Princesses de science

Part 15

Chapter 153,798 wordsPublic domain

--Écoute, Thérèse, lui dit-il avec une fermeté passionnée, car il concevait en même temps de la rancune et de l’amour pour cette belle et fuyante compagne, écoute: Jourdeaux est mort; le rêve qui me soutenait s’est évanoui. Certes la mort d’un de mes malades me consterne toujours et me déprime, et dix fois, vingt fois, je suis rentré ici le cœur serré sous cette espèce d’anathème que nous lancent les veuves, les mères ou les filles désolées quand nous n’avons pas fait le miracle de rendre à la santé un moribond. Tous les médecins connaissent cette heure pénible qui leur fait désirer plus fort leur maison, la vie intime, le contraste d’une joie succédant aux scènes d’horreur. Ainsi revenais-je vers toi, ces jours-là, affamé de ta présence, de ta gaieté sereine, de la douceur que tu pouvais me verser dans l’âme. Le plus souvent tu faisais toi-même tes visites, ou bien tes préoccupations professionnelles te reculaient très loin de moi. Je ne me plaignais pas et je tâchais de supporter tout seul cet accablement qu’il est si doux aux hommes de partager avec leur femme. Mais hier soir, Thérèse, j’ai senti tout s’écrouler autour de moi. Mes travaux de toute une année ont été vains, mes ambitions s’anéantissent comme crèvent des bulles d’air, ma prétendue découverte tombe dans le ridicule; je suis un homme fini. Rien ne me reste que toi. Alors j’arrive ici comme on gagne un refuge; instinctivement je tends les bras vers toi, qui m’apparais la seule raison de vivre; je viens mendier tes caresses, tes baisers, et je ne te trouve pas! Et ma nuit se passe à t’attendre. Ah! comment n’as-tu pas entendu, où que tu fusses, si lointaine et si étrangère même, comment n’as-tu pas entendu l’appel de tout mon être à ton amour! Vois-tu, trop souvent tu m’as manqué aux heures où je défaillais d’un besoin de tendresse; trop souvent j’ai compris que tu n’existais pas pour moi, mais seulement pour ta médecine. Jamais tu n’as eu à mon égard ces petits soins qui font que, dans sa femme, un homme trouve un peu de sa mère; ma maison fut une sorte de restaurant, et je n’ai pas senti, comme ton père, par exemple, l’amour de ma compagne jusque dans les plats qu’on me servait... Une compagne? Mais as-tu donc été la mienne? Qu’avons-nous de commun? Les repas? N’est-ce pas un hasard quand nos deux clientèles nous permettent de les prendre ensemble? Nos soirées? Le plus souvent tu t’enfermes chez toi avec tes journaux de médecine, tes brochures, et je travaille seul, en songeant à ces ménages qui n’ont qu’une lampe, où le même abat-jour abrite le front de l’homme qui lit et celui de la femme qui brode. Avons-nous des causeries, des promenades? A peine si nous dormons l’un près de l’autre, car combien de fois la sonnerie du téléphone vient-elle m’enlever la seule joie que tu me laisses: la présence de ton corps endormi!... Et je suis dans la vie effroyablement seul, déçu par un mirage de bonheur qui me fuit sans cesse. Nous sommes entrés dans le mariage avec un idéal différent, car je rêvais de me lier, et toi de te délier; j’y apportais un amour fou, toi un don parcimonieux. M’as-tu assez reproché la naissance de notre pauvre petit! Ai-je alors suffisamment souffert! et par toi, Thérèse, toujours par toi! Si tu l’avais voulu, peut-être qu’aujourd’hui...

Il n’acheva pas; une crispation l’arrêta. Il gémit sa phrase éternelle:

--Si du moins j’avais encore notre pauvre Nono!...

--Oh! que tu es cruel!... dit Thérèse sourdement.

--Je t’aime encore, pourtant, reprit Guéméné, je t’aime si fort que je voudrais t’emporter au bout du monde, et je me contenterais d’un toit de paille, avec des racines comme nourriture, pourvu que je te possède entièrement. En vérité, je te chéris aussi passionnément que le premier jour, mais du fond de mon âme monte contre toi un reproche si violent que je ne puis le taire. Ah! ce n’est pas ainsi qu’une épouse se donne, et tiens, en ce moment, quand je te vois impassible, sans un mot, sans un émoi devant ce que j’endure, sans une concession, implacable enfin, ma colère se mêle à mon amour, je ne lis plus en moi, je voudrais te briser; je ne sais plus... je ne sais plus!...

