Princesses de science

Part 17

Chapter 173,707 wordsPublic domain

Avidement, elles le dévisagèrent, comme un dieu qui leur eût été dévoilé soudain. Et Thérèse s’en fut chercher dans sa malle le dernier tome de thérapeutique qu’il venait de publier. Penchées les unes sur les autres, dans le salon de lecture, elles passèrent l’après-midi à feuilleter le volume que Thérèse commentait doctement.

Le soir, au dîner, des places se trouvèrent libres près de Boussard. Les Guéméné en auraient volontiers profité; mais, ne s’y sentant pas invités par le désir du maître, ils s’attablèrent à l’écart. C’était déjà l’automne, la nuit venait hâtivement: on dînait à la lueur des lustres. L’or des lambris se reflétait dans les glaces. Les fruits de septembre cantaloups, concombres, tomates, parfumaient et égayaient les tables. Une allée et venue de touristes animait le repas; les uns partaient, d’autres arrivaient. A quelque distance de ses amis, madame Jourdeaux lissait rêveusement sa serviette. Il se faisait tard, et la salle était presque vide, quand une voyageuse entra, gracile et lente, en longue redingote noire, le visage à demi caché sous une épaisse voilette de chemin de fer. Thérèse tressaillit, reconnaissant bien cette sibylline apparence, et, se penchant vers son mari, prononça tout bas:

--Madame Lancelevée!

Depuis quelques mois, une légende incertaine régnait dans le milieu médical à propos de Boussard et de la célèbre doctoresse. Les uns les croyaient fiancés; d’autres voyaient entre eux une sévère amitié amoureuse; le plus grand nombre les disait amants. Cette bravoure de la jeune femme à se montrer partout où il professait, son engouement visible pour l’enseignement du maître, autorisaient mille commentaires. Cependant nul ne pouvait se vanter de les avoir surpris ensemble. A l’amphithéâtre, on ne les avait jamais vus échanger un mot après la leçon. Thérèse avait toujours défendu sa grande camarade:

--Ce qu’on dit est absurde. Jamais madame Lancelevée ne commettra ce qu’on appelle une faute. Il n’est pas de femme plus fière ni possédant plus de dignité, de force morale. Elle ignorera toujours les entraînements. Je répondrais d’elle plus que de moi!... Quant à son mariage, il ne peut être de bruit plus faux.

Mais, ce soir-là, interdite, saisie d’étonnement, la doctoresse Guéméné vit l’autre doctoresse traverser avec sa majesté coutumière la salle à manger de l’hôtel, et venir prendre, près de Boussard, une place demeurée vide.

L’homme glacial eut un tressaillement de joie et de surprise. Ils se serrèrent la main; puis, à mi-voix, madame Lancelevée, retroussant sa voilette, entama, son indicateur grand ouvert, une longue explication. Sans doute elle n’était pas si tôt attendue, elle avait brusqué son voyage...

Boussard chercha des yeux les Guéméné qu’il avait tout à l’heure salués de loin. Mais, discrètement,--témoins involontaires d’une rencontre que les intéressés avaient peut-être voulue secrète,--ils s’étaient esquivés. Une fois dehors, Fernand dit:

--Ce qu’on raconte était donc vrai!

--Jamais! répondit Thérèse, en généreuse amie; madame Lancelevée est la plus honnête des femmes. Il y a là un simple hasard. Ils se sont trouvés ici, et voilà tout.

Mais, sans qu’elle l’avouât, le rayonnement de bonheur qui avait éclairé le froid visage de Boussard à la vue de la voyageuse lui en apprenait plus que tout le reste sur ce que ces deux êtres mystérieux étaient venus dérober jusqu’en ce pays. Elle avait beau dire: «Que nous importe! ces choses ne nous regardent pas»,--l’idée d’une faiblesse possible chez sa célèbre confrère l’atterrait et la tourmentait. Elle s’efforçait en vain d’imaginer les plus extraordinaires hypothèses pour interpréter ce qu’elle ne voulait pas admettre.

Le lendemain matin, comme elle lisait son courrier à la balustrade de la terrasse, le couple apparut derrière une des portes vitrées qui commandait un escalier menant aux chambres. Boussard sembla hésiter en apercevant Thérèse; mais madame Lancelevée, avec son sourire victorieux et adouci de femme qui aime enfin, lui dit un mot et, hardiment, s’avança seule vers son amie.

