Princesses de science

Part 6

Chapter 63,692 wordsPublic domain

«Alors, pensait Artout secrètement ébranlé dans ses convictions, dans son amour de la santé et de la vie, alors la formule définissant le cas social de ces créatures nouvelles serait donc: «_Ni mari ni enfants_?...»

A cette même heure, Fernand Guéméné ouvrait à sa femme la porte de sa maison.

Leur amoureuse émotion était douce et silencieuse. Thérèse, avec un tremblement léger, dit en entrant:

--Oh! c’est joli ici!

Le porche avait été orné de fleurs, de plantes vertes; les domestiques s’avançaient pour une muette bienvenue; l’escalier de la vieille maison aux petits carreaux rouges ouatés de tapis, se développait à angles droits jusqu’au premier étage où se trouvait la salle à manger avec la table servie. Lorsque Thérèse entra, devant cette lumière, cette table aux deux couverts, l’éclat des cristaux, des verreries, de l’argenterie et des fleurs rares, elle eut un nouveau cri de joie:

--Et c’est _chez moi_, cela!

Elle admirait le service, complimenta l’intelligente femme de chambre, et, se tournant vers son mari:

--Fernand, vous me ferez tout voir tout de suite votre fumoir, votre cabinet, le mien... le mien surtout: pensez que j’en suis encore à me demander quel effet y font mes meubles Empire!

Ç’avait été son désir de jeune fille un peu singulière, très détachée des choses pratiques, de tout ce qui ne concernait pas ses études: laisser à Fernand le soin d’aménager à son gré le logis de leur amour. A peine avait-elle donné, de-ci de-là, quelques indications sur ses goûts, choisi ses meubles de travail, se réservant la surprise de les revoir dans l’élégance raffinée de l’installation.

Et elle le précédait, dans sa robe sombre et soyeuse, dont les frou-frous faisaient, par la maison de Guéméné, une musique féminine et gaie.

Au premier, c’était, avec la salle à manger, le fumoir minuscule et un petit salon de repos pour Thérèse, tendu de perse mauve. Au second,--car, dans l’étroite maison, pour passer d’une pièce à l’autre, il fallait souvent gravir un étage,--étaient situés les deux cabinets de travail de ce ménage moderne. Guéméné s’était contenté du plus sombre, celui dont l’unique fenêtre ouvrait sur une cour, tandis qu’il abandonnait à sa femme la pièce de la façade, d’où l’on voyait les arbres, la Seine, et, sur la rive opposée, la perspective oblique du quai aux Fleurs. Ainsi, dans ce ménage spécial, à l’encontre de nos plus constantes mœurs familiales, la profession du mari déjà se trouvait amoindrie et sacrifiée au bénéfice d’un autre intérêt, plus souverain...

Les yeux de Thérèse devinrent humides; elle saisit la main de son mari.

--Mon ami, vous m’avez laissé cette pièce: je suis très émue... Vous l’occupiez jusqu’ici cependant... vous me disiez comme on y était bien...

--C’était votre place, Thérèse: l’autre n’était pas digne de vous.

Ses yeux rêveurs posaient sur elle un regard de passion tranquillisée. Elle y était enfin véritablement, dans cette maison qu’elle hantait autrefois de son ombre inquiétante, elle y entrait pour toujours, et la propriété du jeune homme sur elle commençait rien que de la voir ici.

--Comme le travail me sera bon près de vous! dit Thérèse.

Elle jouissait d’attendre cette vie heureuse et complète dont cet appartement, si bien fait pour l’étude, symbolisait la belle ordonnance, avec sa bibliothèque, son large bureau d’acajou aux chimères dorées, son fauteuil de travail, puis le lit d’examen pour les malades, le microscope tout monté devant la fenêtre, et la porte complice, la porte favorable, s’ouvrant sur le cabinet voisin, qui permettait à l’étudiante l’appel murmuré vers son jeune mari... Tous ses rêves se réalisaient, et, par surcroît, celui qu’elle n’avait pas voulu faire. Elle serait la femme savante et célèbre, selon ses vœux, et, de plus, à ses heures, elle se délecterait dans cet amour qu’elle n’avait pas souhaité.

