Princesses de science

Part 14

Chapter 143,672 wordsPublic domain

Mais la doctoresse sortit avec la nourrice, qu’elle alla interroger dans la chambre voisine. Guéméné, après quelques minutes, les rejoignit; quand il entra, la nourrice, en corset, se tenait debout près de madame Lancelevée qui l’auscultait.

--Que trouvez-vous? interrogea-t-il.

--Rien, dit impérieusement la doctoresse.

Elle revint près de l’enfant. Alors Guéméné et Thérèse essayèrent de discuter scientifiquement avec elle. Mais elle coupa court à ces propos, comme une femme qui ne veut point parler. Puis elle décida qu’il fallait demander Boussard au téléphone. Tout à coup un sanglot affreux ébranla Thérèse: sans retenue, sans décence, elle s’abandonnait à son désespoir, couvrait son fils de baisers, pleurant, criant qu’on devait l’empêcher de mourir, et elle l’appelait d’une façon si déchirante: «Mon Nono! mon Nono!...» que des larmes vinrent aux yeux de la doctoresse.

--C’est la nourrice qui l’a tué: elle l’a empoisonné, n’est-ce pas, elle l’a empoisonné?

--Non, déclara fermement madame Lancelevée, ne dites pas cela, madame.

A sept heures, la porte s’ouvrit. Boussard apparut: il était accouru dans le minimum de temps nécessaire. Avec cette allure nonchalante, presque ondulante, que lui donnait sa haute taille, il traversa la chambre, voyant à peine madame Lancelevée, et vint à Thérèse. Il s’agenouilla, examina l’enfant, et il penchait sur lui ses tempes aux méplats de marbre, aux rares cheveux grisonnants.

--Je voudrais vous parler en particulier, vint lui dire tout bas madame Lancelevée.

Et, comme Guéméné se préparait à les suivre, elle le repoussa doucement.

Alors, dans la pièce contiguë où le jour commençait à blanchir les guipures des rideaux, ils se trouvèrent en tête à tête. Ils se considérèrent un instant, les paupières palpitantes, et cette minute de silence fut si étrange, si tragique, qu’ils eurent conscience aussitôt de se troubler mutuellement, de s’attirer l’un l’autre, et de résister encore, comme si l’heure n’était pas venue... Et il en allait toujours ainsi. Ils s’étaient vus à la clinique de la Charité,--où elle venait parfois, sans fausse pudeur, chercher sa présence;--à son cours,--où avec l’orgueil de sa franchise, elle se plaçait au premier rang de l’amphithéâtre.--Ils s’étaient rencontrés dans la clientèle, où elle l’avait appelé en consultation. Jamais un mot, une attitude n’avait démenti leur froideur. Mais, à chaque fois, en dépit de tout, l’emprise réciproque se renforçait. Il l’éblouissait par son génie; elle le dominait par son mystère. Rigides l’un devant l’autre, pareils à des statues, ils se regardaient en face, se défiant presque.

--Mon cher maître, dit-elle, il y a dans ce ménage un point délicat dont je voulais vous avertir. Mon confrère madame Guéméné, pour se livrer plus aisément à sa profession, a pris une nourrice; j’ai su, par des indiscrétions, que ce fut contre le gré de son mari... Or il se pourrait aujourd’hui que cette nourrice ne fût pas tout à fait étrangère à la maladie de l’enfant. Je l’ai confessée. Elle m’a avoué qu’étant très fatiguée, certains jours, elle calmait l’appétit vigoureux du bébé par du lait coupé d’eau. J’ai demandé si cette eau était bouillie: «Presque toujours», m’a-t-elle répondu. Ce «presque» en dit long... D’autre part, elle a nourri en province, il y a trois ans, un enfant qui est mort à treize mois d’une méningite tuberculeuse.

--Ah! fit Boussard, comme plus attentif encore.

--Je le sais, mon cher maître, vous avez noté de ces cas inexpliqués d’infection due au lait de femme. Bref, le pauvre bébé--vous le pensez comme moi--ne peut guérir; les malheureux parents ont perdu pour le moment toute faculté de diagnostic, ils ignoreront peut-être la vérité; je crois un devoir d’humanité de la leur taire. Songez, en effet, au sujet de désaccord que deviendrait entre eux la mort de leur enfant, s’ils pouvaient l’imputer à cette nourrice! Quel remords pour ma jeune confrère, quel reproche dans la douleur de son mari!... Évitons, voulez-vous? qu’ils soupçonnent cette femme.