Elle s’effraya de le voir à ce point ravagé; tout son amour se réveilla; elle l’entoura de ses bras, sans raisonner, sans réfléchir; elle murmura:

--Fernand!... comme tu me méconnais!

Alors ils s’enlacèrent, frémissants. Tout semblait illusion hormis la puissante passion qui les unissait. Cependant, ce qui les jetait ainsi l’un à l’autre, éperdus, c’était l’épouvante, le sentiment d’une ruine imminente, la prescience du danger. Elle répéta:

--Mon ami, tu méconnais ma tendresse. Pour ne pas s’exprimer toujours en cajoleries petites ou niaises, est-elle moins forte, moins grande? Je t’aime lucidement, avec toute mon intelligence, tout mon cœur. Ma condition de femme cérébrale, en développant mon âme virilement, l’a faite capable d’un amour supérieur. Je le dis sans orgueil, peu d’hommes sont aimés plus noblement, plus absolument que toi. Qu’importe si je n’ai pas de mes mains, comme ma pauvre maman le fait chez elle, tourné les sauces, si j’ai omis de surveiller le pot-au-feu? Que sont, pour des gens de notre sorte, ces petits détails matériels? L’immense affection que je te porte, en doutes-tu? Elle est d’une essence précieuse, elle nous élève plus haut que les autres époux, elle nous met au-dessus des extases banales et sottes. Avoue que bien souvent mon énergie au travail, à ton insu, t’a toi-même entraîné mieux que les étreintes amollissantes. Mon pauvre chéri, défais-toi donc des vieux préjugés, apprends à comprendre l’épouse nouvelle.

Mais lui grondait:

--Il n’y a pas d’épouse nouvelle; il y a l’amante éternelle dont les hommes rêvent, pour qui le moindre geste d’amour est saint, pour qui la tendresse devient une religion exclusive qui communique à tous les actes le caractère d’un rite! C’est la plébéienne faisant avec respect la soupe de son homme. C’était la belle «tantine», cette admirable amie de mon pauvre oncle, qui, des journées entières, feuilletait un livre pour trouver à lui lire, le soir, un joli sonnet. Les hommes, Thérèse, ont besoin de leur femme, comme les enfants de leur mère. Ton métier fait de toi une subtile adultère: il te prend les douceurs, les abandons, les intimités que tu me dois, et j’en suis jaloux comme d’un amant que tu aurais. Tu vas m’accuser d’égoïsme, mais j’ai de ta présence, de tes soins, de ton dévouement, une voracité animale; et je suis ainsi parce que je t’aime. Donne-toi toute, je t’en supplie, je le veux!

Elle se raidit dans ses bras.

--Tu me tues, Fernand! murmura-t-elle épuisée.

Il répétait:

--Je le veux; ferme ta porte aux gens qui viennent te consulter, renonce à ta clientèle, demeure dans notre maison, que je t’y trouve toujours; sois mon amie, ma confidente, mon soutien, mon bonheur, et non pas mon martyre.

--Mais je ne peux pas, pleurait-elle, je ne peux pas! Ce que tu me demandes là est insensé. Que ferais-je de mon temps, comment supporterais-je mon désœuvrement? Pense à l’ennui terrible, à l’ennui dévorant qui me prendrait. Ma vie était si pleine, si heureuse!...

Il lui saisit le bras, disant rudement

--Et si j’en venais à te haïr?...

--Oh! Fernand!

Elle voulait se dégager, mais il la tenait par les poignets en lui répétant ardemment, les yeux fous:

--Choisis, choisis!...

Elle était blême, défigurée, elle supplia:

--Laisse-moi, laisse-moi; je te promets... de réfléchir. Donne-moi quinze jours, je te promets... d’essayer... Je n’en peux plus.

Elle était en vérité à bout de forces; il en eut pitié; il dut l’aider à regagner leur chambre, la mit au lit avec des soins muets, sans desserrer les lèvres. Quand elle fut endormie, il resta longtemps debout à la contempler.

