Princesses de science

Part 12

Chapter 123,738 wordsPublic domain

Mais, vers la fin, Thérèse fut prise d’une nostalgie de l’hôpital. L’idée de sa thèse l’obsédait comme une obligation qu’on n’a pas remplie. Elle se préoccupait de ses cultures, de ses études, de ses animaux. Qu’étaient devenus la chatte grise, le lapin blanc, les cobayes?... Le premier octobre au matin, elle était à l’Hôtel-Dieu.

Alors commença pour elle une période de travail fiévreux, incessant. Au cours de sa dernière année d’internat, elle voulait acquérir toutes les connaissances que la pratique, dans les hôpitaux, peut donner à des étudiants sérieux; et elle se résolut à changer de service. Elle alla chez Boussard, à la Charité. La distance qui sépare l’île Saint-Louis de la rue Jacob lui causa un surcroît de fatigue: le déjeuner à la maison dut être supprimé définitivement. Elle partait le matin, ne rentrait plus jamais que le soir. De plus, comme ses études bactériologiques nécessitaient des expériences sur les chiens, et que le laboratoire exigu du service de Boussard ne permettait pas d’y garder de si gros animaux, elle dut aller travailler à l’École. Le second jour, elle y rencontra son mari, dans l’escalier. Elle eut un cri de surprise:

--Que fais-tu ici?

Et ce fut là, sur une marche du large escalier de l’École, que, badinement, dans la joie de cette apparition imprévue de sa femme, il lui révéla en quelques mots son secret. Le cas de Jourdeaux le préoccupait fort; il voyait, lui, dans le cancer une infection. Il cherchait...

--Quoi? demanda Thérèse, incrédule.

--N’importe, dit-il, si je trouve!

De ce jour, le hasard renouvela quelquefois leurs rencontres. Elles étaient brèves. Ils s’embrassaient entre deux fenêtres, furtivement, échangeaient quelques propos rapides, se séparaient, puis, à quelques mètres l’un de l’autre, se retournaient encore pour se sourire; et leurs pas résonnaient sur le plancher des immenses vestibules nus. Elle se rendait aux salles de pathologie; lui, à celles de thérapeutique.

La clinique de Boussard passionnait Thérèse. Cet homme insondable, marmoréen, acquérait, au lit des malades, une suave éloquence. La jeune femme ne croyait pas ignorer tant de choses qu’elle apprenait de lui sur l’art des diagnostics, choses non écrites dans les livres, toute une science inédite, personnelle, résultat de ses observations, de son propre génie médical, et qui, passant dans un élève bien préparé, faisait encore de celui-là un maître. Boussard reforgeait Thérèse, la préparait magistralement à la carrière. Elle se rendait chaque jour à son service avec la légèreté de cœur d’une femme qui court au plaisir.

Un matin, au lever, une syncope la cloua au pied du lit. Fernand s’effraya, la soutint, appela les bonnes. On s’empressa; mais elle congédia les deux femmes et, revenue à elle, demeurait livide, avec une intraduisible expression de chagrin au fond de ses yeux humides.

--Tu souffres? demanda Fernand, affolé.

Elle dit non, d’un signe.

--Mais tu es malade, Thérèse! Que peux-tu bien avoir?

--Je sais ce que c’est, dit-elle; cette syncope m’a renseignée.

Elle s’abattit dans le fauteuil, les mains pendantes sur son peignoir, avec un découragement indicible; puis, de ses yeux, des larmes jaillirent, coulèrent lentement, plus abondantes à mesure qu’une pensée plus intense, plus nette, aiguisait son regard.

--Thérèse! cria Fernand.

Éperdument elle se leva, lui jeta les bras au cou, pleurant, sanglotant, disant sa peine avec une douceur où se cachait un passionné reproche.

--Tu l’as voulu, mon pauvre chéri, tu l’as voulu! Nous étions si bien sans cet enfant! Nous nous suffisions, étant tout l’un pour l’autre. Maintenant que de troubles, quel bouleversement!

Guéméné, se raidissant, lui prit les poignets, et, impérieusement:

--Ne pleure pas, Thérèse! Je suis heureux, moi!