Thérèse rougit. La doctoresse, que Paris n’avait jamais connue qu’en noir, portait une robe de foulard gris perle, ornée d’un flot de dentelle princière; et ce simple changement de mise en faisait une femme nouvelle. Sous l’arc superbe de ses sourcils, ses yeux brillaient de bonheur; elle serra la main de Thérèse, cordialement, et, avec sa franchise délibérée:

--Vous êtes étonnée de me voir ici. C’est bien réciproque. J’y suis venue retrouver le docteur Boussard, pour passer quelques jours avec lui dans les montagnes.

Et comme Thérèse demeurait incertaine, intimement choquée, et pourtant largement indulgente, plus déroutée que disposée à traiter en pécheresse cette noble princesse de science, madame Lancelevée, qui devina son trouble, sourit. Et, lui reprenant la main, affectueusement:

--Ma petite, est-ce que vous me jugez mal, dites?

Elles se regardèrent toutes deux, loyalement.

--Je ne vous juge pas, répondit Thérèse.

--Cela me suffit, continua la doctoresse. Je vous dis ce qui est. Je ne me cache pas, ayant toujours agi sans honte. Le docteur et moi, nous nous aimons depuis deux mois. Le monde l’ignore. D’ailleurs chacun de nous garde son indépendance et pourtant n’est plus seul dans la vie. Le docteur Boussard aurait voulu m’épouser. Vous savez, ma chère, ce que je pense du mariage des femmes-médecins. Nous sommes d’impossibles épouses. Vous n’êtes qu’une délicieuse exception qui confirmez la règle. Il me fallait garder ma liberté entière, sans entraves, sans l’arrière-pensée de celui qui vous attend au foyer. Notre vraie devise, c’est: «Ni mari ni enfants», je l’ai cent fois répété. Mais lorsqu’on rencontre par hasard un amour pareil à celui de ce grand et cher amant, on ne le repousse pas. J’étais maîtresse absolue de mon cœur et de ma personne: délibérément, avec la pleine conscience de mon acte, je lui en ai fait le don. Je ne croyais plus au mariage religieux qui a été l’idéal moral de ma jeunesse, mais je crois moins encore au mariage légal, si révocable, et qui, n’étant qu’une imitation de l’autre, n’en a pas pu garder la force. Je vous déconcerte, je le sens; mais, que voulez-vous? je suis allée jusqu’au bout de ma logique.

Thérèse se reprenait peu à peu. Cette union libre répugnait d’autant plus à sa délicatesse qu’une personnalité plus haute la pratiquait, en donnait un troublant exemple, l’érigeait en principe, lui prêtait sa propre noblesse. Cependant contre ce raisonnement imprévu pas un argument ne lui venait.

--Si vous m’étonnez, vous savez pourtant, chère amie, que j’admets toutes les idées. La vôtre me semble un peu subversive; mais vous êtes, vous aussi, une telle exception!

La douceur de cette jeune confrère, lui faisant si libéralement le crédit de son estime, en dépit de tout, attendrit la superbe doctoresse. Elle eut, dans sa transformation amoureuse, le premier abandon que Thérèse lui eût connu:

--Je suis heureuse! prononça-t-elle ardemment.

Et ses yeux se mouillèrent de larmes...

* * * * *

Ils s’isolèrent dans l’hôtel. Boussard, illisible, enfermait dans le secret de son cœur cette passion tardive, orageuse et tendre, dont il chérissait son étrange maîtresse. Elle ne le quittait pas, noyée dans l’extase de cette révélation de l’amour. On les voyait toujours ensemble, mais tous deux, sous le même masque impénétrable, dissimulaient au public tout indice de cette fièvre intérieure qui les ravageait l’un devant l’autre. Plusieurs Parisiens, parmi les pensionnaires, les avaient reconnus et les observaient. Madame Lancelevée demeurait l’austère femme de science dont on se rappelait le portrait, pris au milieu des fioles de son laboratoire. Et le Boussard passionné qui ne rêvait plus que d’enlacer sa fière et délicate amie, paraissait toujours l’homme de marbre au physique indolent et froid.

