Princesses de science

Part 13

Chapter 133,679 wordsPublic domain

--Mais, mais, ma petite, interrompit Artout, si tous pensaient comme vous, savez-vous que nous aurions une étrange société? chacun s’en rapportant à soi, celle-ci se permettant un amant, celle-là deux ou trois, selon la forme de sa conscience; pas de principe universellement reconnu; autant de morales que d’individus, celui-ci l’ayant étroite, celui-là très large; tous infiniment respectables d’ailleurs, des êtres nobles, s’étant fait des règles de vie... Diable! diable! nos mœurs et notre civilisation inclineraient dangereusement vers celles de nos amis les bons toutous. Tenez, je suis peut-être un vieillard poncif, mais je me suis toujours défié du _moi_, de son exagération; certes, j’ai raisonné, mais sans jamais faire fi du sens commun, des traditions, et toujours en corrigeant mes conceptions personnelles--il est si humain de se tromper!--par les conceptions générales de ma race et de mon époque. Or il y a une organisation, le mariage, état conforme à l’hérédité, à notre tempérament, à l’ordre public. Je ne cesse de le prôner. Pourquoi je me permets d’en parler, moi, vieux garçon? Oh! c’est bien simple, je l’ai toujours désiré. Mais jusqu’à trente-cinq ans j’ai travaillé en forcené; à cet âge-là, ma situation était faite, j’ai cherché ma compagne: on m’a offert mariage sur mariage. Mais je voulais toujours plus beau! je rêvais du grand amour, j’attendais la femme unique, celle qui vous prend pour la vie. Vous comprenez: un brin de romantisme ayant persisté en moi, malgré toutes mes dissections, je repoussais le mariage d’argent, je repoussais le mariage de raison, j’attendais la compagne idéale, et j’ai vieilli ainsi sottement, l’attendant toujours, et ne l’ayant jamais trouvée, dévoré d’ailleurs par la clientèle. Et maintenant j’ai des regrets. Mieux vaut un amour médiocre qu’une vie solitaire; je serais grand’père à présent, je connaîtrais bien des joies.

Le brave homme avait un petit tremblement dans la voix, ses puissantes épaules se soulevèrent. Il continua:

--Je me console en mettant au monde les petits des autres. Ça me fait comme une immense paternité.

Et, s’étant redressé, il étendait ses gros bras, ses mains célèbres, d’un geste si large qu’il semblait couvrir ainsi, majestueusement, une génération tout entière.

Celle qu’à l’École on appelait autrefois «Morphine» demeurait pensive, puis articula doucement, pour revenir à son propre cas:

--Quelle différence morale voyez-vous entre le mariage et la liaison?

--La liaison est d’ordre privé, presque toujours secrète, comme infamante. Le mariage s’affirme publiquement, fièrement. C’est l’union reconnue de tous, ratifiée par la société.

--Cette ratification n’a aucune portée morale.

--La liaison est éphémère, le mariage durable.

--Et le divorce, qu’en faites-vous?

--Le divorce, le divorce, mon Dieu, ce n’est qu’une exception.

--Mais, mon cher maître, tout le monde divorce aujourd’hui, plutôt deux fois qu’une! Alors, quoi! Quand une femme, dans une réunion, peut se rencontrer avec trois hommes et se dire qu’à tous les trois elle a appartenu, en légitime mariage d’ailleurs, et selon l’exigence de la société, je me demande quelle est la valeur morale de cette légalisation, et je ne trouve pas odieux du tout de m’en affranchir... Tenez, il faut être de bonne foi et l’avouer, il n’y avait qu’un mariage qui eût une signification: le mariage religieux, indissoluble, sacré, qui _unissait_ les époux par un acte mystique, irrévocable, tandis que l’acte légal les _enchaîne_, tout simplement. J’ai été religieuse autrefois; j’ai connu cette conception, j’ai admis l’inviolabilité des alliances humaines, scellées par Dieu, le mystère des chairs unifiées, le sacrilège du divorce. Maintenant que j’ai repoussé les dogmes, rejeté la loi divine, il me faudrait accepter son simulacre dans une morale humaine qui ne résiste pas au raisonnement? Non, non! la loi religieuse s’expliquait au moins par Dieu; je ne crois plus qu’en moi, en ma conscience: en toute loyauté, je ne vois rien de répréhensible dans le fait d’être l’amante d’un homme élu. Et je vous certifie que, si je rencontre jamais un homme qui sache se faire aimer de moi, comme je ne voudrais ni l’épouser, ni m’embarrasser d’une famille, je n’aurais aucune honte à lui appartenir en dehors de toute convention.

