporter dans sa patrie autre chose que de la gloire. Varron compte environ quarante _Hercules_, et il affirme que celui des Latins s'appelait _Dius Fidius_; les Égyptiens, aussi vains que les Grecs, disaient que leur _Jupiter Ammon_ était le plus ancien des _Jupiter_, et que les _Hercules_ des autres nations avaient pris leur nom de l'_Hercule Égyptien_. Les Grecs observèrent encore qu'il y avait eu partout un _caractère poétique de bergers parlant en vers_; chez eux c'était _Évandre l'arcadien_; Évandre ne manqua pas de passer de l'Arcadie dans le _Latium_, où il donna l'hospitalité à l'_Hercule grec_, son compatriote, et prit pour femme _Carmenta_, ainsi nommée de _carmina_, _vers_; elle trouva chez les Latins _les lettres_, c'est-à-dire, les _formes_ des sons articulés qui sont la _matière_ des vers. Enfin ce qui confirme tout ce que nous venons de dire, c'est que les Grecs observèrent ces _caractères poétiques_ dans le Latium, en même temps qu'ils trouvèrent leurs _Curètes_ répandus dans la _Saturnie_, c'est-à-dire dans l'ancienne Italie, dans la Crète et dans l'Asie.

Mais comme ces mots et ces idées passèrent des _Grecs_ aux _Latins_ dans un temps où les nations, encore très _sauvages_, étaient _fermées aux étrangers_[69-A], nous avons demandé plus haut qu'on nous passât la conjecture suivante: _Il peut avoir existé sur le rivage du Latium une cité grecque, ensevelie depuis dans les ténèbres de l'antiquité, laquelle aurait donné aux Latins les lettres de l'alphabet._ Tacite nous apprend que les lettres latines furent d'abord semblables _aux plus anciennes_ des Grecs, ce qui est une forte preuve que les Latins ont reçu l'alphabet grec de ces _Grecs du Latium_, et non de la grande Grèce, encore moins de la Grèce proprement dite; car s'il en eût été ainsi, ils n'eussent connu ces lettres qu'au temps de la guerre de Tarente et de Pyrrhus, et alors ils se seraient servis _des plus modernes_, et non pas _des anciennes_.

Les noms d'_Hercule_, d'_Évandre_ et d'_Énée_ passèrent donc de la Grèce dans le Latium, par l'effet de quatre causes que nous trouverons _dans les moeurs et le caractère des nations_: 1º les peuples encore barbares sont attachés aux coutumes de leur pays, mais à mesure qu'ils commencent à se civiliser, ils prennent du goût pour _les façons de parler des étrangers_, comme pour leurs marchandises et leurs manières; c'est ce qui explique pourquoi les Latins changèrent leur _Dius Fidius_ pour l'Hercule des Grecs, et leur jurement national _Medius Fidius_ pour _Mehercule_, _Mecastor_, _Edepol_. 2º La vanité des nations, nous l'avons souvent répété, les porte à se donner l'_illustration d'une origine étrangère_, surtout lorsque les traditions de leurs âges barbares semblent favoriser cette croyance; ainsi, au moyen âge, Jean Villani nous raconte que Fiesole fut fondé par Atlas, et qu'un roi troyen du nom de Priam régna en Germanie; ainsi les Latins méconnurent sans peine leur véritable fondateur, pour lui substituer _Hercule_, fondateur de la société chez les Grecs, et changèrent le _caractère de leurs bergers-poètes_ pour celui de l'_Arcadien Évandre_. 3º Lorsque les nations remarquent des _choses étrangères_, qu'elles ne peuvent bien expliquer avec des mots de leur langue, _elles ont_ nécessairement _recours aux mots des langues étrangères_. 4º Enfin, les premiers peuples, incapables d'abstraire d'un sujet les qualités qui lui sont propres, _nomment les sujets pour désigner les qualités_, c'est ce que prouvent d'une manière certaine plusieurs expressions de la langue latine. Les Romains ne savaient ce que c'était que _luxe_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les Tarentins, ils dirent _un Tarentin_ pour _un homme parfumé_. Ils ne savaient ce que c'était que _stratagème militaire_; lorsqu'ils l'eurent observé dans les Carthaginois, ils appelèrent les stratagèmes _punicas artes_, les arts puniques ou carthaginois. Ils n'avaient point l'idée du _faste_; lorsqu'ils le remarquèrent dans les Capouans, ils dirent _supercilium campanicum_, pour _fastueux_, _superbe_. C'est de cette manière que Numa et Ancus furent _Sabins_; les Sabins étant remarquables par leur piété, les Romains dirent _Sabin_, faute de pouvoir exprimer _religieux_. Servius Tullius fut _Grec_ dans le langage des Romains, parce qu'ils ne savaient pas dire _habile et rusé_.

Peut-être doit-on comprendre de cette manière les _Arcadiens d'Évandre_, et les _Phrygiens d'Énèe_. Comment des _bergers_, qui ne savaient ce que c'est que la mer, seraient-ils sortis de l'Arcadie, contrée toute méditerranée de la Grèce, pour tenter une si longue navigation et pénétrer jusqu'au milieu du Latium? Cependant toute tradition vulgaire doit avoir originairement quelque cause publique, quelque fondement de vérité..... Ce sont les Grecs qui, chantant par tout le monde leur guerre de Troie et les aventures de leurs héros, _ont fait d'Énée le fondateur de la nation romaine_, tandis que, selon Bochart, il ne mit jamais le pied en Italie, que Strabon assure qu'il ne sortit jamais de Troie, et qu'Homère, dont l'autorité a plus de poids ici, raconte qu'il y mourut et qu'il laissa le trône à sa postérité. Cette fable, inventée par la vanité des Grecs et adoptée par celle des Romains, ne put naître qu'_au temps de la guerre de Pyrrhus_, époque à laquelle les Romains commencèrent à accueillir ce qui venait de la Grèce.

Il est plus naturel de croire qu'il exista sur le rivage du Latium une cité grecque qui, vaincue par les Romains, fut détruite en vertu du droit héroïque des nations barbares, que les vaincus furent reçus à Rome dans la classe des plébéiens, et que, dans le langage poétique, on appela dans la suite _Arcadiens_ ceux d'entre les vaincus qui avaient d'abord erré dans les forêts, _Phrygiens_ ceux qui avaient erré sur mer.]

[Note 69-A: Tite-Live assure qu'à l'époque de Servius Tullius, le nom si célèbre de Pythagore n'aurait pu parvenir de Crotone à Rome à travers tant de nations séparées par la diversité de leurs langues et de leurs moeurs. (_Vico_).]

[Note 70: La _géographie_ comprenant la _nomenclature_ et la _chorographie_ ou description des lieux, principalement des cités, il nous reste à la considérer sous ce double aspect pour achever ce que nous avions à dire de la _sagesse poétique_.