--Ils ne la soupçonneront pas, madame, et je vous remercie de la précaution que vous avez prise en m’en avertissant.

Et ce fut tout. Cérémonieux et impénétrables, ils retournèrent près de l’enfant malade. Le père et la mère souffraient en silence. Le bébé ne se plaignait plus. De temps à autre, un sanglot de Thérèse éclatait. Guéméné restait morne, les bras noués. Le docteur Boussard et madame Lancelevée, témoins de cette convulsion soudaine de douleur qui agitait ce ménage amoureux, songeaient tous deux au secret qui les unissait, et chacun d’eux savait qu’ils y songeaient ensemble. La théorie du célibat des doctoresses triomphait. Celle-ci avait imprudemment voulu allier sa maternité et sa profession masculine: le pauvre bébé mourait victime de cette présomption. Madame Lancelevée avait dit: «Entre son enfant et son métier il lui faudra choisir.» Aujourd’hui, elle regardait Boussard avec ce calme d’une femme qui déjà, en pensée, appartient à un homme; et voici que devant eux se plaçait, comme un avertissement, comme une menace, le douloureux tableau de ces époux désespérés, qui justifiait d’avance son principe de l’amour sans contrat, sans famille...

Bientôt Herlinge, le grand-père, accourut. L’oncle Guéméné vint aussi. Et ils étaient là six médecins renommés, chercheurs, penseurs et savants, qui entouraient, impuissants, l’agonie du petit être.

Elle dura jusqu’au soir. Après quelques légers spasmes, il expira sur les genoux de sa mère, très doucement, comme une flamme qu’on souffle. La grand’mère, pour les soins funèbres, prit le petit cadavre. Fernand étouffa un gémissement. Thérèse, éperdue, lui tendit ses bras vides: il hésita une seconde avant de s’y jeter. La femme et le mari restèrent longtemps enlacés, sans une caresse, sans une parole, sans une larme...

* * * * *

Il ne proféra jamais un reproche; jamais il ne rappela l’allaitement mercenaire de leur enfant ni son tragique échec; ils ne s’expliquèrent jamais sur ce sujet, mais un doute pénible continua de planer entre eux. Elle et lui regrettaient ensemble ce lait maternel qu’on avait tari, ces soins qu’elle avait refusés au pauvre bébé. Ces pensées se glissaient dans toutes leurs paroles, dans tous leurs regards. Guéméné ne cessait de dire, à propos de tout:

--Si notre pauvre Nono était là!...

Lui qui se confinait dans le présent, quand il possédait encore son bébé, lui qui faisait fi des rêves d’avenir, jouissant de cette âme nébuleuse du troisième, du cinquième mois, imaginait aujourd’hui son enfant à sept ans, à dix, à quinze, à dix-huit... Et il le pleurait comme si, d’un coup, il avait perdu des fils de tous ces âges. Il l’avouait maintenant, c’était pour cet enfant surtout qu’une ambition l’avait mordu. Et il refusait de retourner au laboratoire:

--Ah! si mon pauvre Nono était encore là!...

Sa rancune contre Thérèse croissait. Par dignité, par pitié aussi, il lui cachait ses méditations continuelles. Comme il l’avait suppliée pourtant de nourrir leur enfant! Le jour où, devant ses seins gonflés, il avait présenté le pauvre petit avec une dernière prière, elle avait eu un geste si cruel! «Je t’en prie, mon ami, n’insiste pas.» Il la trouvait très coupable.

Peu à peu, ils évitèrent de causer de leur chagrin. Ils n’avaient plus ni effusion ni échanges. Thérèse souffrait atrocement de cette froideur: il le constata et s’en réjouit. Il aurait voulu se détacher d’elle complètement. Mais quand il rentrait, le soir, harassé, las d’avoir tout le jour ruminé son amertume, et qu’il retrouvait cette belle et triste épouse que la douleur faisait plus vibrante, plus sensible, ses griefs s’évanouissaient, et il sentait sa passion l’enchaîner encore à elle, comme autrefois.