Il tremblait, la contemplait avec religion, répétait:

--Un enfant! un enfant de toi! notre enfant!... il est créé, il vit... Tu ne comprends donc pas? Mais nous sommes immortels, désormais, nous nous perpétuons; il sera toi, il sera nous, il prolongera notre vie... Un enfant de toi... quel mystère! oh! Thérèse, il me semble que je te chéris plus fort à savoir que tu es mère... Tu es mère, Thérèse, mère!

Il s’exaltait à considérer sa femme, comme si elle était la première à porter dans ses flancs une descendance; il disait des mots sans suite et ressemblait à un homme ivre. Mais elle s’offensa de cette joie impétueuse:

--Tu n’as pas une pensée pour moi, dans ton orgueil naïf de procréateur. Tu ne sens donc pas l’envolement de tous mes rêves, et ce que cet événement fait de moi qui portais tant d’idées, de projets, de désirs!... Est-ce que je ne suis pas plus intéressante que cet être à peine formé qui te donne des tressaillements d’instinct paternel?... Suis-je l’individu libre qui a le droit de choisir sa vie, de l’accomplir, ou un instrument passif soumis au génie de l’espèce, simple anneau dans la chaîne humaine?... Certes je l’aimerai, cet enfant qui va naître, je ne suis pas un monstre, je l’aimerai forcément, comme une bête aime son petit. Mais il n’était pas, il y a quelques jours, je ne le désirais pas, j’avais arrangé mon avenir. Mon année de travail devait être magnifique. Ma thèse s’élaborait; elle aurait fait quelque bruit, m’eût lancée. J’achevais ainsi mes quatre ans d’internat; ce stage fait, qui m’empêchait, plus tard, d’être chef de service dans un hôpital d’enfants? L’obstacle est venu, il est créé, comme tu le dis si fièrement! Il me faut donner ma démission d’interne: de quoi vais-je être capable pendant cette maladie de neuf mois?... Et après, ce sera commode, l’établissement, la clientèle, avec cet enfant, la nourrice...

--La nourrice! dit Guéméné vivement; tu ne le nourriras même pas?

--Ah! non, pas ça! reprit-elle avec force. Neuf mois, passe encore, mais pas trente-six!

Guéméné se redressa, et, la défiant:

--Quand je consens à accoucher une femme de ma clientèle, c’est à condition qu’elle s’engage à nourrir, si elle le peut.

--Eh bien! dit Thérèse, la voix altérée, je prendrai Artout.

Elle ne pleurait plus, était retombée dans le fauteuil, frémissante, incapable de résister à cet écroulement de ses espérances. Lui marchait à grands pas dans la chambre. Un silence, le silence de leur premier désaccord grave, pesait entre eux, les séparait comme une épaisse muraille.

--Dire que tu n’as pas eu un mot de pitié! fit enfin Thérèse, amèrement.

Il s’arrêta. La colère faisait trembler, sous sa moustache, les coins de sa bouche.

--De la pitié, parce qu’heureuse, aimée, jeune et saine, tu t’épanouis normalement dans la maternité?... Est-ce que tu t’aviliras du fait d’enfanter? Est-ce une déchéance?... Tu te refuses à être un instrument au service des forces de la vie, mais discute-t-on les lois de la nature? «Il y a des lois secrètes qui dépassent notre raison, dit Artout, on ne regimbe pas contre elles à moins d’être amoral...» En vérité, je me demande quels êtres vous devenez, vous les cérébrales, les amazones nouvelles, si vous ne voulez plus être des femmes!

Elle dit lentement:

--J’étais indépendante, tranquille et joyeuse, ma volonté seule était mon guide; je ne relevais que de moi-même; mais j’ai consenti au servage... Ah! je comprends maintenant madame Lancelevée!...

Puis, levant les yeux sur son mari et sentant combien elle le faisait souffrir, elle fondit en larmes de nouveau.

--Pardonne-moi, mon ami, pardonne-moi! supplia-t-elle en lui tendant les bras. (Et il lut en elle une telle détresse qu’il s’apaisa et la plaignit enfin.) Oublie ces mots que j’ai dits: je ne regrette rien, je t’aime. Seulement, comprends-le, je souffre beaucoup de renoncer à des projets qui m’étaient si chers.

