Part 8
A vrai dire, sa femme et lui prenaient un peu à la légère cette histoire d’amour. Un seul amour les préoccupait, leur semblait grand, complet, éblouissant: le leur. Mais par amitié ils feignaient de s’intéresser vivement à celui du jeune homme, et Thérèse allait gentiment répondre, quand Pautel, assez embarrassé de ce qui lui restait à demander, se libéra de tout d’un seul mot,--un mot dont il ne prévoyait pas la portée sur les deux époux:
--Crois-tu qu’elle lâchera sa médecine?
Au fond du jardin romantique, par ce crépuscule de mars, ces trois discrets personnages parlaient de l’amour à voix basse, sans que nul passant prît garde à eux. Sur les pelouses se dressaient--fragments précieux et informes--des ruines de sculptures grignotées par le temps; le lierre en avait revêtu quelques-unes, et c’étaient alors de vivantes architectures somptueuses et délicates, des monuments géométriques de verdure à la secrète ossature de pierre. Au loin, défendant la grille close, les deux grands lions ailés, tout bronzés de mousse, veillaient.
Thérèse et Fernand se regardèrent. Comment! encore une fois le pénible problème surgissait devant eux! Ce cas de conscience les avait déjà fait assez souffrir cependant, et, à ce seul souvenir, un doute se réveillait dans leurs âmes. Les yeux de Thérèse disaient à son mari: «Êtes-vous donc tous complices, pour conspirer ainsi contre notre liberté et notre gloire? N’est-ce donc point assez de vous abandonner notre cœur, de vous donner nos caresses, et vous faut-il posséder jusqu’à notre cerveau, que vous forcez jusqu’à ce dernier retranchement notre individualité plus qu’à demi conquise?» Et les yeux de Fernand, avec mélancolie, disaient à sa femme: «Tu vois, tu vois! lui aussi la veut toute. Je n’étais donc pas un monstre!...» Mais ce furent en eux d’obscures sensations que les moindres paroles eussent déformées.
Thérèse dit en riant:
--Pourquoi voulez-vous l’arracher à sa médecine, la pauvre petite?
--Oh! balbutia Pautel, un peu gêné par le propre cas de madame Guéméné, c’est une conception à moi: je ne me vois pas le mari d’une femme-médecin. Vous êtes trop fortes pour nous, vous nous écrasez de votre sapience; je serais horriblement humilié d’en savoir moins que ma femme... Et puis, j’ai des idées bourgeoises sur le mariage.
--Mon cher ami, déclara Guéméné avec une chaleur naïve, nous n’avons pas le droit de demander à nos femmes une pareille abdication. Elles sont et restent, après tout, maîtresses de leur vie. Nous leur proposons de s’associer à nous, mais nous ne devons pas exiger d’elles l’immolation. Ce sont des compagnes, et non des esclaves, que nous souhaitons. Il faut respecter leur vie intellectuelle, la protéger, la défendre, au besoin; mais l’étouffer! ah! par exemple, ce serait odieux!
Et Thérèse à son tour:
--Jamais, jamais une véritable étudiante ne voudra renoncer à sa carrière, même pour l’amour. Dina, aujourd’hui, se passionne pour son métier. Il y a toujours dans nos études une époque d’enchantement où, les premières difficultés surmontées, on fait d’enthousiasme la grande plongée dans la science. Elle l’a faite. Je la suis de très près. Depuis quelques semaines, elle travaille avec une ferveur qui la transfigure. Littéralement, elle boit ses livres.
--D’ailleurs, reprit Guéméné gaiement, j’ai bien acquis, ce me semble, le droit de parler de ces choses: vois l’exemple vivant que nous sommes. J’ai assez admiré ma femme, en l’épousant, pour lui reconnaître le droit d’exister dans la société, au même titre que moi. Nous savons nous aimer malgré la similitude de nos fonctions. Nous sommes les époux nouveaux; nous inaugurons une ère, mais dans la douceur et la béatitude.
--Et l’ennui, dit Thérèse, ce perfide serpent des bons ménages, est d’avance vaincu. Croyez-moi, dans le mariage, il est bon que le travail occupe la femme.
--C’est vrai, dit Pautel, qui les avait écoutés avec une docilité parfaite et d’un air converti; mais, madame Guéméné, demandez donc tout de même à votre amie si, pour m’épouser, elle veut bien redevenir une femme d’autrefois.
