Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova'
Part 18
Depuis que Fabius Maximus eut distribué les citoyens selon leurs biens, en trois classes, _sénateurs_, _chevaliers_, et _plébéiens_, les nobles ne formèrent plus un ordre dans la cité, et se partagèrent, selon leur fortune, entre les trois classes. Dès-lors on distingua le _patricien_ du _sénateur_ et du _chevalier_, le _plébéien_ de l'_homme sans naissance_ (_ignobilis_); _plébéien_ ne fut plus opposé à _patricien_, mais à _sénateur_ ou _chevalier_; ce mot désigna un citoyen _pauvre_, quelque _noble_ qu'il pût être; _sénateur_, au contraire, ne fut plus synonyme de _patricien_, mais il désigna le citoyen _riche_, même _sans naissance_. Depuis cette époque, on appela _comices par centuries_ les assemblées dans lesquelles tout le peuple romain se réunissait dans ses trois classes pour décider des affaires publiques, et particulièrement pour voter sur les _lois consulaires_. Dans les _comices par tribus_, le peuple continua à voter sur les _lois tribunitiennes_ ou _plébiscites_ [ce qui pendant long-temps n'avait signifié que: lois communiquées au peuple, lois publiées devant les plébéiens, _plebi scita_ ou _nota_, telle que la loi de l'éternelle expulsion des Tarquins, promulguée par Junius Brutus]. Pour la régularité des cérémonies religieuses, les comices par curies, où l'on traitait des choses sacrées, furent toujours les _assemblées des seuls chefs des curies_; au temps des rois, où ces assemblées commencèrent, on y traitait de toutes les choses _profanes_ en les considérant comme _sacrées_.
§. V. COROLLAIRE.
_C'est la divine Providence qui règle les sociétés, et qui a fondé le droit naturel des gens_.
En voyant les sociétés naître ainsi dans l'_âge divin_, avec le gouvernement _théocratique_, pour se développer sous le gouvernement _héroïque_, qui conserve l'esprit du premier, on éprouve une admiration profonde pour la sagesse avec laquelle la Providence conduisit l'homme à un but tout autre que celui qu'il se proposait, lui imprima la crainte de la Divinité, et _fonda la société sur la religion_. La religion arrêta d'abord les géans dans les terres qu'ils occupèrent les premiers, et cette prise de possession fut l'origine de tous les droits de propriété, de tous les _domaines_. Retirés au sommet des monts, ils y trouvèrent, pour fixer leur vie errante, des lieux salubres, forts de situation, et pourvus d'eau, trois circonstances indispensables pour élever des cités. C'est encore la religion qui les détermina à former une union régulière et aussi durable que la vie, celle du _mariage_, d'où nous avons vu dériver le pouvoir paternel, et par suite tous les pouvoirs. Par cette union ils se trouvèrent avoir fondé les _familles_, berceau des sociétés politiques. Enfin, en ouvrant les _asiles_, ils donnèrent lieu aux _clientèles_, qui, par suite de la _première loi agraire_ dont nous avons parlé, devaient produire les _cités_. Composées d'un ordre de nobles qui commandaient, et d'un ordre de plébéiens nés pour obéir, les cités eurent d'abord un gouvernement _aristocratique_. Rien ne pouvait être plus conforme à la nature sauvage et solitaire de ces premiers hommes, puisque l'esprit de l'aristocratie est la conservation des limites qui séparent les différens ordres au-dedans, les différens peuples au-dehors. Grâce à cette forme de gouvernement, les nations nouvellement entrées dans la civilisation, devaient rester long-temps sans communication extérieure, et oublier ainsi l'état sauvage et bestial d'où elles étaient sorties. Les hommes n'ayant encore que des idées très particulières, et ne pouvant comprendre ce que c'est que le _bien commun_, la Providence sut, au moyen de cette forme de gouvernement, les conduire à s'unir à leur patrie, dans le but de conserver un objet d'intérêt privé, aussi important pour eux que leur _monarchie domestique_; de cette manière, sans aucun dessein, ils s'accordèrent dans cette généralité du bien social, qu'on appelle _république_.