Cependant l’amélioration dans l’état de Jourdeaux n’avait pas continué. Fernand retournait, chaque jour, boulevard Saint-Martin. La bonne et tendre jeune femme comprenait sa peine. Il lui parlait de son bébé mort. Parfois elle pleurait en l’écoutant.

QUATRIÈME PARTIE

I

Un Paris ténébreux, muet et vide, s’endormait aux abords du fleuve par cette chaude nuit de mai. Guéméné, rentrant à pied chez lui, cheminait tristement le long du quai aux Fleurs. Toute la gaieté, toute la vitalité de la ville avaient reflué vers les quartiers du plaisir. La Seine silencieuse coulait dans le réseau des rives multiples que lui font les deux îles. Les vagues se chevauchaient, lourdes et noires. Les lumières des rives, des ponts, des bateaux, s’y reflétaient en longues chenilles de feu qui se tortillaient à fleur d’onde. A gauche, sur le velours sombre du ciel, s’enlevait la silhouette de l’Hôtel de Ville, avec les découpures géométriques de son faîte ouvragé. Par ses innombrables vitres éclairées, le monument rappelait ces cartes postales illustrées, nacrées et transparentes, qui figurent les édifices d’Allemagne, la nuit. En face, la pointe de l’île Saint-Louis, avec ses hauts soutènements de maçonnerie, coupait l’eau, pareille à l’avancée d’une forteresse. Le feuillage touffu des peupliers d’Italie qu’elle porte voilait la façade des maisons. C’était une masse obscure, immobile dans la nuit sans brise.

Guéméné pensait au malheureux Jourdeaux dont il revenait de constater le décès. Il le revoyait sur son lit funèbre, réduit, desséché, ayant épuisé avant de mourir jusqu’aux moindres ressources vitales de son organisme. Alors le souvenir de ses recherches remontait à l’esprit du jeune homme. Voilà donc à quoi tant d’études, tant d’espoirs, tant d’orgueil aboutissaient! Il s’était fait fort de guérir le malade, pourtant; il en avait exprimé l’assurance devant Boussard, devant Thérèse, devant la pauvre jeune femme elle-même. Et tout à l’heure, dans la chambre mortuaire, appelé par elle, il avait comparu aussi impuissant que les autres médecins, humilié par la faillite de son remède, diminué, vaincu. Toute l’amertume de l’échec, il l’avait goûtée, quand les belles et douces prunelles de madame Jourdeaux s’étaient levées sur lui si tristement. Il s’était trompé; le sérum antinéoplasique n’existait pas. Il avait eu beau l’annoncer vaniteusement, son traitement du cancer avortait comme les méthodes de ses devanciers. Ses guérisons de laboratoire devaient être attribuées à une erreur préalable de diagnostic. Il n’avait jamais rien découvert.

--A quoi bon tant de fatigues! murmura-t-il, découragé.

Et il se rappela ses longues séances dans les laboratoires de l’École, ses cultures, l’interminable travail du microscope, les inoculations, les observations, les atermoiements, les attentes, les angoisses, puis les pressentiments du succès, les violentes secousses de bonheur qu’il avait connues à la résorption du cancer chez ses animaux, cette lente approche du triomphe dont il aspirait déjà l’atmosphère, jusqu’à l’effondrement de tout dans cette mort de Jourdeaux. Paris lui-même, dont il avait rêvé la conquête, se retirait de lui; l’âme de la ville désertait ce quartier paisible et silencieux comme un coin de province, où le bruit de ses pas éveillait des échos. Paris se reculait là-bas, sa vie courait le long des boulevards lumineux, ronflait avec les orchestres, étincelait avec les femmes de plaisir, palpitait dans les théâtres, s’affinait dans les salons, et une nuée rousse se tendait dans le ciel, comme un velum glorieux, au-dessus de cette fête immense dont un bruit sourd arrivait jusqu’ici.

Et Guéméné suivait humblement le trottoir du quai désert. Un dégoût infini l’abreuvait. Il se sentait inutile, incapable. Dans sa lutte de médecin contre le mal, une algue infime avait eu raison de lui; il n’avait pas su la vaincre; elle demeurait victorieuse, invulnérable, prête encore à faire des milliers de victimes. Il se dit:

«Je ne tenterai plus rien.»

