Princesses de science

Part 4

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Elle le fit. Les âpretés de semblables études ne la rebutèrent point. On la vit opiniâtre à souhait, acharnée sur ses cahiers, souffrant parfois de migraines qu’elle domptait pour se rendre au laboratoire. Elle fut dès lors absente des mardis de madame Herlinge, dont la dispensèrent ses travaux. En revanche, aux dîners de médecins, bien que, gardant son tact et sa mesure de jeune fille, elle ne prît pas encore la parole, elle se sentait, avec ces messieurs, une solidarité, un commun esprit de corps. Ils étaient les aînés; elle, le confrère ingénu et ignoré dont l’étoile se lève. Peut-être cette étoile serait-elle glorieuse. Alors on dirait, à Paris: «Madame Herlinge», comme on disait: «Artout», ou bien: «Boussard». Elle se spécialiserait. Et ces médecins réputés, qui la considéraient aujourd’hui comme une simple jeune fille au visage agréable, discuteraient alors avec elle, lui reconnaissant le droit d’exister cérébralement.

Bientôt, ce fut le stage à l’Hôtel-Dieu, dans cette même salle où elle était maintenant la docte et fameuse interne; puis l’externat à la Charité, où Guéméné l’avait connue. Après le concours d’internat, où ses notes avaient été bonnes, elle entrait aux Enfants-Malades, et Guéméné l’y suivait encore, dans un service voisin. Puis, après deux ans, ils quittaient ensemble l’hôpital de la rue de Sèvres, lui pour la clientèle de l’île Saint-Louis, elle pour le service de son père à l’Hôtel-Dieu.

Parmi tant de succès d’études, malgré la grisante notoriété qu’elle commençait de prendre dans le savant cénacle de l’avenue Victor-Hugo, elle était demeurée simple et bonne. Elle avait été la joie du foyer, elle en devenait l’orgueil. Herlinge, amolli par l’exemple de Thérèse, reconnaissait maintenant aux femmes le droit à la science; il admettait que l’on comptât avec madame Lancelevée, la doctoresse de la Présidence, et même avec Jeanne Adeline, si touchante entre sa clientèle et sa nichée. Thérèse adorait son père, en l’admirant, mais elle chérissait plus tendrement sa mère. Ces deux femmes étaient certes fort distantes l’une de l’autre malgré leur ressemblance physique. Thérèse entourait sa mère d’une sorte de culte protecteur et indulgent. Madame Herlinge s’effaçait de plus en plus, à la maison, devant cette double illustration de l’époux et de la fille. Elle faisait désormais ses courses seule, ses achats, ses visites. Il lui fallait encore s’occuper des toilettes de Thérèse, diriger la femme de chambre de la jeune fille, s’assurer que rien ne manquait à sa vie élégante. Les réceptions suivaient leur train. Les dîners du professeur étaient réputés dans le monde médical. Madame Herlinge n’avait que trois domestiques, et elle surveillait jusqu’à la cuisine. Le bonheur, chez elle, était paisible, uniforme, fait de bien-être. Thérèse, avec le sens inconscient de sa propre valeur, l’appelait toujours: «la pauvre maman». Pourtant, lorsque Guéméné en lui avouant son amour vint troubler la paix de la jeune fille, à sa mère seule elle confia ce roman, le taisant à son père dont elle craignait le blâme.

Madame Herlinge avait approuvé le refus de sa fille en cette circonstance, mais pour des raisons qui n’eussent point inspiré Thérèse: il existait à ses yeux trop de différence entre un Herlinge et cet obscur Guéméné, simple médecin de quartier, pour que la fille de l’un épousât l’autre. D’ailleurs, la célèbre madame Lancelevée, jeune encore, avait repoussé tous les partis pour se consacrer à son art; il ne paraissait pas illogique à madame Herlinge que Thérèse imitât la grande doctoresse.

Tout concourait ainsi à l’apaisement moral de la jeune fille, car, outre l’assentiment maternel, les circonstances lui offraient un réconfort jusque dans son métier. Quatre nouveaux cas venaient d’être introduits dans sa salle, qui intéressaient plus particulièrement ses études sur les maladies cardiaques: une double lésion aortique et mitrale, qu’elle avait diagnostiquée du premier coup, au seul aspect de la malade,--une jeune femme au facies terreux et angoissé,--deux endocardites infectieuses, et enfin, en quatrième lieu, des troubles cardiaques si complexes, chez une vieille femme, qu’Herlinge lui-même demeurait perplexe, tant est délicate et infirme l’investigation du médecin dans les altérations organiques du cœur!