Il pardonna, repris d’une tendresse passionnée pour cette femme d’exception en laquelle se représentaient désormais pour lui deux amours. Mais il demeurait irrémédiablement triste. Traditionnaliste, ayant au plus haut degré le sentiment de la famille, il pensait au ménage anormal qu’était le sien, si différent de celui qu’il avait rêvé. Quelle erreur avait été son mariage!

--Ma pauvre Thérèse! soupira-t-il seulement, ma pauvre Thérèse!...

Et il ne disait pas l’immense mélancolie qui l’accablait. Résigné, avec l’endurance de ceux de sa race, il se contenterait de son demi-bonheur; il travaillerait.

D’ailleurs, les précautions que sa femme devait prendre à présent et qui la retiendraient à la maison allaient momentanément la lui rendre. Cette idée, jointe à l’orgueil de sa paternité, le rassérénait. Il alla lui-même à la Charité pour voir Boussard et l’avertir de ce qui, du jour au lendemain, forçait la jeune interne au repos. Guéméné rencontra l’homme célèbre comme celui-ci descendait, avec ses élèves, de la salle des femmes dans celle des hommes; et, sans attendre, en plein corridor, il lui dit à l’oreille la grande nouvelle. Boussard, qui avait été son maître ici même, sourit, lui serra la main, le félicita.

--Et surtout, dit-il, pas d’études pendant la grossesse!... D’ailleurs, mon cher, vous avez une femme délicieuse: c’est une prodigieuse intelligence, elle faisait mon admiration depuis que je l’avais dans mon service. Voilà que, grâce à cet enfant, vous en jouirez davantage. La médecine se passera plus aisément d’elle que le bébé. Parions qu’une fois ses couches faites, elle n’ouvrira plus un livre.

Guéméné, très fermement, répliqua:

--Ma femme n’abandonnera jamais sa médecine, je le sais. D’ailleurs j’estime n’avoir pas à le lui demander.

Il ne remarqua pas le léger mouvement de Boussard. Il le vit seulement plus pâle encore que de coutume, d’une gravité triste, avec sa blouse d’hôpital, le tablier, le faux col trop haut qui dressait sa tête chauve, où de rares cheveux blonds grisonnaient en couronne.

Son divorce avait été prononcé deux semaines auparavant. A quarante-six ans, il se retrouvait seul, libre, sans foyer, avec le désir d’une vie sentimentale à refaire, le besoin d’une compagne, tout ce qui trouble enfin vingt ans plus tôt les jeunes hommes; mais, par surcroît, il endurait aujourd’hui la fatigue de l’expérience, la perte des illusions, la mort de tout enthousiasme.

Depuis cinq mois une femme s’était imposée à son esprit. Elle suivait assidument ses cours, ses conférences, sa clinique de l’hôpital même, et, absente, l’obsédait encore de son image. C’était la doctoresse Lancelevée qui, au dîner des médecins, chez les Herlinge, avait produit sur lui une si forte impression. A cette impression persistante, il cédait ou résistait, selon les jours. L’étrange était qu’elle et lui semblaient avoir reçu de cette même rencontre la même commotion. La mystérieuse femme paraissait le rechercher. Ils n’avaient point échangé une parole. Ils continuaient à se troubler l’un l’autre, à distance, pareils à ces fiers animaux entre qui un duel va s’engager, qui de loin se provoquent, se défient, avancent, reculent, se mesurent, s’observent, se fuient, se bravent, pendant qu’une passion sourde et l’impatience de l’assaut enflent leurs flancs.

Boussard se défendait de songer au mariage. Instinctivement, il tenait à garder, si près encore du divorce, la décence et comme le deuil d’un passé défunt. Cet homme grave aurait menti à tout son tempérament en se précipitant dans une nouvelle union au lendemain d’une rupture douloureuse. Imperturbable, il continuait sa vie scientifique. Nul ne connut l’orage qui gronda en lui pendant ces mois de lutte. D’ailleurs il n’entendait point épouser une doctoresse. Il comprenait Pautel, mais non pas Guéméné; c’est pourquoi, devant ce mari si respectueux des droits de sa femme, il n’avait pu réprimer tout à l’heure un tressaillement léger de révolte.

