Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 19
Cependant cet Achille, le plus grand des héros grecs, Homère nous le représente sous trois aspects entièrement contraires aux idées que les philosophes ont conçues de l'héroïsme antique. Achille est-il _juste_ quand Hector lui demande la sépulture en cas qu'il périsse, et que, sans réfléchir au sort commun de l'humanité, il répond durement: _Quel accord entre l'homme et le lion, entre le loup et l'agneau? Quand je t'aurai tué, je te dépouillerai, pendant trois jours je te traînerai lié à mon char autour des murs de Troie, et tu serviras ensuite de pâture à mes chiens._ Aime-t-il la _gloire_, lorsque, pour une injure particulière, il accuse les dieux et les hommes, se plaint à Jupiter de son rang élevé, rappelle ses soldats de l'armée alliée, et que, ne rougissant point de se réjouir avec Patrocle de l'affreux carnage que fait Hector de ses compatriotes, il forme le souhait impie que tous les Troiens et tous les Grecs périssent dans cette guerre, et que Patrocle et lui survivent seuls à leur ruine? Annonce-t-il le noble _amour de l'immortalité_, lorsqu'aux enfers, interrogé par Ulysse s'il est satisfait de ce séjour, il répond qu'il aimerait mieux vivre encore, et être le dernier des esclaves? Voilà le héros qu'Homère qualifie toujours du nom d'_irréprochable_ ([Grec: amumôn],) et qu'il semble proposer aux Grecs pour modèle de la vertu héroïque? Si l'on veut qu'Homère instruise autant qu'il intéresse, ce qui est le devoir du poète, on ne doit entendre par ce héros _irréprochable_, que le plus orgueilleux, le plus irritable de tous les hommes; la vertu célébrée en lui, c'est la susceptibilité, la délicatesse du point d'honneur, dans laquelle les duellistes faisaient consister toute leur morale, lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, et que les romanciers exaltent dans leurs chevaliers errans.
Quant à l'histoire romaine, on appréciera les héros qu'elle vante, si l'on réfléchit à l'_éternelle inimitié_ que, selon Aristote, les _nobles ou héros juraient aux plébéiens_. Qu'on parcoure l'âge de la _vertu romaine_, que Tite-Live fixe au temps de la guerre contre Pyrrhus (_nulla ætas virtutum feracior_), et que, d'après Salluste (saint Augustin, Cité de Dieu), nous étendons depuis l'expulsion des rois jusqu'à la seconde guerre punique. Ce Brutus, qui immole à la liberté ses deux fils, espoir de sa famille; ce Scévola qui effraie Porsenna et détermine sa retraite en brûlant la main qui n'a pu l'assassiner; ce Manlius qui punit de mort la faute glorieuse d'un fils vainqueur; ces Décius qui se dévouent pour sauver leurs armées; ces Fabricius, ces Curius, qui repoussent l'or des Samnites, et les offres magnifiques du roi d'Épire; ce Régulus enfin, qui, par respect pour la sainteté du serment, va chercher à Carthage la mort la plus cruelle; que firent-ils pour l'avantage des infortunés plébéiens? Tout l'héroïsme des maîtres du peuple ne servait qu'à l'épuiser par des guerres interminables, qu'à l'enfoncer dans un abîme d'usure, pour l'ensevelir ensuite dans les cachots particuliers des nobles, où les débiteurs étaient déchirés à coups de verges, comme les plus vils des esclaves. Si quelqu'un tentait de soulager les plébéiens par une loi agraire, l'ordre des nobles accusait et mettait à mort le bienfaiteur du peuple. Tel fut le sort (pour ne citer qu'un exemple) de ce Manlius qui avait sauvé le Capitole. Sparte, la ville _héroïque_ de la Grèce, eut son Manlius dans le roi Agis; Rome, la ville _héroïque_ du monde, eut son Agis dans la personne de Manlius: Agis entreprit de soulager le pauvre peuple de Lacédémone, et fut étranglé par les éphores; Manlius, soupçonné à Rome du même dessein, fut précipité de la roche Tarpéienne. Par cela seul que les nobles des premiers peuples se tenaient pour _héros_, c'est-à-dire pour des êtres d'une nature supérieure à celle des plébéiens, ils devaient maltraiter la multitude. En lisant l'histoire romaine, un lecteur raisonnable doit se demander avec étonnement que pouvait être cette _vertu_ si vantée des Romains avec un orgueil si tyrannique? cette _modération_ avec tant d'avarice? cette _douceur_ avec un esprit si farouche? cette _justice_ au milieu d'une si grande inégalité?