Et déjà elle se voyait docteur, recevant ici ses malades. Il existe, dans ces sortes d’audiences, une royauté morale qu’elle ambitionnait depuis sa prime jeunesse. Elle serait à son fauteuil de bureau, et de grandes dames lui amèneraient leurs enfants délicats, avec une humilité, une supplication inexprimées, tout ce qui passe dans les yeux de ceux qui souffrent, devant le mystérieux pouvoir du médecin.

--Thérèse, rappela discrètement Guéméné, notre petit souper nous attend depuis bien longtemps...

Elle le regarda; elle lui revenait de très loin, de si loin que, retrouvant, avec la vue de ce jeune époux, la solennité délicieuse de l’heure, elle lui sourit...

--Et là-haut? demanda-t-elle.

--Là-haut, reprit le jeune homme avec une piété, une religion, là-haut, c’est notre chambre... mais je vous assure, Thérèse, qu’il faut descendre souper.

Ils s’attablèrent avec un ravissement naïf qui les faisait se sourire sans cesse, les yeux pleins de toutes les tendresses qu’ils ne se disaient pas. Cette entrée dans la vie commune était impressionnante et calme. Ces deux beaux êtres de raison ne s’étaient pas unis sans de profondes et inquiètes réflexions sur l’avenir. Et, les serments échangés délibérément, ils semblaient palpiter encore du tourment de l’incertitude. Seraient-ils heureux?... Et ils se pénétraient l’un l’autre, gardant cette question muette, impitoyable, au fond de leurs prunelles passionnées.

Les domestiques les épiaient furtivement, Fernand demanda:

--Quel jour décidez-vous de partir pour Genève?

Ils mangeaient à peine et, instinctivement, affectaient une paix qu’ils ne possédaient pas. Thérèse répondit:

--Partir... mais si je vous disais, cher ami, que je n’y tiens guère... Cette Suisse, cette Italie, ces hôtels... j’ai vu ça tant de fois aux vacances, avec mes parents! J’abhorre le chemin de fer, et je déteste n’être pas chez moi... Partir, quand j’aurai goûté la douceur tranquille de cette petite maison, à quoi bon? Pour suivre un usage?...

--Je désirais beaucoup, dit Guéméné fermement, faire ce voyage avec vous; maintenant, vous déciderez.

On servit des fruits glacés; Thérèse, en les coupant du bout de sa fourchette, reprenait:

--Faut-il vous avouer mon rêve?... Eh bien, ce serait de rester gentiment ici, de commencer tout de suite notre vraie vie. Vous me pardonnez d’être un peu méthodique, n’est-ce pas? J’aime la règle définitive, qui fixe les habitudes une fois pour toutes: c’est pourquoi, sans doute, je déteste les voyages. Et tenez, dès demain je voudrais inaugurer le programme de notre nouvelle existence, reprendre mon service à l’Hôtel-Dieu...

--Votre résolution d’achever vos deux ans d’internat est irrévocable?

--Absolument irrévocable, cher Fernand, je vous l’ai dit vingt fois déjà. Je ne suis pas mûre pour la consultation, et puis rien ne remplace l’hôpital; ce sont mes années les plus intéressantes que j’y passe. Ah! l’internat! je le regretterai trop pour n’en point profiter avidement, autant qu’il m’est loisible. Depuis mes quinze jours de congé, je m’ennuie de ma salle.

Fernand eut un tressaillement léger et ne desserra pas les lèvres. Ce fut un peu timidement que Thérèse ajouta:

--Si vous le vouliez, j’y retournerais lundi.

--Mais, Thérèse, reprit-il, vous êtes maîtresse de vos actes. Vous savez bien que je ne ferai jamais un geste pour entraver la liberté d’une femme telle que vous.

Il avait frémi en parlant. Tout le dévouement de son amour était dans cette phrase, où il faisait céder son besoin viril de domination et ses volontés tenaces. Thérèse le contemplait avec douceur. Cet homme, qui savait plus qu’elle, en qui elle devinait une supériorité réelle, un instinct médical plus puissant, lui sacrifiait ses préférences, amoureusement, simplement. Elle eut un mouvement de tendresse, la rançon de ses exigences, et, l’entraînant dans le petit salon meublé pour elle, seule devant lui, avec un abandon d’enfant:

--Cher Fernand, vous ne vous renoncerez pas toujours pour moi, je veux que ce soit mon tour quelquefois. Je suis une femme comme une autre, j’aspire à vous rendre heureux... je vous aime...