Maintenant recourons à ces _preuves divines_ dont on a parlé dans le chapitre de la Méthode; examinons combien sont naturels et simples les moyens par lesquels la Providence a dirigé la marche de l'humanité, rapprochons-en le nombre infini des phénomènes qui se rapportent aux quatre causes dans lesquelles nous verrons partout les élémens du monde social (les _religions_, les _mariages_, les _asiles_ et la _première loi agraire_), et cherchons ensuite entre tous les cas humainement possibles, si des choses si nombreuses et si variées ont pu avoir des origines plus simples et plus naturelles. Au moment où les sociétés devaient naître, les _matériaux_, pour ainsi parler, n'attendaient plus que la _forme_. J'appelle _matériaux_ les religions, les langues, les terres, les mariages, les noms propres et les armes ou emblèmes, enfin les magistratures et les lois. Toutes ces choses furent d'abord _propres_ à l'individu, _libres_ en cela même qu'elles étaient individuelles, et, parce qu'elles étaient libres, capables de constituer de véritables républiques. Ces religions, ces langues, etc., avaient été propres aux premiers hommes, monarques de leur famille. En formant par leur union des corps politiques, ils donnèrent naissance à la _puissance civile_, puissance souveraine, de même que dans l'état précédent celle des pères sur leurs familles n'avait relevé que de Dieu. Cette _souveraineté civile_, considérée comme une personne, eut son _âme_ et son _corps_: l'_âme_ fut une compagnie de sages, tels qu'on pouvait en trouver dans cet état de simplicité, de grossièreté. Les plébéiens représentèrent le _corps_. Aussi est-ce une loi éternelle dans les sociétés, que les uns y doivent tourner leur esprit vers les travaux de la politique, tandis que les autres appliquent leur corps à la culture des arts et des métiers. Mais c'est aussi une loi que l'_âme_ doit toujours y commander, et le _corps_ toujours servir.
Une chose doit augmenter encore notre admiration. La Providence, en faisant naître les familles, qui, sans connaître le Dieu véritable, avaient au moins quelque notion de la Divinité, en leur donnant une religion, une langue, etc., qui leur fussent propres, avait déterminé l'existence d'un _droit naturel des familles_, que les _pères_ suivirent ensuite dans leurs rapports avec leurs _cliens_. En faisant naître les républiques sous une forme aristocratique, elle transforma le _droit naturel des familles_, qui s'était observé dans l'état de nature, en _droit naturel des gens_, ou des peuples. En effet, les pères de famille qui s'étaient réservé leur religion, leur langue, leur législation particulière à l'exclusion de leurs cliens, ne purent se séparer ainsi sans attribuer ces privilèges aux ordres souverains dans lesquels ils entrèrent; c'est en cela que consista la _forme si rigoureusement aristocratique des républiques héroïques_. De cette manière, le _droit des gens_ qui s'observe maintenant entre les nations, fut, à l'origine des sociétés, une sorte de privilège pour les puissances souveraines. Aussi le peuple où l'on ne trouve point une puissance souveraine investie de tels droits, n'est point un peuple à proprement parler, et ne peut traiter avec les autres d'après les lois du droit des gens; une nation supérieure exercera ce droit pour lui.
§. VI. _Suite de la politique héroïque._
Tous les historiens commencent l'_âge héroïque_ avec les courses navales de Minos et l'expédition des Argonautes; ils en voient la continuation dans la guerre de Troie, la fin dans les courses errantes des héros, qu'ils terminent au retour d'Ulysse. C'est alors que dut naître Neptune, le dernier des douze grands dieux. La marine est, à cause de sa difficulté, l'un des derniers arts que trouvent les nations. Nous voyons dans l'Odyssée que, lorsque Ulysse aborde sur une nouvelle terre, il monte sur quelque colline pour voir s'il découvrira la fumée qui annonce les habitations des hommes. D'un autre côté, nous avons cité dans les axiomes ce que dit Platon sur l'_horreur que les premiers peuples éprouvèrent long-temps pour la mer_. Thucydide en explique la raison en nous apprenant que _la crainte des pirates empêcha long-temps les peuples grecs d'habiter sur les rivages_. Voilà pourquoi Homère arme la main de Neptune du _trident qui fait trembler la terre_. Ce trident n'était qu'un croc pour arrêter les barques; le poète l'appelle _dent_ par une belle métaphore, en ajoutant une particule qui donne au mot le sens superlatif.