La vision de Jourdeaux l’obsédait, celle aussi de la jeune veuve en larmes: il se jugeait un pauvre homme. L’obscurité de ce quartier convenait à sa mortification. Et il marchait plus vite vers la grande masse noire des arbres qui le cacherait: il aurait voulu se terrer, se dérober lui-même à la honte torturante de l’insuccès.

Soudain, derrière les touffes énormes de frondaisons, une lumière lui apparut: ce devait être sa maison, les carreaux éclairés du cabinet de Thérèse. Une douceur l’inonda. Thérèse! Est-ce qu’il n’avait pas toujours, pour le dédommager de ses peines, cette chère et belle compagne?

Il oublia tout, se hâta, franchit le pont Saint-Louis, lien des deux îles. Déjà il voyait ces bras enlaçants, cette épaule amie où il poserait sa tête douloureuse, ces lèvres qui l’exhorteraient tendrement. Et, songeant aux mois derniers qui ne lui rappelaient aucun souvenir d’intimité, aucun échange de cette amitié passionnée dont il avait connu le délice autrefois, il s’analysa. L’aimait-il encore? Il lui sembla l’avoir trop délaissée depuis la mort de leur enfant. Sous l’habitude amoureuse qui l’enchaînait toujours aussi voluptueusement à Thérèse, qu’était devenue la noble union intellectuelle de la première année? Vaguement il se crut coupable: la crise qu’il endurait le portait à s’accuser, à confesser tous les torts.

Enfin il fut au quai Bourbon. La seule vue de leur porte gonfla son cœur d’une émotion suave. Il pressa le pas, joyeux comme un homme qui va vers sa fiancée. Ce fut avec fièvre qu’il fit retomber le marteau de la porte, comme si elle devait résister, refuser de s’ouvrir, lui dérober les consolations de Thérèse, lui défendre cette amitié, cette compassion d’épouse dont il avait un tel besoin.

--Madame est là-haut? demanda-t-il à Léon.

--Non, monsieur: Madame est partie à cinq heures pour un accouchement. Madame pense que ce sera très long et fait dire à Monsieur de ne pas l’attendre avant minuit.

Guéméné se raidit, blêmit, refoula sa colère, et vint s’attabler seul pour le repas froid qui demeurait servi dans la salle à manger. La vieille Rose les avait quittés depuis longtemps en déclarant que le service n’était pas possible chez de semblables «patrons». Depuis son départ, plusieurs cuisinières s’étaient succédé, traitant Madame et Monsieur comme des clients qu’on nourrit tant bien que mal, constituant avec les femmes de chambre une association occulte pour l’exploitation de la maison où l’on était maîtresses. Thérèse se savait volée, et, comme elle s’acharnait toujours, pour le principe, à une apparente surveillance de son intérieur, elle emportait la clef de telle ou telle armoire, au hasard, condamnant son mari à se priver, en son absence, tantôt de linge de table, tantôt de fruits, tantôt de liqueurs.

Fernand qui, d’ordinaire, par une passivité naturelle, une force secrète de caractère, supportait stoïquement ces petits contretemps domestiques, en souffrit ce soir étrangement. Il les additionnait, cherchait en sa mémoire, supputant ces ennuis minimes qu’il avait subis depuis deux ans. La femme de chambre eut un air d’ironie malicieuse pour dire que le dessert était sous clef. Cruellement il sentait son triste ménage jugé par les domestiques. Sa mélancolie s’en accrut. Il monta s’enfermer dans son cabinet. Le ridicule le poursuivait jusque dans sa propre maison.

Il se remit à méditer sur sa découverte manquée. Il s’assit à sa table de travail, tout seul, comme ces tristes célibataires qui rêvent d’une femme près de qui épancher leur cœur. Malheureux et solitaire, il ne l’était pas moins qu’eux; mais il y avait dans sa peine, à lui, le surcroît d’un abandon. Là où il avait espéré faire, dans les bras de sa femme, la confidence bienfaisante, l’aveu de son découragement, l’appel à la tendre énergie de cette amie si forte, il s’anéantit silencieusement, la tête entre ses mains, et pleura seul.

