Part 16
Thérèse trouva la maison, pareille à un petit ermitage, nichée au fond d’un jardin aux odorantes bordures d’œillets blancs. Un rideau fut soulevé à l’une des fenêtres, et, derrière la vitre, les lourds bandeaux de Dina, son gracieux visage, apparurent. Puis elle arriva sur le perron, en secouant gaiement sa simple robe de chambre rouge.
--Je n’ai pas _bésoin_ de m’habiller pour vous, n’est-ce pas, ma chère?
C’était une Dina bourgeoise, un peu épaissie, la farouche antilope apprivoisée. Épanouie dans le bonheur, elle était devenue rieuse, satisfaite, nonchalante. Elle aimait le bien-être du peignoir, portait des pantoufles, et, tout en recevant son amie, surveillait d’un regard furtif l’étroite buanderie du jardin, où la bonne d’enfant, près d’une lessiveuse automatique, savonnait le linge de la petite Sonia. Elle introduisit la doctoresse dans la salle à manger, disant que le salon n’était pas «fait». Une savoureuse odeur de bouillon gras y venait de la cuisine: des paperasses, des registres, encombraient la table: Dina expliqua qu’elle tenait la comptabilité de Pautel. La pièce était spacieuse, tendue de jolies tapisseries modernes, confortablement meublée. Les bois fleuraient l’encaustique. Deux pipes du docteur salissaient la cheminée. Des journaux en désordre s’accumulaient sur le buffet, et le fauteuil à bascule, tourné de biais, semblait réservé pour quelqu’un, attendre son maître, se refuser aux visiteurs. Une glycine fleurie de lourdes grappes mauves enguirlandait la fenêtre ouverte.
--Vous rappelez-vous le temps de l’Hôtel-Dieu? s’écria joyeusement Dina, comme c’est loin, n’est-ce pas?
Thérèse, assise, rêveuse, les yeux mi-clos, étudiait curieusement la singulière métamorphose accomplie chez l’étrangère.
--Oui, je vous revois dans la salle, sous votre blouse, le stéthoscope à la main, parlant de bruits extra-cardiaques ou d’insuffisance mitrale... Ma petite Dina, vous avez changé!...
--Dieu merci!... Ça n’était pas drôle, ce temps-là, vous savez.
Thérèse demanda:
--Alors, vous ne regrettez rien? Vous n’éprouvez pas un immense désœuvrement, la sensation d’un vide?
--Comment, ma chère! mais c’était naguère que le vide existait dans ma vie. Maintenant tout est comblé. Je suis heureuse, pleinement satisfaite, et pas désœuvrée du tout, je vous assure: tenez, depuis ce matin je n’ai pas eu le temps de m’habiller!
--Oui, dit Thérèse, mais quelle différence aussi entre vos occupations actuelles et celles d’autrefois! Il me semble que l’existence a dû perdre pour vous une partie de son charme, de son intérêt.
--Et mon mari? s’écria la jeune femme, et mon enfant? n’ai-je pas là des intérêts assez puissants pour me faire aimer l’existence? Certes, je mordais bien à mon métier; il m’amusait, à la fin, et je m’y donnais toute. C’était guérir surtout qui me paraissait beau; guérir les pauvres vieillards, leur accorder quelques années de délai; guérir les enfants, les rendre sains, forts, aptes au bonheur. Et aussi déchiffrer les maladies comme des rébus, pénétrer la physiologie, la chimie humaine; et ces abominables ennemis de notre race, les infiniment petits qui nous dévastent, les étudier pour savoir les déjouer un jour, apporter enfin sa modeste contribution au grand labeur médical: tout cela c’était très bon. Mais aimer son mari, se consacrer à son bonheur, lui faire une maison et une famille, c’est meilleur. Le métier, voyez-vous, c’est un moyen, mais pas une raison d’être. Il vous suffit tant qu’on est jeune fille, parce qu’alors on n’a rien de mieux à faire; mais, après, on est pris par des sentiments si forts!... Ah! ma chère, je serais bien étonnée que, plus d’une fois, vous-même n’ayez pas eu envie de jeter au feu vos parchemins de doctoresse.
--Je crois que je ne le pourrais jamais, fit Thérèse troublée. J’aurais trop peur de l’ennui.
--L’ennui!