Dans ces vaisseaux de pirates nous reconnaissons le _taureau_, sous la forme duquel Jupiter enlève Europe; le _Minotaure_, ou taureau de Minos, avec lequel il enlevait les jeunes garçons et les jeunes filles des côtes de l'Attique. Les antennes s'appelaient _cornua navis_. Nous y voyons encore le _monstre_ qui doit dévorer Andromède, et le _cheval ailé_ sur lequel Persée vient la délivrer. Les _voiles_ du vaisseau furent appelées ses _ailes, alarum remigium_. Le _fil_ d'Ariane est l'art de la navigation, qui conduit Thésée à travers le _labyrinthe_ des îles de la mer Égée.
Plutarque, dans sa Vie de Thésée, dit que les _héros_ tenaient à grand honneur le nom de _brigand_, de même qu'au moyen âge, où reparut la barbarie antique, l'italien _corsale_ était pris pour un _titre de seigneurie_. Solon, dans sa législation, permit, dit-on, les associations pour cause de _piraterie_. Mais ce qui étonne le plus, c'est que Platon et Aristote placent le _brigandage_ parmi les espèces de _chasse_. En cela, les plus grands philosophes d'une nation si éclairée sont d'accord avec les barbares de l'ancienne Germanie, chez lesquels, au rapport de César, le _brigandage_, loin de paraître infâme, était regardé comme un _exercice de vertu_. Pour des peuples qui ne s'appliquaient à aucun art, c'était _fuir l'oisiveté_. Cette coutume barbare dura si long-temps chez les nations les plus policées, qu'au rapport de Polybe, les Romains imposèrent aux Carthaginois, entre autres conditions de paix, celle de ne point passer le cap de Pélore pour cause de commerce ou de _piraterie_. Si l'on allègue qu'à cette époque les Carthaginois et les Romains n'étaient, de leur propre aveu, que des barbares[61], nous citerons les Grecs eux-mêmes qui, aux temps de leur plus haute civilisation, pratiquaient, comme le montrent les sujets de leurs comédies, ces mêmes coutumes qui font aujourd'hui donner le nom de _barbarie_ à la côte d'Afrique opposée à l'Europe.
[Note 61: Plaute dit dans plusieurs endroits, qu'il a traduit, en _langue barbare_, les comédies grecques..., Marcus vertit barbarè. (_Vico_).]
Le principe de cet ancien droit de la guerre fut le caractère inhospitalier des _peuples héroïques_ que nous avons observé plus haut. Les _étrangers_ étaient à leurs yeux d'_éternels ennemis_, et ils faisaient consister l'honneur de leurs empires à les tenir le plus éloignés qu'il était possible de leurs frontières; c'est ce que Tacite nous rapporte des Suèves, le peuple le plus fameux de l'ancienne Germanie. Un passage précieux de Thucydide prouve que les _étrangers_ étaient considérés comme des _brigands_. Jusqu'à son temps[62], les voyageurs qui se rencontraient sur terre ou sur mer, se demandaient réciproquement s'ils n'étaient point des _brigands_ ou des _pirates_, en prenant sans doute ce mot dans le sens d'_étrangers_. Nous retrouvons cette coutume chez toutes les nations barbares, au nombre desquels on est forcé de compter les Romains, lorsqu'on lit ces deux passages curieux de la loi des douze tables: _Adversus hostem æterna auctoritas esto.--Si status dies sit, cum hoste venito_[63]. Les peuples civilisés eux-mêmes n'admettent d'étrangers que ceux qui ont obtenu une permission expresse d'habiter parmi eux.