Les principes qui peuvent faire cesser cet étonnement, et nous expliquer l'héroïsme des anciens peuples, sont nécessairement les suivans: I. En conséquence de l'éducation sauvage des géans dont nous avons parlé, l'_éducation des enfans_ doit conserver chez les peuples héroïques cette sévérité, cette barbarie originaire; les Grecs et les Romains pouvaient tuer leurs enfans nouveau nés; les Lacédémoniens battaient de verges leurs enfans dans le temple de Diane, et souvent jusqu'à la mort. Au contraire, c'est la sensibilité paternelle des modernes, qui leur donne en toute chose cette délicatesse étrangère à l'antiquité.--II. _Les épouses doivent s'acheter, chez de tels peuples, avec les dots héroïques_, usage que les prêtres romains conservèrent dans la solennité de leurs mariages, qu'ils contractaient _coemptione et farre_. Tacite en dit autant des anciens Germains, auxquels cette coutume était probablement commune avec tous les peuples barbares. Chez eux, les femmes sont considérées par leurs maris comme nécessaires pour leur donner des enfans, mais du reste traitées comme esclaves. Telles sont les moeurs du nouveau monde et d'une grande partie de l'ancien. Au contraire, lorsque la femme apporte une dot, elle achète la liberté du mari, et obtient de lui un aveu public qu'il est incapable de supporter les charges du mariage. C'est peut-être l'origine des privilèges importans dont les Empereurs romains favorisent les dots.--III. _Les fils acquièrent, les femmes épargnent pour leurs pères et leurs maris_; c'est le contraire de ce qui se fait chez les modernes.--IV. _Les jeux et les plaisirs sont fatigans_, comme la lutte, la course. Homère dit toujours Achille _aux pieds légers_. Ils sont en outre _dangereux_: ce sont des joûtes, des chasses, exercices capables de fortifier l'âme et le corps, et d'habituer à mépriser, à prodiguer la vie.--V. _Ignorance complète du luxe, des commodités sociales, des doux loisirs._--VI. _Les guerres sont toutes religieuses_, et par conséquent atroces.--VII. De telles guerres entraînent dans toute leur dureté _les servitudes héroïques_; les vaincus sont regardés comme des hommes sans dieux, et perdent non-seulement la liberté civile, mais la liberté naturelle.--D'après toutes ces considérations, les républiques doivent être alors _des aristocraties naturelles,_, c'est-à-dire _composées d'hommes qui soient naturellement les plus courageux_; le gouvernement doit être de nature à réserver tous les honneurs civils à un petit nombre de nobles, de pères de famille, qui fassent consister le bien public dans la conservation de ce pouvoir absolu qu'ils avaient originairement sur leurs familles, et qu'ils ont maintenant dans l'état, de sorte qu'ils entendent le mot _patrie_ dans le sens étymologique qu'on peut lui donner, _l'intérêt des pères_ (_patria_, sous-entendu _res_).
Tel fut donc l'_héroïsme_ des premiers peuples, telle la _nature morale_ des héros, tels leurs _usages_, leurs _gouvernemens_ et leurs lois. Cet _héroïsme_ ne peut désormais se représenter, pour des causes toutes contraires à celles que nous avons énumérées, et qui ont produit deux sortes de gouvernemens _humains_, les _républiques populaires_ et les _monarchies_. Le héros digne de ce nom, caractère bien différent de celui des temps _héroïques_, est appelé par les souhaits des peuples affligés; les philosophes en _raisonnent_, les poètes l'_imaginent_, mais la nature des sociétés ne permet pas d'espérer un tel bienfait du ciel.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici sur l'_héroïsme des premiers peuples_, reçoit un nouveau jour des axiomes relatifs à l'_héroïsme romain_, que l'on trouvera analogue à l'_héroïsme des Athéniens_ encore gouvernés par le sénat aristocratique de l'aréopage, et à l'_héroïsme de Sparte_, république d'_héraclides_, c'est-à-dire de _héros_, ou _nobles_, comme on l'a démontré.