Et Dina éclata de rire. Pour détromper Thérèse, elle conta l’emploi de ses journées. Les soins de sa petite l’occupaient fort longtemps, chaque matinée: car, ajoutait-elle, il serait inadmissible qu’une doctoresse manquée n’appliquât pas, au moins, les règles de l’hygiène dans l’éducation de ses enfants. C’étaient tour à tour les bains, les douches, les massages, la gymnastique élémentaire; elle voulait que sa Sonia fût une belle et saine fille. Ensuite elle mettait la main à la pâte, aidait les servantes dans leur travail, savait au besoin frotter un meuble:
--Mon mari aime à se mirer dans les bois cirés! disait-elle naïvement.
Il adorait la cuisine russe: quand il était fatigué, rien ne lui excitait l’appétit comme un plat de chez elle. Ah! qu’il fallait se dépêcher, les jours qu’elle voulait descendre à l’office! Mais ce qui compliquait sa vie, c’est que le docteur l’employait souvent à sa clinique de la rue Saint-Séverin. Oh! certes, elle n’y jouait pas un bien grand rôle, mais enfin Pautel pouvait utiliser ses connaissances; elle y faisait un peu de pharmacie, des massages, des frictions; elle se retrempait dans l’atmosphère d’autrefois, c’était pour elle un vrai plaisir. Enfin, il fallait s’astreindre aux visites que le docteur jugeait utiles, celles aux femmes des grands confrères, celles aux gens du monde. Pour tout cela, son mari désirait qu’elle fût bien habillée, et, comme on était économe, elle marchandait ses chapeaux de-ci, de-là, souvent chez quatre ou cinq modistes, avant de déterminer son choix. Malgré tout, à six heures, chaque soir, elle rentrait à la maison. Pautel le voulait ainsi, tenant à la joie d’apercevoir son sourire dès qu’il ouvrait la porte. Alors elle ne s’appartenait plus; on riait un peu ensemble, on causait; puis, c’était le repas, la vérification des comptes. Parfois le pauvre ami se trouvait si fatigué qu’il restait là, sur son fauteuil, béat, somnolent, et elle lisait à haute voix les journaux de médecine: il fallait bien qu’il fût au courant...
Et la tendre femme, qui croyait ainsi conter son histoire, ne disait pas autre chose que l’existence de celui auquel éperdument elle s’était vouée. Elle s’épanouissait à son ombre, s’y développait, y trouvait le bien-être, pareille à ces plantes fragiles qui ne peuvent prospérer qu’à l’abri d’un arbre vigoureux.
Chose étrange, cette sorte de bonheur indigna Thérèse, au lieu de la tenter. Elle s’exagéra la vulgarité d’une telle vie, n’en voulut point comprendre l’harmonie tranquille, unie et douce. La belle abnégation qui mettait toute cette charmante Dina, si spirituelle et instruite, au service d’un homme, la révoltait.
«C’est l’abandon de toute dignité intellectuelle, un véritable suicide!» pensa-t-elle.
Et elle quitta son amie avec une nervosité légère qui la crispa, la fit paraître froide. Retenue par une excellente intention, elle avait négligé de parler de ses succès, de sa carrière noblement remplie, de même qu’un riche, par délicatesse, tait sa fortune devant un indigent. Elle ne se doutait pas que, restée sur le perron enguirlandé de glycine, Dina la suivait des yeux avec ce regard attristé qu’on a pour les gens dont on a percé la secrète misère. Et pendant que la doctoresse, rêveuse, s’éloignait sur le boulevard Arago, en murmurant: «Pauvre Dina!» l’heureuse jeune femme, rentrant dans sa maison pour retrouver sa fille endormie, savourait sa propre félicité en songeant tout haut: «Pauvre Thérèse!»
* * * * *
Le soir, quand Guéméné rentra, sa femme ne savait comment lui annoncer sa détermination. La visite de l’après-midi l’avait définitivement éclairée. S’embourgeoiser comme Dina? elle s’y refusait; elle était lucide maintenant, comprenait par quelles fibres la tenait son métier, et quelle déchéance subirait sa personnalité si elle cessait d’être médecin. Il lui semblait cependant que les silences de Fernand l’interrogeaient; l’anxiété qu’elle voulait voir en lui la torturait. Le faire souffrir, quel supplice! Dès qu’ils furent seuls, après le repas, elle tomba dans ses bras, brisée par la lutte.