[Note 62: [Grec: Ouk echontos pô aischunên toutou tou ergou, (tou arpazein), pherontos de ti kai doxês mallon. Dêlousi de tôn te êpeirôtôn tines eti kai nun, hois kosmos kalôs touto dran, kai hoi palaioi tôn poiêtôn tas pusteis tôn katapleontôn pantachou homoiôs erôtôntes hei lêstai eisin hôs oute hôn punthanontai apaxiountôn to ergon, hois t' epimeles ein eidenai, ouk oneidizontôn.]]
[Note 63: On prend ordinairement dans ce passage le mot _hostis_ dans le sens de l'_adverse partie_; mais Cicéron observe précisément à ce sujet que _hostis_ était pris par les anciens latins dans le sens du _peregrinus_. (_Vico_).]
Les _cités_, selon Platon, _eurent en quelque sorte dans la guerre leur principe fondamental_; la _guerre_ elle-même, [Grec: polemos], tira son nom de [Grec: polis], _cité_... Cette éternelle inimitié des peuples jeta beaucoup de jour sur le récit qu'on lit dans Tite-Live, de la première guerre d'Albe et de Rome: _Les Romains_, dit-il, _avaient long-temps fait la guerre contre les Albains_, c'est-à-dire que les deux peuples avaient long-temps auparavant exercé réciproquement _ces brigandages_ dont nous parlons. L'action d'_Horace_ qui _tue sa soeur pour avoir pleuré Curiace_, devient plus vraisemblable si l'on suppose qu'il était non son _fiancé_, mais son ravisseur[64]. Il est bien digne de remarque, que, par ce genre de convention, _la victoire de l'un des deux peuples devait être décidée par l'issue du combat des principaux intéressés_, tels que les trois Horaces et les trois Curiaces dans la guerre d'Albe, tels que Pâris et Ménélas dans la guerre de Troie. De même, quand la barbarie antique reparut au moyen âge, les princes décidaient eux-mêmes les querelles nationales par des combats singuliers, et les peuples se soumettaient à ces sortes de jugemens. Albe ainsi considérée fut la Troie latine, et l'Hélène romaine fut la soeur d'Horace.
[Note 64: Comment expliquer cette prétendue alliance, quand Romulus lui-même, sorti du sang des rois d'Albe, vengeur de Numitor auquel il avait rendu le trône, ne put trouver de femmes chez les Albains. (_Vico_).]
Les _dix ans_ du siège de Troie célébrés chez les Grecs, répondent, chez les Latins, _aux dix ans_ du siège de Veies; c'est un nombre fini pour le nombre infini des années antérieures, pendant lesquelles les cités avaient exercé entr'elles de continuelles hostilités.[65][66]
[Note 65: Le _nombre_, chose la plus abstraite de toutes, fut la dernière que comprirent les nations. Pour désigner un grand nombre, on se servit d'abord de celui de _douze_, de là les _douze_ grands dieux, les _douze_ travaux d'Hercule, les _douze_ parties de l'as, les _douze_ tables, etc. Les Latins ont conservé, d'une époque où l'on connaissait mieux les nombres, leur mot _sexcenti_, et les Italiens, _cento_, et ensuite _cento e mille_, pour dire un nombre innombrable. Les philosophes seuls peuvent arriver à comprendre l'idée d'_infini_. (_Vico_).]
[Note 66: Il est à croire qu'au temps de la guerre de Troie, le nom de [Grec: achaioi], _achivi_, était restreint à une partie du peuple grec, qui fit cette guerre; mais ce nom s'étant étendu à toute la nation, on dit au temps d'Homère _que toute la Grèce s'était liguée contre Troie_. Ainsi nous voyons dans Tacite que ce nom de _Germanie_, étendu depuis à une vaste contrée de l'Europe, n'avait désigné originalement qu'une tribu qui, passant le Rhin, chassa les Gaulois de ses bords; la gloire de cette conquête fit adopter ce nom par toute la _Germanie_, comme la gloire du siège de Troie avait fait adopter celui d'_achivi_ par tous les Grecs. (_Vico_).]