CHAPITRE VII.
DE LA PHYSIQUE POÉTIQUE.
Après avoir observé quelle fut la sagesse des premiers hommes dans la logique, la morale, l'économie et la politique, passons au second rameau de l'arbre métaphysique, c'est-à-dire à la physique, et de là à la cosmographie, par laquelle nous parvenons à l'astronomie, pour traiter ensuite de la chronologie et de la géographie, qui en dérivent.
§. I. _De la physiologie poétique._
Les _poètes théologiens_, dans leur physique grossière, considérèrent dans l'homme deux idées métaphysiques, _être_, _subsister_. Sans doute ceux du Latium conçurent bien grossièrement l'_être_, puisqu'ils le confondirent avec l'action de _manger_. Tel fut probablement le premier sens du mot _sum_, qui depuis eut les deux significations. Aujourd'hui même nous entendons nos paysans dire d'un malade, _il mange encore_, pour _il vit encore_. Rien de plus abstrait que l'idée d'_existence_. Ils conçurent aussi l'idée de _subsister_ c'est-à-dire _être debout_, _être sur ses pieds_. C'est dans ce sens que les destins d'Achille étaient attaches à ses talons.
Les premiers hommes réduisaient toute la machine du corps humain aux _solides_ et aux _liquides_. Les SOLIDES eux-mêmes, ils les réduisaient aux chairs, _viscera_ [_vesci_ voulait dire _se nourrir_, parce que les alimens que l'on assimile font de la chair]; aux os et articulations, _artus_ [observons que _artus_ vient du mot _ars_, qui chez les anciens Latins signifiait la force du corps; d'où _artitus_, robuste; ensuite on donna ce nom d'_ars_ à tout système de préceptes propres à former quelques facultés de l'âme]; aux nerfs, qu'ils prirent pour les _forces_, lorsque, usant encore du langage muet, ils parlaient avec des signes matériels [ce n'est pas sans raison qu'ils prirent _nerfs_ dans ce sens, puisque les nerfs tendent les muscles, dont la tension fait la force de l'homme]; enfin à la moelle, c'est dans la moelle qu'ils placèrent non moins sagement l'essence de la vie [l'amant appelait sa maîtresse _medulla_, et _medullitùs_ voulait dire _de tout coeur_; lorsque l'on veut désigner l'excès de l'amour, on dit qu'il brûle la moelle des os, _urit medullas_]. Pour les LIQUIDES, ils les réduisaient à une seule espèce, à celle du sang; ils appelaient _sang_ la liqueur spermatique, comme le prouve la périphrase _sanguine cretus_, pour _engendré_; et c'était encore une expression juste, puisque cette liqueur semble formée du plus pur de notre sang. Avec la même justesse, ils appelèrent le sang _le suc des fibres_, dont se compose la chair. C'est de là que les Latins conservèrent _succi plenus_, pour dire _charnu_, plein d'un sang abondant et pur.
Quant à l'autre partie de l'homme, qui est l'_âme_, les _poètes théologiens_ la placèrent dans l'_air_, chez les Latins _anima_; l'air fut pour eux le véhicule de la vie, d'où les Latins conservèrent la phrase _animâ vivimus_, et en poésie, _ferri ad vitales auras_, pour naître; _ducere vitales auras_, pour vivre; _vitam referre in auras_, pour mourir; et en prose _animam ducere_, vivre; _animam trahere_, être à l'agonie; _animam efflare_, _emittere_, expirer; ensuite les physiciens placèrent aussi dans l'air l'âme du monde. C'est encore une expression juste que _animus_ pour la partie douée du sentiment: les Latins disent _animo sentimus_. Ils considérèrent _animus_ comme mâle, _anima_ comme femelle, parce que _animus_ agit sur _anima_; le premier est l'_igneus vigor_ dont parle Virgile; de sorte qu'_animus_ aurait son sujet dans les nerfs, _anima_ dans le sang et dans les veines. L'_æther_ serait le véhicule d'_animus_, l'air celui d'_anima_; le premier circulant avec toute la rapidité des esprits animaux, la seconde plus lentement avec les esprits vitaux. _Anima_ serait l'agent du mouvement; _animus_ l'agent et le principe des actes de la volonté. Les _poètes théologiens_ ont senti, par une sorte d'instinct, cette dernière vérité; et dans les poèmes d'Homère ils ont appelé l'âme (_animus_), une force _sacrée_, une _puissance mystérieuse_, un _dieu inconnu_. En général, lorsque les Grecs et les Latins rapportaient quelqu'une de leurs paroles, de leurs actions à un principe supérieur, ils disaient _un dieu l'a voulu ainsi_. Ce principe fut appelé par les Latins _mens animi_. Ainsi, dans leur grossièreté, ils pénétrèrent cette vérité sublime que la théologie naturelle a établie par des raisonnemens invincibles contre la doctrine d'Épicure, _les idées nous viennent de Dieu_.
