Part 5
Thérèse demeurait impassible dans l’ombre de la voiture. Elle entendit Gilbertus, galant, se récrier:
--Comment, madame, vous parlez ainsi devant mademoiselle Herlinge, quand nous présageons tous pour elle un si brillant avenir?
--Oh! pour mademoiselle Herlinge, c’est différent, dit Jeanne Adeline.
Elle voulait distinguer par là entre leurs conditions, sachant bien que la jeune fille trouvait dans la science un luxe de plus et se le pouvait offrir, toujours libre de le rejeter si cet agrément devenait une contrainte; tandis que, pour elle, la science était le gagne-pain. Sage-femme diplômée quand elle avait épousé Adeline, elle avait décidé, pour améliorer la situation du ménage, de passer le doctorat. Son courage et sa mémoire merveilleuse le lui avaient obtenu, et c’était au milieu de ce surmenage, entre sa course aux étages dans les sombres immeubles de la rue Dauphine, et ses consultations dans le petit entresol de la rue de Buci, qu’elle avait encore trouvé le temps de mettre au monde ses quatre enfants, réalisant, par un tour de force, ce prodige d’être à la fois, dans la société, une femme et un homme.
--Me voici arrivé, s’écria Morner, je file.
Les voitures montaient au pas l’avenue de la République; il dit adieu, ouvrit la portière, sauta sur la chaussée et disparut. Gilbertus, alors, le jugea d’un mot:
--Un brave garçon, mais pas sérieux.
Lui l’était suprêmement. Il cherchait aussi à se rapprocher de ses grands confrères, et, dans ce dessein, manifestait près de la fille d’Herlinge un empressement admiratif; mais, comme les voitures franchissaient la porte du Père-Lachaise, Thérèse déclara que, dans le cimetière, elle désirait suivre l’enterrement à pied.
--C’est un principe chez moi, déclara-t-elle.
Et elle s’en fut, heureuse d’échapper à une compagnie dont les propos la choquaient.
Hâtant le pas, elle vint rejoindre le petit groupe des personnes qui montaient, silencieuses et fatiguées, l’avenue principale. Il ne se composait guère que d’hommes. En avant, près du veuf, Fernand menait le deuil. C’était un de ces matins d’août où l’on sent une menace d’automne; un peu de brume s’attardait dans l’air; déjà quelques arbres avaient jauni. L’avenue s’élevait, de terrasse en terrasse, jusqu’à la chapelle dont le fronton grec se profilait sur le bleu léger du ciel. A droite et à gauche, mornes façades d’une rue ensommeillée, s’étageaient, blancs et divers, les monuments des morts illustres. Et, parmi cette froide bordure de marbres et de statues, un arbuste frêle balançait doucement sa ramure pleureuse aux feuilles pâles: c’était le saule de Musset,--toute la poésie d’une époque, le romantisme même, une élégie, une gloire se survivant...
Thérèse avait le cœur serré de mélancolie; la conversation qu’elle venait d’entendre sans vouloir en faire cas agitait maintenant en elle des doutes, des incertitudes. D’irréfutables vérités y avaient été dites sur l’impuissance médicale, et Jeanne Adeline l’avait plus troublée encore par la sincérité de ses doléances... Ah! comme celle-là soupirait douloureusement vers le foyer tranquille et paisible de la mère de famille, de l’épouse!
Et voici que, tout autour de Thérèse, conspiraient des évocations d’amour intime, puissant et absolu. D’abord, ce veuf dont l’attitude hypnotisait tous les regards par son expression de douleur, attirait ses yeux aussi, et sa pensée se fixait sur lui tandis que, d’un pas lent, comme en un cauchemar, il suivait le funèbre véhicule scintillant d’argent qui lui emportait sa compagne. Là-bas, entre deux niveaux des terrasses, apparaissait, dans son architecture terrible et simple, le Monument aux Morts, de Bartholomé. Une porte y était figurée sur les ténèbres de l’au-delà, et un couple nu, déjà sorti de la vie, la franchissait enlacé dans une noble et amoureuse union. Les deux beaux corps de pierre polie se détachaient sur l’ombre où ils entraient. De loin, du bas de l’avenue, de la grille même, on les apercevait déjà, précis et purs, glorifiant superbement, dans un geste unique, l’Amour et la Mort.