Le premier cas et le dernier surtout passionnaient Thérèse. Le matin, après la visite, elle revenait au lit de la malade, son stéthoscope à la main. Silencieuse, elle la découvrait d’un geste, échancrait la chemise, mettait à nu la poitrine où les seins déformés ne faisaient plus que deux plis de chair molle; elle repoussait le gauche du doigt, et appliquait sur le thorax blanc le disque noir de son appareil. Des minutes entières, l’oreille appliquée à l’orifice du stéthoscope, elle auscultait minutieusement. Sur la table centrale, les externes, qui analysaient des urines, plaisantaient entre eux. La religieuse gourmandait l’infirmière. L’élève pharmacien parcourait la salle, de lit en lit, pour la vérification de ses fiches. La novice arrivait à son tour, poussant devant elle la table roulante qui portait les assiettes et la soupière de bouillon, avec un monceau de viande de cheval écrasée... Et Thérèse s’obstinait à percevoir les souffles contradictoires de ce cœur mystérieux, ravagé, déformé, affolant la circulation par ses incohérences d’organe à demi détruit qui vit encore. L’après-midi, à la contre-visite, elle revenait au lit de la vieille, s’acharnant à palper, à ausculter, à percuter. La pauvre femme laissait parfois échapper un soupir d’humeur et de lassitude. Thérèse posait le stéthoscope sur la cinquième côte gauche, y collait son oreille, puis, se redressant, elle recouvrait la malade et s’éloignait; ni l’une ni l’autre n’avait échangé une parole.

Mais, dès que l’interne pénétrait dans son laboratoire, le souvenir de Fernand Guéméné la hantait de nouveau. Elle le revoyait dans cette étroite pièce, haletant de passion et de tendresse, lui disant avec douceur des choses troublantes. Elle le revoyait sur le quai aux Fleurs, tentant pour la conquérir une concession dernière. Et elle méditait le programme de cette vie en partie double qu’il lui avait proposée: continuer ses études, n’abandonner qu’à demi ses projets,--poursuivre, en un mot, sa carrière aux côtés de cet homme si bon, se donner par amour, être aimée, demeurer une femme de science tout de même...

* * * * *

Ce matin-là, Herlinge, à la visite, diagnostiqua définitivement «une myocardite sans lésions valvulaires». Thérèse triomphait: la veille, précisément, elle avait relevé des observations qui correspondaient à ce diagnostic, et elle le dit à son père.

Il y avait là vingt-cinq ou trente médecins venus pour assister à la leçon du maître, et parmi eux, très pâle sous ses bandeaux d’un noir bleu, avec ses longs sourcils sombres, sa robe de deuil irréprochablement coupée, la doctoresse Lancelevée qui demanda la permission d’ausculter la malade; Thérèse lui tendit le stéthoscope. Les externes, en blouse blanche, entouraient le lit; vers le pied se pressaient les médecins en redingotes noires, tenant tous leur haut de forme du même geste; la sœur du service était reléguée par cette foule au lit voisin; et le docteur Herlinge, la main gauche passée dans la ceinture de son tablier blanc, la toque noire un peu en arrière sur son épaisse chevelure grise, l’œil acéré sous le lorgnon, décrivait, en phrases brèves, la déformation anatomique du cœur lésé.

Dans le silence religieux de la salle, où vibrait seule la parole du clinicien, un bruit de bottines retentit: les têtes se retournèrent vers la porte, et l’on vit arriver, de son pas indolent et balancé, achevant de boutonner sa blouse, la petite externe russe Dina Skaroff, toujours en retard. Herlinge cessa de parler, fixa sur elle son regard aigu et sévère. Il n’aimait point que tous les externes ne l’eussent pas précédé à la visite. Elle rougit.

Le maître reprit son explication; puis à brûle-pourpoint:

--Mademoiselle Skaroff, dites-moi quels bruits vous entendez là.