Ce jour-là, on attendait Guéméné chez les Jourdeaux: il ne s’attarda pas à la Charité, sauta dans un fiacre, se fit conduire boulevard Saint-Martin. Madame Jourdeaux, en peignoir de laine, brodait auprès du lit de son mari. Leur enfant, le petit André, trop sage pour ses cinq ans, alignait des dominos sur le tapis de la chambre; et le médecin, qui regardait cet homme guetté par la mort, dévoré par la cachexie, endolori, désespéré, entre cette belle jeune femme dévouée et ce bambin maladivement tranquille, l’envia...

III

--Eh bien! ma chère, ça y est. Un garçon... énorme... huit livres... le papa en crève d’orgueil... Elle est solide, la petite Guéméné: elle a rondement mené la chose... Comme c’est le 24 juin, on l’appellera Jean.

Artout entrait familièrement dans le cabinet de madame Lancelevée, où il venait à son heure, à sa fantaisie, toujours bien reçu. En même temps fier et las de sa besogne qui le tenait, raconta-t-il, depuis quatre heures du matin, il choisit un fauteuil et s’y laissa tomber lourdement, le haut de forme sur son genou, rejetant en arrière sa forte tête bourbonienne. Près de lui, la mince forme noire de la doctoresse restée debout, prenait une sveltesse de jeune fille. Il y avait en elle comme une ironie juvénile et glorieuse tandis qu’elle regardait son maître.

--Le soleil ne vous gêne pas? demanda-t-elle, je puis baisser les stores.

--Non, non, la lumière, c’est la santé. Et puis je me sens content, j’ai besoin de gaieté... et sacrebleu! je ne sais comment vous faites, mais c’est gai dans cette grande pièce à maladies.

Le cabinet de consultation de madame Lancelevée dominait par trois fenêtres le boulevard de Montmorency. La table de gynécologie s’étendait au milieu. Une toile cirée peinte en clair, qu’un coup d’éponge rafraîchissait quotidiennement, tendait les murailles. Des fauteuils cannés meublaient les angles. Une bibliothèque occupait le fond. Le bureau, avec le téléphone, se dressait entre deux portes, l’une ouvrant sur l’escalier, l’autre donnant accès au salon d’attente. Une simple mousseline voilait les fenêtres. La lumière entrant à profusion éclairait ce cabinet à la manière d’une clinique antiseptique et confortable. Il n’était guère qu’une heure et demie; la consultation ne commençait qu’à deux heures: ce délai avait tenté le bonhomme pressé de venir, après un déjeuner hâtif, lancer à la doctoresse, comme un défi, l’annonce de cette heureuse naissance.

--Vous souvenez-vous, ma chère, de m’avoir, dès le premier soir, si bien prédit leur divorce? En attendant, voici toujours un enfant de fait... et rond, dodu, bien membré, je vous prie de le croire!... La petite Guéméné avait des yeux grands comme cela pour le regarder. On le lui a mis, tout nu, près des lèvres: elle lui a planté, en pleine poitrine, un de ces baisers comme son mari n’en a jamais reçu, je parie!... Et vous direz ce que vous voudrez, j’ai vu des femmes à toutes les phases de leur vie; celle-là, je l’ai suivie depuis l’enfance; je l’ai connue petite fille, adolescente, au début de sa vocation médicale, puis rêveuse, fiancée, amoureuse, jeune mariée... ma chère, il n’y a qu’une minute où la femme devienne vraiment, complètement, intégralement femme; c’est celle où on lui met sous les yeux le petit qu’elle a fait. Ah! ce que signifie alors son regard, et le rayonnement de ce visage, et l’intensité de ce premier baiser, tout ce qu’elles y mettent, tout ce qu’elles y font passer, et cette transformation subite qui les fait mères, d’un coup... moi à chaque accouchement d’une primipare, je guette cela, j’en jouis, que ce soit à l’hôpital, au lit d’une faubourienne étique, ou près d’une cérébrale comme cette petite Guéméné.

La doctoresse s’assit en riant devant Artout.

--Mais, cher maître; à qui le dites-vous! C’est aussi ma fonction de présenter les petits tout nus à leur maman. Il y a là un joli tableau, je vous l’accorde, mais je l’ai déjà noté. Où voulez-vous en venir?