Et Thérèse voyait encore Guéméné, s’en allant près du veuf, veuf lui aussi d’un rêve qu’elle n’avait pas voulu réaliser, pleurant peut-être la compagne qu’elle n’avait pas voulu devenir. Alors, sa tristesse se fit étrangement tendre et douce.
On inhuma madame Guéméné, selon ses volontés dernières, dans un vieux caveau situé dans le plus ancien quartier du cimetière et où dormaient tous ses parents. C’était un coin plein d’ombre et de mystère. Des cyprès gigantesques y avaient poussé sans ordre, comme au hasard, et un lierre épais, somptueux, envahissant, s’y déroulait magnifique, nivelant les pierres tumulaires, grimpant aux troncs, aux colonnes grecques des tombeaux en ruine, s’accrochant en draperies funéraires aux urnes verdies de mousse. Puis les hêtres énormes, plantés au grand siècle dans ce parc des Jésuites, formaient un dais de feuillage, sous lequel régnait une lumière verte. Et l’on n’entendait rien, que le piétinement de la foule, et le pas alourdi des hommes lugubres, apportant pesamment leur incommode fardeau.
L’assistance, avec cette curiosité avide de la douleur d’autrui, si étrange et si humaine, dardait les yeux sur le veuf. Il fut admirable de retenue et de dignité: il regardait toujours le cercueil, rien que cela; et quand le cercueil eut disparu, il regarda l’affreux abîme où s’engloutissait sa compagne,--mais il déçut la foule en lui dérobant ses larmes.
Thérèse s’était approchée de la tombe; elle se tenait maintenant auprès de Guéméné. Il ne l’avait pas vue. Subitement il la devina, et de nouveau leurs regards se croisèrent. Le jeune homme était livide, le visage défait. Elle attendait un mot de lui; un subtil instinct l’avertissait qu’il allait lui parler, mais il demeura impénétrable.
A peine risquait-il un coup d’œil furtif vers Thérèse, dont le profil princier se détachait sur le fond de sombre verdure. Elle avait la grâce et la noblesse d’une fine statue, mais une émotion soulevait d’un souffle fort sa poitrine, et, sous son chapeau noir aux ailes légères, elle était indiciblement triste et troublante.
Fernand Guéméné la retrouva encore, un moment après: quand elle lui serra la main, dans le monotone défilé des condoléances, il sentit la première pression de vraie pitié.
Comme il s’apprêtait à prendre place près du veuf, dans la voiture de deuil, celui-ci le repoussa doucement:
--Merci, mon petit, laisse-moi seul maintenant.
Et la voiture fila devant lui, le laissant là si désemparé qu’il demeura, quelques secondes, immobile. Puis, dans la crise morale qu’il traversait, l’idée d’une marche au grand air le séduisit tout à coup. Le trajet, pour revenir chez lui à travers le quartier du Temple, n’était pas considérable: il résolut de rentrer à pied.
Déjà il s’était engagé dans l’avenue de la République, où la pente douce et longue, la descente sans fatigue, donnaient à son pas un mouvement berceur qui endormait son mal. Les tramways de la banlieue parisienne glissaient avec fracas sous le fil électrique, et les étincelles bleues crépitant sur les rails amusaient la douleur du jeune homme. Soudain il vit une femme cheminant près de lui: c’était Thérèse. Elle aussi descendait à pied, seule. Leur trajet était le même. Il hésita. Il y eut, dans l’allure de la jeune fille, un ralentissement; ce fut, chez tous les deux, la même indécision.
Brusquement, Fernand salua, quitta le trottoir, et sauta dans un tramway en marche.
* * * * *
Quand il arriva chez lui, une heure sonnait à Notre-Dame. Son domestique l’avertit que le déjeuner était servi, et que trois clientes l’attendaient.
--Merci, dit-il, j’ai pris mon repas en route.
Et il passa tout de suite dans son cabinet.
Sur la table de travail, parmi d’autres photographies, se trouvait un groupe d’internes dans le fond duquel on reconnaissait, revêtue de sa blouse, Thérèse Herlinge.
--Pourquoi conserver ce souvenir excitant? prononça-t-il à mi-voix, dans une apparence de grand calme.