--Mon ami chéri, murmurait-elle avec passion, pardonne-moi, pardonne-moi, je t’en conjure!
--Te pardonner?
--L’acte que tu m’as demandé aurait requis de l’héroïsme, Fernand. Je t’assure que je me suis essayée au renoncement: je n’en suis pas capable. Ah! je t’aime bien pourtant...
--Ma pauvre Thérèse, reprit Guéméné avec une grande douceur, je n’ai jamais entendu te martyriser. J’ai peut-être même été trop loin, l’autre jour, avec mes exigences. Essaye seulement, je t’en prie, de donner moins à ta médecine et plus à ton mari... Veux-tu?
La condescendance si affectueuse qu’il y avait dans ces paroles inonda Thérèse de reconnaissance. Ainsi, non seulement il ne la haïssait pas pour sa résistance, mais il en venait à la comprendre, presque à l’approuver. Elle n’avait pas de mots pour le remercier; il la sentit trembler de bonheur sur sa poitrine. Elle jura de le chérir plus que tout, de ne plus voir dans son métier qu’un passe-temps secondaire, de soigner sa maison, de rétrécir sa clientèle, de consacrer ses soirées à la vie commune. Ainsi se trouverait rassasiée, une fois de plus, sa double avidité de tendresse et de gloire; sans sacrifice, sans rançon, elle serait heureuse totalement... Mais, comme elle faisait à son mari les promesses les plus raisonnables, les plus rassurantes pour l’avenir, il se dégagea peu à peu de son étreinte.
--Où vas-tu? demanda-t-elle toute déçue, nous ne passons pas la soirée ensemble?
Elle avait imaginé comme un soir de fiançailles, de longues rêveries à la fenêtre, pendant qu’à travers les petites feuilles noires, frissonnantes, ils regarderaient couler le fleuve... Mais, avec un dernier baiser, Guéméné prononça:
--Je vais chez madame Jourdeaux... Elle m’a fait dire, cet après-midi, que son petit n’était pas très bien.
II
Le petit André Jourdeaux fit une de ces fièvres lentes, insidieuses, inquiétantes, propres à l’enfance. On craignit une méningite. Le docteur venait matin et soir. Quand tout danger fut écarté, l’enfant demeura languissant. Guéméné continuait ses visites. C’était la seule distraction de madame Jourdeaux. Elle passait les longues heures de l’après-midi dans sa chambre, à broder auprès d’une fenêtre qui dominait une cour intérieure. Le sage petit homme, installé dans le grand lit de sa mère, découpait des images. Madame Jourdeaux tirait son aiguille; vers cinq heures, le docteur arrivait. André rougissait de plaisir; le beau visage placide et blanc de la jeune femme avait un sourire. On s’approchait du lit: on causait de l’enfant, de sa température, de son alimentation. Il y avait, près du fauteuil de la brodeuse, une chaise dont Guéméné avait pris l’habitude. C’était le mois de juillet; la chaleur était accablante: le médecin s’asseyait, exténué.
--Comme vous semblez las! lui dit un jour la douce femme, en le considérant avec pitié.
--Je suis un peu fatigué, dit Fernand.
Elle disparut, revint au bout d’une minute, suivie de sa femme de chambre qui portait un plateau garni d’une collation: bouillon froid, vin sucré, petits fours. Avec timidité elle lui proposa de se rafraîchir. Mais il accepta presque vivement, avoua qu’il souffrait précisément de la faim, ayant, ce jour-là, fort mal déjeuné en l’absence de sa femme. Complaisamment elle le regardait manger; puis, comme il achevait ce goûter, elle lui dit en baissant la voix d’un air secret:
--Madame Guéméné doit être fort occupée, n’est-ce pas?
--Oui, fort occupée...
Il n’en dit pas davantage, et ce fut très poignant par la tristesse qui était en lui et que la subtile femme devina. Il détourna les yeux: elle l’observait en le plaignant. Elle se l’imaginait manquant de soins, d’attentions, de prévenances, de tendresse, près de la doctoresse imposante qu’elle n’aimait pas. Elle se souvenait aussi du dévouement qu’il avait montré près de Jourdeaux, près du petit André, et, par reconnaissance, elle aurait voulu le voir très heureux, inondé de joies, adoré.