Il tremblait de bonheur; sur son épaule s’appuyait ce beau front lumineux de l’étudiante, réceptacle sacré d’une si pure intelligence. Le don d’une telle femme était grand. Guéméné s’enorgueillissait dans son amour. Mais Thérèse, qu’une émotion plus profonde envahissait, se confessait, se dévoilait toute:

--Oui, une femme comme une autre, capable d’aimer puérilement. Ma vie spéciale m’a mis un masque: il fallait que je fusse ainsi, vous savez bien, rigide et impénétrable. Mais croyez-vous que j’aie toujours ignoré les faiblesses, les découragements, les lassitudes? Parfois--je ne l’ai jamais avoué--le travail m’exténuait; mon corps même fléchissait après les dures matinées, les trois heures que je passais debout, dans la salle, et, l’après-midi, je devais me raidir à l’amphithéâtre, pour la dissection. Alors j’étais triste, et je ne savais pourquoi. Aujourd’hui la solitude d’autrefois s’éclaire, je la comprends: ma vie était rude et sans amour. Je ne me suis jamais confiée à personne. Je m’enfermais dans mon orgueil. Fernand, je ne suis qu’une simple étudiante qui vous chérit. J’aime ma vie laborieuse, malgré ses rudesses; vous m’aiderez à la supporter plus vaillamment.

Une ivresse le prenait à découvrir enfin, sous la froide figure de vierge cérébrale, la tendre jeune fille qu’il pressentait. C’était l’union éperdue de leurs deux âmes, précédant l’autre union.

--Oh! Thérèse, murmurait-il à son tour, pardonnez-moi d’avoir voulu vous soustraire à votre magnifique destinée. J’étais fou. Mais c’est pour vous que j’existe, pour le double développement de votre cœur et de votre cerveau. Je m’y consacrerai. A votre cœur je donnerai la chaude atmosphère d’un culte; à votre cerveau superbe, la liberté de s’épanouir complètement dans votre art. Non, vous n’êtes pas une simple étudiante, mais une femme rare et précieuse, une lumière. Vous aurez les livres, les congrès, les cours, les cliniques, les laboratoires et la liberté souveraine, et, par-dessus tout, l’amour absolu de votre mari.

Leurs mains fiévreuses se cherchèrent et s’enlacèrent, et ils se turent, n’ayant pas besoin de mots pour se comprendre. Une larme tomba des yeux de Thérèse, qui s’écarta pour soulever la perse des rideaux.

Le fleuve, dans la nuit, n’apparaissait plus que comme un mouvement noir aux reflets nacrés, vacillants. Féeriques et scintillants, les bateaux-mouches y glissaient en silence, minces nefs chargées de lumière qui coupaient l’onde obscure en y versant un fourmillement de feux. Devant les fenêtres, les arbres du quai, sombres et énormes, ajoutaient encore au mystère des choses.

Longtemps les deux amants regardèrent ensemble, sans le voir, ce coin du vieux Paris, archaïque et muet. Leurs pensées paresseuses s’éteignaient dans un grand trouble; ils attendaient un subtil signal... Quand le cartel d’or, pendu à la muraille, sonna dix heures, Thérèse murmura, simple et tendre:

--Montons, _veux-tu_?

II

Le matin arriva où Guéméné, partant à l’heure accoutumée pour ses visites, conduisit sa femme à l’Hôtel-Dieu. Ils se séparèrent à l’entrée. Thérèse gagna son service, se dévêtit dans l’antichambre, passa la blouse et le tablier.

Elle apparut comme naguère dans le cadre de la porte vitrée, parcourant tous les lits d’un regard circulaire. La sœur de la salle, une religieuse jeune encore, aux yeux ardents sous la cornette, vint à elle en souriant, car une étrange sympathie liait ces deux femmes si dissemblables, que leurs conceptions divergentes avaient cependant amenées à suivre le même sillon, côte à côte. Elles se serrèrent les mains. La religieuse, à peine plus âgée que la jeune femme, professe depuis cinq ans seulement, apportait à ses fonctions une charité brûlante. On la voyait encore s’émouvoir et pleurer devant les agonies. Elle avait en même temps des gestes d’amante et de mère, pour mille petits soins superflus qu’elle donnait à ses malades. Fille simple et ignorante, elle s’appliquait à une grande perfection pour l’amour de Jésus, s’attachait à ne pas ressentir les ingratitudes, réprimait ses impatiences, ses antipathies envers certains malades,--choses subtiles que les femmes connaissent si bien,--et s’efforçait principalement, sans y réussir toujours, à la vertu suprême qui est l’amour de tous, sans distinction.