Et, tranquillement, saisissant le carton, il le mit en morceaux. Un à un, les fragments tombèrent. Il les poussa du pied jusque dans la cheminée. Puis, tirant méthodiquement une allumette de sa boîte, il la coula tout enflammée sous les débris de l’image. Alors, se raidissant, il ouvrit la porte de la salle d’attente pour introduire la première malade. C’était une bouchère rhumatisante, qui lui montra sa main sèche, déformée par les douleurs. Il voulut prendre et palper ces phalanges enflées et tordues, mais un tel tremblement agitait ses doigts qu’il ne put étudier la déformation articulaire. Il fit un violent effort pour réprimer sa nervosité: ce fut en vain. Et, au moment de rédiger en ordonnance le régime alimentaire qu’il prescrivait à l’arthritique, voici que sa plume impuissante se refusait à former les mots. Il lui fallut une réaction de toute sa volonté pour achever d’écrire.
La cliente partie, il se précipita vers le foyer, fouilla les cendres. Qu’avait-il fait! Pourquoi donc avoir détruit ce cher visage qui, depuis des mois, dans un tête-à-tête mystique, rompait sa solitude, qui lui souriait finement, comme une autre Thérèse plus pitoyable, consentant à demeurer sa silencieuse compagne de travail? Quelle stupidité que sa prétendue force, et quel orgueil y dominait! Brûler cet unique souvenir!...
Parmi les fragments de la photographie noircis et racornis par le feu, apparaissaient des coins blancs de tabliers d’internes, un morceau d’arbre intact, et aussi la figure de Pautel, le médecin blond aux yeux vacillants sous le lorgnon. Parfois le papier calciné s’effritait quand Fernand le déroulait. Tout à coup, minuscule et un peu jauni par la flamme, le visage de Thérèse, tranché au col, se trouva sous ses doigts. Il la possédait enfin, la précieuse relique! Avec des soins délicats, il la coucha dans le creux de sa main, et, pendant de longues minutes, immobile et frémissant, il la contempla...
Il ne reprit ses consultations que beaucoup plus tard. Les clients s’étaient accumulés dans la salle d’attente; six heures allaient sonner quand il expédia le dernier. Il parcourut alors le registre où son domestique écrivait les visites à faire, et, n’y voyant aucun cas urgent, il se dit souffrant et se mit au lit. On ferma les volets, sur son ordre, dans la grande chambre carrée qu’il occupait au troisième étage.
La nuit vint; il ne dormait pas encore, bien qu’il se fût tourné vers la muraille. Quand, d’un mouvement fiévreux, il changea de côté, distinctement, sur le fauteuil voisin de la fenêtre, il vit Thérèse assise, vêtue de la robe noire qu’elle portait le matin, coiffée du chapeau de paille aux ailes légères. L’hallucination était si nette qu’il reconnaissait parfaitement, dépassant le col de broderie noire, le mince liséré blanc d’un petit faux col masculin qu’elle portait d’habitude. Seul, le visage restait empli d’ombre, et les yeux, agrandis, obscurs, cernés d’un halo, s’attachaient à lui, fixement.
--Thérèse! ne put-il s’empêcher de prononcer à mi-voix, est-ce vous?
Sa voix lui fit peur, à résonner ainsi, sans écho, dans la chambre. Il se tut. Mais, devant ce fantôme, sa passion lui gonflait le cœur: il craignait que l’hallucination ne disparût; il la retenait comme on retient un rêve très doux, par un grand effort de l’imagination, et il se mit à lui dire des choses caressantes, follement, se figurant que Thérèse était sa femme, et qu’elle se trouvait ici, chez eux.
Tout à coup il sonna fébrilement, demanda de la lumière, sa glace à main, de l’eau à boire; il se mirait avec inquiétude, examinant ses prunelles, cherchant du strabisme.
--Léon, demanda-t-il au domestique, ne me trouvez-vous rien d’extraordinaire dans le visage?
--Non, monsieur.
--J’ai bien, dans les yeux, l’expression ordinaire?
--Oui, monsieur.
--Lorsque je vous regarde, est-ce que je ne louche pas?
--Non, monsieur.
--Merci, Léon... Ah! encore un mot; dites-moi, n’ai-je pas laissé un vêtement sur le fauteuil, là, près de la fenêtre?
--Il n’y a rien sur le fauteuil, monsieur.