Lorsqu’ils se retrouvèrent face à face, après les tristes aveux qu’ils s’étaient faits, un trouble les saisit, mais ils ne parlèrent pas de l’acte nécessaire. Thérèse avait demandé quinze jours de méditation avant de se résoudre: il lui accorda ce délai sans rien laisser paraître de son inquiétude. D’ailleurs, la clientèle le reprit. Il s’essayait à mieux goûter son métier, à y chercher un apaisement. Il lui vint un souci d’être meilleur, d’apporter à ses malades de la bonté, de la compassion. Mais une lassitude immense brisait tous ses élans. Il pensait:

«Jamais je ne me relèverai de mon échec!»

Ses journées lui semblaient interminables. Il s’aperçut enfin que le pauvre Jourdeaux lui manquait. L’habitude contractée depuis dix-huit mois de passer quotidiennement boulevard Saint-Martin laissait dans ses occupations, maintenant qu’il n’y retournait plus, un vide étrange. Quand arrivaient cinq heures, il lui semblait que la douce jeune femme en peignoir de laine l’attendait toujours au chevet du malade: et c’était comme si, désormais, cette heure eût été de trop dans son après-midi.

Ses travaux en cours, au laboratoire de l’École, demeurèrent en l’état; on ne l’y revit plus; la paraffine fondait dans les étuves; les cobayes néoplasiques moururent; le mystérieux microbe sommeillait dans des flacons, au sein d’un bouillon jaune. Guéméné chassait le souvenir de tant d’espoirs déçus. Sa réputation néanmoins s’était étendue. On lui amena plusieurs cancéreux, en le priant d’appliquer le traitement de son sérum. Il voulut refuser, déclara ne posséder encore aucune certitude. Mais ce jeune médecin inspirait une extraordinaire sympathie. On le supplia davantage. Pour contenter les malades, il tourna la difficulté en leur injectant en trois fois quelques gouttes d’_Aqua fontis_, se réservant de refuser plus tard les honoraires. Le plus étonnant fut qu’il y eut amélioration dans leur état. Guéméné soupira:

--Voilà bien la science!

Il observait sa femme, cherchait à deviner ses pensées: elle demeurait illisible. Un chagrin noir l’envahit. Si elle l’avait assez aimé pour lui sacrifier sa profession, sa générosité ne se serait-elle pas déterminée dès le premier jour? Une grande froideur régnait entre eux; ils évitaient le tête-à-tête. La nuit, elle s’endormait à ses côtés en soupirant. Quand il donnait sa consultation en même temps qu’elle, il se redressait parfois pour écouter les échos de sa voix qui lui arrivaient, assourdis, de la pièce voisine: alors elle semblait animée, brillante, dominatrice; on la sentait s’épanouir dans son atmosphère véritable. Il devint de nouveau scrupuleux, craignit d’avoir outrepassé, peut-être, ses droits de mari, d’en avoir au moins abusé en exigeant un pareil renoncement. Un dérivatif efficace l’eût aidé à se résigner; mais la médecine ne l’intéressait plus; les recherches sérothérapiques lui paraissaient vaines. Il pensait à son bébé qui aurait eu un an à cette époque. Il soupirait:

--Ah! si mon pauvre Nono était là!...

Un soir, à cinq heures, machinalement, avec l’idée qu’il devait une visite à la veuve, il se rendit boulevard Saint-Martin. Comme Madame n’avait pas encore recommencé à recevoir, on l’introduisit dans la chambre du défunt où elle brodait, près de la fenêtre, tandis que son petit garçon jouait par la chambre. Ses beaux traits empreints de douceur s’étaient reposés depuis qu’elle avait cessé d’être garde-malade; elle sourit à Guéméné; André courut se jeter dans les bras de son grand ami le docteur qui le serra convulsivement, ayant envie de pleurer en embrassant cet autre petit, joli et bon comme eût été le sien.

--Le pauvre enfant! dit simplement la mère avec tristesse.

Puis elle ajouta:

--Il s’ennuyait de vous, docteur: tous les jours, il vous demandait à l’heure où vous aviez coutume de venir autrefois.

Guéméné, à la dérobée, regarda le lit où naguère gisait l’agonisant, et qu’il voyait pour la première fois recouvert d’une étoffe assortie aux tentures. Madame Jourdeaux devina ses pensées, et comme, dans les circonstances les plus poignantes, son simple esprit ne savait exprimer qu’en lieux communs ce qu’elle éprouvait, elle murmura:

--Que d’amertume dans la vie!