Alors il regretta d’avoir épousé cette fière et dure camarade qui lui refusait le dévouement. Il se rappela leur enfant qui vivrait encore peut-être si elle l’eût allaité, et sa faim inassouvie de paternité ranima toutes ses rancunes. Il souhaita mourir. A minuit, Thérèse n’était pas encore revenue, et il désirait son retour tout en la maudissant. Une simple jeune fille lui aurait donné le bonheur; et il se remémorait celles qu’il avait connues; mais la volupté de certains souvenirs attachés à l’amour de Thérèse rendait impossible l’attrait des autres femmes. Et il s’en alla chercher des vestiges d’elle en franchissant la porte qui séparait leurs deux cabinets.

Il considéra son fauteuil de travail, sa table, sa plume, ses journaux, cet aspect scientifique du mobilier, la physionomie spéciale de cette pièce qui donnait l’idée d’une puissante existence cérébrale. Et il aurait voulu tout détruire, briser le bureau, la table de gynécologie, le microscope, brûler les journaux et les livres, en jeter au fleuve les débris et les cendres, anéantir tout ce qui lui enlevait sa femme, et l’emporter, elle, dans un désert, dépouillée de tout prestige et de tout diplôme, misérable, domptée, humiliée, pour la dominer, la posséder, se rassasier d’elle.

Il l’attendait avec une fièvre, une colère croissantes. Vers trois heures du matin, au jour naissant, il s’assoupit là, dans un fauteuil. A six heures, le bruit d’une porte qu’on ouvrait le fit sursauter. Thérèse était devant lui, toute fraîche sous sa voilette, fleurant l’humidité matinale, frissonnant un peu dans sa jaquette de drap; et ce retour de l’épouse, au petit matin, le soin qu’elle prenait d’assourdir le bruit de ses bottines, tout avait un air clandestin, malséant, qui rappelait les romans d’adultère.

--Tu ne t’es pas couché! s’écria-t-elle.

Il la regardait froidement. Elle lui paraissait comme une étrangère. Il lui répondit:

--Je t’attendais.

Elle ne remarqua pas tout d’abord l’étrangeté de son attitude. Elle semblait en proie à une grande agitation; une gloire l’environnait, et, avec une loquacité extraordinaire, elle raconta l’accouchement dont elle venait d’obtenir le succès. C’était dans la Cité, à dix minutes d’ici. Le médecin, un tout jeune débutant, parlait de sacrifier l’enfant pour sauver la mère, quand, Dieu merci, le père avait pensé à envoyer chercher la doctoresse...

--Et l’enfant vit! s’écriait-elle victorieuse, un beau petit de neuf livres, et la mère se porte à merveille. Je crois que le mari m’aurait embrassée!

Exaltée par la reconnaissance de ses clients de hasard, par la fatigue nerveuse de cette nuit sans sommeil, elle rayonnait, et son orgueil éclatait enfin devant son mari. Il comprit d’un coup comme eût été mal choisi ce moment pour avouer le triste résultat de ses travaux, quand elle exultait encore de sa réussite. Elle n’était pas de ces compagnes de toutes les heures, capables de se modeler un état d’âme sur l’état d’âme de l’époux, se faisant pour lui et à son gré joyeuses ou chagrines, selon son humeur. Le _moi_ de Thérèse, trop vigoureux, ignorait ces souplesses, ces subtils renoncements. Elle avait sa vie indépendante, et se montrait heureuse ou préoccupée, sans s’inquiéter des confidences à recevoir.

Guéméné eut un mauvais rire:

--Ah! oui, tu sauves les enfants des autres!

Les yeux gais de la jeune femme, pleins de plaisir, passèrent au sombre subitement.

--Que veux-tu dire?

Et ils se contemplaient cruellement, sans que l’un ou l’autre eût le courage de préciser l’affreuse allusion. Mais Thérèse n’avait jamais reçu pareille offense. Elle demeurait toute pâle, les yeux humides, résistant aux larmes. Alors Fernand, qui la devinait, eut un grand frisson, et l’appela d’une voix lointaine, profonde, douloureuse:

--Thérèse! Thérèse!

Elle lui demanda, toute raidie:

--Que me veux-tu?

--Ah! ce que je te veux! fit-il avec un geste de découragement.