--C’est bien; vous pouvez me laisser maintenant.
--Monsieur est-il souffrant? monsieur n’a-t-il pas besoin que je veille un peu?...
Guéméné eut une douceur à sentir la nuance d’affection servile qui était dans cette phrase. Mais il congédia le valet de chambre, gardant seulement deux fortes lampes allumées dans la pièce.
* * * * *
Le lendemain, en se levant, très pâle, les membres endoloris, il nota, comme chaque matin, sur son carnet, les indications du registre. Il but un peu de thé, et, avant de sortir, se pencha un moment à la fenêtre.
Deux pigeons gris, soyeux, plumeux et gras, avaient posé leur nid entre deux branches, dans l’arbre le plus voisin. La femelle couvait pour la seconde fois. Le mâle, qui chassait sur l’eau, revint au gîte, d’un vol lourd et tournant. A son approche, elle se souleva, légère, tout en plumes: il lui donna sa pâture, d’un seul jet dans le gosier; puis, de son joli bec rose, pareil à un bijou de corail, il lui fourragea le cou, tendrement, et elle dodelinait la tête, avec une grâce exquise. Un amour ingénu était entre ces deux petites bêtes ailées, posées comme par miracle au-dessus du fleuve mouvant. Les grands peupliers d’Italie, aux feuilles tremblantes, frissonnaient. Guéméné descendit, l’air étrange.
Sur le seuil de la porte en cintre située un peu de travers dans la bâtisse du XVIIIe siècle, il hésita un instant. Puis un geste violent lui échappa:
--A quoi bon, dit-il, puisque je ne puis plus!...
Dix minutes plus tard, dans l’Hôtel-Dieu, il montait au service d’Herlinge. Au laboratoire de Thérèse, il frappa. Une infirmière passait:
--Mademoiselle Herlinge est en bas, monsieur.
--C’est bon. Voulez-vous lui dire que quelqu’un l’attend ici?
Lorsque Thérèse ouvrit la porte, elle vit Fernand abattu, la tête entre ses mains, à sa propre place, les coudes sur sa table de travail.
--Vous voulez me parler, Guéméné? fit-elle d’une voix très altérée.
Elle fut émue bien davantage quand il laissa voir ses traits défaits. Et, tout de suite, par loyauté, pour couper court à toute équivoque:
--Vous savez, tout ce que nous avions dit ensemble l’autre jour, je l’ai ressassé dans mon esprit... et dans mon cœur... et j’ai bien compris, définitivement, mon pauvre Guéméné, l’impossibilité de vous sacrifier mon art.
--Je ne vous demande plus rien! prononça-t-il, brisé. Le bonheur même, je ne m’en soucie plus, pourvu que vous veniez dans ma vie... mais venez-y Thérèse!
Il tendit les bras. Une tristesse l’accablait, qui endeuillait ces fiançailles. Mademoiselle Herlinge, elle, triomphait. C’était son rêve complet se réalisant: des larmes de tendresse lui montèrent aux yeux.
Il ajouta:
--Je ne peux plus vivre sans vous avoir... au moins un peu!
Le dard du chalumeau ronflait toujours sous l’étuve où fermentaient des bouillons de culture. Sur la table, près du microscope, des fragments d’une matière blanchâtre étaient préparés, pièces anatomiques extraites d’un endocarde à la dernière autopsie. Une violente odeur d’iodoforme emplissait l’étroit laboratoire. Thérèse Herlinge tremblait et pâlissait; l’amour passa dans ses yeux troubles; Fernand s’avança vers elle. Ils s’étreignirent.
DEUXIÈME PARTIE
I
Noir et discret, avec un ronflement doux de machine aristocratique, l’automobile d’Artout descendait l’avenue Kléber, emportant dans cette nuit de janvier, silencieuse et bleuâtre, le maître et madame Lancelevée, qu’il reconduisait chez elle, à Passy, après une consultation.
--On ne vous a pas vue ce matin, ma chère, au mariage de la petite Herlinge...
Madame Lancelevée eut un demi-sourire. Tout, chez elle, était involontairement apprêté. Elle n’avait que trente-quatre ans, mais son peu d’abandon accusait davantage. Une longue redingote de drap retombait sur sa robe noire; elle portait la rosette violette.