Artout riait, trouvait cette déclaration très crâne, admirait la bravoure et la sincérité de cette jeune femme si hardie, si inquiétante aussi. Mais il finit par lui dire qu’en se refusant à fonder un foyer, en se donnant hors des lois sociales, elle commettait, à tout le moins, ce qu’il nomma plaisamment un «péché laïc»...

Plusieurs fois la sonnette avait retenti. Les clients s’amassaient dans le salon d’attente. Cette proximité de sa clientèle communiquait à la doctoresse plus d’assurance et plus de domination: le sens de sa valeur. Et comme Artout lui citait une fois de plus l’exemple de Thérèse Guéméné devenue mère, alliant sa vie sentimentale, ses devoirs sociaux de femme et sa médecine, elle s’écria:

--Et le bébé, que va-t-il devenir? Va-t-elle maintenant s’établir, exercer? Le choix s’impose: ou ses malades, ou son enfant. Je ne comprends guère une jeune mère qui trotterait par les rues, du matin au soir. Impossible d’allaiter le petit, en tout cas. Voyez-vous un enfant chez moi, mon cher maître? Cinq personnes attendent actuellement ma consultation; je soigne en ville sept jeunes femmes, trois enfants; je puis être demandée sans délai à l’autre bout de Paris; demain je donne le chloroforme avec vous, rue Montaigne; j’attends d’ici huit jours trois accouchements; j’ai en cours des études bactériologiques très sérieuses, mon laboratoire me prend trois heures, chaque matinée; je déjeune demain avenue Marigny; après-demain j’ai un concert chez une jeune malade...

Et, ne pouvant retenir un rire de triomphe qui la faisait cependant moins orgueilleuse, plus femme:

--Vous voudriez que, par-dessus le marché, j’eusse des enfants!

Il se leva pour céder la place aux consultants, et, tendant la main à la jeune femme:

--Adieu, Phénomène!

Puis, à la porte, paternellement:

--Je vous souhaite le grand amour... qui vous vaincra!

Restée seule, la doctoresse demeura debout, au milieu de la grande pièce blanche; ses yeux fixes s’adoucirent, elle murmura en elle-même:

«Le grand amour... Pourquoi pas?»

Et, songeant qu’un jour peut-être Boussard serait ici, devant elle, disant pour elle seule des mots qui révéleraient son âme inconnue, elle s’étonna de sentir en elle-même tant de trouble et de douceur.

Mais aussitôt, reprenant son masque glacial, elle ouvrit la porte du salon d’attente et commença de recevoir ses clientes.

IV

Thérèse, qui avait passé son doctorat au début de l’année, s’ennuyait de sa longue oisiveté, brûlait de réaliser enfin la vie rêvée, de s’établir. Sa belle et robuste constitution regimba plusieurs jours contre les artifices médicaux et s’obstinait à produire ce lait maternel dont on ne voulait pas. Sa santé en souffrit. Cependant Fernand avait choisi une nourrice. Quand il l’eut amenée, qu’il présenta cette mamelle épaisse de plébéienne à la petite bouche du bébé, Thérèse, qui l’observait de son lit, le vit blêmir. Elle aussi en avait bien quelque chagrin.

--Que veux-tu, mon pauvre chéri! murmura-t-elle, il le fallait.

Il la regarda, les yeux si mornes, si froids, qu’elle se tut; et elle retomba dans le creux de l’oreiller avec une peur légère d’être moins armée pour n’avoir pas cédé, cette fois, enfin.

