Princesses de science

Part 9

Chapter 93,740 wordsPublic domain

Un vrai désappointement, une expression de colère, puis une résignation maussade se reflétèrent tour à tour sur la physionomie de Guéméné. Dina l’entendit murmurer ce mot qu’il n’avait pu retenir:

--Ah zut!

Puis il rit de sa propre déconvenue, et, voyant le chagrin de Thérèse:

--Allons, allons, ce n’est rien; je mangerai des hors-d’œuvre. Qu’on me mette des œufs.

Une fois à table, Dina, qui se tenait cérémonieusement, demanda:

--Vous vouliez me dire une colle de Boussard?

Fernand ouvrit les yeux, répéta:

--Une colle de Boussard?

--Oui, dit Thérèse, tu sais... pourquoi nous avons fait venir Dina!...

Alors ils se regardèrent; ils regardèrent Dina, et rirent tous les deux comme des enfants. Puis ils se rejetèrent l’un à l’autre le devoir de parler:

--Dis-lui tout, Fernand.

--Mais non, c’est ton affaire, c’est ton affaire.

Et l’étrangère les interrogeait, de ses belles prunelles défiantes et tendres, agrandies par l’étonnement.

Thérèse ayant éloigné le valet de chambre sous un prétexte futile, son mari dit enfin:

--Mademoiselle Skaroff... vous êtes très aimée par un de mes amis...

A ce moment, Thérèse l’interrompit:

--Oui, ma petite Dina, la voilà, cette fameuse colle de Boussard!... Il n’est nullement question de lui, mais d’un autre qui est fou de vous, absolument fou, ma chérie, et c’est pour vous faire subir une demande en mariage que nous vous avons invitée... Dites-moi, Dina, voulez-vous vous marier?

Sur la nappe, les deux mains de Dina étaient retombées un peu tremblantes, mais elle demeurait impassible. Thérèse eût voulu la deviner: elle était impénétrable. La jeune femme alors se rappela une comparaison de son mari: «les beaux yeux d’antilope de mademoiselle Skaroff». Souvent, petite fille, au Jardin d’Acclimation, elle avait caressé les jolies bêtes familières, qui, hautaines et mélancoliques, lui prenaient délicatement, au bout des doigts, de menues bouchées de pain. Les antilopes avaient, pour la regarder, des yeux mystérieux et doux où l’enfant ne savait trop que lire:--l’amitié, le dédain ou l’indifférence?--L’âme des étrangères est parfois aussi énigmatique pour nous que celle de nos frères inférieurs.

--Comment s’appelle votre ami? demanda tout d’abord la jeune fille.

--C’est Pautel, ma chère... vous savez bien, Pautel qui venait si souvent à la clinique...

--Ah! fit Dina.

Et ce fut tout. On vit un sourire sur ses lèvres, ses paupières s’abaissèrent, un peu de pâleur marqua ses joues. Elle ne répondait pas. Évidemment, elle avait reçu là un grand coup, et toute son âme en était remuée. Elle regrettait, sans doute, à ce moment, la solitude de sa mansarde où elle eût pu savourer sans contrainte le mal délicieux de son émotion. Ici, elle se faisait illisible.

--Il vous aime bien, dit Guéméné.

Elle reprit:

--Alors il veut que je sois sa femme?

--Il mérite vraiment que vous lui donniez un peu de bonheur, mademoiselle Skaroff. J’estime beaucoup Pautel; c’est l’homme le plus dévoué que je connaisse; il est bon, très bon.

Le buste de Dina se souleva lentement; malgré son effort pour les maîtriser, deux larmes perlèrent à ses cils, et un éclair de tendresse héroïque, presque sauvage, jaillit de ses prunelles profondes.

--Oui, il est bon!... murmura-t-elle ardemment.

L’amour, si longtemps repoussé, entrait en elle victorieusement, l’envahissait, la transfigurait en une minute. La faible antilope traquée, qui redoutait le chasseur, reconnaissait enfin le pasteur bienfaisant; elle trouvait le gîte sûr, la protection et les caresses.

--Oh! je suis heureuse! fit-elle, sans plus de phrases. J’étais si lasse d’être seule!

Elle ne gouvernait plus son émotion et s’en excusa près de ses hôtes. Fernand et Thérèse, attendris, gardaient le silence. La simplicité de cette pauvre fille les touchait religieusement; c’était une joie de lui voir ce naïf bonheur d’être aimée, succédant à la détresse cachée de toute sa jeunesse.