Les guerres éternelles des cités anciennes, leur éloignement pour former des ligues et des confédérations, nous expliquent pourquoi l'Espagne fut soumise par les Romains; l'Espagne, dont César avouait que partout ailleurs il avait combattu pour l'empire, là seulement pour la vie; l'Espagne, que Cicéron proclamait la mère des plus belliqueuses nations du monde. La résistance de Sagunte, arrêtant pendant huit mois la même armée qui, après tant de pertes et de fatigues, faillit triompher de Rome elle-même dans son Capitole; la résistance de Numance, qui fit trembler les vainqueurs de Carthage, et ne put être réduite que par la sagesse et l'héroïsme du triomphateur de l'Afrique, n'étaient-elles pas d'assez grandes leçons pour que cette nation généreuse unît toutes ses cités dans une même confédération, et fixât l'empire du monde sur les bords du Tage? Il n'en fut point ainsi: l'Espagne mérita le déplorable éloge de Florus: _sola omnium provinciarum vires suas, postquam victa est, intellexit_. Tacite fait la même remarque sur les Bretons, que son Agricola trouva si belliqueux: _dum singuli pugnant, universi vincuntur_.
Les historiens frappés de l'éclat des _entreprises navales des temps héroïques_, n'ont point remarqué _les guerres de terre_ qui se faisaient aux mêmes époques, encore moins la _politique héroïque_ qui gouvernait alors la Grèce. Mais Thucydide, cet écrivain plein de sens et de sagacité, nous en donne une indication précieuse: _Les cités héroïques_, dit-il, _étaient toutes sans murailles_, comme Sparte dans la Grèce, comme Numance, la Sparte de l'Espagne; _telle était_, ajoute-t-il, _la fierté indomptable et la violence naturelle des héros, que tous les jours ils se chassaient les uns les autres de leurs établissemens_. Ainsi Amulius chassa Numitor, et fut chassé lui-même par Romulus, qui rendit Albe à son premier roi. Qu'on juge combien il est raisonnable de chercher un moyen de certitude pour la chronologie dans les généalogies héroïques de la Grèce, et dans cette suite non interrompue des quatorze rois latins! Dans les siècles les plus barbares du moyen âge, on ne trouve rien de plus inconstant, de plus variable, que la fortune des maisons royales. _Urbem Romam principio reges_ HABUERE, dit Tacite à la première ligne des Annales. L'ingénieux écrivain s'est servi du plus faible des trois mots employés par les jurisconsultes pour désigner la possession, _habere_, _tenere_, _possidere_.
§. VII. COROLLAIRES
_Relatifs aux antiquités romaines, et particulièrement à la prétendue monarchie de Rome, à la prétendue liberté populaire qu'aurait fondée Junius Brutus._
En considérant ces rapports innombrables de l'histoire politique des Grecs et des Romains, tout homme qui consulte la réflexion plutôt que la mémoire ou l'imagination, affirmera sans hésiter que, depuis les temps des rois jusqu'à l'époque où les plébéiens partagèrent avec les nobles le _droit des mariages solennels, le peuple de Mars se composa des seuls nobles_.... On ne peut admettre que les plébéiens, que la tourbe des plus vils ouvriers, traités dès l'origine comme esclaves, eussent le droit d'élire les rois, tandis que les _Pères_ auraient seulement sanctionné l'élection. C'est confondre ces premiers temps avec celui où les plébéiens étaient déjà une partie de la cité, et concouraient à élire les consuls, droit qui ne leur fut communiqué par les _Pères_ qu'après celui des _mariages solennels_, c'est-à-dire au moins trois cents ans après la mort de Romulus.
Lorsque les philosophes ou les historiens parlent des _premiers temps_, ils prennent le mot _peuple_ dans un sens _moderne_, parce qu'ils n'ont pu imaginer les _sévères aristocraties_ des âges antiques; de là deux erreurs dans l'acception des mots _rois_ et _liberté_. Tous les auteurs ont cru que la _royauté romaine_ était _monarchique_, que la _liberté_ fondée par Junius Brutus était une _liberté populaire_. On peut voir à ce sujet l'inconséquence de Bodin.