Une fois réconforté, Guéméné s’attarda. Ils tinrent tous deux des propos coupés, indifférents, interrompus par des silences. Le petit garçon jouait sans bruit dans ses oreillers. Le soleil couchant frappait la vitre. Des bruits divers annonçant les apprêts du dîner venaient ici des appartements voisins, dont les cuisines ouvraient sur la même cour intérieure; des odeurs de potages et de sauces se répandaient dans l’air. La chambre de madame Jourdeaux était ornée de tentures orange, dont les reflets avaient pour les yeux une singulière douceur. Une pendulette dorée, de style Empire, battait son tic tac d’insecte sur la commode. Des tiges de lis garnissaient un vase blanc. Il régnait dans la pièce une paix voluptueuse.
Lorsque Guéméné revint, le lendemain, le goûter tout servi l’attendait près de sa place familière. Il sourit, s’excusa, déclara ne pas vouloir de telles habitudes. Il s’attabla cependant, saisi d’un bien-être soudain, savourant ces friandises sensuellement, avec son bel appétit d’homme jeune, aux côtés de cette femme si sympathique qui demeurait debout en surveillant son petit repas.
Cette collation, préparée maintenant chaque après-midi pour le docteur, prit bientôt dans l’esprit inoccupé de madame Jourdeaux une importance extraordinaire. D’abord elle voulut varier les vins, les gâteaux, remplacer le bouillon par du thé, puis par du chocolat, inaugurer des crèmes froides, des gelées, des confitures. Tous ses besoins de dévouement, développés, nourris, excités si longtemps par la misère de son mari, inassouvis désormais et sans objet, se portèrent vers cette jouissance légère qu’elle offrait, comme un minimum de prévenance, à celui qu’elle aurait voulu combler. Souvent elle sortait le matin, flânait dans les grandes épiceries, cherchait des fruits de choix, éprouvait une satisfaction à les payer très cher. Parfois elle confectionnait elle-même des pâtisseries dont elle trouvait les recettes dans son journal de modes. La nuit, quand elle se réveillait, elle se demandait souvent: «Que servirai-je demain au docteur?»
Lui cependant ne soupçonnait guère les attentions, les soucis délicats, les rêves mêmes, flottant autour de ce guéridon léger qui lui apparaissait chaque jour, tout dressé, tel que si la charmante femme n’avait eu pour le créer qu’à donner un coup de la baguette des fées. Peu accoutumé chez lui à de telles gâteries, il mangeait en gourmand, sans trop songer même, le plus souvent, à complimenter madame Jourdeaux qui attendait un mot flatteur et devait se contenter du plaisir qu’elle lui voyait. Mais, au bout d’une dizaine de jours, le petit André fut rétabli, se leva, sortit, reprit sa bonne mine.
--Je n’ai plus besoin de revenir, dit Guéméné, voilà l’enfant tiré d’affaire.
--Alors, demanda-t-elle un peu troublée, où goûterez-vous désormais?
Il ne put s’empêcher de sourire, touché de cette sollicitude naïve qui lui causait un secret contentement; et il serra la jolie main douce de la veuve en disant:
--Vous êtes une amie exquise; vous m’avez choyé depuis quelque temps avec des raffinements qui m’ont rappelé mon enfance, ma maison, les douceurs maternelles, mes lointaines vacances. Mais c’est fini maintenant; il me faut être brave, oublier les gâteaux fins, les fruits confits, les choses délicieuses que vous m’offriez, et courir la clientèle.
Il riait, mais elle demeurait triste.
--Ah! dit-elle, j’aurais voulu...
Elle n’acheva pas, mais elle le regardait avec une compassion tendre. Elle pensait qu’il n’était pas heureux, que Thérèse ne le gâtait pas comme elle l’aurait dû... Elle ajouta seulement:
--Vous reviendrez nous voir quelquefois?
Le petit André s’approcha:
--Oui, oui, tu reviendras, n’est-ce pas?
Alors Guéméné s’attendrit. Son cœur se gonflait aux moindres mots de cet enfant. Positivement, il lui semblait qu’un jour son petit eût ressemblé à celui-ci, qui était si sage et si bon! Et il l’enleva dans ses bras, le serra passionnément, et, brusquement, l’ayant posé à terre, partit, les yeux pleins de larmes.