Ils ramenaient toutes les fonctions de l'âme à trois parties du corps, _la tête_, _la poitrine_, _le coeur_. À la _tête_, ils rapportaient toutes les connaissances, et comme elles étaient chez eux toutes d'imagination, ils placèrent dans la tête la _mémoire_, dont les Latins employaient le nom pour désigner l'_imagination_. Dans le retour de la barbarie au moyen âge, on disait _imagination_ pour _génie_, _esprit_. [Le biographe contemporain de Rienzi l'appelle _uomo fantastico_ pour _uomo d'ingegno_.] En effet, l'imagination n'est que le résultat des souvenirs; le _génie_ ne fait autre chose que travailler sur les matériaux que lui offre la _mémoire_. Dans ces premiers temps où l'esprit humain n'avait point tiré de l'art d'écrire, de celui de raisonner et de compter, la subtilité qu'il a aujourd'hui, où la multitude de mots abstraits que nous voyons dans les langues modernes, ne lui avait pas encore donné ses habitudes d'abstraction continuelle, il occupait toutes ses forces dans l'exercice de ces trois belles facultés qu'il doit à son union avec le corps, et qui toutes trois sont relatives à la première opération de l'esprit, l'_invention_; il fallait trouver avant de juger, la _topique_ devait précéder la _critique_, ainsi que nous l'avons dit page 163. Aussi les _poètes théologiens_ dirent que la _mémoire_ (qu'ils confondaient avec l'_imagination_) était la _mère des muses_, c'est-à-dire des arts.
En traitant de ce sujet, nous ne pouvons omettre une observation importante qui jette beaucoup de jour sur celle que nous avons faite dans la _Méthode_ (_il nous est_ aujourd'hui _difficile de_ comprendre, _impossible d_'imaginer _la manière de penser des premiers nommes qui fondèrent l'humanité païenne_[68]). Leur esprit précisait, particularisait toujours, de sorte qu'à chaque changement dans la physionomie ils croyaient voir un nouveau visage, à chaque nouvelle passion un autre cour, une autre âme; de là ces expressions poétiques, commandées par une nécessité naturelle plus que par celle de la mesure, _ora_, _vultus_, _animi_, _pectora_, _corda_, employées pour leurs singuliers.
[Note 68: Les premiers hommes étant presque ainsi _incapables de généraliser_ que les animaux, pour qui toute sensation nouvelle efface entièrement la sensation analogue qu'ils ont pu éprouver, ils ne pouvaient _combiner des idées et discourir_. Toutes les pensées (_sentenze_) devaient en conséquence être _particularisées_ par celui qui les pensait, ou plutôt qui les _sentait_. Examinons le trait sublime que Longin admire dans l'ode de Sapho, traduite par Catulle: le poète exprime par une comparaison les transports qu'inspire la présence de l'objet aimé,
_Ille mi par esse deo videtur_, Celui-là est pour moi égal en bonheur aux dieux même....
la pensée n'atteint pas ici le plus haut degré du sublime, parce que l'amant ne la _particularise_ point en la restreignant à lui-même; c'est au contraire ce que fait Térence, lorsqu'il dit:
_Vitam deorum adepti sumus_, Nous avons atteint la félicité des dieux.
ce sentiment est propre à celui qui parle, le pluriel est pour le singulier; cependant ce pluriel semble en faire un sentiment commun à plusieurs. Mais le même poète dans une autre comédie porte le sentiment au plus haut degré de sublimité en le singularisant et l'appropriant à celui qui l'éprouve,
_Deus factus sum_, je ne suis plus un homme, mais un Dieu.