Pendant longtemps cette nourrice, en tiers entre elle et lui, fut une cause de crispations douloureuses. Lui ne pouvait voir téter son fils sans souffrir. Thérèse évitait son regard. Puis l’habitude consolatrice vint peu à peu, pacifia tout. D’ailleurs le bébé prospérait. Chaque jour, le papa le pesait, fier de ses reins potelés qui s’élargissaient, de sa poitrine rose, saillante. Riant de bonheur, il l’asseyait tout nu sur sa paume; une béatitude semblait envahir le petit être: Guéméné s’épanouissait, s’imaginant donner à son fils, déjà, un grand plaisir. Thérèse, pour serrer l’enfant contre sa poitrine, avait des transports muets de tendresse. Elle le baisait des minutes entières, sans se lasser. Il y avait de la pitié dans son amour; elle le jugeait malheureux d’être si petit, si faible, si impuissant. Elle imaginait des souffrances qu’il n’endurait pas, pour la joie de les apaiser. Quand elle se leva, qu’elle descendit à son cabinet, elle l’y promenait sans cesse dans ses bras, craignant toujours qu’il ne s’ennuyât. S’il arrêtait sur elle ces prunelles de nouveau-né où il y a tant de mystère, elle devenait haletante, croyant deviner une entente intraduisible dans leurs deux regards croisés. A peine Fernand revenu de courses, aux repas, pendant toutes les soirées, les conversations roulaient sur lui:

--Quand bébé sera grand...

Elle aurait voulu qu’il eût un an, qu’il prononçât quelques mots. Guéméné jouissait déjà de ses vagues lueurs d’intelligence. Il ne désirait pas brusquer les choses; ce lent éveil de son fils à la vie l’intéressait, le passionnait, le satisfaisait; il l’aimait dans le présent plus encore que dans l’avenir.

* * * * *

En août, Thérèse étant complètement rétablie, les Guéméné reprirent le chemin de Morgat, où ils avaient laissé de si délicieux souvenirs l’an passé. Ils les y retrouvèrent. Fernand revivait toutes les phases de son roman. Deux années déjà s’étaient écoulées depuis leurs fiançailles, et au bout de ce temps la persistance de leur tendresse avait quelque chose de glorieux, de vainqueur. La beauté de sa femme l’émouvait toujours autant; il avait toujours la même soif de ses caresses. Certes son amour avait subi une crise: Thérèse lui avait paru indomptable, presque dure, en refusant de nourrir l’enfant. Il ne le lui aurait pas avoué, il se le cachait à lui-même, mais, à ce moment-là, de grandes ténèbres avaient envahi son cœur: une tristesse glacée, ce qui doit enfin succéder à un immense bonheur évanoui. Puis sa passion, vigoureusement, l’avait repris. Il ne penserait plus à ce lait tari de force, à son désir inutile, à son principe de l’allaitement par la mère prêché partout, méconnu dans sa propre maison. Thérèse était ainsi, volontaire, exceptionnelle,--si supérieure!--et il savait bien qu’il pourrait subir d’elle les pires chagrins et l’aimer encore. D’ailleurs, il était heureux. Quand il la voyait bercer l’enfant, leur substance à tous deux, il se sentait communier avec elle: c’était la cohésion définitive de leurs chairs, le contentement absolu de tous ses besoins, la paix dans l’ordre familial.

Souvent, sur la grève, il renvoyait la nourrice; et tous trois demeuraient devant la mer. Thérèse avait son petit sur les genoux. Guéméné ne disait rien; un bien-être le remplissait; le sentiment d’une propriété plus complète le leurrait quand il contemplait sa femme. C’était elle qui l’arrachait par un mot à son engourdissement béat:

--Dès mon retour à Paris, j’irai voir Boussard...

Ou bien:

--J’écrirai demain pour commander une table de gynécologie à mettre dans mon cabinet...

* * * * *

Ce retour à Paris devait clore la période de cette paix provisoire. Ils n’y étaient pas revenus depuis huit jours qu’une jeune femme, envoyée par Artout, vint consulter madame Guéméné. Elle souffrait d’un mal interne. De cinq ans plus âgée que la doctoresse, mère de trois enfants, élégante, riche, instruite, elle fut, devant Thérèse, confiante, soumise, déférente. En l’examinant, celle-ci tremblait un peu, perdit visiblement de son assurance, fut prise de doutes, de scrupules, pensa la renvoyer chez Artout sans avoir rien découvert. Puis elle se ressaisit, recommença l’examen, jugea le mal bénin.

--Eh bien, docteur? demanda la malade, angoissée.

Une griserie saisit Thérèse. Ce titre de «docteur», qu’on lui donnait pour la première fois, lui causait un vertige. Voilà donc qu’elle tenait enfin ce prestige convoité depuis dix ans, le pouvoir de dire les mots qui navrent ou qui vivifient, l’autorité devant laquelle les plus fiers s’inclinent!

Les premières paroles qui marquèrent ses débuts furent un verdict apaisant qui tranquillisa la jeune femme. C’était d’un excellent augure. Elle était bonne, il lui fut doux de dissiper toute inquiétude chez sa cliente, de pouvoir dire:

--Ce n’est rien.

Mais il fallait commencer dès maintenant un traitement: elle écrivit une ordonnance. Elle se sentait l’égale d’Artout, de Boussard. Ayant recommandé le lit, elle promit d’aller voir sa nouvelle cliente tous les huit jours.

De ce moment, s’ouvrit sa brillante carrière de doctoresse. Une dame du voisinage lui amenait, deux jours plus tard, son enfant malade. Elle fut demandée dans les hôtels du quai d’Anjou. Boussard, qui était surmené, commença de lui passer quelques accouchements. Au bout de six semaines, sa première cliente, absolument rétablie, vint en compagnie de son mari la remercier; les deux jeunes gens paraissaient pleins de joie. Thérèse jouissait de leur enthousiasme, de leur admiration pour sa science. On ne voulait plus qu’elle pour soigner les trois enfants.

Elle choisit trois jours par semaine pour sa consultation, les lundi, mercredi et vendredi. Elle éprouvait une anxiété légère quand en approchait l’heure, craignait qu’il ne vînt personne, tremblait de ne pas réussir. L’affluence de malades qu’elle constatait chez son mari lui causait de l’envie. Quand les clients arrivaient, le valet de chambre posait la question:

--Le docteur ou la doctoresse?

Quelquefois les malades, des femmes, venues pour Guéméné, se déterminaient soudain à la consulter, et passaient dans le cabinet de gauche au lieu d’entrer dans celui de droite.

Thérèse, radieuse alors, pensait:

«Une fatigue de moins pour mon pauvre Fernand!...»

Au fond, le fait d’enlever un cas à son mari la rendait glorieuse. D’ailleurs on se prit vite pour elle d’un certain engouement. Les femmes du monde trouvent assez «à la mode» d’avoir pour médecin une doctoresse. Celle-ci demeurera longtemps encore un être d’exception, un objet de curiosité. La réputation de madame Guéméné gagna la rive gauche; elle eut des clientes rue de Varennes, rue de Bourgogne, et c’était un anachronisme vivant que cette jeune et moderne Princesse de Science franchissant le porche des vieux hôtels du faubourg, traversant la cour d’honneur des pompeuses maisons historiques de l’île Saint-Louis, pénétrant dans ces hautes chambres à trumeaux, là où vécurent, aimèrent et moururent jadis tant de princesses ignares et indolentes, ses sœurs aînées.

On l’entourait d’égards, d’attentions, de respect. On lui montrait une sympathie extraordinaire; on la pressait d’invitations de toutes sortes.

--Et mon bébé! disait-elle toujours pour motiver ses refus.

Il avait maintenant cinq mois, de grands yeux noirs pareils à ceux de Thérèse, savait accomplir, sur la prière de sa nourrice, quatre ou cinq mignardises avec ses mains déjà fortes et fermes de beau petit gars vigoureux. Il reconnaissait bien sa mère, quoique la voyant fort peu--il dormait chaque soir quand elle rentrait;--mais il préférait son père et donnait à la seule vue de sa barbe des marques d’une joie excessive.

Madame Herlinge, la grand’mère, le déclarait fort avancé pour son âge. A la vérité, il dénotait déjà un excellent caractère, vif et gai; le moindre objet brillant provoquait dans ses bons yeux de tout petit, des admirations, des extases.

Guéméné, quelquefois, suffoquait de bonheur en le regardant; mais, bientôt après, un déchirement le martyrisait lorsque, Thérèse partie, il devait s’en aller aussi et laisser l’enfant à la garde de la nourrice. Durant les premiers mois, le bébé avait au moins dormi dans leur chambre; il advenait maintenant qu’un coup de téléphone dérangeât Thérèse au milieu de la nuit, quand le docteur lui-même était dehors. On dut alors remettre, chaque soir, l’enfant à la «remplaçante». La jeune doctoresse, passionnée pour son œuvre, s’y absorbait tout entière: son mari lui en voulait de ne concevoir aucune inquiétude. Verrait-il se réaliser ses craintes d’autrefois: sa femme, que le métier prenait de plus en plus, allait-elle en faire l’exclusive préoccupation de sa vie? Il la blâmait silencieusement. Il aurait souffert davantage si, à cette époque, la profession elle-même ne lui avait offert tout à coup un puissant dérivatif.

D’un tempérament modeste, un peu taciturne, il poursuivait dans le secret ses études au laboratoire de thérapeutique expérimentale, à l’École de Médecine. Nul ne savait, dans son entourage, qu’il cherchait le sérum du cancer. Pendant des mois de patience, il l’avait cependant cultivé sur du bouillon de mamelle de vache, ce micrococcus mystérieux que son génie scientifique avait depuis longtemps pressenti. Puis, ç’avait été le travail d’inoculation: les cancers, les tumeurs de types variés reproduites chez des cobayes, des lapins, des rats blancs. Simultanément, il poursuivait le traitement palliatif chez le malheureux Jourdeaux, combattant la cachexie, s’acharnant à le conserver vivant pour le jour où triompherait sa thérapeutique de laboratoire... Et ce jour était venu. En atténuant la virulence des toxines, par un dosage lentement tâtonné de sels chimiques, il avait constitué un sérum. Sur sept lapins inoculés, quatre avaient pris le cancer; chez trois d’entre eux, l’injection du sérum avait déterminé la résorption de la masse cancéreuse; le quatrième seul avait péri. Sur treize cobayes cancéreux, il avait obtenu trois cicatrisations complètes, cinq disparitions de l’intoxication générale; cinq avaient succombé.

Ce fut alors qu’il inaugura sur Jourdeaux la méthode des piqûres.

Un soir, il revint triomphant; il s’était attardé boulevard Saint-Martin, où il allait tous les jours, et, à peine arrivé, saisissant Thérèse aux épaules:

--Tu sais, je guéris Jourdeaux!

La jeune femme le regarda, puis sourit:

--Mon pauvre ami, quelle plaisanterie!

--Je ne plaisante pas; j’ai trouvé le sérum antinéoplasique.

Elle pâlit un peu, interloquée par l’énormité de cette déclaration qui l’atteignait brutalement, elle médecin, sceptique et avertie, défiante des victoires trop tôt proclamées. Alors Guéméné, froidement, en homme qui se possède, énuméra les changements survenus chez son malade depuis les trois semaines du traitement sérothérapique. La cachexie semblait disparaître; il y avait augmentation de poids; la digestion se faisait ou commençait de se faire et les douleurs hépatiques diminuaient, ce qui attestait l’arrêt du processus cancéreux. La jeune femme connaissait trop la sincérité de son mari pour douter de semblables affirmations.

--Mais, dit-elle, chagrine, tu ne m’avais jamais parlé sérieusement de ces travaux!

--Nous pouvons si rarement causer! reprit le jeune mari, exhalant, cette fois, tout un arrière-fond de rancune; tu as déjà tant de soucis personnels!... Puis je n’étais pas sûr de réussir. La chance donne de l’importance à mes études; un insuccès les eût rendues risibles. Moi-même, je ne savais pas leur vraie valeur. Tu les aurais critiquées sévèrement. Tu ne peux pas être une petite compagne naïve, s’extasiant devant les moindres idées de son mari... Tu as d’ailleurs ta vie en dehors de moi, et je ne pouvais te faire subir mes états d’âme, mes découragements, mes transes, mes obsessions, tout ce qui m’a secoué depuis quinze mois sans que je te le dise.

Elle se mit à pleurer:

--On dirait vraiment que je ne t’aime pas! Qu’as-tu à me reprocher? Tu m’as dissimulé ton œuvre, et me donnes tort, maintenant?

Mais il la quitta et demanda son fils. Les pères savent qu’un jour leurs enfants les jugent. Guéméné songeait déjà au temps où son fils, devenu jeune homme, l’admirerait. Et il l’embrassait follement, heureux de lui avoir préparé, en l’appelant à la vie, cette atmosphère de grandeur, de gloire, où l’enfant cheminerait désormais dans son sillage.

Thérèse éprouva des sentiments singuliers. Son mari fit un rapport sur le cas de Jourdeaux. Artout, Boussard, Herlinge, les grands chirurgiens, discutèrent chaudement sa découverte. On parla de lui dans toutes les académies européennes. Ce n’était pas encore l’éclatant succès, établi par la multiplicité des expériences concluantes, mais comme une étincelle de célébrité jaillie dans l’obscurité du jeune médecin. Et Thérèse eut des tristesses, des abattements. Sa carrière lui semblait petite. Et elle pensait au retentissement qu’aurait pu avoir aussi sa thèse, si son bébé n’était pas venu interrompre les études qu’elle commençait si brillamment. Tout s’était réduit à une humble contribution aux recherches sur l’_État du cœur dans les maladies infectieuses_, sujet banal auquel tant d’autres s’étaient attaqués avant elle. L’importance soudaine de Fernand l’amoindrissait. A peine se différenciait-elle, dans la pratique médicale, d’une madame Adeline: pénétrant seulement dans des intérieurs plus luxueux, elle soignait comme elle, comme une sage-femme diplômée et intelligente, les organes féminins. Parfois elle songeait au laboratoire de la doctoresse Lancelevée...

Elle interrogea son mari sur les Jourdeaux: alors il devint loquace. Ce ménage où il passait, chaque jour, au moins quelques minutes, lui était devenu familier; il ne trouvait pas de mots pour peindre le dévouement de l’incomparable jeune femme. Elle avait été pour lui le plus puissant auxiliaire. C’était elle qui l’avait soutenu dans ses longues expériences. Un jour, las, découragé, il souhaitait de tout abandonner; elle l’avait supplié de lutter encore, de chercher toujours.

--Tu l’avais donc mise au courant de tes travaux? demanda Thérèse.

Il le fallait bien. Détestant le charlatanisme, il n’avait pas cru devoir cacher ses tâtonnements. Et quand il avait vu madame Jourdeaux se cloîtrer définitivement pour ne plus quitter le pauvre malade, renoncer à tout plaisir, à toute distraction, à toute sortie, cette immolation d’épouse, cette lutte suprême contre la mort l’avaient stimulé comme ne l’eussent fait aucun désir de gloire, aucun intérêt scientifique. Véritablement, c’était pour le cas personnel de Jourdeaux qu’il avait accompli jusqu’au bout son laborieux effort.

* * * * *

En janvier, l’enfant tomba malade. La nourrice déclara:

--Ce sont les dents.

Il ne cessait de crier faiblement, sur un ton angoissant, pénétrant et si plaintif qu’on avait envie de s’enfuir à l’entendre. Et le père et la mère passèrent la soirée, la nuit jusqu’à l’aube, penchés sur lui, blêmes, crispés, échangeant d’une voix sourde des mots techniques, nommant l’une après l’autre les affections infantiles. Les domestiques coururent chez le pharmacien. On fit vomir l’enfant, on le baigna. La nourrice dit:

--Oh! voici cinq ou six jours qu’il ne tétait plus beaucoup.

--Malheureuse! s’écria Thérèse, vous ne m’aviez pas prévenue!

--Déranger Madame pour si peu, je n’ai pas osé... surtout que Madame n’a pas grand temps à elle!

Il était raidi, allongé sur les genoux de sa mère qui soutenait la petite tête dans le creux de sa main. Il avait les paupières béantes; ses yeux roulaient doucement comme des globes de nacre; il se plaignait toujours. Thérèse, toute contractée, défigurée par la douleur, le regardait. Guéméné debout, haletait; des larmes coulaient le long de ses joues, se perdaient dans sa barbe. A cinq heures du matin, il murmura:

--Je ne sais plus rien; je ne suis plus capable d’avoir une idée.

Sa femme conseilla:

--Téléphone à madame Lancelevée: elle fait de la médecine d’enfants.

Une heure après, la doctoresse arrivait sans bruit, sans paroles, discrète comme une ombre. Elle se dévêtit d’une pelisse de fourrure qui l’enveloppait, prit le bébé qu’elle mit tout nu et dont elle examina la peau sous la lampe.

Thérèse avait les yeux rivés à son masque impassible; elle espérait lire dans ces traits calmes un diagnostic rassurant. Peut-être une clairvoyance dont la mère n’était plus capable avait-elle démêlé un simple malaise dans la crise de l’enfant.