--Ah! mademoiselle Herlinge!... je veux dire madame, venez voir mon pauvre dix-sept! je la croyais sauvée, et puis mademoiselle Skaroff m’a dit hier qu’elle lui trouvait de la broncho-pneumonie... j’ai mis déjà vingt-cinq ventouses ce matin.

C’était une typhique, une servante de dix-huit ans, qu’avant son congé Thérèse avait eue en mains, au début de la fièvre. Cette pneumonie, l’écueil des convalescences en pareil cas, piqua la curiosité de la jeune femme: elle vint en hâte au lit 17, suivie de la religieuse qui l’épiait anxieusement. Thérèse échancra la chemise et, l’oreille collée sur cette poitrine brûlante, aux battements désordonnés, ausculta longuement; puis, de ses doigts légers promenés sur tout le thorax, elle percutait de la base des poumons au sommet. La malade, une belle fille forte et épaisse, secouée par la souffrance, luttait visiblement de toute sa nature vigoureuse contre l’insidieuse infection: une infime lésion, localisée en un point de ses poumons larges et puissants de paysanne. Le drame était obscur et terrible. Dans ce beau corps jeune, toutes les forces de la vie s’étaient levées et combattaient, mais Thérèse comprit que c’était en vain. Elle se redressa et dit:

--Il y a un foyer...

La religieuse, au regard de la jeune femme, devina tout espoir perdu; elle murmura:

--Pauvre petite, si heureuse de guérir, de reprendre son travail, de vivre!...

Et toutes deux, la sœur de charité et la femme-médecin,--un type qui disparaît et l’autre qui commence,--poussées au même chevet par des vocations différentes, se penchaient vers la typhique. Muettes, également anxieuses et graves, elles semblaient, devant ce cas, pareillement impressionnées. Entre elles cependant il y avait un monde: dans cette même jeune fille que leur disputait la mort, celle-ci n’avait vu que la maladie, celle-là que la malade.

De nouveau la porte s’ouvrit. Dina Skaroff parut. Elle remplaçait Thérèse depuis quatre semaines, et s’imposait un effort pour être chaque matin, à huit heures et demie, présente dans sa salle.

Maigriote et fatiguée, dans sa blouse blanche qui laissait voir sa pauvre robe à rayures rouges et ses souliers portant deux pièces cousues sur les orteils, elle sourit à son amie, et, dans ce français qui lui tendait tant de pièges:

--Déjà revenue! oh! vous n’êtes pas demeurée longtemps dans le rêve...

--Il n’y a pas de rêve, Dina, fit Thérèse, il n’y a que de la vie.

--Il y a les deux, reprit Dina, et l’un meilleur que l’autre.

Et ses yeux de jais, se creusant, parurent sans fond dans son mince visage.

--Avez-vous au moins un peu travaillé en mon absence? demanda la jeune femme, à qui son bonheur, sa fortune et sa cérébralité plus vigoureuse donnaient une supériorité sur la Russe.

--Beaucoup travaillé. J’ai revu en un mois tout mon premier tome de pathologie. Maintenant, je sais que je serai reçue au concours d’internat.

--Tiens, mais pourquoi pas! fit Thérèse, incrédule.

Une agitation se propageait dans la salle, à l’approche de la visite. Par les grandes baies cintrées, pareilles à des fenêtres de chapelle, la lumière entrait largement. On parlait bas. Il y avait partout comme les apprêts d’un rite. Les malades avaient sur l’oreiller des dodelinements nerveux de la tête. Certaines procédaient à leur toilette. Les unes, assises, chuchotaient entre elles; d’autres se plaignaient, comme impatientes d’une délivrance certaine. Et cette salle était, en effet, presque un temple dont on attendait le prêtre.