--Cher maître, dit-elle après un instant de réflexion, mademoiselle Herlinge ne m’a pas demandé conseil lorsqu’elle a décidé de se marier. Elle a bien fait. Elle ne se serait pas rangée à mon avis.
--Oui, oui, je sais, fit Artout très amusé, le célibat des doctoresses, c’est votre religion, à vous!
--Non, pas ma religion, mais un principe extrêmement simple et rationnel, que je professe ouvertement devant toutes les jeunes étudiantes. Ouvertement aussi serais-je allée à l’encontre de mon principe, si j’avais assisté au mariage de l’une d’elles: c’est pourquoi je me suis abstenue. Je lui souhaite néanmoins tout le bonheur possible, sachant bien, hélas! qu’elle ne le trouvera pas.
--Allons donc! Ce sera une petite femme délicieuse.
Artout était un homme de soixante ans, puissant et rasé, au profil bourbonien, d’une majesté épiscopale.
Sa main de chirurgien, épaisse et large, mentait à toute la tradition professionnelle qui veut les doigts déliés et maigres; mais elle avait une réputation établie de force et de maîtrise; une sorte de légende l’entourait, et l’on songeait, en la voyant, aux opérations merveilleuses du grand homme, à ses coups de bistouri fameux dans l’Europe entière, à sa sûreté tranquille pour manier le scalpel au plein des organes vitaux, comme un artiste un crayon ferme. Toute sa valeur illustre était dans sa main, dans la vigueur calme de cette main de rustre, qui avait sauvé tant de vies humaines, et, d’un geste habituel, dans le noir du coupé, il la posait en parlant sur la pomme d’or de sa canne, comme un outil sacré qu’on respecte et qu’on soigne. D’ailleurs, il connaissait sa propre puissance, et cela était apparent dans ses attitudes, dans son port de tête. La supériorité dont il était conscient faisait que, parmi ses confrères moins fameux, il distinguait peu entre les hommes et les femmes. Il ne dédaignait pas de patronner Jeanne Adeline, comme il eût aidé un médecin chargé de famille; il prisait le talent de madame Lancelevée; pour Thérèse Herlinge, il l’avait poussée sans hésitation dans la carrière, persuadé qu’elle y tiendrait l’emploi avec autant d’honneur qu’un homme. Puis, Artout, célibataire, avait conservé pour les femmes, en général, cette sympathie légèrement sentimentale du vieux garçon, qui les recherche, les estime, s’illusionne même à leur égard, tourmenté d’un besoin inassouvi d’affections familiales.
--Mais oui, poursuivit-il devant le sourire persistant et froid de la doctoresse, je l’ai connue toute gosse, cette petite Herlinge: elle est débordante de vie, elle aimera son mari passionnément.
--Si elle l’avait aimé passionnément, mon cher maître, elle aurait, selon le désir qu’il en avait, quitté sa profession pour lui complaire. Elle ne l’a pas fait; elle s’est réservée en se mariant: donc elle ne s’est donnée qu’à demi, donc Guéméné ne lui suffisait pas... Je ne suis qu’une vieille fille rebelle à l’amour; mais j’ai pensé et j’ai vu; et je vous le dis: ce sont de vilains atouts que ces prémisses dans le jeu conjugal.
--Ta ra ta ta! Vous parlez comme une salutiste, comme une vestale de marbre que vous êtes. La petite Herlinge ne se fût pas contentée de ce rôle, et, laissez-la faire, elle se tirera de celui qu’elle assume ce soir, tout en faisant un jeune médecin dont j’augure beaucoup, car elle a de l’étoffe.
--Avant cinq ans, déclara la sibylline personne, ce sera le divorce.
Elle dissimulait une sorte de joie intérieure à prononcer, en ce soir de noces, le mot sinistre. On eût dit qu’à s’imaginer la nuit d’amour s’apprêtant à cette heure dans la petite maison de l’île Saint-Louis, derrière les sèches ramures des peupliers d’Italie, avec le fleuve d’argent et de nacre noire coulant sous les fenêtres nuptiales, une inquiétude la troublait, elle qui s’était volontairement sevrée de tout mystère semblable.
--Alors, ma chère, il ne vous suffit pas de vous montrer impitoyable pour vos amoureux: vos belles confrères sont aussi frappées d’avance?...