A se voir interrogée devant tout le monde, Dina rougit encore davantage. Madame Lancelevée lui passa le stéthoscope. La jeune fille écouta une seconde, plus palpitante que la malade, puis, timidement, hasarda:

--J’entends un souffle extra-cardiaque.

--Eh bien, vous y êtes en plein! s’écria Herlinge, éclatant de rire. Un souffle extra-cardiaque? Je vous conseille, mademoiselle, de potasser un peu votre auscultation.

Il avait voulu la prendre en défaut pour lui faire expier son retard. Elle s’écarta du lit, décontenancée, pâlissante, les yeux plus brillants encore que de coutume; elle était frêle et touchante dans sa honte, étrangère, isolée parmi tous ces hommes, le cœur gros d’envie de pleurer, comme une petite fille.

--Mon cher maître, interrompit un tout jeune médecin, délibérément, le souffle extra-cardiaque, je l’ai perçu hier, d’une façon très distincte.

C’était un grand blond, à la moustache fine, aux yeux vacillants derrière le lorgnon. On s’étonna de sa hardiesse, car il tenait tête au grand Herlinge, ce que personne n’eût osé faire. Nerveux et fringant dans sa petite taille, Herlinge se redressa.

--Sacrebleu, mon ami, je voudrais bien savoir si c’est le bruit de galop que vous appelez ici extra-cardiaque!

La discussion s’engagea, aride et subtile, entre le savant et le jeune médecin qui, bravement, ne se dérobait pas. Dina Skaroff le regardait avec amitié, se sentant défendue par lui. Elle le connaissait un peu depuis qu’elle le voyait au cours d’Herlinge: il venait de fonder, rue Saint-Séverin, une clinique gratuite pour les maladies de cœur; il s’appelait Pautel; de lui, elle ne savait pas autre chose. Penché maintenant près du maître, il promenait sa main sèche et longue sur la chair enflée de la vieille femme; et celle-ci, la tête en arrière sur l’oreiller, la bouche béante, subissait l’examen, passive: on eût dit un simulacre d’autopsie.

La visite se prolongeait. Madame Lancelevée, belle et fatale, suivait avidement la discussion, dont se désintéressaient peu à peu les hommes. Thérèse Herlinge donnait des signes d’impatience. Ses yeux ne quittaient pas l’horloge, une sorte de coucou dont le cadre noir tranchait sur l’intense blancheur de la muraille, près de la porte. La pensée de cet enterrement auquel, la veille, elle avait résolu d’assister, ne la quittait pas.

«Mais l’heure passe! se disait-elle, en suivant la marche de l’aiguille, l’enterrement est à dix heures, à Saint-Séverin. Mon père n’a jamais tant fait traîner sa visite...»

Et l’on voyait ses doigts nerveux et impatients se jouer dans les cordons de son tablier d’interne, pendant que ses yeux, incessamment, se levaient sur l’horloge. Quand l’aiguille eut atteint dix heures cinq, n’y tenant plus, elle posa la main sur l’épaule de mademoiselle Skaroff.

--Dina, lui dit-elle à voix basse, prenez ma place, voulez-vous? Je ne puis rester ici davantage. On enterre, ce matin, la tante de Guéméné. Il m’est impossible d’éviter cette cérémonie. Si mon père me demande, vous lui direz la cause de mon brusque départ.

--C’est bien, fit Dina résignée. Mais, vous savez, il est dur, votre père!...

Alors, sans bruit, toute à sa hâte passionnée, avec la crainte d’être rappelée, Thérèse Herlinge, dans le blanc de sa blouse, fila comme une ombre vers la porte, le long de la rangée des lits, et disparut.

Dans une petite garde-robe étroite, contiguë à la salle, elle se dévêtit de sa blouse et de son tablier, apparut toute noire dans sa robe traînante, mit son chapeau et sortit.

* * * * *

Mais l’horloge de sa salle retardait. Quand la jeune fille entra dans la vieille église ténébreuse, le service touchait à sa fin. Le catafalque brasillait dans l’obscurité du lieu, et le prêtre, en chasuble noire chamarrée d’argent, tournait lentement autour pour l’absoute, pendant qu’un grand silence s’était fait dans les chants liturgiques. A droite, la masse sombre des hommes se tenait debout, compacte et solennelle. Sur des crânes luisants et lisses, de vieux médecins, les cierges mettaient des reflets. Moins nombreuses, à gauche, les femmes étaient agenouillées. Thérèse aperçut tout de suite la grosse tête aux frisons blonds de madame Adeline tournée vers elle: la doctoresse lui faisait signe qu’une place se trouvait libre à ses côtés. La pauvre femme, qui avait dû s’acquitter de ses visites de quartier avant l’enterrement, venait également d’arriver, à pied, haletante. Elle s’épongeait le front et disait à Thérèse, avec son ordinaire vulgarité:

--Ah! ma chère, je sue!...