Un à un, les externes arrivaient. Puis, parmi eux, l’on vit entrer la redingote noire d’un médecin. C’était Pautel, le jeune docteur de la rue Saint-Séverin, qui suivait assidument la clinique d’Herlinge, voulant se spécialiser dans les maladies cardiaques. Toujours il était là un des premiers, et ses yeux, vacillants sous le lorgnon, cherchaient tout de suite dans la salle Dina Skaroff. Ils n’échangeaient pas un mot de toute la visite, mais Dina se sentait indéfiniment suivie par ces yeux indécis et illisibles dans cette figure maigre d’homme blond. Elle lui avait plu; elle le savait. Mais, pauvre, seule, étrangère, perdue dans cet immense Paris dont elle ne connaissait rien, hormis cette salle d’hôpital et son restaurant de la rue Berthollet,--par contre, très instruite du tempérament français, qui effrayait sa nature un peu prude,--elle se dérobait et tremblait comme une chétive bête traquée.

Herlinge, ponctuel, entra, comme neuf heures sonnaient au coucou noir de la muraille blanche. Son visage parcheminé, aux yeux bleus, s’éclaira d’un sourire en retrouvant ici la présence de sa fille. Il lui lança un:

--Ton mari va bien, mignonne.

Et, tout de suite, traînant après lui sa cohorte de médecins et d’étudiants, il vint au premier lit. Mais il y eut vers Thérèse un mouvement de curiosité: on regardait beaucoup cette jeune épousée qui, en pleine lune de miel, à cette heure où, dans le grand bouleversement de leur vie intérieure, incertaines et désorientées, les plus fières perdent toute quiétude et toute paix, venait tranquillement, laborieusement, reprendre sa tâche. Madame Lancelevée, au premier rang, la dévisageait. Il y avait aussi là Gilbertus qui, ne faisant ni consultation ni clientèle, suivait assez volontiers les cours d’hôpitaux «pour se conserver la main». Irréprochablement vêtu, le faux col à la mode faisant valoir sa barbe de bel Assyrien, il cueillait sur les lèvres d’Herlinge les concises phrases scientifiques, ces mots pittoresques qui font fortune en médecine, ces mots qu’on imprime dans les traités de pathologie, et qu’il allait servir à ses lecteurs béats, dans son prochain article. Hâve et flétri, Morner l’accompagnait, venu sans raison, sans but, dans un moment d’ennui, à l’heure où les estaminets sont vides. Il écoutait d’une oreille distraite les subtiles dissertations du maître sur un cas d’insuffisance aortique: l’érudition n’avait rien à faire avec ses plaques électrisées. Puis, autour de ceux-ci, s’amassaient les redingotes d’autres médecins, jeunes ou vieux, médecins de province même, ayant fait le voyage de Paris pour entendre, une fois dans leur vie, le grand Herlinge. Et c’était encore les vestons des étudiants qui, venus des plus lointains hôpitaux de la ville, passaient tous, à tour de rôle, par cette clinique, avant leurs examens, dans l’espoir de saisir, par hasard, une «colle» d’Herlinge. Plus timidement, derrière, se tenait un groupe d’étudiantes russes misérablement vêtues, qui se penchaient, avides, craignant d’être frustrées d’un mot de la leçon. Et pesamment, derrière le frêle petit homme blanc à la toque noire, de lit en lit, la masse se déplaçait, accomplissant par toute la salle--groupe de graves et pieux fidèles--les stations d’un étrange chemin de croix.

A la fin, Thérèse appela à mi-voix:

--Mademoiselle Skaroff!... Où est donc mademoiselle Skaroff?

La religieuse, à son tour, cherchant des yeux la jeune fille dans la foule qui se disloquait, répéta:

--Mademoiselle Skaroff! c’est madame Guéméné qui veut vous parler.

Mais Pautel, flegmatique, souriant à demi, répondit d’une voix lente et douce:

--Mademoiselle Skaroff est partie.

Furtive, prudente comme un pauvre animal poursuivi, invisiblement elle s’était dérobée. On la cherchait encore que, sans bruit, avec l’angoisse d’être rappelée, elle se hâtait aux dernières marches de l’étage. Puis elle fuyait par le corridor des entrées, traversait le parvis Notre-Dame, et s’acheminait, sans oser détourner la tête, vers sa chambre meublée de la rue Cujas.