Pautel était un homme du Nord, froid, réfléchi et insondable. Thérèse eut une pointe d’humeur devant cette obstination tranquille.
--Vous êtes buté, je le vois. Ne comptez pas sur moi pour plaider votre cause, mon pauvre ami; ce n’est pas moi qui conseillerai à Dina une mauvaise action: or, ce que vous demandez est une mauvaise action.
Et, se levant, elle boutonna sa jaquette, rajusta ses gants pour partir; et elle scandait fièrement, nerveuse et offensée:
--Une mauvaise action, vous entendez!
Guéméné sourit amoureusement en la regardant. Elle lui semblait une Minerve orgueilleuse et charmante, et si femme, toujours, dans ces colères puériles et irraisonnées! Par un mouvement d’humeur, elle s’était écartée des deux hommes. Ceux-ci se levèrent, à leur tour. Guéméné, se retournant alors vers Pautel, le vit blêmir. Il en eut pitié et dit:
--Allons, vieux, du calme! Qu’importent ces discussions? Si elle t’aime, tout est gagné.
--Oui, mais si elle ne m’aime pas, je suis fichu.
--Écoutez, Pautel, dit Thérèse qui revint vers lui, un peu apaisée, je veux bien me résigner à la démarche que vous attendez de moi, mais j’hésite à en prendre seule la responsabilité. Demain je ne dirai rien à Dina lors de la visite, je l’amènerai déjeuner chez nous, et c’est dans notre nid, dans l’atmosphère de notre foyer, de notre heureuse intimité conjugale, qu’elle apprendra votre amour, et quel sacrifice vous exigez d’elle.
Et, après une poignée de main de bonne camarade, elle le laissa rêver dans ce square où le pépiement des oiseaux devenait assourdissant. Elle s’en allait triomphante au bras de son jeune mari. Guéméné l’entendit murmurer tendrement, à la cadence de leur marche à deux:
--Oh! Fernand! Fernand! merci des choses que tu as dites. Je vois enfin que tu m’as comprise. Ah! je sais, moi, ce qu’est le bonheur!
Il la sentait frémir d’émotion à son bras, et elle marchait ainsi, ardente, vibrante et passionnée, vers l’hôpital sombre dont ils apercevaient maintenant le portique, de l’autre côté de l’eau. Elle réalisait bien l’idéal de la femme nouvelle. Le labeur cérébral n’était rien à son cœur ni à sa jeunesse. Cette étudiante, âpre au travail, demeurait la plus caressante des épouses, la plus câline. Quand ils eurent passé le Petit Pont, traversé le Parvis, ils se dirent adieu sur le seuil de l’hôpital. De la scène précédente, ils avaient gardé un peu de fièvre. Thérèse débordait de reconnaissance pour la chaude profession de foi de son mari. Tout à coup, dans un geste de passion mi-impulsif, mi-délibéré, elle le prit à l’épaule, et là, sur ce seuil de la porte béante, en plein Paris et en plein jour, la fille du célèbre Herlinge, avançant les lèvres, baisa au front, devant tous les passants, le modeste docteur Fernand Guéméné.
IV
Dina Skaroff, depuis quatre ou cinq semaines, travaillait éperdument. L’époque du concours d’internat approchait. Elle redoutait surtout l’épreuve écrite de pathologie, et relisait ses livres; mais c’était maintenant avec un entrain plein d’agrément qu’elle étudiait. Elle se sentait savoir. Quand, feuilletant ses traités, elle voyait se dérouler, à la volée des pages, comme en un panorama, le lamentable ensemble de toutes les misères humaines dont les planches en couleur étalaient crûment les figures, l’orgueil la prenait de posséder en sa mémoire déjà toutes ces images. Les souvenirs sanglants d’autopsie, l’âcre odeur des amphithéâtres, les aspects répugnants du mal, le dégoût, la pitié même, tout se transformait: la médecine devenait un grand poème; les maladies, des manœuvres mystérieuses de la cellule organique; la thérapeutique, une réaction contre l’ennemi dans cette microscopique épopée. La noblesse des mots de science, incolores, tout ce vocabulaire impassible et froid, achevait l’idéalisation des horreurs pathologiques, dans ce cerveau délicat de jeune fille. Elle connaissait les processus de tous ses microbes, comme un bon rhétoricien la marche des armées dans chacun des combats de l’Iliade. Et l’espoir de conquérir peu à peu cette autorité médicale, devant laquelle, un jour, toute une clientèle s’inclinerait, mettait quelquefois une étincelle de plaisir dans les yeux de cette pauvre fille ignorée.