Son sort apparaissait plus sombre, plus dur, par contraste avec la lumineuse sérénité de sa physionomie aimante. Isolée, sans appui, veuve à vingt-huit ans, elle avait l’air d’une recluse dans le béguinage silencieux de cette chambre, où elle brodait éternellement près de la fenêtre donnant sur une vaste cour. L’amour dont elle entourait Jourdeaux n’avait jamais été fait que de pitié et de dévouement; elle avait conservé intacte une virginité d’âme qui laissait à son visage un aspect de candeur. Elle aurait ressemblé à une religieuse si le sentiment maternel ne s’était trahi en elle, à chaque instant, par une expression passionnée à la seule vue de son enfant.

Elle ne voulait pas imiter ces clients qui se croient, quand leur malade a succombé, dégagés de toute gratitude envers le médecin. Sans chercher de phrase:

--Jamais je n’oublierai les soins dont vous avez comblé mon pauvre mari, docteur. Je sais comme vous avez travaillé pour le sauver. Il fallait que son mal fût vraiment incurable pour n’avoir pas cédé. Oh! non, je n’oublierai jamais... vivrais-je cent ans...

--Mais je n’ai rien fait, dit Guéméné, qui éprouvait une consolation à faire montre de son découragement devant cette douce jeune femme, témoin de tous ses efforts inutiles; voyez, je ne vous ai pas rendu votre malade. J’ai entrevu le remède, je vous en ai follement fait luire l’espoir. Ah! j’y croyais bien moi-même, à ce succès que je vous promettais. Un autre que moi le recueillera.

--Non, non, pas un autre, répliqua-t-elle, vous chercherez encore, pour de nouveaux malades, vous trouverez.

Il avoua qu’il avait complètement abandonné ses travaux. Alors elle s’écria:

--Comment! ce n’est pas possible! Mais vous n’avez pas le droit de faire cela! Vous possédez vraiment le génie du savant. Dieu a mis en vous ces belles facultés pour le bien des malades: c’est un grand devoir pour vous de les exercer! Je sens que vous réussirez: j’en suis sûre. Je vois déjà ces milliers de misérables qui attendent leur salut de médecins pareils à vous, et à qui vous pouvez rendre le bonheur. Vous étiez peut-être à la porte de la vérité. Peut-être ne manquait-il à votre sérum qu’un rien pour agir contre cet affreux cancer. Oh! docteur, il ne faut pas vous arrêter en route!

Il la laissait aller, trouvant très doux d’être réconforté de la sorte par cette simple femme dépourvue de toute science, qui ne comprenait même rien à ses travaux, et ne parlait avec tant de chaleur qu’à force de confiance en lui. Elle ne le convainquait pas, elle le berçait. Il jouissait de cette admiration, de cette foi, sans juger naïfs des propos dont il ne sentait que la ferveur.

--Et puis, finit-elle, ne nous abandonnez pas! Depuis mon malheur, l’idée de l’hérédité de ce mal m’obsède... Dites-moi, est-ce que le petit n’est pas menacé?

--Mais non, dit Guéméné, mais non, aucunement!

--Oh! je sais, vous vous refusez à m’alarmer si vite... Mais j’ai peur cependant... Est-ce qu’on ne peut pas prémunir un pauvre petit enfant contre cette chose horrible? est-ce qu’il n’y a rien à faire?... Oh! il me semble, à moi, que si j’étais médecin, je trouverais!... On me l’a bien vacciné contre la petite vérole. Ça devrait être de même pour toutes les affections.

Et elle appela:

--André!

L’enfant quitta ses jeux et, câlin, vint se frotter contre les genoux de sa mère, dont il avait le visage blanc, grave et délicieusement doux. Il était si sage, si docile, si peu gênant, que tout le monde l’aimait. Guéméné s’attendrissait à le contempler; il s’amusait à manier dans les siennes les petites mains molles et fraîches, se retenant parfois pour ne pas les baiser, se rappelant _l’autre_ qui aurait eu cet âge, un jour...

--Est-ce qu’il n’y a rien à faire? supplia la mère, éperdument, cette fois.

Guéméné ne répondait pas, regardait l’enfant qui se mit à dire:

--Tu reviendras encore, est-ce pas?