Cette idylle, que l’âge des amants faisait grave, s’assombrissait encore, pour Boussard, d’une pensée douloureuse. Il savait que celle qu’il aimait ne lui appartenait qu’à demi. Demain son métier la reprendrait. Leurs réunions brèves dépendraient de ses devoirs professionnels. Il la visiterait comme une amante d’occasion. Elle se prêtait à lui, mais ne se donnerait jamais entièrement, avec toute la grandeur généreuse des épouses. Il resterait l’isolé, sans foyer, sans famille, privé, dans cette union précaire, de tout ce que le cœur des hommes souhaite en ses secrètes ardeurs affectives. Quand il la contemplait auprès de lui, pensive, savante, médecin comme lui, n’ignorant rien de ce que lui-même connaissait du corps humain, il souffrait dans son âme puissante, et, sous son masque de pierre, une colère bouillonnait. Il l’eût voulue timide, simple et soumise, ne sachant rien qu’aimer. Jamais, au plein du scandale de son divorce, il n’avait été si intimement triste. Ses yeux gris, sans fond, se creusaient sous l’arcade sourcilière. Parfois, quand il cheminait sur les routes de la montagne, près de cette indomptable maîtresse qui ne serait jamais sa compagne, ils croisaient Guéméné promenant l’enfant de madame Jourdeaux. Les deux hommes se regardaient et se saluaient avec mélancolie. Tous deux souffraient du même mal, celui qui sera de toute éternité l’irréductible ennemi de l’homme: l’orgueil de la femme. Puis, avec une résignation pareille d’êtres aimants, ils continuaient leur route, l’un près de cette parcimonieuse amante, l’autre tenant par la main cet enfant d’emprunt.

* * * * *

--Vois donc, mon chéri, dit un jour Thérèse à Fernand, comme tu étais injuste envers moi! Je t’ai bien livré ma vie tout entière, sans réserve, sans marchandage, moi. Tu n’auras pas le sort de ce pauvre Boussard, qui n’a point l’air trop gai pour un amoureux en pleine lune de miel. La doctoresse l’a formellement déclaré: ils se verront quand ils le pourront... Oh! c’est une maîtresse femme... Et toi qui te plaignais!

Guéméné la regarda longuement. Cette belle inconscience l’irrita. Jamais cette Thérèse ne soupçonnerait les subtiles douleurs dont elle était la cause. Avec son idéal naïf de la femme intellectuelle mariée, elle était entrée crânement dans la vie conjugale; et, persuadée de l’excellence de ses vues, elle continuait de concilier, à travers tous les orages, ses rêves de gloire et son amour, se croyant très sage pour donner quelquefois, par habileté, plus à celui-ci qu’à ceux-là.

--Madame Lancelevée, finit-il par dire avec humeur, eut plus de loyauté que toi, voilà tout.

Thérèse, un peu suffoquée, demanda une explication: une fois de plus, il dégonfla son cœur, redit ses peines passées, montra quelle duperie avait été son rôle d’époux. Elle n’avait jamais cherché dans le mariage qu’une diversion aux fatigues d’un métier qui, seul, était son but, sa raison d’être. Et il avait beau, par réserve naturelle, par décence, retenir sa violence, ménager ses termes, il la blessa cruellement.

Alors elle prit l’offensive à son tour:

--J’ai sacrifié, pour une maternité que tu désirais, une thèse qui m’eût classée au même rang que madame Lancelevée. J’ai renoncé, pour être plus souvent chez nous, à suivre les cliniques de Boussard, les opérations d’Artout. J’aurais désiré faire de la médecine aliéniste dans l’établissement de Janivot: je ne t’en ai pas même parlé, car Passy, c’était trop loin et tu m’aurais blâmée. Est-ce que je n’aurais pas dû, cependant, m’adonner aussi à la bactériologie? A défaut d’un laboratoire chez moi,--que j’aurais eu cependant, sans mon mariage,--n’aurais-je pu travailler à l’École, devenir quelqu’un, faire quelque chose?... Si je suis demeurée une doctoresse modeste et ignorée, réduite à me contenter de la clientèle, ce fut la rançon de mon amour pour toi, car seule, sans ma maison à tenir, sans le souci de ton bien-être, sans cette grossesse, sans tes exigences enfin, je compterais un peu aujourd’hui dans le monde médical.