Sa matinée se passait à l’hôpital. A midi, elle avalait un déjeuner hâtif chez quelque marchand de vin, au fond d’une de ces ruelles qui éternisent le vieux Paris, autour de Saint-Séverin: au restaurant russe de la rue Berthollet, on ne l’avait plus revue. A deux heures, elle était au travail. A six heures, elle allumait le réchaud à alcool et dînait de deux œufs et d’une tasse de thé. Puis, le travail l’absorbait de nouveau. Les yeux ardents, les pommettes en feu, elle veillait tard dans la nuit.
Ainsi qu’il arrive toujours, elle trouvait le bonheur là où délibérément elle avait voulu le prendre. Elle en venait à oublier l’émotion vive qu’elle avait eue à déjeuner près de Pautel, dans ce lieu où, par prudence, elle n’était plus retournée. Même aujourd’hui, à se rappeler par hasard ces minutes orageuses, uniques dans sa vie, elle avait le vertige; bien vite elle en chassait alors le souvenir. Que serait-il advenu d’elle si Pautel, ce jour-là, lui avait demandé son amour!...
Mais aussi comme elle s’était ressaisie! Quelle vigueur le travail infuse à ceux qui s’y consacrent! Elle se glorifiait d’une telle domination sur elle-même. Cette science, qui l’avait sauvée, lui inspirait une étrange tendresse; elle alla, dans son imagination exaltée de Slave, jusqu’à prêter une figure à cette tutélaire et maternelle médecine, son refuge. Un soir, elle saisit un livre de thérapeutique et se mit à le baiser avec une sorte de passion.
Cependant, autour d’elle, dans ce Quartier Latin tout frémissant de vie, de jeunesse et de plaisir, l’amour ruisselait par les rues, pareil à un grand fleuve dont elle remontait le cours, fièrement. Aux portes des brasseries, quand se nouaient les couples pour les promenades crépusculaires, Dina plaignait les femmes et méprisait ces jeunes Français qui s’en jouaient. Elle ne concevait que l’amour éternel, avec la fidélité intransigeante à un seul être.
Or, un soir, en revenant de la Faculté, au coin du boulevard et de la rue Cujas, elle vit deux amants s’embrasser. Le jeune homme, un grand étudiant blond en béret, lui tournait le dos, mais sa sentimentale et jolie maîtresse apparut à Dina, le temps d’un éclair, avec un visage voluptueux, comme en extase. Et Dina, s’enfermant dans sa petite chambre du sixième qu’elle avait regagnée en hâte, s’accouda devant ses livres et sans goût au travail pleura longtemps. La vie était si triste!...
* * * * *
La vie était bien triste, mais ce matin de mars bien joyeux, le lendemain, quand, à huit heures et demie, la jeune fille descendait le boulevard Saint-Michel pour se rendre à l’Hôtel-Dieu. Sa lourde serviette sous le bras, sa jaquette usée serrant sa taille frêle, elle allait vite, sans rêves, sévèrement. Pourtant, les arbres du boulevard avaient de gros bourgeons gonflés de sève; les cris de Paris montaient gaiement; les arroseurs municipaux inondaient la chaussée d’où s’élevait, sous les gouttelettes, une buée printanière, et là-bas, sur le ciel bleu, la Sainte-Chapelle, aérienne et dorée, se découpait avec sa flèche fuselée qu’allumait le soleil. Dina prit à droite le quai Saint-Michel. Notre-Dame lui apparut, gigantesque, offrant au couchant son portail géométrique hérissé de gargouilles.
Dina passa le seuil de l’Hôtel-Dieu et gravit l’escalier.
Thérèse Guéméné l’avait devancée et l’attendait dans le laboratoire. Il n’y avait encore dans la salle qu’un seul interne, procédant à l’examen des malades qui lui étaient dévolus. Au passage, Thérèse arrêta Dina qu’elle guettait depuis longtemps. Elles se serrèrent la main.
--Ça va?
--Ça va, merci.