--Oui, mon petit, répondit Fernand, je reviendrai certainement.

Et madame Jourdeaux vit ses yeux humides. La charmante femme, si pénétrante dans son ignorance, comprit qu’il pensait à son bébé mort, et renvoya le petit André par délicatesse. Puis elle parla de son mari, comme pour voiler sous son crêpe de veuve l’éclat de son bonheur maternel.

Guéméné sortit comme renouvelé de cette maison familière. Il lui sembla que des portes fermées devant lui s’ouvraient tout à coup, lui offrant un large espace où cheminer désormais. Le vaccin du cancer! quel but! Serait-ce trop de toute une vie pour y atteindre? Et, dût-il échouer, qu’importait, s’il avait labouré pour l’autre génération le champ du travail!... Pendant le trajet du retour, son cerveau excité fit mille combinaisons. Il pensait à de nouveaux sels de quinine pour traiter et modifier ses toxines. Une envie le saisit de revoir son laboratoire. Des idées lui venaient en foule.

Il rentra: Thérèse était à la maison; il la trouva dans la lingerie du troisième, entourant de lacets roses des piles branlantes de serviettes fraîches. Elle était pâle et défaite. Il n’y prit point garde, demanda même étourdiment:

--Tiens! tu ne fais pas de visites aujourd’hui?

--Non, dit-elle, je me repose.

Elle avait le ton saccadé, fiévreux. Sans réfléchir, il eut d’instinct un regard satisfait sur l’armoire énorme où s’alignaient, comme en une bibliothèque de linge, les blancs in-folio des draps, les in-octavo des taies d’oreiller, les in-dix-huit des serviettes. Cet aspect neigeux, harmonieux, bien ordonné, qui s’établissait sous les gestes de sa femme, l’emplissait d’aise; mais, sans plus s’attarder, il passa dans son cabinet et rouvrit le tiroir où dormaient depuis deux mois ses notes de laboratoire.

* * * * *

Le jour suivant, à l’heure du déjeuner, il vit Thérèse en peignoir, qui revisait dans la salle à manger le livre graisseux de sa cuisinière. Alors il s’étonna, se troubla. Mais ce fut bien autre chose quand il l’entendit donner cet ordre à la femme de chambre:

--Vous ne recevrez personne pour moi aujourd’hui. Vous direz que je suis souffrante, que l’on s’adresse à Monsieur.

Il tressaillit. Entendait-il bien? L’acte nécessaire était-il accompli déjà? Cédait-elle?

Dès qu’ils furent seuls, tout tremblant, il s’approcha, lui dit à l’oreille, très bas:

--Explique-moi...

Il était radieux, triomphait presque, s’attendait à une explosion de tendresse. Mais la jeune femme se défendit contre tout abandon:

--Attends trois jours; ne me demande rien; laisse-moi, veux-tu?

Puis, comme il s’écartait avec une indicible expression de tristesse, elle ajouta:

--Ah! mon pauvre chéri! que tu me tortures!

Ce fut une plainte poignante dans la bouche de cette orgueilleuse Thérèse qui s’efforçait au déchirement décisif, avec une loyauté, une sincérité absolues. La lutte durait depuis deux semaines. Ses nuits en étaient obsédées; elle voyait en rêve des femmes couchées, agonisantes, qui la suppliaient de les guérir; mais une force secrète la liait: elle ne pouvait faire un pas vers les malheureuses.