Les _pensées abstraites_ regardant les généralités sont du domaine des philosophes, et les _réflexions sur les passions_ sont d'une _fausse_ et _froide poésie_.]
Ils plaçaient dans la _poitrine_ le siège de toutes les passions, et au-dessous, les deux germes, les deux levains des passions: dans l'_estomac_ la partie irascible, et la partie concupiscible surtout dans le _foie_, qui est défini _le laboratoire du sang_ (_officina_). Les poètes appellent cette partie _præcordia_; ils attachent au foie de Titan chacun des animaux remarquables par quelque passion; c'était entendre d'une manière confuse, que _la concupiscence est la mère de toutes les passions_, et que _les passions sont dans nos humeurs_.
Ils rapportaient au _coeur_ tous les conseils; les héros roulaient leurs pensées, leurs inquiétudes dans leur cour; _agitabant, versabant, volutabant corde curas_. Ces hommes encore stupides ne pensaient aux choses qu'ils avaient à faire, que lorsqu'ils étaient agités par les passions. De là les Latins appelaient les sages _cordati_, les hommes de peu de sens, _vecordes_. Ils disaient _sententiæ_, pour _résolutions_, parce que leurs jugemens n'étaient que le résultat de leurs sentimens; aussi les jugemens des _héros_ s'accordaient toujours avec la vérité dans leur _forme_, quoiqu'ils fussent souvent faux dans leur _matière_.
§. II. COROLLAIRE
_Relatif aux descriptions héroïques._
Les premiers hommes ayant peu ou point de raison, et étant au contraire tout imagination, rapportaient _les fonctions externes de l'âme aux cinq sens du corps_, mais considérés dans toute la finesse, dans toute la force et la vivacité qu'ils avaient alors. Les mots par lesquels ils exprimèrent l'action des sens le prouvent assez: ils disaient pour entendre, _audire_, comme on dirait _haurire_, puiser, parce que les oreilles semblent boire l'air, renvoyé par les corps qu'il frappe. Ils disaient pour voir distinctement, _cernere oculis_ (d'où l'italien _scernere_, _discerner_), mot à mot _séparer par les yeux_, parce que les yeux sont comme un crible dont les pupilles sont les trous; de même que du crible sortent les jets de poussière qui vont toucher la terre, ainsi des yeux semblent sortir par les pupilles les jets ou rayons de lumière qui vont frapper les objets que nous voyons distinctement; c'est le _rayon visuel_, deviné par les stoïciens, et démontré de nos jours par Descartes. Ils disaient, pour _voir_ en général, _usurpare oculis_. _Tangere_, pour _toucher_ et _dérober_, parce qu'en touchant les corps nous en enlevons, nous en dérobons toujours quelque partie. Pour _odorer_, ils disaient _olfacere_, comme si, en recueillant les odeurs, nous les faisions nous-mêmes; et en cela ils se sont rencontrés avec la doctrine des cartésiens. Enfin, pour goûter, pour juger des saveurs, ils disaient _sapere_, quoique ce mot s'appliquât proprement aux choses douées de saveur, et non au sens qui en juge; c'est qu'ils cherchaient dans les choses la saveur qui leur était propre: de là cette belle métaphore de _sapientia_, la sagesse, laquelle tire des choses leur usage naturel, et non celui que leur suppose l'opinion.
Admirons en tout ceci la Providence divine qui, nous ayant donné comme pour la garde de notre corps des _sens_, à la vérité bien inférieurs à ceux des brutes, voulut qu'à l'époque où l'homme était tombé dans un état de brutalité, il eût pour sa conservation les sens les plus actifs et les plus subtils, et qu'ensuite ces sens s'affaiblissent, lorsque viendrait l'âge de la _réflexion_, et que cette faculté prévoyante protégerait le corps à son tour.