Thérèse se pencha vers elle:

--Nous vous aimons bien, ma petite amie, votre bonheur nous rend heureux. (Et elle lui prit la main.) Vous serez donc la femme de Pautel... Mais cet excellent camarade, qui a des idées toutes particulières sur le mariage, vous demande un sacrifice que vous ne ferez certainement pas.

--Ma religion, peut-être? demanda Dina.

Car elle était orthodoxe pratiquante, et il y avait là une singularité que plusieurs de ses camarades avaient remarquée.

--Non, déclara Thérèse, votre médecine.

--Ah! fit encore Dina, sans plus manifester son sentiment.

Tous les trois se turent. Dina méditait. L’action de l’amour opérait en cette âme, encore enfantine en dépit d’une certaine maturité. Thérèse observait son amie; mais Guéméné surtout, se rappelant ses propres angoisses, attendait avec inquiétude la réponse de la jeune fille. Le valet de chambre, revenu, passait un plat; sa présence mettait une gêne entre les convives. Dina coupait un blanc de poulet dans son assiette. Le domestique parti, elle se redressa. Guéméné tressaillit. Qu’allait-elle dire? La passion professionnelle l’emporterait-elle sur son féminin désir de complaire à celui qui l’avait choisie?

--Sa demande ne m’étonne pas, dit-elle enfin.

--Mais, Dina, repartit vivement la jeune femme, je pense que vous allez réfléchir...

--C’est tout réfléchi. S’il n’avait pas demandé cela, c’est moi qui le lui aurais proposé.

--Comment! s’écria Thérèse indignée, votre science, votre art, tout ce que vous avez acquis, la femme que vous êtes enfin, tout s’évanouit, tout s’efface devant le vœu égoïste d’un homme!...

--C’est bien le moins, commença la jeune fille, oui, c’est bien le moins. Je suis pauvre et je ne suis pas belle, j’ai des robes de mendiante, je passe dans les rues sans que nul se retourne, personne ne m’a jamais remarquée. Pautel est riche, il est apprécié, et l’on dit qu’il a un brillant avenir; il est libre, heureux, dans son pays; il pouvait faire un beau mariage, et c’est moi qu’il prend. Il ne sera plus libre, il sera moins riche, parce qu’il aura une femme; le brillant avenir lui deviendra difficile, car je ne lui apporterai pas les hautes relations qui le facilitent. Et quand il me demande d’être toute à lui, je refuserais... Non, non, c’est trop naturel, ce qu’il veut là.

--Naturel? reprit Thérèse qui s’exaltait, dites injuste plutôt! Une femme, dans le mariage, n’a-t-elle pas le droit d’exister encore individuellement, de parachever son développement, de suivre ses goûts, d’affirmer sa personnalité, enfin? Doit-elle renoncer, mariée, à la vie que, jeune fille, elle avait conçue?

--Cela fait bien des droits, répliqua la douce Dina, mais n’a-t-elle pas aussi des devoirs, la femme? Moi, je lui en vois beaucoup, et, en me mariant, je les accepte tous et je les aime. Je crois que nous ne sommes point pareilles à l’homme; nous ne sommes près de lui que des «assistantes», comme on dit en Russie; toute notre raison d’être est là: l’aider à vivre, à être heureux...

--Des esclaves, alors? fit Thérèse, boudeuse.

--Oh! je n’emploie pas de si grands mots: je dis «épouse», tout simplement; cela signifie que la femme qui porte ce titre s’est vouée à un homme. Dit-on: «vouée» ou «dévouée», en français, dans ce cas-là?

Le docteur était fort agité:

--Mais, mademoiselle Skaroff, une femme-médecin peut être toute dévouée à son mari! Je suis heureux pour Pautel de votre générosité; il vous saura gré d’avoir déféré à son désir; mais laissez-moi croire cependant que l’exercice de la médecine n’est pas pour empêcher la femme de remplir avec dévouement ses devoirs d’épouse.