Madame Jourdeaux reprit sa place de brodeuse, près de la fenêtre. Désormais les journées lui furent longues; chaque après-midi, elle sortait deux heures, pour promener son fils, mais les fins de jour lui paraissaient insipides. Elle aurait aimé travailler pour le docteur, ouvrer de ses mains quelque objet qui lui servît, mais que faire? Elle ne connaissait même pas la maison de l’île Saint-Louis, elle ignorait ce qui pouvait y être utile.
* * * * *
Thérèse ne poursuivit pas ses études chez Boussard, à la Charité, ni chez Artout, à Beaujon. Ainsi pouvait-elle achever ses visites dans la matinée, et demeurer souvent à la maison après sa consultation. Ce sacrifice lui parut énorme. Elle le fit sentir à son mari plus d’une fois. Mais, comme des accouchements la réclamaient toujours, à n’importe quelle heure, et qu’elle continuait, malgré sa bonne volonté, d’être absente, tantôt le matin, tantôt le soir, tantôt la nuit, il ne s’estimait pas plus heureux. Elle en conçut une certaine amertume.
--A quoi bon me priver de tout? disait-elle aigrement.
--Je ne sais pas de quoi tu te prives, ripostait Fernand, mais je ne jouis guère de toi.
La vérité, c’est qu’il aurait fallu restreindre sa clientèle et qu’elle ne s’y pouvait résoudre. Rien ne lui était plus agréable que de s’implanter dans une famille, au lieu et place d’un confrère masculin. Alors elle triomphait. Son charme, sa beauté, sa grande application séduisaient les malades. Appelée près de Bébé, ou près de Madame, elle soignait bientôt Monsieur lui-même, et l’on ne voulait plus qu’elle, au détriment de l’ancien docteur. C’est ainsi que, rue de Grenelle, on lui confia le grand frère de sa jeune cliente, atteint de scarlatine à son tour; boulevard Saint-Germain, elle soignait un tuberculeux de vingt-cinq ans; dans un des hôtels de l’île, où elle avait pénétré comme accoucheuse simplement, on l’appela bientôt pour le jeune mari, un cardiaque, tant son mérite inspirait de confiance. Son air d’autorité était une des causes de son succès. Elle possédait l’inexplicable ascendant qui donne aux médecins leur puissance. Son sexe ne comptait plus. Les hommes eux-mêmes subissaient son prestige moral et croyaient en elle.
Mais Guéméné souffrait de voir se transformer ainsi la clientèle de Thérèse. Il ne l’eût voulu savoir occupée que de femmes et d’enfants. La foi en elle des malades masculins la flattait, au contraire: elle se vantait à son mari de chaque client nouveau. Sourdement et malgré lui, il frémissait alors d’un sentiment trouble. Quand elle lui revenait, le soir, un peu lasse, câline, réclamant les douceurs de la tendresse après celles de la domination, il pensait malgré lui à ces lits d’hommes sur lesquels, au hasard des visites, elle s’était penchée; il voyait les auscultations, les percussions, les examens. C’était une sensation indéfinissable, mais il lui semblait que sa femme rapportait en elle un souvenir de ces intimités médicales, dans ses yeux, une vision persistante des nudités entrevues. Il avait l’obsession de ces contacts scientifiques et en était torturé. Il l’avoua un jour à Thérèse, découragé de se plaindre toujours sans résultat et ne pouvant cependant taire ce qu’il endurait. Ces scrupules de mari égayèrent la jeune femme:
--Allons, mon pauvre chéri, il ne te manquait plus que cela! Est-ce que je te fais des scènes de jalousie à propos de tes clientes? Tu me verrais sans ombrage, si j’étais mondaine, passer des soirées et des nuits de bal aux bras d’une vingtaine d’hommes qui m’enlaceraient tour à tour, et tu t’alarmes à l’idée que je peux m’arrêter au chevet d’un malade? Mais là je ne suis plus une femme, et il n’y a devant moi qu’une maladie!
Ce qu’elle arguait était irréfutable: il n’objecta rien. Mais il la caressait maintenant avec moins de délices à cause des souvenirs qui s’interposaient entre eux. Elle n’avait plus à ses yeux le même mystère; elle lui fut moins sacrée, comme si elle eût cessé d’être, pour lui, cette figure sainte que certains hommes voient dans l’épouse.