Une minute, Thérèse regarda l’étrangère avec attendrissement. L’effort contre son cœur, contre sa débilité naturelle, avait creusé, à la longue, un masque douloureux sur son joli visage. A la savoir si fort aimée, secrètement, par ce bon garçon de Pautel, Thérèse se réjouissait comme d’une équité miraculeuse de la vie. Elle méritait tant d’avoir sa part de bonheur, elle aussi, la pauvre petite Dina, si solitaire, si misérable, si courageuse!
--Vous faites des choses intéressantes? demanda la jeune fille à l’interne.
--Oh! rien d’extraordinaire; c’est toujours ma thèse que je travaille.
Dina se préparait à passer au vestiaire pour endosser sa blouse. Thérèse la retint:
--Dites-moi, mon mari voudrait vous parler... oui, vous parler d’une colle de Boussard... C’est au sujet de votre concours... Voulez-vous déjeuner avec nous?
--Avec vous? répéta Dina.
--Oui... chez nous, on causera mieux.
Dina réfléchit, un instant. Jusqu’ici, les études communes, les mêmes séances à l’hôpital, la camaraderie, avaient nivelé les inégalités entre l’élégante fille du maître Herlinge et la petite étudiante russe aux jupes de pilou. A cette invitation, elle se ressaisit, se remémora sa misère, gaiement:
--Déjeuner en ville, ma chère! y pensez-vous? Regardez comment je suis mise. Je vais être le scandale de votre valet de chambre.
Et secouant les plis de sa robe amincie par l’usage, elle découvrit bravement ses bottines rapiécées:
--On n’exhibe pas _ça_, reprit-elle. A l’hôpital, j’ai ma blouse; mais dans votre salon...
Thérèse, plus attendrie encore, l’embrassa en disant:
--Vous êtes charmante. Vous êtes la petite déesse Hygie, fille d’Asclêpios, notre dieu à tous. Vous ne tenez dans votre main ni la coupe ni le serpent, mais de belles connaissances qui feraient de vous une grande guérisseuse, si vous deviez continuer jusqu’au bout votre carrière... normalement... Croyez-vous donc que je ne serai pas honorée de recevoir chez moi un confrère de votre valeur? Il faudrait en France beaucoup de travailleuses comme vous, Dina, pour imposer enfin la femme-médecin.
Toutes deux poursuivaient leur pensée chère. La Russe dit gravement:
--Le jour où je pourrai gagner ma vie..., l’élégance, je m’en ficherai! mais j’aurai des robes confortables.
Elles prolongèrent toutes deux leur rêve, quelques secondes; Thérèse souhaitait l’émancipation glorieuse de l’«intellectuelle»; Dina, des visites à deux roubles pour s’acheter un manteau de drap comme madame Lancelevée.
--Au lit 7, il y a une entrante pour vous, Dina, dit enfin la jeune femme; écoutez donc son cœur avant que mon père arrive. Vous serez interrogée.
Dina Skaroff pénétra dans la salle, ausculta sa malade. Quand Herlinge entra, suivi de ses auditeurs, elle leva les yeux pour s’assurer que Pautel ne suivait pas la clinique. Il n’y venait plus que rarement. Chaque mercredi, Dina redoutait de le voir. Pourtant, toutes les fois que s’ouvrait la porte vitrée, elle y jetait un regard furtif, croyant le voir apparaître, et elle palpitait.
Tant que dura la visite, elle fut très gaie. Herlinge l’interrogea sur le cas de l’entrante. Hardiment elle prononça le mot de myocardite; il concordait avec le diagnostic du maître.
--Expliquez vos raisons, mademoiselle Skaroff, dit l’homme célèbre qui faisait trembler jusqu’aux vieux docteurs.
Elle fit crânement sa démonstration. L’invitation des Guéméné lui donnait de l’assurance. Elle s’en faisait fête comme une enfant. Et puis, si, à l’épreuve orale du concours d’internat, elle tombait sous la griffe de Boussard, ce serait très utile de connaître l’un de ces traquenards favoris que les étudiants attribuent à leurs examinateurs, sous le nom de «colles». Souvent les professeurs s’inspirent en l’occurrence de cas singuliers fournis par leur clientèle; on parlait, ces temps-ci, dans le monde médical, d’une cure retentissante opérée par Boussard, dans la famille d’un souverain étranger: un enfant royal guéri d’une maladie d’oreilles. Sans doute la confidence de Guéméné porterait sur cette question devenue chère au maître.