--Je suis de trop dans ta vie, Thérèse; notre mariage pèse à tes épaules; je fus l’obstacle à ta gloire: veux-tu redevenir libre?

Elle eut un sourire amer.

--C’est trop tard. Nous sommes mariés pour toujours.

Ils se défièrent, une minute, sans amour, sans plus rien de commun entre eux qu’une âpre rancune; et, comme le tête-à-tête devenait intolérable, il la laissa dans cette chambre d’hôtel et s’en fut errer dans un verger qui s’étendait en pente derrière les cuisines. C’est là que le petit André Jourdeaux s’amusait. Il élevait des monticules de gravier, y plantait un brin de buis arraché aux bordures: et cela était un jardin. Ou bien il se promenait, déjà rêveur, le long des allées, sans jamais regarder plus haut que les poiriers en espalier qui plaquaient, contre la muraille décrépie, leur dessin régulier d’arbres généalogiques.

Quand Guéméné parut, le gamin se promenait ainsi à petits pas, sans secousse, comme les somnambules ou ceux qui font des songes tout éveillés.

--A quoi penses-tu donc? interrogea le docteur adoucissant sa voix et s’efforçant de sourire.

L’enfant, intimidé, mordit le bout de son ongle et avoua:

--J’étais, semblant, un explorateur; j’arrivais chez les sauvages, dans le désert, et peut-être qu’ils allaient me tuer.

Guéméné, dont les nerfs étaient immodérément tendus, le voyait homme déjà, impérieux, avide, aimant les chimères et le danger, soucieux de la suprême forme que revêt aujourd’hui l’héroïsme, et redoutant en même temps la douleur et la mort.

--Cours plutôt, lui dit-il avec un peu de pitié, fais le cheval; tu penseras plus tard aux choses qui font peur.

Par une singulière transposition sentimentale, il lui semblait chérir ce petit garçon comme il avait aimé le sien.

--Ça te fait-il plaisir que je coure? demanda l’enfant de sa voix flûtée et perçante. Alors, tiens!

Et, prenant son élan, il se rua par les allées, ses petits coudes en l’air, buttant aux bordures, aux cailloux, se jetant au hasard dans le labyrinthe géométrique que dessinaient les plates-bandes chargées de fruits. Puis il revint, rouge, à bout de souffle, son bon visage levé sur son grand ami qu’il pensait avoir ainsi satisfait. Et Guéméné se sentit touché d’une émotion intense, pour avoir compris tout ce qu’il y avait eu, dans ce mouvement, de charmante servilité enfantine.

--Tu es un bon petit, un bon petit! répétait-il.

Le sens de sa tragique situation conjugale, le souvenir des mots affreux que Thérèse avait proférés, le regret de son enfant mort et sa tendresse pour ce fils d’une amie, se mêlaient, se réduisaient en une seule impression poignante; il avait des sanglots plein la poitrine. Cependant la délicieuse et chantante voix murmura:

--Alors tu es content, dis, que j’aie couru?

Un soupir rauque, qu’il ne put retenir, l’ébranla. L’enfant surpris leva les yeux, le vit pleurer, et une sorte de frayeur s’empara de lui. Il reprit sa course, mais cette fois vers l’hôtel, gagna la chambre de sa mère et lui conta que son grand ami avait du chagrin et restait tout seul à pleurer dans le verger.

* * * * *

Les vacances des Guéméné touchaient à leur terme: le jour suivant, ils quittaient la station pour regagner Paris. Inconsciente de ce qui se passait en elle, mais troublée, palpitante, madame Jourdeaux cherchait le docteur. Elle devinait un drame dans l’âme de Guéméné, voulait le trouver seul avant son départ, brûlait de lui offrir son amitié consolatrice.

Elle ne le vit même pas à la table d’hôte, le ménage ayant pris à la chambre son dernier repas. Et elle questionnait son fils: «Qu’avait dit monsieur Guéméné? L’avait-il embrassé? Pourquoi ses larmes avaient-elles coulé?» Mais l’enfant répétait:

--Oh! je ne sais pas... J’étais très sage; il m’a dit de courir: j’ai couru pour lui faire plaisir... Alors il a pleuré...