* * * * *
Cet été-là, ils voyagèrent en Suisse. Madame Jourdeaux, à qui Guéméné avait recommandé l’air des montagnes pour le petit André, les y rejoignit; ils se trouvèrent au même hôtel, qu’elle avait choisi sur les indications du docteur. Mais la doctoresse intimidait la veuve, qui ne se livra point. Thérèse la trouva simple d’esprit, et le déclara net à son mari. Il la défendit chaleureusement:
--Non, non, tu te trompes: ce n’est pas une femme brillante, mais elle possède une intelligence droite, clairvoyante, un grand bon sens.
Silencieuse, triste malgré son admirable sérénité de visage, madame Jourdeaux, dans son costume de voyageuse, s’était débarrassée de son voile de crêpe; elle portait, pour les excursions, un pare-poussière semblable à celui de Thérèse; elle était de même grandeur, avec la taille à peine un peu plus forte que madame Guéméné; Fernand la prenait parfois de loin pour sa femme, et, quand il s’apercevait de sa méprise, éprouvait, plutôt qu’une gêne, un agrément, comme si ces deux jeunes créatures semblablement belles, dont l’une lui était tout et l’autre rien, avaient été intimement parentes, presque sœurs.
On remarquait beaucoup madame Jourdeaux. Quand elle s’asseyait sur la terrasse de l’hôtel, les hommes s’arrêtaient un peu à l’écart pour la regarder. Avec la suavité de sa physionomie, elle possédait l’attrait des femmes qui ont souffert; puis, par-dessus tout, cette candeur conventuelle qui en faisait un type si particulier. Cet intérêt qu’elle éveillait n’échappa point à Guéméné: il en fut flatté, sachant quelle charmante et fidèle amie il avait en elle. Pour lui faire plaisir, il conduisit le petit garçon sur les routes de la montagne. L’enfant était joli, curieux, babillait sans cesse, et, quand ils cheminaient côte à côte, on entendait sa petite voix flûtée à un kilomètre de distance dans l’air pur et calme; Guéméné, patiemment, répondait à ses questions. Les passants prenaient le petit pour le fils du docteur, et le pauvre homme se redressait inconsciemment, dans l’illusion de cette paternité d’emprunt.
Thérèse trouva là un groupe de riches étudiantes russes qu’elle ne quittait guère, aimant son métier jusqu’en cette villégiature, le recherchant, le poursuivant lorsqu’il lui échappait, le ressaisissant en ses moindres représentants. Et ces dames faisaient bande à part, causaient de science, dévoraient la presse médicale, discutaient Boussard, admiraient Artout, dissertaient sur les cas de leurs hôpitaux, imaginaient des thèses. La doctoresse Guéméné, leur devancière à toutes, trônait parmi elles, donnait son avis, se faisait écouter, exultait dans la société de ses jeunes confrères. Pendant ce temps, Fernand promenait le petit Jourdeaux, errait au bord des lacs, lisait le journal sur la terrasse. Et madame Jourdeaux, qui brodait sans trêve sur un banc isolé, rejetant en l’air, d’un mouvement incessant, son aiguille avec son petit doigt levé, l’observait pourtant, attendrie et mélancolique; elle le trouvait bien délaissé: quelquefois un soupir la redressait au-dessus de son ouvrage.
Un matin, les Guéméné reconnurent Boussard à la table d’hôte. Derrière une corbeille fleurie apparaissaient son buste maigre, sa tête marmoréenne aux méplats polis, au regard profond et rêveur.
--Tiens! lança Thérèse dans son langage d’étudiante, le patron!
Légèrement myope, il ne les reconnut pas tout d’abord. Mais quand, à la fin du déjeuner, Thérèse et son mari vinrent en riant le surprendre, il demeura froid et comme ennuyé de cette rencontre. Avec cette déférence que, dans le monde savant, les plus modestes ou les plus jeunes conçoivent toujours pour les anciens et pour les maîtres, le médical ménage resta dans les limites d’une civilité discrète. Après avoir pris congé, Thérèse, s’approchant de ses jeunes amies les étudiantes russes, leur désigna le grand homme:
--Tenez, c’est lui, Boussard!