* * * * *
Après le départ d’Herlinge, Thérèse et Dina s’habillèrent ensemble. L’une, prenant pour glace la vitre du laboratoire, fixa par cinq épingles son petit chapeau foncé aux plumes touffues et légères; l’autre, insouciante, assujettit d’un coup, sur ses deux touffes de cheveux crêpés, le grand feutre décoloré, sans un ruban, qui écrasait sa petite taille.
Elles gagnèrent l’île Saint-Louis, causant d’une autopsie qu’on avait faite l’avant-veille dans un autre service, et à laquelle Thérèse avait assisté. Elle disait:
--Des poumons microscopiques, ma chère, gros comme cela, et un petit rein de poupée, des organes en miniature, quoi!... et il avait trente ans!
--Avez-vous déjà rencontré ces organes infantiles? demanda Dina, subitement intéressée.
Car, à l’opposé des jeunes hommes qui, aux heures de loisir, s’évadent joyeusement des questions médicales, les femmes s’y enferment, acharnées à s’instruire.
Mais elles furent interrompues. Devant elles, venait un homme chétif, au pardessus râpé, menant une bande de quatre enfants turbulents: deux garçons et deux filles.
--Tiens! c’est monsieur Adeline! s’écria Thérèse, qui avait connu, à l’économat de la Pitié, le mari de la doctoresse.
Il leva le bras pour saluer cérémonieusement, et l’on vit dépasser, sous sa manche élimée, sa manchette de huit jours. Thérèse aimait ce ménage laborieux, où la femme donnait un bel exemple à ceux qui prêchent l’incompatibilité entre la profession médicale et les devoirs d’épouse. Elle s’arrêta pour serrer la main au «bon monsieur Adeline». C’était dans cette poétique rue du Cloître qui file sous les contreforts noircis de Notre-Dame. Là-haut s’alignaient une profusion de cathédrales minuscules, chaque contrefort supportant la sienne. Les deux Adeline aînés grimpèrent aux grilles; leurs sœurs, mal élevées, en firent autant malgré leurs robes. Le père raconta:
--Nous sortons de la Morgue, tels que vous nous voyez. C’est déjà les vacances de Pâques; il faut bien distraire un peu les enfants! Ils avaient envie d’aller là. On ne sait vraiment que faire d’eux. Ce n’est pas ma pauvre Jeanne qui peut s’en charger: voilà trois accouchements qu’elle fait en trois jours,--je devrais dire en trois nuits,--et hier soir le docteur Artout lui a encore télégraphié. A cette heure, elle donne le chloroforme dans une opération d’appendicite... Artout favorise plutôt madame Lancelevée, c’est clair; mais il demande tout de même Jeanne de temps en temps: eh bien, madame Guéméné, c’est comme un fait exprès, son petit bleu arrive toujours quand ma femme doit faire un accouchement dans la nuit! Alors elle repart le matin sans avoir pris le moindre repos.
--Le chloroforme est plus avantageux dans le quartier de l’Étoile qu’un accouchement rue Dauphine, dit Thérèse; madame Adeline devrait, dans ce cas-là, sacrifier le second au premier.
L’employé de l’économat prit un air confidentiel:
--Entre nous, madame Guéméné, si l’on était sûr du docteur Artout, Jeanne laisserait bien un peu sa clientèle, qui est si mauvaise!... mais quand le docteur Artout vient chercher ma femme, c’est que l’autre, la doctoresse Lancelevée, lui manque. Dans ces conditions-là, il importe de ne pas négliger la clientèle, qui est sûre, au moins, elle.
Il s’interrompit pour distribuer quelques taloches qui détachèrent des grilles, comme par miracle, les quatre enfants: les petites filles s’étouffèrent de rire, les garçons recommencèrent à grimper.
--Allons, allons! il faut rentrer, dit le père; la rue de Buci est loin, et moi, je dois être à deux heures à mon bureau... Ah! madame, ces vacances! ces vacances!...
Le pauvre homme faisait peine. Il redevint mystérieux et, se penchant vers Thérèse, le bord de son chapeau contre sa bouche pour étouffer ses paroles, il murmura:
--Le pire est que la bonne les bat, quand ils sont seuls à la maison.
Il rassembla sa bande, lui fit saluer ces dames. Thérèse, en le quittant, dit en guise de consolation:
--Bah! ils se portent bien et ils sont gentils...
Adeline était un homme de quarante-quatre ans, modeste, tranquille, résigné. Son linge fripé, la poussière que retenaient les bords de son chapeau, le mauvais état de ses vêtements, tout trahissait le désordre. Il subissait avec douceur son abandon, et, dans leur ménage désorganisé, c’était sa femme qu’il plaignait. Dina Skaroff restait rêveuse; Thérèse prononça:
--Je ne m’explique pas la gêne dans laquelle ces Adeline semblent vivre, car enfin le mari et la femme possèdent chacun une situation...
* * * * *
Elles passaient le pont Saint-Louis. L’étroite façade du petit hôtel apparaissait derrière les arbres, avec la porte en cintre posée légèrement de biais dans l’alignement.
--Je suis contente, Dina, de vous montrer ma maison, dit Thérèse.
Dina songeait qu’un jour, à Pétersbourg, elle aussi aurait la sienne, des domestiques auxquels, comme Thérèse, elle confierait le soin de sa vie matérielle, et un cabinet de consultation où les dames de l’aristocratie entreraient avec déférence. Et même, comme madame Guéméné l’introduisait dans le petit salon du premier, aux claires tentures de perse, elle demanda:
--Faites-moi voir votre cabinet, voulez-vous?
Car elle se proposait de meubler le sien, là-bas, à la mode parisienne.
--Excusez-moi un instant, répondit Thérèse, il faut maintenant que je surveille mon déjeuner...
Elle affectait un grand souci de son ménage, comme en ont parfois les toutes jeunes mariées. Sa maison, de même que celle des Herlinge, se composait de trois domestiques: cuisinière, valet et femme de chambre. L’homme était Léon, qui servait déjà le docteur avant son mariage. Thérèse avait amené chez elle la cuisinière de ses parents, Rose, qui restait maîtresse absolue de l’organisation intérieure. La nécessité pour la jeune femme d’être avant neuf heures à l’hôpital lui ôtait tout loisir de donner des ordres le matin. Néanmoins, pour appuyer sa thèse de la compatibilité entre ses devoirs domestiques et ceux de sa profession, à peine revenue de l’Hôtel-Dieu, elle se rendait à la cuisine et se faisait dire les menus de la journée, à l’extrême contrariété de la vieille servante.
Ce jour-là, il y eut même un léger orage. Dina, qui attendait dans le petit salon mauve, en perçut les échos. Une minute plus tard, Thérèse revenait et, sans pouvoir dissimuler son mécontentement:
--Cette Rose est insupportable; voici un déjeuner auquel mon mari ne goûtera pas! On dirait qu’elle a choisi tout exprès les plats qu’il déteste le plus: des côtelettes à la purée d’oignons,--ce qui le ferait fuir,--de la langouste,--pour laquelle il n’a jamais pu vaincre sa répugnance,--et du poulet chaud: or, dix fois je l’ai dit à Rose, Fernand ne mange le poulet que froid.
Puis se reprenant:
--Pardon, Dina, je dois vous sembler ridicule, mais, quand on est marié, voyez-vous, ces choses-là prennent une grande importance; une femme qui aime son mari doit s’inquiéter de son bien-être matériel, n’est-ce pas?
--Je ne vous trouve pas ridicule; je pense seulement que, pour des femmes comme nous, c’est difficile d’être mariées.
--Comment, difficile? pas du tout, ma chère! Tout ce contretemps est imputable à ma vieille servante qui a oublié mes recommandations tant de fois répétées... Je me flatte d’être une bonne épouse, au contraire, et une bonne interne par-dessus le marché!
Quelqu’un montait l’escalier: Thérèse sourit de joie. Le docteur rentrait. Il ouvrit la porte, serra très fort la main de Dina, et, câlinement, étreignit sa femme. Les visites de la matinée l’avaient exténué:
--Je meurs de faim!
Et l’on devinait son plaisir à retrouver sa maison jolie, le déjeuner prêt et sa femme si tendre. Mais Thérèse, désolée, s’écria:
--Ah! mon pauvre chéri! mon pauvre chéri!
--Qu’y a-t-il?
Et, comme on passait à la salle à manger, elle lui expliqua les erreurs de Rose; elle récita tout le menu malencontreux: la purée d’oignons, la langouste, le poulet chaud...