Il n’avait pas achevé de parler que la porte se rouvrait pour le service; mais ce ne fut point Léon qui entra. Rose, la vieille cuisinière, le bonnet en arrière découvrant ses bandeaux gris, grande, épaisse sous son caraco flottant que serrait le tablier bleu, apportait elle-même la langouste. Son embonpoint lui faisait tenir le plat en avant, presque à bras tendus; elle le déposa sur la table, d’un air digne et offensé, en déclarant:

--J’ai voulu venir m’excuser près de Monsieur. Il paraîtrait que j’ai fait un déjeuner contraire aux goûts de Monsieur: Monsieur peut croire que j’en ai bien du regret, d’autant que Madame, dans sa contrariété, a été dure pour moi. Je ne puis pourtant pas deviner les goûts de Monsieur. Selon Madame, on m’aurait dit autrefois de ne jamais faire de langouste ni de poulet chaud, mais un ordre vous est vite parti de la tête. Monsieur Herlinge, lui, pourrait le dire: quand je servais chez les parents de Madame, jamais monsieur Herlinge n’a eu un mot à me dire sur la cuisine, si ce n’est pour un petit compliment, un jour ou l’autre. Mais aussi, là, c’était bien différent: madame Herlinge donnait tous les ordres, elle était toujours là, on savait ce qu’on avait à faire...

Guéméné l’arrêta net:

--C’est bien, Rose, la cause est entendue, n’y revenons plus.

Mais Thérèse avait rougi, comme si son honneur même eût été attaqué.

--Ces vieux domestiques sont intolérables! dit-elle en haussant les épaules. Celle-ci, pour avoir servi dix ans chez ma mère, se croit tout permis. Il me sera impossible de la conserver.

Puis, voyant l’assiette vide de son mari:

--Ah! mon pauvre chéri! mon pauvre chéri! comme je suis ennuyée de te voir si mal déjeuner!

Et, comme un silence pénible pesait dans la salle à manger, Dina, qui suivait le cours de ses pensées, crut faire une diversion heureuse en racontant:

--Nous avons rencontré tout à l’heure ce bon monsieur Adeline qui promenait ses enfants. Savez-vous dans quel endroit il les avait conduits? A la Morgue, docteur, à la Morgue!

Elle riait encore en songeant à l’air embarrassé de «ce bon monsieur Adeline» traînant avec lui sa bande indisciplinée. Il avait pris sur son déjeuner le temps de cette excursion macabre, faite à la diable, entre deux expéditions à l’économat de la Pitié. Affolé par les espiègleries des quatre écoliers en vacances, il ressemblait à ces veufs maladroits et pitoyables qu’on voit parfois chargés d’enfants. Contraints, misérables, ignorants des gestes de la mère, ils s’efforcent de la remplacer, mais sans atteindre à sa subtile adresse féminine; ils y perdent même le rôle de leur paternité normale et deviennent un parent neutre, tour à tour violent et faible, dépourvu d’autorité.

--Oui, reprit mademoiselle Skaroff, on dirait un veuf. Sa femme est là pourtant, et si excellente, la pauvre doctoresse! Mais voilà, son métier la surmène. Appelée au dehors à toute heure, le jour, la nuit, comment pourrait-elle encore s’occuper régulièrement du bien-être des siens.

--Une femme-médecin n’a pas quatre enfants, aussi! s’écria Thérèse, que ce tour de la conversation irritait sourdement.

Une crispation passa sur le visage de Guéméné, qui tordit silencieusement sa moustache. Il avait pâli. L’éventualité d’une maternité pour Thérèse--souhaitée par le mari, redoutée par la femme--était une question épineuse dans le jeune ménage. D’un commun accord ils évitaient d’en parler, et les circonstances faisaient jusqu’ici que l’enfant, cette cause latente de désaccord, demeurait pour la jeune femme un péril menaçant mais lointain; elle s’habituait à le moins craindre à mesure que le temps s’écoulait sans lui donner ce qu’on nomme «des espérances».

--Moi, déclara Dina, j’adore les enfants.

--Nous sommes des êtres de famille, dit Guéméné rêveusement. C’est un instinct puissant que notre désir d’une descendance. On veut se continuer dans la vie, malgré la mort, créer des sujets d’affections nouvelles. Le cœur a, comme la chair, ses besoins inéluctables.

--Avec quatre diables comme ceux des Adeline, fit en riant la jeune Russe, une femme doit avoir ses désirs de tendresse largement comblés, et cette bonne doctoresse, j’en suis sûre, se passerait volontiers d’exercer la médecine.

--C’est extraordinaire, Dina, comme vous en parlez légèrement de cette médecine pour laquelle je vous croyais tant de ferveur! dit Thérèse. Je vous ai vue, ce matin, en pleine passion de travail; une heure passe, et vous en voici détachée.

Dina réfléchissait tout haut:

--J’aimais mon métier; c’était bien juste: je ne pouvais avoir foi qu’en lui. Il était ma sauvegarde. Il devait me nourrir. Je m’étais donnée à lui. C’était mon mari, à moi: comprenez-vous? Mais, quand je trouve ce qu’une femme désire toujours le plus, l’amour, ah! je serais folle de me montrer récalcitrante. Ne trouvez-vous pas?...

On sonna en bas, à la porte d’entrée. Guéméné regarda sa montre.

--Une heure, dit-il; la consultation! Tant pis, les clients attendront. Aujourd’hui, je déjeune au dessert.

Mais, au bout d’un instant, Léon entra:

--C’est monsieur le docteur Pautel qui voudrait parler à Monsieur.

Thérèse et son mari sourirent. Le docteur dit:

--Pautel vient me demander une consultation; il est très malade... Si vous montiez la lui donner, mademoiselle Skaroff?... Pour le cas dont il s’agit, vous serez la plus habile.

--Ma première consultation, alors! fit Dina en se levant de table.

Elle était pâle et radieuse; sous les deux touffes de ses cheveux crêpés, ses beaux yeux passionnés et doux s’allumèrent superbement lorsqu’elle reprit:

--Et la dernière...

C’était l’ivresse de son sacrifice amoureux qui, de cette fille pauvre, dans sa robe misérable et usée, faisait à ce moment une incomparable femme. Tranquille et sereine, elle secoua, de son geste ordinaire, les miettes de sa jupe, et s’en fut vers la porte, de son allure dansante. Avant de disparaître, elle sourit à ses amis qui expliquèrent:

--Au second étage, la porte à droite... vous le trouverez là... Nous vous laissons aller seule.

--Dans cinq minutes, vous viendrez me rejoindre, fit-elle.

Le docteur et sa femme achevèrent le repas en silence. Un trouble les avait saisis. Tous deux songeaient au mystère de ces belles fiançailles qui s’accomplissaient en ce moment sous leur toit. Elles étaient joyeuses, calmes et sans nuage; et ils pensaient aux leurs qui avaient été mélancoliques. Cette étrange Dina s’en était allée à l’oblation de sa gloire, de sa science, de sa personnalité, de tout son «moi», enfin, avec une simplicité de petite fille. Des comparaisons pénibles s’imposaient à l’esprit de Thérèse et de Fernand.

--Montons-nous? demanda le mari.

--Laissons-les encore un peu, dit Thérèse.

* * * * *

Une demi-heure plus tard, ils ouvrirent la porte du cabinet de Fernand. Pautel avait les yeux rougis sous le cristal du lorgnon. Dina portait encore sur ses joues délicates la flamme et l’orgueil du premier baiser, et tous deux se tenaient par la main, naïvement, comme les fiancés du peuple. Guéméné et sa femme se répandirent en félicitations. Le tableau était singulièrement banal de ce garçon flegmatique et de cette fiancée en robe de pilou, qui s’étaient joint les mains comme dans une photographie campagnarde. Dina Skaroff n’était plus qu’une insignifiante jeune fille destinée à vivre dans le sillage de son compagnon. La petite Princesse de Science qui, tant de mois, avait promené par les hôpitaux parisiens l’austérité de sa blanche livrée d’externe, les promesses de son talent, s’effaçait dans l’ombre d’un homme. Les médecins ne la verraient plus; elle glisserait lentement dans un abîme d’oubli. Thérèse trouvait cela triste comme un enterrement, mais elle s’efforça à des propos d’élémentaire courtoisie.

--Vous avez de la chance, Pautel; oui, vous avez de la chance!... Et vous, Dina, vous ne tirez pas non plus le mauvais numéro... Allons, vous ferez un gentil ménage... n’est-ce pas, Fernand?

Elle se retourna pour chercher des yeux son mari: Guéméné avait disparu. Elle allongea la tête vers la pièce contiguë, son cabinet de travail; il était vide.

--Où donc est Fernand? répéta-t-elle.

Puis, prenant ce prétexte pour offrir aux amoureux un nouveau tête-à-tête, elle redescendit à la salle à manger en appelant son mari. Les domestiques desservaient la table: ils croyaient Monsieur là-haut. Sans savoir pourquoi, Thérèse eut au cœur une légère angoisse. Elle remonta deux étages si vite qu’elle s’essouffla un peu.

Fernand était dans leur chambre, debout devant la fenêtre. Il haletait, les poings fermés, tout frémissant.

--Qu’as-tu? mon Dieu! qu’as-tu? s’écria-t-elle, effrayée.

Il ne répondit pas. Elle vit ses traits convulsés. Il la prit dans son bras, la faisant ployer sous son étreinte et, les yeux terriblement tristes, il dit, étouffant presque:

--Moi aussi, je t’aurais voulue toute!

TROISIÈME PARTIE

I

En juin, l’événement dont parla tout le monde médical fut l’élection de Boussard à l’Académie des sciences. Il avait à peine quarante-six ans. Ses livres de thérapeutique, et surtout son dernier ouvrage, _la Thérapeutique des Maladies du Rein_, lui avaient ouvert l’Institut. On ne savait au juste pourquoi il était le dieu des jeunes. L’Association des Étudiants lui vota un bronze d’art. A l’École de Médecine, l’après-midi, quand les jeunes gens, sortant de la dissection, se formaient en groupes dans la petite cour intérieure, son nom volait sur toutes les bouches, et l’on entendait ces exclamations admiratives, propres à l’adolescence:

--Un type épatant, mon cher!

--Sacré Boussard!

Ils n’en disaient généralement pas davantage, mais ils étaient béants d’enthousiasme, et l’admiration se propageait.

Boussard trouvait chez ses grands collègues une sympathie plus raisonnée. Tous lui firent fête, et les Herlinge donnèrent en son honneur un dîner de dix-huit couverts, dans leur appartement de l’avenue Victor-Hugo.

Thérèse et son mari, ce soir-là, furent en retard. La robe que la jeune femme s’était commandée pour la circonstance n’arrivait pas. En rentrant de l’hôpital, à cinq heures, après la contre-visite, Thérèse dut envoyer sa femme de chambre chez la couturière. Celle-ci s’affairait à finir les manches; elle s’excusa: «Madame Guéméné, aussi, n’était pas une cliente ordinaire; elle avait manqué trois essayages: il avait fallu s’en tirer tant bien que mal!...» Un fiacre attendait à la porte. On y fit monter deux ouvrières avec la robe inachevée qu’elles faufilèrent sur Thérèse, posant des épingles de droite et de gauche pour assujettir les plis. C’était une simple tunique de soie vert bronze, à reflets. Le beau corps de Thérèse s’y moulait superbement. La jeune femme riait, disant qu’elle travaillait dix heures par jour et qu’essayer des robes n’était point son fait. Et le mari, en habit, tout ganté, la regardant, riait aussi, amoureusement.

Quand ils entrèrent dans le salon des Herlinge aux trois fenêtres ouvrant sur l’avenue, quatorze personnes déjà présentes y mettaient un bourdonnement indistinct et une chaleur parfumée de bal. Aussitôt il y eut un arrêt dans les conversations. On se levait, les mains se tendaient; Thérèse était dévisagée, pour la singularité de son cas d’interne mariée, pour sa jeune gloire, car sa réputation de travailleuse était établie. Tant de figures bougeant, papillotant devant elle, lui causèrent tout d’abord un éblouissement; mais la fine et sombre silhouette de madame Lancelevée, qui se remarquait toujours dans n’importe quelle assemblée, attira son attention. Puis ce fut Artout, dont la forte carrure, les soixante ans dominateurs et le verbe haut affirmaient tout de suite aussi la personnalité. Il lui frappa doucement sur l’épaule, comme à un jeune camarade, disant d’une voix qui retentit dans tout le salon:

--Eh bien! pas encore de bébé?

Et, en vieil accoucheur, il lui scrutait la taille d’un air grave. Au même moment, le visage mat et la belle barbe assyrienne du docteur Gilbertus se profilèrent derrière lui. Le vulgarisateur de la science moderne, à force d’intrigues, réussissait à se faire inviter maintenant aux dîners des Herlinge. Il prenait des poses solennelles d’acteur. Son habit n’avait pas un pli. Tout le laborieux effort médical de l’époque semblait enfermé sous son front blême. Thérèse s’amusa de voir ce génial charlatan faire si bonne figure dans ce milieu scientifique. Comme il la saluait en silence, pour plus de dignité, une toilette rouge se dressa près d’elle: élégante et bien coiffée, Dina Pautel était là, qui riait de n’avoir pas été reconnue tout de suite. Et, comme Thérèse se disait troublée par la multiplicité de ces figures, la jeune mariée protesta:

--Non, non, vous ne m’aviez pas reconnue; j’ai quelque chose de changé: c’est ma robe.