Boussard et madame Lancelevée partaient pour une excursion dans la montagne quand Thérèse et son mari montèrent dans l’omnibus de la gare. Les Guéméné virent les amants disparaître et reparaître plusieurs fois, de plus en plus lointains, au caprice des lacets de la route. Ce couple d’exception, qu’une passion souveraine avait été impuissante à unir absolument, les hanta. Enfin le train partit, et ils se retrouvèrent face à face, seuls dans le compartiment.

Thérèse, harcelée de remords, souffrait humblement, en silence. Ce qu’elle avait osé dire dans une minute d’emportement lui causait aujourd’hui un regret atroce. Elle se serait avec délice jetée aux genoux de Fernand; des mots de supplication, de contrition passionnée, les appels les plus tendres lui venaient aux lèvres, mais elle sentait trop en son mari un engourdissement, un sommeil de cet amour qu’elle avait commis le crime de maudire.

«Il me repousserait, pensa-t-elle. J’attendrai.»

Et ce fut dans cette hostilité sourde qu’ils reprirent leur amoureux logis, niché dans la verdure, à la pointe de l’île archaïque.

III

Fernand aurait voulu pardonner, il ne le put pas; il aurait voulu oublier, il n’y parvint pas. Et Thérèse fut absoute avec des baisers si froids qu’ils la meurtrirent.

Elle gémissait devant lui, en se tordant les mains:

--Je n’ai jamais regretté notre amour, je le bénis, je l’aime: des paroles involontaires m’ont échappé, et c’est tout...

Mais lui la revoyait toujours dans la chambre de l’hôtel, debout, magnifique et insolente, disant que leur amour avait gâté sa vie. La colère, il est vrai, avait seule déterminé l’expression d’une telle pensée, mais la colère, brutalement véridique, n’avait fait que déchirer un voile et mettre à nu l’idée dissimulée, entretenue peut-être depuis longtemps. Combien de fois, en secret, Thérèse avait-elle déploré la perte de sa liberté, l’arrêt de son essor, les entraves mises à ses ambitions! Et il ne pouvait se défaire de ce soupçon, que souvent, sous ses caresses, elle avait maudit cette passion gênante et ce mariage dont elle était la prisonnière.

Alors il redevint aussi morne que pendant les mois de célibat où il vivait seul, dans cette maison de leur amour. Octobre vint. Ce fut, dans le carrefour fluide de la rivière, l’animation du marché aux pommes: les trains qui les amenaient d’Auvergne, de Normandie, de Bretagne, les déversaient à Charenton; la Seine les prenait là pour les charrier jusqu’à Paris.

Chaque matin, sous les fenêtres de l’île, des convois de bateaux passaient, conduits par un remorqueur sifflant et alerte dont la cheminée noire, automatiquement, saluait les ponts, un à un. Les pommes d’api joufflues et luisantes, les reinettes ridées et terreuses, les pâles canada, au teint de citron, s’entassaient au fond des chalands creux qui glissaient au ras de l’eau, pareils à de longues courges évidées. Puis, sous le quai de l’Hôtel-de-Ville, ils allaient s’aligner pour l’hiver. Il en montait, avec les buées de la saison pluvieuse, une odeur de pulpe mouillée, de paille et de pressoir qui parfumait ce coin pittoresque.

C’était la quatrième fois que Guéméné voyait reparaître ces choses immuables et menues des vieilles traditions parisiennes. Mais, chaque année, des émotions changeantes l’occupaient, tandis que, de sa fenêtre, il contemplait le passage des pommes. D’abord, ç’avait été en pleine poésie de fiançailles que, surpris et curieux, il avait noté la vieille coutume. L’année suivante, il savait son enfant vivant en Thérèse, mais son bonheur s’attristait déjà des reproches de la jeune femme. Puis, avec un automne nouveau, les chalands parfumés de fruits étaient revenus, et ç’avait été une époque radieuse: dans sa profession, ses succès de laboratoire, le sérum antinéoplasique entrevu, possédé; à la maison, les sourires de ce petit être avec lequel il se croyait déjà de muettes, de délicates ententes. Et, depuis, les pommes encore une fois avaient mûri aux branches des arbres lointains; elles voyageaient maintenant le long du fleuve, arrivaient ponctuellement avec le retour de la saison, pour s’offrir au trafic annuel. Mais l’enfant n’était plus dans la maison refroidie. L’expérience lente et cruelle avait dépouillé l’épouse imprudente de son pouvoir. Guéméné sentait sa compagne lui devenir étrangère. Les choses, pour lui, n’eurent plus de poésie.