--A vous dire vos vérités: rien ne me donne tant d’humeur que de voir une femme de votre sorte, bâtie comme vous l’êtes, taillée pour dix maternités, vigoureuse, belle, supérieure, une favorisée de l’espèce enfin, se refuser au mariage et au devoir de la famille à fonder.

--Mais, mon cher maître, vous m’accorderez bien le droit de posséder mes raisons!

--Elles ne valent rien... Êtes-vous heureuse, d’abord?

Ce coup, porté tout droit, la surprit.

--Mais... mais oui, balbutia-elle, très heureuse!

--Non, ce n’est pas vrai.

Une inquiétude passa sur le froid visage de la doctoresse; ses prunelles oscillèrent.

--Pourquoi dites-vous cela?

--Parce que je connais les femmes. Vous en particulier, ma chère, avec votre nature, votre santé, votre équilibre, vous devez être pleine de besoins inassouvis... Dire qu’on ne voit ici pas un chat, pas une perruche à flatter, rien de ce qui trompe la sentimentalité des femmes seules, classiquement!...

--J’ai mon métier, je vous l’ai dit cent fois.

--Allons donc! votre métier! Quand vous m’opposez cet argument, je songe à ce prince affamé qu’on voit, dans une légende, attablé devant des mets d’or massif. Vous aussi vous avez faim, comme les autres, d’une tendresse substantielle, du bonheur dans l’amour. Et vous vous êtes offert, pour vous rassasier... des tomes de pathologie!... Je suis sûr qu’il y avait des trésors dans votre cœur!

--Il y a dans mon cœur ce que j’y ai mis, dit-elle fièrement.

--Moi, ma chère, je ne vais pas chercher midi à quatorze heures; je vois les choses tout bêtement. Vous êtes, en dépit de votre puissant cerveau, une fille saine et normale. Je viens de pénétrer dans le ménage d’une femme de votre sorte qui a donné à son mari le plus beau garçon du monde, malgré son métier, malgré sa cérébralité. Hier, j’ai rencontré Bernard de Bunod toujours aussi épris de vous. Ma foi, c’est bien simple, je fais un rapprochement et je me dis qu’après tout, puisque ce jeune homme vous offre son nom, sa grosse fortune, son romantique amour, vous feriez peut-être, en même temps qu’une bonne action, une pas mauvaise affaire, en imitant l’exemple de Thérèse Herlinge... Ce Bunod est intelligent, d’esprit fin, et un peu de bonheur vous aurait vite campé un gaillard là où on ne voit aujourd’hui qu’un pâle neurasthénique... Franchement, est-ce qu’un tel amour ne finit point par vous émouvoir un peu? Vous n’êtes cependant pas une statue de marbre!

Elle répondit lentement, scandant ses phrases:

--Une femme-médecin n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens, une femme-médecin n’est pas une femme. Les mères de famille le savent si bien que madame de Bunod m’a remis entre les mains ce grand garçon, avec la confiance religieuse des autres quand elles conduisent à de jeunes confesseurs leurs filles adolescentes. Entre la clientèle et nous est une convention tacite, vénérable, intangible: nous ne sommes plus que des médecins, il n’y a plus devant nous que des malades. Nous possédons un honneur plus délicat, plus subtil que les autres femmes. Sans avoir prononcé de vœux, nous devons passer dans la vie, rigides, impassibles, comme des nonnes sévères. Un noviciat brutal nous a fait violence, a tué en nous toute imagination féminine. La famille, par mille artifices tendres, nous avait formé une âme ignorante et enfantine, et, d’un coup, brutalement, avec la précision scientifique, on nous a montré la vie dans tout son réalisme. Il n’y a plus en nous ni mystère, ni rêve, ni poésie. On nous a comme desséchées; et nous avons tout vu, tout entendu, tout connu. Nous ne sommes plus ni nerveuses, ni sensibles, ni pudiques, ni même impressionnables; et notre force est faite de tout ce qui nous manque. Nous avons acquis le droit de pénétrer partout; près d’un malade nous sommes toujours à notre place; nous pouvons sonder toutes les misères, entendre toutes les confessions; et, quand je soigne par hasard un garçon de cet âge, l’homme, c’est moi. Vous voudriez maintenant que, dans l’exercice de ma profession, j’aille m’éprendre du premier client qui devient amoureux de moi, comme une doctoresse de vaudeville? Ce serait vraiment trop vite justifier la critique amère que les vieilles convenances profèrent contre nous. Non, non! nous devons ignorer, au chevet d’un homme, que d’aventure nous pourrions l’émouvoir. Autrement, que deviendrait la confiance des mères qui nous appellent près de leurs fils, des femmes qui, devant nous, découvrent la poitrine de leurs maris pour l’auscultation?