--Je fus, pour mes amoureux, plus pitoyable qu’il n’y parut, mon cher maître. La plupart sont consolés; ils ne le seraient point de s’être enchaînés à une épouse de hasard, qui n’eût guère été pour eux qu’une maîtresse défendue et fugitive.
--Vous dites: «La plupart sont consolés...» J’en connais un qui vous pleure toujours. C’est le petit Bernard de Bunod. Sa mère vous exècre, depuis le jour où il s’est écrié devant elle: «Je me tuerai!...»
Un rire d’incrédulité tranquille passa entre les lèvres mi-closes de madame Lancelevée; et ce fut toute sa réponse. Artout regardait à la dérobée cette étrange femme qui, parlant des hommes épris d’elle, pouvait dire: «la plupart». Elle avait été, en effet, fort aimée et de façon singulière: son beau corps et le feu tragique de ses prunelles sourdement passionnées avaient appelé le grand amour, en même temps que sa volonté infrangible d’être heureuse autrement s’y était refusée. On sentait aujourd’hui, dans son visage un peu fané, comme la fatigue secrète de luttes profondes et une certaine dureté victorieuse. Elle vieillissait. Depuis quatorze années, elle avait laissé derrière elle, échelonnées dans sa jeunesse, des passions mortes; un jeune homme, de cinq ans moins âgé qu’elle, ce Bernard de Bunod qu’elle avait soigné dans une angine diphtéritique, s’acharnait à l’aimer sans espoir. Mais la vie de la doctoresse, que favorisait et dédommageait magnifiquement la gloire, était maintenant faite, agréable, complète et apaisée. Elle en avait oublié bien d’autres; ce pâle enfant gâté, habitant chez sa mère, en «fin de race», ne comptait plus.
Artout reprit:
--Celui-là est sincère; sa faiblesse recherche votre force.
L’automobile eut une palpitation de forge, étouffée, réprimée, puis ralentit doucement jusqu’à ce que sa vitesse s’éteignît et mourût dans un arrêt à peine perceptible. Madame Lancelevée était chez elle.
--Je suis libre, fit-elle, je suis heureuse.
Déjà la porte de son petit hôtel s’ouvrait: la femme de chambre, une jolie Anglaise au tablier brodé, se tenait sur le seuil, souriante; une clarté tiède régnait dans le vestibule; au rez-de-chaussée, derrière les flots de guipure des rideaux transparents, on voyait, baigné d’une lumière rose, le confort de la salle à manger où l’attendait son repas. Elle le prendrait solitaire et silencieuse, mais dans une paix parfaite. Sa sagesse avait été d’éliminer de ses ambitions la multiplicité des bonheurs et d’en convoiter un seul: celui d’être une femme d’exception, docte et célèbre. Aujourd’hui, célèbre et docte, très appelée pour la médecine d’enfants dans le monde politique, avec son diagnostic lent, mais sûr, qui la faisait traiter en égale par ses grands confrères masculins, elle avait réalisé son rêve unique, et elle vivait égoïste, satisfaite et sans regrets.
Et, comme l’auto rebroussait chemin pour le ramener chez lui, Artout pensait:
«Pourquoi pas des femmes comme celle-là? Elles ont le droit, après tout, de choisir ce célibat commode où s’épanouit sans contrainte leur cerveau. Ce n’est pas, il est vrai, absolument naturel, mais leur nombre demeurera toujours restreint, et il en restera encore assez pour le mariage et la maternité... Cette Lancelevée a-t-elle raison? la femme-médecin doit-elle être une vierge-penseuse?»
Et il comparait cette doctoresse chercheuse, toujours en études, à l’infatigable Jeanne Adeline, trimant jour et nuit pour gagner à ses quatre enfants quelques pièces de quarante sous. Les journaux illustrés donnaient de la première une photographie bien typique, prise dans son laboratoire de bactériologie; et c’était sous cette figure que le public se la représentait. Artout imaginait l’autre courant à ses visites qu’elle bâclait afin d’en faire davantage en une heure, s’en référant pour tous les cas à son infaillible mémoire, à ses livres de pathologie admirablement sus mais qui dataient de quinze ans. Madame Lancelevée poursuivait noblement sa carrière scientifique; Jeanne Adeline s’exténuait, s’étant donnée, malgré sa personnalité petite, à des fonctions multiples et complexes.