Tout ceci nous est confirmé par Tite-Live, qui, en racontant l'institution du consulat par Junius Brutus, dit positivement qu'il n'y eut rien de changé dans la constitution de Rome (Brutus était trop sage pour faire autre chose que la ramener à la pureté de ses principes primitifs), et que l'existence de deux consuls annuels ne diminua rien de la puissance royale, _nihil quicquam de regiâ potestate deminutum_. Ces consuls étaient deux rois annuels d'une aristocratie, _reges annuos_, dit Cicéron dans le livre des lois, de même qu'il y avait à Sparte des rois à vie, quoique personne ne puisse contester le caractère aristocratique de la constitution lacédémonienne. Les consuls, pendant leur _règne_, étaient, comme on sait, sujets à l'appel, de même que les rois de Sparte étaient sujets à la surveillance des éphores: leur _règne annuel_ étant fini, les consuls pouvaient être accusés, comme on vit les éphores condamner à mort des rois de Sparte. Ce passage de Tite-Live nous démontre donc à-la-fois, et que la _royauté romaine fut aristocratique_, et que la _liberté fondée par Brutus ne fut point populaire_, mais particulière aux nobles; elle n'affranchit pas le peuple des patriciens, ses maîtres, mais elle affranchit ces derniers de la tyrannie des Tarquins.
Si la variété de tant de causes et d'effets observés jusqu'ici dans l'histoire de la république romaine, si l'influence continue que ces causes exercèrent sur ces effets, ne suffisent pas pour établir que la royauté chez les Romains eut un caractère aristocratique, et que la liberté fondée par Brutus fut restreinte à l'ordre des nobles, il faudra croire que les Romains, peuple grossier et barbare, ont reçu de Dieu un privilège refusé à la nation la plus ingénieuse et la plus policée, à celle des Grecs; qu'ils ont connu leurs antiquités, tandis que les Grecs, au rapport de Thucydide, ne surent rien des leurs jusqu'à la guerre du Péloponèse[67]. Mais quand on accorderait ce privilège aux Romains, il faudrait convenir que leurs traditions ne présentent que des souvenirs obscurs, que des tableaux confus, et qu'avec tout cela la raison ne peut s'empêcher d'admettre ce que nous avons établi sur les antiquités romaines.
[Note 67: Nous avons observé dans la table chronologique que cette époque est pour l'histoire grecque celle de la plus grande lumière, comme pour l'histoire romaine l'époque de la seconde guerre punique; c'est alors que Tite-Live déclare qu'il écrit l'histoire avec plus de certitude; et pourtant il n'hésite point d'avouer qu'il ignore les trois circonstances historiques les plus importantes. _Voyez la table chronologique._ (_Vico_).]
§. VIII. COROLLAIRE
_Relatif à l'héroïsme des premiers peuples._
D'après les principes de la _politique héroïque_ établis ci-dessus, l'_héroïsme des premiers peuples_, dont nous sommes obligés de traiter ici, fut bien différent de celui qu'ont imaginé les philosophes, imbus de leurs préjugés sur la sagesse merveilleuse des anciens, et trompés par les philologues sur le sens de ces trois mots, _peuple_, _roi_ et _liberté_. Ils ont entendu par le premier mot, _des peuples où les plébéiens seraient déjà citoyens_, par le second, des _monarques_, par le troisième, _une liberté populaire_. Ils ont fait entrer dans l'héroïsme des premiers âges, trois idées naturelles à des esprits éclairés et adoucis par la civilisation: l'idée d'une _justice raisonnée_, et conduite par les maximes d'une morale socratique; l'idée de cette _gloire_ qui récompense les bienfaiteurs du genre humain; enfin, l'idée d'un noble _désir de l'immortalité_. Partant de ces trois erreurs, ils ont cru que les rois et autres grands personnages des temps anciens s'étaient consacrés, eux, leurs familles, et tout ce qui leur appartenait, à adoucir le sort des malheureux qui forment la majorité dans toutes les sociétés du monde.