Fernand lui paraissait agir avec dureté en exigeant d’elle cette abdication. Mais elle le chérissait si profondément qu’elle envisagea de bonne foi le renoncement, dans la crainte de perdre son amour. Plus le temps avançait, moins elle savait que résoudre. Jamais son métier ne lui avait semblé plus beau. Elle soignait une jeune fille atteinte d’une scarlatine infectieuse, et voici que la malade arrivait à la convalescence après qu’on avait perdu tout espoir. Thérèse goûtait, comme une ivresse, le triomphe de cette guérison, la reconnaissance des parents, cette autorité qui la faisait comme une reine au chevet de cette autre femme, plus jeune, sauvée par elle de la mort. Partout on l’adulait, on l’aimait, on la glorifiait. Elle travaillait prodigieusement, parcourait toute la presse médicale, se refaisait une thérapeutique dans les livres nouveaux que Boussard venait de publier. La science s’élargissait toujours devant elle. Toujours curieuse, avide d’en savoir davantage, elle continuait de fréquenter les hôpitaux, passait sa matinée tantôt à la maternité de Beaujon, dans le service d’Artout, tantôt aux Enfants-Malades, tantôt chez Boussard, à la Charité. Elle apportait à l’exercice de sa profession la passion la plus noble, la plus intelligente. Elle menait une vie effrénée de pensée, de recherches. Ses maîtres, quelle que fût leur opinion sur la femme-médecin en général, l’admiraient; elle sentait partout leur sympathie, leur aide. Un jour que madame Herlinge lui demandait: «N’as-tu pas un grand chagrin, comme ton père, lorsque tu perds un malade?» elle avait pu répondre: «Mais, maman, je n’ai _jamais_ perdu un malade!...» Cette activité, ce tourbillon intellectuel la faisaient pleinement heureuse. Le souvenir douloureux de la mort de son bébé, qu’elle pleurait souvent, disparaissait dans le cercle affolant de ses préoccupations grisantes. Et c’était à tout cela qu’il fallait s’arracher. Son mari l’aimait moins, il l’avouait, et cette confession épouvantait la jeune femme; mais sauverait-elle leur amour menacé en lui sacrifiant son art avec toutes les satisfactions qu’elle en tirait? Et elle avait voulu tenter une concluante expérience, se plonger dans une retraite de trois jours, anticiper sur l’acte nécessaire, s’essayer à la vie calme, monotone et effacée de celles qui gardent le foyer. C’est alors que, sous un prétexte de santé, elle avait décidé d’écarter la clientèle trois jours durant, pour se cloîtrer chez elle.

D’abord, elle crut être en prison. Elle avait beau s’astreindre à toutes sortes de travaux et revisions domestiques, surveiller un grand branle-bas auquel furent conviées les deux servantes, sa maison qu’elle n’avait point appris à aimer lui fut maussade, étroite et ennuyeuse. Les meubles n’y avaient point cette figure amie que les femmes très sédentaires prêtent aux leurs. Elle était un peu chez elle comme en «garni»: les choses n’avaient point commerce avec elle, lui demeuraient étrangères. Elle se réfugia dans sa chambre. Elle y regarda le lit, la très belle armoire bretonne de Guéméné, les sièges, le tapis dont l’usure imperceptible disait les glissements matinaux du jeune ménage, mais elle ne vit point le mystère muet, immense et troublant que certaines femmes découvrent dans l’incomparable solitude de la chambre. L’eau dormante de la glace, la mousseline des rideaux, le repos, l’immobilité des choses dans l’attente des époux que la nuit réunira, la poésie de ce silence, rien ne la remua, rien ne la toucha. Une seule pièce était vraiment sienne ici, son cabinet. Le second jour, elle s’y enferma.

Mais elle y revenait comme une âme errante reviendrait dans la vie, avec défense d’en jouir. Et ce fut si triste de retrouver étalés devant elle ces journaux, ces livres prohibés, la table de gynécologie, où peut-être jamais plus elle n’exercerait sa puissance, le microscope, le fauteuil, tout ce qui deviendrait inutile bientôt, qu’elle faiblit. Un long soupir de souffrance l’ébranla, elle se jeta contre son bureau, le front dans les mains, sanglotant comme la plus simple femme.

«Jamais je ne pourrai, jamais!» pensait-elle, terrifiée.

Le lendemain, qui était le jour décisif, le cruel dilemme qu’avait posé Fernand la serrait de plus près, l’oppressait davantage. L’oisiveté à laquelle on voulait la condamner lui causait un mortel effroi. Elle comprenait de plus en plus l’impossibilité du sacrifice demandé. Alors elle se souvint de Dina Skaroff, cette petite amie étrange, si lointaine et inconcevable, qui avait accompli dans un tendre sourire ce même acte devant lequel aujourd’hui toutes ses forces à elle défaillaient.

Pautel, en dehors de sa clinique des maladies du cœur, rue Saint-Séverin, exerçait boulevard Arago, où il avait installé son poétique ménage. Thérèse et Dina ne se voyaient plus guère, sauf aux dîners des Herlinge. Chacune suivait le cours de sa vie. Celle de madame Pautel ne lui permettait pas de nombreuses visites.