Elle prononçait: «quelque chose»; elle était délicieuse et exotique dans cette soie rouge, avec le flamboiement de ses yeux tendres sous ses touffes de cheveux crêpés. L’étudiante russe était loin maintenant. Avec le feutre dépourvu de garnitures et la jupe de pilou, s’en était allé son mystère de jeune «cérébrale». Mais, dans l’amoureux marché qu’avait été son mariage, elle oubliait son sacrifice pour évaluer seulement l’apport de son mari.

--Il est là-bas, à l’autre bout du salon, dit-elle à Thérèse; le voyez-vous, avec monsieur Guéméné et Janivot, à gauche de la cheminée?

La jeune femme aperçut en effet la tête blonde et le lorgnon de Pautel dans un groupe de médecins où s’agitait le docteur Herlinge, très animé par une discussion avec Janivot, l’aliéniste. Artout se tenait à l’écart; il avait entraîné dans l’embrasure d’une fenêtre le jeune Bernard de Bunod, grand garçon pâle, aux membres maigres, aux yeux fous; et, pour détourner son attention de la doctoresse Lancelevée, que son regard ne quittait pas, il cherchait l’un après l’autre tous les potins médicaux à lui conter: «Ce Janivot n’était qu’un bluffeur. Sa maison de santé de Passy ne se maintenait que grâce à des prix fabuleux: soixante francs par jour, sans compter les suppléments. L’audace de cet homme avait fait sa célébrité. Au demeurant, ce n’était qu’un médicastre...»

Madame Herlinge, à ce moment, s’écriait:

--Huit heures un quart! et Boussard n’arrive pas!

Elle s’inquiétait d’un certain _risotto_, enrichi d’écrevisses et de truffes, qu’elle avait elle-même surveillé et qui serait manqué si l’on ne dînait pas à l’heure. C’était une grande femme de cinquante ans, froide et distinguée, à qui ses bandeaux d’un blond fané donnaient un âge ambigu. Elle avait les yeux ternes, parlait généralement à voix basse, avec de subtils coups d’œil sur tout son salon pour s’assurer du bien-être de ses moindres invités. Elle occupait une bergère auprès de la belle madame de Bunod, femme altière, aux cheveux blancs, à la rigueur protestante. Une jeune femme en toilette sombre était assise un peu plus loin et se tenait silencieuse auprès de son mari, un cachectique d’une effrayante pâleur. Personne ne leur avait adressé la parole. Leur qualité de «clients» les isolait dans cette réunion médicale qui ne comptait que des initiés. Madame Herlinge s’aperçut de leur délaissement et fit un signe à sa fille, dont s’étaient emparées Dina et madame Lancelevée.

--Viens donc, Thérèse, que je te présente à madame Jourdeaux.

Et elle eut un intraduisible accent d’orgueil maternel pour prononcer:

--Ma fille, madame Guéméné, interne à l’Hôtel-Dieu.

Les deux jeunes femmes se pénétrèrent d’un regard. Elles étaient également belles, de même âge, de même taille; mais l’une s’épanouissait dans le bonheur; l’autre, physionomie douce et résignée, traînait jusqu’ici son malheureux mari que dévorait, vivant, la plus horrible des infections internes: le cancer.

On entendit madame Lancelevée qui prononçait près du piano:

--Boussard? Je le connais à peine. Je ne l’ai vu que rarement.

Dans l’embrasure de la fenêtre, Artout avait saisi par le poignet le jeune Bernard de Bunod et s’entêtait à l’occuper de ses bavardages:

--Ce Morner que vous apercevez là-bas, droit comme un terme, à côté de Guéméné _senior_, avait une autre étoffe que Janivot. Ses vices l’ont gêné. Il exploite petitement les plaques électriques dans je ne sais quel quartier populeux des faubourgs, tandis que Janivot pressure les riches neurasthéniques dans son établissement morticole de Passy. Mais Morner, sans l’alcool et sans la flemme, serait devenu quelqu’un. Il a été mon élève. Il promettait.