Et c’était presque toujours ainsi qu’elle quittait l’hôpital, depuis que dans la rue, de loin, Pautel, un jour, l’avait suivie. Elle avait peu d’estime pour les jeunes hommes français, pour ces étudiants si différents de ses compatriotes, qui ne pouvaient guère voir une femme isolée et faible sans la convoiter. Sentimentale mais raisonneuse, comme ceux de sa race, elle n’entendait pas perdre, dans une mesquine aventure d’amour où se fût laissé entraîner une midinette, la paix qui jusqu’ici lui avait tenu lieu de bonheur. C’est pourquoi, bien que Pautel lui plût et la troublât, elle en avait peur et le méprisait comme un séducteur de jeunes filles pures.

* * * * *

Elle fut à onze heures dans sa petite mansarde du sixième, meublée pour étudiants, rue Cujas. Le plafond était incliné et se courbait vers la muraille tapissée d’un papier bleu. Le portrait de Tolstoï, découpé dans un journal, y était épinglé à côté d’un crucifix et d’une chromo représentant la tsarine. Devant la lucarne, assez spacieuse, qu’elle avait encadrée--sans nulle intention macabre--de quelques humérus, tibias, maxillaires, temporaux et autres fragments de squelettes pendus à des clous par des ficelles rouges, s’étalait le désordre de sa table chargée de livres. Sans ôter son chapeau, elle s’assit à une table et crayonna tout de suite son résumé de la leçon d’Herlinge. Puis, dans le tiroir, elle prit un minuscule coffret de fer, dont la clef tintait toujours au fond de sa poche. Elle l’ouvrit. Il y restait deux pièces d’or, l’une de dix francs, l’autre de vingt. On était au 15. Ces deux pièces étaient toute sa fortune jusqu’à la fin du mois. Elle prit la plus grosse et s’achemina vers la rue Berthollet.

Dina Skaroff était la fille d’un petit mercier de Pétersbourg, dont le commerce avait sans cesse périclité. Elle avait deux jeunes frères, et trois grandes sœurs employées dans les beaux magasins de la capitale. Dina ne voulait pas végéter toute son existence. Élevée tant bien que mal dans une petite pension de faubourg, elle s’instruisit elle-même jusqu’à passer avec succès cet examen de fin d’études qui est, en Russie, le baccalauréat des jeunes filles. Puis elle partit un jour pour Paris, avec un vol de ces «oiseaux de passage», pour la plupart jeunes Israélites farouches que rejettent les universités, que la France recueille et instruit, et qu’une migration reporte à la neige natale, avec un titre de doctoresse qu’elles échangent contre un diplôme national pour exercer la médecine là-bas.

Son père, à demi ruiné, lui faisait une pension de quatre-vingts francs par mois, sur lesquels il lui fallait payer son restaurant, sa chambre, ses inscriptions et ses toilettes. Elle ne se jugeait pas mal partagée: elle connaissait des compatriotes qui, touchant cinq francs de moins par mois, se tiraient d’affaire. Bravement, elle avait pris son parti des feutres à vingt-neuf sous, achetés dans les bazars. Mais ses petits pieds maigres, à force de courses incessantes à l’École, à l’hôpital, au restaurant, usaient en quelques semaines le mauvais cuir de ses bottines, et c’était de ces horribles chaussures qu’elle avait été parfois un peu honteuse, jusqu’à les dissimuler d’instinct sous ses robes qui ne valaient pas beaucoup plus cher. Et elle avait d’abord travaillé au delà de ses forces, amèrement, âprement, pour vaincre un jour cette misère et conquérir sa place à la vie, comme tout le monde. Après les premières années d’études et l’assimilation de la technique sèche, elle commençait de prendre à son métier un intérêt captivant et souverain. Ce goût nouveau la consolait comme si la science seule avait eu pitié jusqu’ici de cette jeune vie effroyablement austère. La médecine l’amusait, maintenant, comme elle disait.--Elle vivait de bœuf bouilli, portait des jupes de coton, exhibait crânement sa misère, mais sans ostentation d’ascétisme, et vraiment désintéressée de ces choses, en enfant très simple qui venait de découvrir dans son travail des joies profondes.

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