Thérèse, qui de la piété enseignée par sa mère n’avait gardé qu’un déisme imprécis et respectueux, s’agenouilla, mais elle ne savait pas prier. Elle pensait peu à la morte; elle cherchait des yeux Guéméné, sans le découvrir, de l’autre côté du catafalque.

Presque aussitôt, d’ailleurs, commença la débandade de l’assistance. Et ce fut à la sortie, auprès du veuf, que Thérèse vit soudain Fernand Guéméné. Ils se regardèrent tous deux avec une sorte d’angoisse; elle lui tendit la main, qu’il serra sans chaleur, cérémonieusement. Jusque sous le portail dentelé, jusque dans l’étroite rue des Prêtres-Saint-Séverin, Thérèse gardait, par tous ses membres, un petit tremblement.

--Venez, venez, ma chère, voici une voiture vide.

Et madame Adeline, officieuse, la fit entrer, presque de force, dans un de ces carrosses de deuil dont la file s’avançait lentement devant le portail. Elles y étaient à peine installées, y arrangeant encore leurs jupes, qu’un visage hâve, presque funèbre dans l’encadrement d’une barbe souple peu cultivée, apparut à la portière.

--Y a-t-il une place pour moi?

Et il pénétrait en même temps dans la voiture, qu’il emplissait d’une odeur d’absinthe, tandis que Jeanne Adeline s’écriait sans façon:

--Tiens! ce grand fou de Morner! y a-t-il longtemps qu’on ne l’avait vu!... Vous connaissiez les Guéméné?

Les yeux vagues et ternes dans sa face ravagée, le nouveau venu murmura d’un air indifférent:

--Moi? non; mais, en passant je trouve ce convoi... Alors plutôt que de prendre un fiacre pour aller à Ménilmontant, où j’exerce à présent, je me paye une berline, et voilà!... Ça me fait quarante sous de plus dans ma poche... D’ailleurs, je suis flapi.

Thérèse Herlinge connaissait Morner, que ses parents invitaient quelquefois au nom d’une ancienne et lointaine amitié familiale; ce qui n’empêcha pas madame Adeline de faire les présentations:

--Le docteur Morner... Mademoiselle Herlinge, la fille du maître, interne à l’Hôtel-Dieu.

A ce moment, un quatrième personnage, apercevant Morner, dont il était l’ami, escalada le marchepied et prit la dernière place de la voiture, en saluant ces dames avec une cérémonie marquée. Celui-ci était assez connu dans le monde médical, sous le nom de docteur Gilbertus, pseudonyme dont il signait des articles vaguement scientifiques dans les journaux parisiens. C’était un beau brun au teint mat, à la longue barbe noire, et qui affectait un air de gravité triste. Il s’était soustrait aux difficultés de la clientèle en se consacrant, dans la presse, aux puissantes réclames pharmaceutiques, sous couleur de vulgarisation scientifique.

--Eh bien! s’écria l’amusante Jeanne Adeline, qui retrouvait partout des amis, et que son heureux sans-gêne mettait partout à l’aise, ça marche, docteur, les _Granules hépatiques_?

Et elle éclatait de rire, malicieusement, toute secouée par les cahots de la voiture qui s’était mise en marche, lentement.

Ces _Granules hépatiques_, dont elle parlait, avaient fait récemment le sujet de trois chroniques successives, signées Gilbertus. Il y passait en revue les divers traitements des maladies du foie, et terminait par un discret conseil favorable aux granules du professeur Philindor.