Alors il se retourna vers les laboratoires de l’École. Une frénésie de travail s’empara de lui. Il passa des heures penché sur les tables de chimie qui s’allongeaient dans les salles, devant les immenses baies vitrées que salissaient les pluies de l’hiver. Boussard lui communiqua des pièces anatomiques; il isola de nouveau le microbe du cancer. Et, dans sa blouse blanche, l’œil rivé au microscope, il avait des sursauts, des tressaillements d’impuissance, devant l’algue entrevue, l’invincible ennemi.

Puis il préparait des réactions, combinait des sels, produisait, dans des éprouvettes, des effervescences, procédait au hasard, par tâtonnements. Parfois Boussard qui passait s’arrêtait un moment, le regardait faire; sous le monocle, son œil gris avait un éclair; il allait parler... Puis il continuait sa route, travaillant lui-même dans la salle voisine.

* * * * *

Un après-midi que Thérèse descendait à pied le boulevard Saint-Germain, assez préoccupée d’un enfant diphtérique dont elle venait de juger le cas fort alarmant, au coin de la rue de l’Ancienne-Comédie, madame Adeline qui sortait de chez elle, pressée, haletante, la reconnut et l’interpella:

--Que devenez-vous, grand Dieu, ma chère amie! On ne vous voit plus nulle part.

--Je travaille, fit Thérèse, qui lui sembla grave et comme mûrie, dépourvue de cette juvénilité patricienne qu’elle avait, après le mariage, conservée si longtemps.

Madame Adeline ajouta, toujours brutale:

--Dites-moi, est-ce vrai, le bruit qui court, que vous nous lâchez?

--Qui est-ce que je lâche? interrogea Thérèse avec une reprise de sa fierté nerveuse.

--Mais nous, le corps médical, la médecine enfin!... Ça se dit partout. Si c’était vrai, ma chère, je vous en ferais un fameux compliment. Vous en avez les moyens, n’est-ce pas? Votre mari est coté, le papa vous a mis dans la main une dot qui vous préserve de la visite à quarante sous, qui vous permet de rester tranquille chez vous, à regarder flamber vos bûches. Ah! ma petite, j’ai quinze ans de plus que vous et le droit de parler: eh bien, si j’avais un conseil à vous donner, ça serait de le justifier, ce potin!

--Je n’ai aucune intention d’abandonner la médecine, dit Thérèse, un peu froide.

--Alors, c’est tant pis... Ah! je voudrais être dans votre peau, ma chère. Par moments, ma pauvre tête éclate. C’est trop, c’est trop!... Je suis à bout de forces!...

Sur son large visage, une telle expression de lassitude apparut que Thérèse s’en émut:

--Qu’y a-t-il? demanda-t-elle affectueusement.

--Ah! des embêtements chez moi... Je me tue... l’argent ne rentre pas... et puis, c’est le coulage... et des tracas qu’on ne peut pas dire. Ma fille Lucie, qui a quinze ans, a lu toute ma bibliothèque médicale. Les garçons font les paresseux: l’aîné a échoué au concours des bourses; que vais-je en faire? Est-ce que je peux m’en occuper?

--Mais monsieur Adeline? hasarda Thérèse.

La pauvre femme eut un grand geste de découragement, avec un ricanement cruel:

--Ah! monsieur Adeline!... oui, monsieur Adeline!...

Elle eut une réticence douloureuse; elle ne voulait pas en dire davantage et baissa la tête en retenant ses larmes. Puis, relevant les yeux sur la jeune femme, avec un effort visible pour se ressaisir:

--Allons, assez causé de moi!... Soyez toujours gentille pour votre mari, ma petite, gâtez-le... Pautel m’a dit qu’il changeait depuis la mort de votre enfant. J’espère bien que vous allez vous en faire faire un autre, hein?

Thérèse, habituée à ses grosses indiscrétions maladroites, sourit sans répondre; la doctoresse continua: