Part 7
Ce jour-là, il était un peu plus de midi quand, arrivée rue Berthollet où régnait un absolu silence le long des hautes façades tristes, elle ouvrit la porte vitrée du petit restaurant russe, et franchit les deux marches en contre-bas.
Une bouffée de chaleur humaine lui vint de cette salle grouillante, taverne blanche et lumineuse où, pêle-mêle entassés, les hommes et les femmes mangeaient voracement, avec un cliquetis de fourchettes. Un aspect farouche attristait tous ces visages affamés. Au contraire de ce qu’on voit d’habitude dans le moindre restaurant parisien, l’apparition de cette femme jolie et gracieuse ne fit bouger aucune tête; pourtant il y avait là, mêlés à quelques robes misérables, une trentaine de jeunes hommes à la chevelure épaisse, aux pommettes dures, aux yeux ardents. Mais c’était dans l’inconnu que, tout en se gorgeant de pain, ils semblaient voir.
Au milieu des tables, un étroit passage était ménagé. Dina s’y glissa. A peine sa mince personne y trouvait-elle place; et elle se hâtait, poussée par l’appétit de ses vingt-deux ans mal nourris. Çà et là, des mains s’offraient, qu’elle serrait sans rien dire: mains musclées et chaudes d’adolescents, mains fiévreuses de rêveurs nihilistes, mains de jeunes filles, négligées, aux ongles coupés trop ras. Et ainsi elle gagna la cuisine, où deux femmes s’affairaient, près des fourneaux, à remplir des assiettes tendues.
Sur une table, Dina choisit un verre, un couteau, une fourchette d’étain et une grosse assiette de faïence qu’elle se fit garnir de macaroni pour quatre sous; on y ajouta, pour six sous, une portion de bœuf bouilli, et, pour deux sous, un morceau de pain. Elle paya de sa pièce d’or, et, ayant ramassé la monnaie avec un soin minutieux, elle se mit en quête d’un coin de table où poser son couvert. A ce moment, deux très jeunes gens, en qui l’on devinait des étudiants, s’étant levés, on lui fit un signe et elle prit leur place.
Un beau garçon pâle, aux habits de velours, à la tignasse frisée, était assis près d’elle. Il lisait, en mangeant, une brochure de Tolstoï, dont le portrait, semblable à celui qu’on voyait chez Dina, était accroché à la muraille au-dessus de lui. Le texte de la brochure était en français; avec un crayon, le jeune homme écrivait dans les marges des annotations en russe, et les faisait lire à son voisin de droite; et tous deux, à mi-voix, échangeaient leurs impressions. Un froissement de papier leur fit tourner la tête: c’était, derrière eux, une femme aux cheveux coupés courts, aux yeux fous, coiffée d’une sorte de chapeau d’homme, qui faisait circuler des libelles; et, de table en table, des regards s’allumaient, et un souffle de conspiration passa sur toute la salle où de tranquilles étudiantes, aux prunelles douces de Slaves, continuaient de mâcher, en rêvant, leur bouilli coriace.
La porte s’ouvrit: Dina, machinalement, leva la tête. Pautel était debout sur le seuil. Il hésita une seconde, cherchant quelqu’un des yeux; puis il descendit les deux marches.
Dina tressaillit et pâlit. Il venait donc la poursuivre jusqu’ici? Elle pensait juste, car, apercevant la place demeurée libre à côté d’elle, Pautel vint s’y asseoir. Une colère fit blêmir la jeune fille. Comment! alors qu’elle se réfugiait d’instinct parmi ses frères, dans ce cénacle chaste où toute femme arrivant était regardée comme une sœur, ce Français en quête d’aventure osait l’y rejoindre!... Oh! il avait envie d’elle: cela ne se voyait que trop. Et si elle cédait, cela durerait un an, dix-huit mois au plus, dans quelque chambre meublée, témoin de tant d’amours semblables, au fond d’un hôtel suspect! Puis quand il l’aurait arrachée à ses études, dissipée, troublée, chavirée, le moment viendrait pour lui de songer au mariage riche, gage du bel avenir, et il la laisserait derrière lui, son goût au travail perdu, ses livres oubliés, sans courage pour reprendre la lutte...
--Mademoiselle Skaroff... fit doucement le jeune homme.
Et elle avait beau se raidir, il y avait dans cette voix une caresse, quelque chose d’indéfinissable qui lui était délicieux.
--Vous m’avez bien reconnu, mademoiselle Skaroff! répéta Pautel, plus tremblant qu’elle-même.
--Oui.
--C’est bien ici le fameux restaurant russe, n’est-ce pas?
--Oui.
--J’en étais très curieux, figurez-vous!... alors, comme j’avais un malade, pas très loin, je suis entré en passant. Vos compatriotes ne m’en voudront pas?
--Non.
Et, comme elle le voyait attendre le service, elle se décida--car enfin il était un peu chez elle ici--à l’avertir charitablement:
--On ne viendra pas: il faut que vous alliez là-bas, au fond. Vous prendrez une assiette et vous demanderez les choses qu’on mange aujourd’hui.
Il la remercia et suivit ses instructions. Dina sentait augmenter son trouble. Elle se disait qu’il y avait tout de même de la noblesse et de la bonté dans ce jeune médecin débutant, qui fondait une clinique gratuite pour ces gens du demi-peuple que l’hôpital refuse, pour ces petits employés à qui le médecin coûte trop cher. Et une grande douceur, en dépit d’elle-même, lui venait aussi, à cette pensée que, dans l’immense et cruel Paris qui l’écrasait sous son indifférence, quelqu’un l’aimait, pensait à elle, désirait son amour comme une grande faveur.
Il revint s’asseoir à côté d’elle, une tranche de bifteck saignant dans son assiette, et avec son bel appétit d’homme sain et actif, il commença de couper la viande dure. Alors, Dina trouva très bon de ne pas manger toute seule, de sentir vibrer près d’elle une âme qui ne s’exprimait pas, de respirer comme un parfum de tendresse. Elle lui savait gré de ne rien dire; elle avait redouté une scène d’aveux, et voilà qu’il gardait un silence inexplicable.
--Vous n’aimez pas le vin? demanda-t-il seulement, lorsqu’il la vit saisir la carafe et remplir son verre.
--Non, répondit-elle fièrement, je n’aime pas le vin.
Le contenu de son assiette s’achevait. Elle avait faim encore: son voisin de gauche, le beau garçon pâle aux habits de velours, était parti, laissant du pain sur la table; elle prit ce reste, le dévora, tout en faisant de son macaroni de minuscules bouchées.
--Vous ne prenez pas autre chose? demanda encore Pautel d’une voix qu’elle ne lui connaissait pas.
--Je n’ai plus faim, répondit-elle.
Son macaroni achevé, elle garda dans la main ce gros croûton qu’elle cachait et dont elle portait à ses lèvres de petits morceaux, furtivement, pour que Pautel ne vît point qu’elle mangeait son pain sec. Derrière la mousseline des rideaux, les ombres des passants glissaient plus fréquentes sur le trottoir. Tout à coup, nerveusement, Pautel ôta son lorgnon et se mit à l’essuyer du coin de sa serviette, puis, repoussant son assiette brutalement:
--C’est immangeable! gronda-t-il, comment pouvez-vous...
Il s’arrêta. Autour d’eux, les jeunes filles, les étudiants aux longs cheveux, les conspirateurs aux libelles, les mystérieux rêveurs que la Sibérie hante, étaient allés avec de petites soucoupes acheter leur dessert, et ils savouraient maintenant--les plus riches avec du thé, les plus pauvres avec du pain--les pruneaux cuits ou les abricots tapés qui leur tenaient lieu de confitures. Lorsque les soucoupes pleines circulèrent, Dina les suivit des yeux involontairement.
--Vous n’aimez pas cela? demanda sourdement Pautel.
--Non, je n’aime pas cela.
Et, les poings crispés, il observait son profil, sa jolie joue creusée sous la pommette, sa tempe délicate et anémiée que voilait à demi la touffe noire du bandeau. C’était avec cette nourriture qu’elle préparait--fournissant onze heures de travail quotidien--le concours d’internat! Puis il examina sa jaquette sans doublure, sa pauvre robe de pilou, sous lesquelles son frêle corps devait rester transi, l’hiver, malgré sa marche allègre par les rues.
Dina, comme si elle avait senti un bien-être nouveau, s’attardait ici après le repas. Partir lui coûtait. Elle s’alanguissait, ne pensait à rien. Pautel ne l’inquiétait plus; au contraire, ce muet voisinage lui était agréable. Et vaguement elle le revoyait, six mois auparavant, prenant fièrement sa défense, à la clinique, contre Herlinge lui-même... Une horloge, exactement semblable à celle de l’Hôtel-Dieu, sonna une heure: elle tressaillit; que faisait-elle ici? Et elle eut peur, non plus de Pautel, mais d’elle-même, de son propre cœur, du grand vide de sa vie, et du vertige qu’elle éprouvait soudain devant l’abîme de sa solitude.
On eût dit que pour se lever de table elle ramassait toutes ses forces; il y eut dans sa personne une lassitude et un effort pitoyables, dans ses yeux sombres, une immense mélancolie. Mais elle se vainquit, secoua sa jupe d’où tombèrent les miettes, salua Pautel froidement, et il la vit partir de son allure dansante, dans son étroite jaquette noire et sa jupe à raies rouges... Et il aurait voulu un coin obscur, un jardin retiré, un désert, pour dégonfler son cœur, pour laisser aller les larmes dont il étouffait, larmes de tristesse, de pitié et d’amour, car il était sûr maintenant de l’aimer toujours, et il répétait entre ses dents:
--Oh! la brave petite fille!... la brave petite!...
III
Comme pour lui laisser voir, par les larges baies vitrées du salon, les feuillages, les statues, les oiseaux de ce Luxembourg qu’elle adorait, l’oncle Guéméné avait placé au fond de la pièce le portrait de sa femme. Un mystère régnait ici, éternisant la présence de la morte. Le métier à broder demeurait encore près de la cheminée, avec les soies pendantes et une aiguille fixée par la rouille dans le cœur d’un œillet. Et sur le tapis, à cet endroit, la laine un peu décolorée gardait encore l’empreinte de deux pantoufles fines qui s’y étaient posées, lors des longues heures de travail. Les choses semblaient attendre son retour, inlassablement. Souvent, avec une discrétion pieuse, on ouvrait la porte. Le veuf entrait d’un pas assourdi. Il demeurait oisif, les mains jointes, à contempler le métier, le piano, la glace. On aurait dit qu’il la voyait penchée sur son aiguille, qu’il entendait le piano vibrer encore de ses mélodies, qu’il la retrouvait dans l’eau fidèle du miroir. Et, pendant ce temps, le portrait semblait le regarder de ses belles prunelles, passionnées et tendres. Elle y était peinte assise, souriante, toute jeune femme, avec une coiffure légèrement démodée.
Un après-midi de mars, on introduisit Fernand et Thérèse. Eux aussi entraient sans bruit, sur la pointe du pied, parlant bas comme dans une église. Le veuf, dans la pénombre, lisait d’anciennes lettres couvertes d’une écriture longue et penchée. La lumière vive des baies ensoleillées n’atteignait que de biais son visage osseux, ses cheveux en brosse devenus blancs. Il releva la tête, reconnut le jeune ménage:
--Mes enfants!
Thérèse s’était prise d’affection pour ce parent, si émouvant dans sa douleur, et qui gardait du roman fini comme un rayonnement glorieux. Ce prestigieux amour conjugal, qui l’avait tenu douze années aux genoux d’une femme, étonnait l’étudiante; elle éprouvait une pitié infinie devant son chagrin. Elle lui offrit son front à baiser. Il demeurait étrange et lointain, comme à mi-chemin entre les vivants et la compagne disparue. Là-haut, entre les moulures d’or mat du cadre, celle-ci présidait, s’imposait silencieusement. Fernand, qui craignait d’entamer une conversation intime toujours prête à devenir douloureuse, se mit à louer l’agrément de cette maison, en admira la disposition, la comparant à la sienne. Il parla de l’île Saint-Louis, si voisine, et que son air de noblesse surannée recule en plein XVIIIe siècle. Il voulait échapper à l’obsession de la morte, mais c’étaient d’inutiles efforts. Elle demeurait ici, elle s’y survivait. Les choses évoquaient la discrète et tendre femme qui les avait touchées de ses beaux doigts amaigris. Les yeux des jeunes gens erraient, sans le vouloir, du métier à broder au piano muet, du piano à ce portrait si émouvant où elle souriait, énigmatique. Mais c’était surtout dans le cœur du malheureux amant qu’elle était demeurée vivante. Il n’était occupé que d’elle. Il avait soif d’en parler.
--Oui, dit-il, on est bien ici; ma pauvre amie aimait cet appartement, et je me suis souvenu de son goût en m’y fixant pour toujours. On a fait l’impossible là-bas, en Bretagne, pour m’y retenir; mais je ne pourrais pas quitter la ville où elle a voulu dormir, où je retrouve les souvenirs des dernières semaines passées ensemble. Sa place fut longtemps ici, dans ce fauteuil qu’on traînait auprès de la fenêtre. Quand elle dut cesser de marcher, elle suivait encore avec joie, de son lit, les aspects changeants du jardin... Alors, vous comprenez ce qu’il est devenu pour moi, ce jardin...
Il était résigné, vaincu, parlait avec douceur, sans une larme. Sept mois de douleur avaient triomphé en lui des premières forces du désespoir. Seulement on voyait ses paupières fripées, ses yeux dont l’éclat était mort. Il reprit:
--D’ailleurs, ma pauvre amie avait désiré que je demeure ici pour exercer. Ç’a été sa suprême prière. Elle voulait que je vécusse encore, après elle, et elle a tracé lucidement le programme de mon existence. Je m’y suis soumis... Ma chère Thérèse, voyez-vous, c’était une de ces femmes par qui un homme se laisse guider sans honte, aimantes et dévouées jusqu’à l’immolation absolue, et dont la conscience lumineuse et pure s’élève comme une flamme, à mesure qu’elles semblent s’anéantir dans le dévouement et dans l’amour. Je ne fus devant elle qu’un disciple. Ah! notre vie était belle!...
Thérèse, la gorge contractée, sentait venir des larmes. Elle leva les yeux sur le portrait, curieuse de cette créature extraordinaire qui se survivait superbement dans l’impérissable passion de cet homme vieillissant. Et elle vit soudain en cette image comme la figure allégorique d’un amour supérieur. Mais qu’était donc au juste cette femme, pour avoir fait de son mari un être d’exception, rien qu’en l’aimant?
Fernand Guéméné, la voix altérée par l’émotion, prononça, un peu surpris:
--Vous exercez?...
Il savait le veuf dans l’aisance, et combien modeste était son train de vie. De plus, son chagrin aurait expliqué une retraite prématurée.
--Oh! je ne fais pas de consultation... un peu de clientèle dans le quartier...
Il avait rougi, à dire cette chose qu’il cachait. On le devina: il soignait les pauvres. Puis, voyant son secret surpris, il se hâta de prévenir toute louange:
--C’était son dernier désir... Elle m’a fait sentir là un devoir... D’ailleurs, le travail est bon; la pauvre amie le savait bien.
Fernand regardait sa femme amoureusement; Thérèse lui sourit: ils s’entendirent tous deux dans la belle réalité de leur amour vivant et joyeux. Eux aussi connaissaient une tendresse singulière et passionnée, et, devant cette admirable Thérèse, sa beauté, son intelligence dont la hauteur avait fléchi dans l’amour, le jeune mari sentit une fierté. Son roman aussi était précieux et rare; lui aussi s’était uni à une femme d’exception. Mais Thérèse demeurait envieuse de la morte, de son pouvoir qui, après la mort, ne mourait pas. Avec sa subtilité d’homme en dehors de la vie, qui voit les êtres de recul, le veuf eut le sens de cette complicité des heureux amants, grisés de vivre, en face de ce règne des Ombres où lui se complaisait. Il s’efforça pour dire:
--Mais parlons de vous, mes enfants, votre bonheur m’est cher. Je vois votre pudeur charitable à me le taire: n’ayez pas peur, je ne crois pas être devenu méchant; j’aime votre amour...
Fernand répliqua, tout palpitant:
--Oui, nous sommes heureux...
Il était religieux et touchant; la proximité de Thérèse le faisait vibrer; il l’avait regardée en parlant; sa phrase eut l’ampleur d’un cantique.
Pour être plus aimable, l’oncle, s’essayant à sourire, dit encore:
--Et je pense que la médecine ne compte plus beaucoup pour ma nièce?...
Mais Thérèse, qui avait l’orgueil de son fort équilibre et se flattait de mener de front si bellement sa vie amoureuse et son existence cérébrale, se récria:
--Je n’ai jamais tant travaillé, au contraire! A huit heures, le matin, je suis à l’hôpital; je reste dans mon service jusqu’à onze heures et demie. Alors mon mari et moi, nous nous retrouvons pour déjeuner. L’après-midi, je travaille chez moi ou je vais à l’amphithéâtre; à quatre heures, j’ai ma contre-visite... Et encore, je ne parle pas de mes travaux pratiques, qui me retiennent parfois des heures dans mon petit laboratoire!... Mes soirées mêmes ne sont pas libres: déjà je pense à ma thèse. J’étudie, en ce moment, le développement des altérations cardiaques dans les maladies infectieuses. Fernand est tout proche de moi, il lit les revues scientifiques, en fumant, dans son cabinet qui est voisin du mien; la porte reste ouverte, nous pouvons causer, au besoin, à distance.
Le veuf ne souriait plus; il la regardait avec une pénétration étrange, et son visage, empreint de résignation, s’était attristé. Sans doute, il imaginait les soirées laborieuses de ce ménage médical, l’existence double, les deux personnalités puissantes bien distinctes, avec cette cloison séparant leurs deux foyers de vie. «A distance», avait dit Thérèse. Et il songeait à son propre bonheur, à la douceur des veillées intimes passées naguère près de sa femme, qui brodait auprès de lui, sous la même lampe.
--Ainsi, ne put-il retenir, vous vous voyez fort peu...
--Avec quel plaisir aussi l’on se retrouve! dit la jeune femme gaiement. Nous sommes des sages, voyez-vous, nous ne gaspillons pas le plaisir d’être ensemble; nous le savourons à petites gouttes, comme une liqueur précieuse et mesurée.
Mais Fernand, plus fin, à qui n’avait pas échappé le sentiment de ce grand expert des choses du cœur, défendit sa femme:
--Thérèse est une nature si complète qu’elle peut donner toute son activité cérébrale à des études pénibles, et n’en garder que plus fraîche et plus vive l’activité de son cœur. Elle trouve encore, ce qu’elle ne vous dit pas, le temps de me faire une maison agréable.
Le veuf se tut. Il étudiait curieusement les jeunes époux; mais Thérèse surtout lui semblait inquiétante. Il ne la comprenait pas encore. Il aurait voulu la retenir, l’observer davantage, cette compagne d’un homme qu’il aimait paternellement; mais on aurait dit que la jeune femme, sentant cet examen, se dérobait.
--Cher oncle, dit-elle affectueusement, il me faut vous quitter. Rappelez-vous que je suis encore étudiante: le travail m’appelle à la salle, là-bas. Voici déjà l’heure de la contre-visite. Je vais partir. Mais si Fernand vous restait?... Tu serais heureux, n’est-ce pas, cher ami, de demeurer un peu ici?
--Mes enfants, dit Guéméné (et il regardait Thérèse avec une fixité singulière), ne vous séparez pas, ne vous séparez jamais par votre faute. Lorsqu’on est marié, autant qu’on le peut, il faut lier ses vies. Souvenez-vous de ce mot-là...
* * * * *
Sur le boulevard, Thérèse et Fernand se serrèrent l’un contre l’autre, d’instinct, sans rien dire. Cette visite les avait troublés. Ils ressemblaient aux fidèles qui sortent d’une église où de grands exemples de foi les ont avertis de leur tiédeur. La dernière phrase du veuf surtout: «Il faut lier ses vies», tourmentait la jeune femme. Lier ses vies, c’était donc la formule du grand amour, puisqu’elle était tombée des lèvres, passionnées encore, de cet héroïque amant. Lier ses vies... mais était-ce abdiquer son «moi», s’abîmer dans l’autre être, ne plus exister?... Et tout à coup, elle se souvenait de ce qu’elle était: Thérèse Herlinge, l’interne des hôpitaux de Paris. Un ressaut de vanité la redressa au bras de son mari. A ce simple médecin de quartier, dépourvu de célébrité, elle avait immolé son nom glorieux, donné sa personne, son amour; elle se sentait généreuse. Et puis, comme elle le chérissait tout en gardant sa personnalité entière! Et avec plus d’abandon, elle s’appuya sur son bras en marchant.
--Cher Fernand! murmura-t-elle avec délices.
--Comment trouves-tu mon oncle? interrogea le jeune homme.
--Singulier et mystérieux, répondit-elle, c’est l’homme qui vit avec une morte.
Ils frôlaient la grille du musée de Cluny; on apercevait son grand pan de maçonnerie gallo-romaine, puis l’abside gracieuse de la chapelle. Une verdure naissante commençait à garnir certains arbres, au milieu desquels des fragments gothiques,--arceaux, ogives éparses, frêles colonnettes aux astragales légères,--servaient de perchoirs à des moineaux bruyants.
--Bonjour, Guéméné!
Coiffé du haut de forme, svelte dans sa redingote longue étroitement boutonnée, Pautel était devant eux. Il sortait de sa clinique de la rue Saint-Séverin.
--J’ai à vous parler, dit-il quand il eut salué Thérèse; c’est mon destin qui me jette sur votre passage. Peut-être madame Guéméné, en me rendant un grand service, va-t-elle prêter à ce destin une forme charmante. Ni plus ni moins, il s’agit de cela.
--Qu’as-tu, Pautel? demanda Guéméné, égayé par le trouble où il voyait soudain ce garçon flegmatique, je ne te connaissais pas tant de mythologie!
--Je n’ai rien; je suis très calme; je n’ai jamais si bien su ce que je voulais: il en résulte une grande tranquillité d’esprit. J’ai résolu d’épouser une femme que j’aime. Quand on a pris un tel parti et qu’on voit nettement sa vie s’étendre devant soi, droite, bien tracée, tout atermoiement fini, toute incertitude disparue, eh bien, mon cher, on a l’état d’âme plutôt agréable.
--Surtout quand la femme est jolie! dit Guéméné.
--Et qu’elle a les vertus de Dina! ajouta Thérèse en éclatant de rire.
Pautel s’effara:
--Comment savez-vous?
--Comment je sais, mon pauvre ami! Mais ce n’est que trop clair: depuis que vous fréquentez le service, vous tournez sans cesse autour d’elle, vous n’avez d’yeux que pour ses bandeaux noirs, et on vous voit, quand elle s’écarte, rajuster, comme par un tic, votre binocle, pour suivre plus longtemps sa petite blouse blanche dans la salle.
L’air était tiède; Guéméné proposa d’aller s’asseoir dans le square:
--Pautel va nous raconter ses amours.
--J’adore ces histoires-là, fit Thérèse, mais à quelle heure serai-je à l’hôpital?
Ils prirent trois chaises sous le portique isolé qui dresse au centre du jardin le triple feston de ses grands arceaux. Quelques vieux messieurs lisaient leur journal sur les bancs voisins. Parmi les troncs rugueux et puissants des hêtres, s’élevaient les fûts lisses et légers des blanches colonnes éparses. Une longue et mince vierge du XIIIe siècle ressemblait à un étroit pilier, strié de plis.
--J’épouserai mademoiselle Skaroff, si elle y consent, dit Pautel, affectant plus d’assurance qu’il n’en possédait réellement. J’ai longuement observé cette jeune fille; son caractère m’a séduit; je crois que nous serons heureux ensemble: elle est douce et sérieuse. C’est la femme en qui on ne se lasse pas de trouver une amie.
--Dina! mon cher, surenchérit Thérèse, vous en êtes fou, cela se devine sous votre calme; mais, si vous la connaissiez comme je la connais, vous l’aimeriez dix fois plus encore.
Pautel fit tomber son lorgnon, qu’il essuya rêveusement; ses yeux de myope, indécis, errèrent dans le vague; puis il demanda:
--Puis-je vous prier d’être mon intermédiaire près d’elle, madame?
Thérèse s’empressa:
--Mais très volontiers, Pautel, très volontiers! Je la verrai demain, après la visite: voulez-vous déjeuner chez nous pour fêter le résultat?
--Oh! le résultat!... dit Pautel, sans joie.
--Voyons, vieux, ne te tourmente pas, reprit Guéméné en lui frappant sur l’épaule; si elle refusait, ce ne serait plus la bonne et sympathique fille que l’on sait... Elle, ne pas t’aimer, cette petite antilope farouche, avec ses beaux yeux quêteurs d’amour, ses yeux méfiants et tendres qui disent toute la misère de son isolement, allons donc!... N’est-ce pas, Thérèse?