On doit comprendre d'après ce qui précède, pourquoi les _descriptions héroïques_, telles que celles d'Homère, ont tant d'éclat, et sont si frappantes, que tous les poètes des âges suivans n'ont pu les imiter, bien loin de les égaler.
§. III. COROLLAIRE
_Relatif aux moeurs héroïques._
De telles _natures héroïques_, animées de tels _sentimens héroïques_, durent créer et conserver des _moeurs_ analogues à celles que nous allons esquisser.
Les _héros_, récemment sortis des _géans_, étaient au plus haut degré _grossiers_ et _farouches_, d'un entendement très borné, d'une vaste imagination, agités des passions les plus violentes; ils étaient nécessairement _barbares_, _orgueilleux_, _difficiles_, _obstinés_ dans leurs résolutions, et en même temps très _mobiles_, selon les nouveaux objets qui se présentaient. Ceci n'est point contradictoire; vous pouvez observer tous les jours l'opiniâtreté de nos paysans, qui cèdent à la première raison que vous leur dites, mais qui, par faiblesse de réflexion, oublient bien vite le motif qui les avait frappés, et reviennent à leur première idée.--Par suite du même _défaut de réflexion_, les _héros_ étaient _ouverts_, incapables de dissimuler leurs impressions, _généreux_ et _magnanimes_, tels qu'Homère représente Achille, le plus grand de tous les héros grecs. Aristote part de ces moeurs _héroïques_, lorsqu'il veut dans sa Poétique, que le héros de la tragédie ne soit ni parfaitement bon, ni entièrement méchant, mais qu'il offre un mélange de grands vices et de grandes vertus. En effet, l'_héroïsme d'une vertu parfaite_ est une conception qui appartient à la philosophie et non pas à la poésie.
L'_héroïsme galant_ des modernes a été imaginé par les poètes qui vinrent bien long-temps après Homère, soit que l'invention des fables nouvelles leur appartienne, soit que les moeurs devenant efféminées avec le temps, ils aient altéré, et enfin corrompu entièrement les premières fables graves et sévères, comme il convenait aux fondateurs des sociétés. Ce qui le prouve, c'est qu'Achille, qui fait tant de bruit pour l'enlèvement de Briséis, et dont la colère suffit pour remplir une Iliade, ne montre pas une fois dans tout ce poème un sentiment d'amour; Ménélas, qui arme toute la Grèce contre Troie pour reconquérir Hélène, ne donne pas, dans tout le cours de cette longue guerre, le moindre signe d'_amoureux tourment_ ou de jalousie.
Tout ce que nous avons dit sur les _pensées_, les _descriptions_ et les _moeurs héroïques_, appartient à la DÉCOUVERTE DU VÉRITABLE HOMÈRE, que nous ferons dans le livre suivant.
CHAPITRE VIII.
DE LA COSMOGRAPHIE POÉTIQUE.
Les _poètes théologiens_, ayant pris pour principes de leur _physique_ les êtres divinisés par leur imagination, se firent une _cosmographie_ en harmonie avec cette _physique_. Ils composèrent le monde de dieux du ciel, de l'enfer (_dii superi, inferi_), et de dieux intermédiaires (qui furent probablement ceux que les anciens Latins appelaient _medioxumi_).
Dans le monde, ce fut le _ciel_ qu'ils contemplèrent d'abord. Les choses du ciel durent être pour les Grecs les premiers [Grec: mathêmata], _connaissances par excellence_, les premiers [Grec: theôrêmata], objets _divins de contemplation_. Le mot _contemplation_, appliqué à ces choses, fut tiré par les Latins de ces espaces du ciel désignés par les augures pour y observer les présages, et appelés _templa coeli_.--Le _ciel_ ne fut pas d'abord plus haut pour les poètes, que _le sommet des montagnes_; ainsi les enfans s'imaginent que les montagnes sont les _colonnes_ qui soutiennent la voûte du ciel, et les Arabes admettent ce principe de cosmographie dans leur Coran; de ces _colonnes_, il resta _les deux colonnes d'Hercule_, qui remplacèrent Atlas fatigué de porter le ciel sur ses épaules. _Colonne_ dut venir d'abord de _columen_; ce n'était que des _soutiens_, des _étais_ arrondis dans la suite par l'architecture.