Il y eut entre eux un nouveau silence. Ils croisaient des regards soupçonneux. Le malentendu établi traîtreusement dans leur ménage depuis la mort de leur bébé allait dégénérer en crise, avec l’éclat d’un feu qui couva trop longtemps. Thérèse tremblait; elle ne savait pourquoi. Elle souleva le rideau, regarda les chalands qui glissaient sous ses fenêtres, à fleur d’eau, sans bruit. Fernand s’approcha d’elle, et, tout bas:

--Aie pitié de notre bonheur. Notre bonheur sombre, Thérèse, je le sens; nous sommes en danger. Notre bonheur était beau, rare, précieux: veux-tu le sauver? Y tenais-tu? L’as-tu connu quand nous le possédions, le pleurerais-tu si tu le perdais? M’aimes-tu assez pour être généreuse? Je ne veux rien te cacher, ma pauvre amie: mon cœur, sans que je le veuille, s’irrite contre toi. Je souffre depuis que nous nous aimons; j’ai souffert par toi, en plein bonheur, toujours davantage. Et tant de douleurs se sont accumulées en moi qu’aujourd’hui elles m’étouffent; je ne peux plus continuer cette existence, et ma terreur, c’est que je vois des liens se briser entre nous... Thérèse, un jour, déjà, j’ai réclamé le sacrifice que tu n’as pas consenti. A ce moment, nous n’étions pas encore mariés. L’heure était moins tragique. Aujourd’hui nous avons derrière nous deux années de vie commune, il y a entre nous des choses que rien ne peut effacer: nous nous sommes aimés, Thérèse. Une faillite de notre amour serait atroce. Tu comprends ce que je demande de toi?...

--Oui, dit-elle, je comprends.

Il était haletant. Elle se roulait dans les plis du rideau comme dans un voile. Enfin elle déclara:

--J’estime que, sur un coup de tête de ta part, je n’ai pas à me sacrifier. Oh! je pressens la vérité: tu te lasses de m’aimer. Que serait-ce si ma présence te devenait fastidieuse, et que me resterait-il alors, sans ton amour et sans mon métier?

--Et si je voulais, moi, que tu ne fusses plus médecin?... Ne suis-je pas le maître?

Elle répéta plusieurs fois, suffoquée:

--Le maître?... le maître?...

A ce mot imprévu, elle s’était redressée. Elle s’affolait comme une lionne à qui l’on mettrait un mors. Tous ses nerfs crispés, ardente, révoltée, elle bravait son mari sans répondre.

--Ne t’offense pas, Thérèse, dit Guéméné avec plus de douceur; par «maître», j’ai entendu tout simplement celui de nous deux chez qui la volonté a le plus de droits. Car enfin, quand deux volontés unies entrent en conflit, ne faut-il pas qu’une d’elles cède? La nature, qui a fait l’homme le plus fort, qui met partout l’esprit de direction dans le cerveau du mâle, semble indiquer que ce n’est pas au mari à faiblir. Tu étais une femme d’exception: j’ai souvent imposé silence à ma volonté pour respecter la tienne. Je ne l’ai point fait par lâcheté, mais à force de me posséder, au contraire, et dans la mesure où j’ai cru le devoir. Aujourd’hui notre amour est en péril: je veux le préserver. Je veux que tu te soumettes. Je veux que tu restes ici, à garder ce foyer qui menace ruine; j’ai le droit de l’ordonner; j’en ai l’obligation même.

--Mais enfin, que se passe-t-il donc? s’écria-t-elle, pourquoi guetter mon retour, m’assaillir ainsi qu’une proie, profiter de ma fatigue, de mon épuisement, pour mieux me vaincre?

--Thérèse, confessa-t-il à voix très basse, avec une espèce de honte, nous nous détachons l’un de l’autre...

--Ah! dit-elle en se tordant les mains, tu ne m’aimes plus, mon pauvre Fernand!

Les sanglots la prirent; elle tomba sur un siège proche, en se cachant le visage. Il s’émut à la voir, il s’attendrissait sur elle maintenant, sur la douleur qu’il lui causait. L’envie lui vint de rétracter ses paroles, de s’agenouiller devant elle. Puis il devina que ces larmes étaient encore une manifestation de son inflexibilité, qu’elle s’obstinerait, que demain elle recommencerait de s’écarter du foyer, lui de souffrir.