Gilbertus parut très contrarié de cette allusion. Il avait fini par se prendre au sérieux, encouragé d’ailleurs par ses succès. Le public le lisait en effet comme un oracle, enchanté d’apprendre à si bon compte la pathologie de ses reins, de son foie, de ses poumons ou de son cœur, selon que Gilbertus préconisait une spécialité diurétique, purgative, pectorale ou stimulante. Grâce à ses articles, les gens du monde parlaient aujourd’hui couramment de cirrhose, d’emphysème, d’adhérences, de dégénérescences, d’érythème... Lui-même soignait sa prose jalousement, la rendait, en même temps, élégante et accessible à tous.

--De nos jours, dit-il fort sérieux, caressant de ses doigts gantés sa belle barbe fine, de nos jours, qui n’a pas le foie atteint? Il n’y aura jamais assez d’hygiène dans le public; nous ne cessons de le répéter.

On vit Morner hausser les épaules. Les joues creuses, les pommettes saillantes hors du cadre des favoris châtains, l’air acariâtre, il regardait la Seine, qu’on passait à ce moment. Le corbillard, avec ses cinq panaches, oscillait déjà là-bas, sur le quai de la rive droite. Le cortège s’acheminait vers le Père-Lachaise, où la morte, Parisienne de naissance, devait être inhumée dans un caveau de famille.

Morner, impatient, tira sa montre:

--Ils vont comme des tortues... Enfin, j’ai le temps!...

--Alors vous exercez là-haut, à Ménilmontant? demanda curieusement la doctoresse.

--Oui, j’ai loué deux pièces près du Père-Lachaise: un cabinet et un salon. Et j’y donne, tous les jours, de midi à trois heures, des consultations à ces idiots d’alcooliques... Oh! ce n’est pas que ce soit malin: ils gobent tout... Et puis, nous sommes loin de la clientèle bourgeoise qui exigerait presque votre état civil, la production de votre livret de mariage, et pour le moins trois enfants, afin de constater votre respectabilité. Non, ils ne font pas tant les difficiles. Mais ce métier! quarante sous la consultation! Et ces sales ouvriers, ces femmes en cheveux qui défilent dans mon cabinet en réclamant de moi, avec une niaiserie béate, la guérison de leurs stupides maladies!... Comme si la médecine, ça existait!...

De nouveau, avec humeur, il haussa les épaules. Thérèse Herlinge, ardente néophyte de son art, dévorée d’un zèle passionné pour la science, s’indignait silencieusement.

Elle éprouvait aussi un malaise dans ce milieu étrange, entre la vulgaire Jeanne Adeline, cette doctoresse demeurée sage-femme, débitant par tranches son savoir, dans ses visites à deux francs, et ces deux hommes, médecins de pacotille, l’un faisant commerce de son titre dans la réclame, l’autre, effréné noceur, prolongeant jusqu’après quarante ans, dans les brasseries, sa vie d’étudiant, forcé par la faim à l’exercice de cette médecine qu’il détestait et niait, triste comme un prêtre qui continuerait de célébrer, ayant perdu la foi.

Ce dernier poursuivit:

--Oh! j’ai un truc. Il faut vivre. Ce n’est pas avec leurs quarante sous de raccroc qu’ils me feraient manger. Ma foi, c’est de bonne guerre: quand on tient un client, il faut en sortir ce qu’on peut! Alors, j’ai mes plaques.

--Vos plaques? interrogea l’aristocratique Thérèse, avec un léger frémissement de dédain.

--Mais oui, les plaques électriques, vous savez bien: ça prend beaucoup dans Ménilmontant. Je traite à forfait. A tous ces dégénérés alcooliques, qui font, sans exception, de la cirrhose ou de la dilatation d’estomac, je dis: «Voulez-vous être guéri dans un an, ou dans six mois, même dans trois?» Trois mois c’est dur, car c’est le traitement quotidien, à trois francs la séance, pour la pose des plaques; mais il y en a toujours qui marchent.

Très digne, méprisant, la tête haute, Gilbertus déclara:

--Ça, mon cher, c’est dégoûtant!

Morner eut un rire amer; une grimace nerveuse crispa sa face tiraillée de rides.

--Et tes granules? et tes élixirs? et la caféine que monsieur Herlinge, le père de Mademoiselle, administre à ses sujets, et toute la thérapeutique imbécile que la clientèle aveugle, malgré la faillite évidente de la médecine, s’acharne à réclamer de nous, est-ce que ce n’est pas la même fumisterie? Alors, qu’est-ce que je fais de plus ou de moins que mes confrères?