Elle se redressait, voulant paraître imperturbable et glacée. Elle n’en était que plus belle. Ses pommettes enflammées, ses yeux passionnés, les palpitations de son corsage, tout démentait cette théorie de l’être neutre qu’elle se disait. Artout répétait:

--Vous êtes étonnante, vous êtes étonnante. C’est curieux.

Puis au bout d’un instant, avec la simplicité des gens de science pour qui la vérité ne s’enveloppe jamais d’équivoques hypocrites:

--Voyons, vous, femme d’une absolue franchise, vous n’avez jamais souhaité l’amour? Vous ne regrettez jamais rien? Tous vos besoins affectifs sont morts?

--Non, dit-elle lentement, ils ne sont pas morts.

Puis, les bras croisés, les yeux à terre, indiciblement forte:

--Ils se réveillent quelquefois.

--Et alors?

--Je les rendors en travaillant.

Il l’écoutait surpris; jamais elle ne lui avait livré autant d’elle-même au cours de cette sempiternelle discussion qu’ils avaient tant de fois recommencée. Sollicitée par cet appel à sa franchise qu’avait fait son vieux maître, elle se crut même obligée à s’expliquer davantage.

--Vous pensez bien, reprit-elle, que cette personnalité dont je fais montre est factice, et que les satisfactions dont je me contente sont très relatives. J’ai choisi cette vie de science, je la voulais parfaite; j’en ai d’avance écarté les obstacles, et les plus dangereux de tous: le mariage et la famille. Mais quand je dis: «Une femme-médecin n’a pas de cœur, une femme-médecin n’a pas de sens», je parle seulement des apparences qui doivent assurer la dignité professionnelle, car derrière cette froide façade qu’il nous faut exhiber, il y a une vraie femme qui pâtit, qui aurait su aimer...

--Alors, dit Artout un peu ému, il y a eu des drames dans votre passé?

--Non, mais des tristesses quelquefois. Parmi les hommes qui m’ont aimée, presque tous voulaient faire de moi leur femme. A cela je n’aurais jamais consenti. Les autres ne m’inspiraient ni l’attrait ni l’estime nécessaires pour que je pusse faire, honnêtement et noblement, le don de ma personne.

--Vous ne vous êtes jamais demandé quelle conduite vous auriez tenue si le dominateur, votre idéal, l’homme qu’on aime, enfin, s’était présenté?...

--Si! répondit-elle, avec sa loyauté presque téméraire. Et je sais que je l’aurais aimé.

--A la bonne heure! voilà où la belle énigme que vous êtes, s’explique, se comprend. Ah! ma petite, je vous aime mieux ainsi, capable de sacrifier, pour une tendresse, toutes vos fières théories...

--Pardon, mon cher maître, je ne me serais jamais amoindrie, abaissée jusqu’à devenir une inutile, une oisive, en quittant la carrière qui m’a faite _moi_, et je n’aurais pas non plus oublié mon principe de l’incompatibilité du mariage avec notre profession. Demeurant ce que je suis, la doctoresse Lancelevée, j’aurais aimé cet homme librement, sans chaîne, sans contrat.

--Oh! oh! dit le vieux chirurgien, comme vous y allez!...

--Je pousse mon principe jusqu’à ses dernières conséquences, tout simplement. Je vous scandalise? Quel mal ferais-je pourtant en devenant, par amour, la maîtresse d’un honnête homme? Je ne relève que de moi-même, je ne reconnais pas d’autres règles que celles de ma conscience; je ne m’occupe pas des conventions. Est-ce au monde à créer une loi morale? Ma logique et ma raison sont de taille à me guider: en qui aurais-je confiance plus qu’en moi-même? Aux gens qui s’effaroucheraient je ne reconnais pas d’autorité pour me dicter ma conduite.