Dans un geste d’assentiment, madame Adeline leva ses deux petites mains courtes que l’embonpoint avait envahies les premières. Mais Gilbertus se récria:

--Ah! pardon, il y a thérapeutique et thérapeutique. Je sais des remèdes logiques, fruits de longues et intelligentes recherches, et d’autres qui, connus depuis une haute antiquité, subissent des transformations, des perfectionnements de leurs propriétés curatives.

--Niez-vous aussi la physiologie, docteur? demanda Thérèse, dont la voix s’altérait d’indignation hautaine.

--Oh! la physiologie, elle commence d’exister; mais à quoi nous avance-t-elle? Savons-nous refaire du sang dans le cas d’une anémie pernicieuse? Et devant une septicémie, que fait le médecin qui voit le sang circuler dans l’organisme, pareil à un poison, sinon d’attendre que ce sang, par ses propres énergies, se soit renouvelé? Et quand une plaie se cicatrise, pouvez-vous y faire naître le demi-quart d’une cellule? Si un malade a un bacille dans la peau, vous savez bien qu’il le garde: tant pis si sa machine n’en triomphe pas, car ce n’est pas le médecin qui l’en débarrassera!...

--Ah! dit Jeanne Adeline, en proie à une pensée profonde, ça serait trop facile, si ça s’écrasait comme un pou...

Incommodée par la chaleur, elle glissait son mouchoir roulé, imbibé d’antiseptiques, sous les plis gras de son menton. Tous, dans la voiture, forçaient la voix pour dominer le fracas des vitres agitées. La doctoresse reprit, de son contralto masculin:

--Morner n’a pas tout à fait tort; plus on va dans le métier, plus on voit qu’on ne peut pas grand’chose. Et puis, qui croire parmi les maîtres? Boussard dit blanc, Artout dit noir. Tous deux ont l’air d’avoir raison, et, en attendant, le malade nous glisse entre les mains, comme cette pauvre femme que nous conduisons au cimetière... Et vrai! voir mourir des créatures de cette sorte, se dire qu’on est médecin, et n’être pas capable de les prolonger seulement huit jours! Ah! ce n’est pas gai!... La tumeur était là, nous la sentions sous nos doigts, et nous étions autour du lit, le mari, Artout et moi, comme trois imbéciles, à regarder le mal empirer... Ah! elle est jolie, la médecine! Tenez, je suis comme Morner, je n’y crois plus. Il n’y a qu’une science vraie: l’anatomie... Là, pas d’erreur. Un nez n’est pas une fesse. Un point, c’est tout.

Elle s’arrêta, heureuse d’avoir, dans sa trivialité loquace, déchargé son cœur des amertumes, des dégoûts entassés par le métier excédant qu’elle faisait. Et comme Morner, de son air de viveur méditatif, l’observait, intéressé par le type de cette bonne camarade joviale, elle recommença:

--Et figurez-vous que Lucie, ma fille aînée, qui n’a pas douze ans, donne aussi dans ces idées médicales. Mais, j’y mets bon ordre! Pauvre chou! la lancer dans cette vie de chien que mène sa mère, non, non! Je la caserai dans les Postes, comme dame employée, ou dans les modes... Si l’on pouvait trouver pour les femmes une profession qui les laisserait travailler chez elles, ça serait le rêve. Regardez-moi: est-ce que j’ai une maison, un intérieur, ce que toutes les femmes aiment, enfin, un petit coin gentil où rester tranquille quand l’envie vous en vient? Toujours dehors, mangeant à la diable, volée par mes bonnes, à peine si je vois mes enfants, qui s’élèvent comme ils peuvent... Et un mari au milieu de tout cela, vous croyez peut-être que c’est facile à retenir, quand sept nuits sur dix je suis dehors, appelée pour des accouchements, des faux croups, que sais-je encore? Adeline est de bonne composition, mais tout le jour il trime sur ses registres, là-bas, à l’économat de la Pitié, et tout de même il aimerait bien une maison qui ne soit pas un restaurant, pas un hôtel meublé... Ah! mes amis, ça manque de poésie, voyez-vous, le foyer de la doctoresse. Des médecins, certes il en faut, puisque le malade en réclame, qu’il y en a toujours eu; mais on aura beau dire, c’est l’affaire des hommes.