Princesses de science

Part 11

Chapter 113,661 wordsPublic domain

Après le café, les hommes s’en allèrent fumer dans le cabinet d’Herlinge. La question de la sérothérapie fut de nouveau agitée. L’éternel écueil, dans cette science, était l’impossibilité de tâtonner, d’expérimenter sur le véritable terrain: l’homme. La nécessité de recourir à des vaccinations d’à côté retardait indéfiniment le succès. On cita des médecins qui s’étaient inoculé à eux-mêmes les toxines. Pautel émit l’idée que les criminels pourraient être condamnés à servir de champ d’expérience, ce qui fut chaudement controversé. Les uns trouvaient à cette conception une horreur «moyen-âgeuse», les autres auraient aimé que ces rebuts de la société fussent, en périssant, utiles au bien commun. Puis de nouveaux points de casuistique médicale furent passés en revue. La fumée des cigares obscurcissait la pièce. Les livres de la bibliothèque, les dos de chagrin rouge, la toile bise des brochures scientifiques, le vert bronze des in-folio, n’apparaissaient plus qu’à travers une gaze bleuâtre. Le bruit des voitures, sur l’avenue, entrait par la fenêtre ouverte. Dans un pan de l’espace on apercevait, dessiné par quatre points d’or scintillants, le gigantesque alpha qu’inscrit au ciel Cassiopée. Boussard, d’une mentalité subtile, parlait des piqûres de morphine qui précipitent le dénouement des agonies douloureuses. Avait-on le droit d’y consentir? Lui connaissait, à ce sujet, de grands troubles. Quand la morale et l’humanité entrent en conflit, que peut décider l’incertaine conscience?

--... Et je cède à l’humanité, continuait-il de sa voix sourde d’homme modeste. Délibérément je donne la mort, offensant l’impitoyable morale, mais choisissant de commettre l’acte dont je souffre seul, plutôt que de tolérer les douleurs du moribond.

Janivot jugeait la question beaucoup plus simple:

--Il suffit de n’être pas une brute, disait-il; lorsqu’on peut abréger des souffrances, on n’y va pas par quatre chemins.

A son tour, Artout parla des avortements. En sa qualité d’accoucheur, il professait ce qu’on pourrait appeler la religion de l’enfantement. Pour lui, l’enfant représentait une puissance inviolable, l’humanité de demain. Ce vieux célibataire, à l’austérité proverbiale, apparaissait comme un créateur de vies, comme le prêtre de la fécondité, avec son geste coutumier de présenter, d’offrir à l’existence les nouveau-nés. Il voulait la pullulation de la race, l’humanité toujours plus grouillante, submergeant la terre. Et quand on lui demandait pourquoi, il répondait superbement:

--Il y a des lois secrètes qui dépassent notre raison.

Mais Pautel prétendait qu’à la mère il ne faut pas hésiter, le cas échéant, à sacrifier l’enfant, car la mère est aussi l’épouse, la créature accomplie, parachevée... Et il finit par discuter avec passion, ayant inconsciemment devant les yeux sa chère Dina qu’il savait enceinte.

Ensuite les médecins se racontèrent leurs souvenirs de jeunesse. L’oncle Guéméné, qui avait fait ses études à la Pitié, rappela des anecdotes. Alors chacun apporta la sienne. L’un après l’autre, les hôpitaux de Paris furent évoqués: Lariboisière, qui ressemble à une usine suburbaine; Beaujon, triste et resserré dans le faubourg Saint-Honoré; Saint-Antoine, mi-moderne et mi-antique, avec son air de couvent restauré; la Salpêtrière aux allées somptueuses, palais royal de l’hystérie; puis Tenon, l’hôpital nouveau, avec ses cloîtres où l’on voit cheminer, pareils à des moines blancs, les escouades d’étudiants suivant leur chef. Et ce furent encore Laënnec, pittoresque et archaïque, avec le clocher léger de sa chapelle; la Charité, célèbre par les fresques de sa salle de garde gothique; l’Hôtel-Dieu, solennel et imposant, avec les galeries superposées qui enclosent sa cour intérieure... Morner lui-même devint loquace. Gilbertus, fourrageant sa barbe noire, daigna s’égayer.

Dans cette animation d’hommes qu’excitait le tabac, Fernand Guéméné se taisait. Comme s’il eût étouffé dans la pièce, il était allé s’asseoir sur le rebord d’une fenêtre. L’esprit loin des causeurs, il mâchonnait un cigare, préoccupé d’une idée qui lui était venue tout à l’heure, tandis que sa femme discourait. Une rougeur lui montait au front; une émotion lui serrait la gorge. Il ne percevait rien des propos qui s’échangeaient autour de lui; mais toujours il entendait Thérèse, hardie et assurée, prouver sa valeur, raconter ses recherches, étaler ses succès, se placer, malgré ses vingt-cinq ans, parmi les illustres. Et il se disait: «Que peut-elle bien penser de moi? en quelle estime me tient-elle?...»

En effet, qu’était-il, lui? Un modeste et insignifiant médecin de quartier, pas davantage. Comme elle figurait bien, tout à l’heure, près de Boussard, ce prince de science que les journalistes allemands venaient interviewer des plus lointaines villes de la Pologne prussienne! Elle avait osé contredire Artout. Elle avait réduit au silence Janivot, l’aliéniste opulent. Mais lui, quel pauvre personnage jouait-il ici?

Son sang affluant au cerveau lui martelait les tempes. Il se sentait la tête pesante. Il prenait soudain conscience de son intellectualité saine, active, mais que nulle ambition n’avait jusqu’alors exaltée. Le coup de fouet de l’humiliation avait provoqué au fond de son être un sursaut d’orgueil offensé. Serait-il donc toujours un petit garçon près de Boussard, et, pour Herlinge, pour tous, «le mari de la doctoresse»?...

Et il aspirait longuement l’air plus frais qui venait de l’avenue.

Il pensait ne jouir ici que d’une médiocre considération, ce dont il ne s’était jamais soucié avant ce soir, dans sa belle imprévoyance de modeste. Un désir ardent de notoriété s’éveillait en lui. Il contempla Boussard, qui fumait sous le lustre, et l’envia. Il envia jusqu’aux soixante ans majestueux d’Artout, contre lesquels il eut troqué sa jeunesse pour s’imposer à Thérèse, en maître. Mais que faire?... Il s’imaginait que, le jour où il serait célèbre, elle s’inclinerait! L’aimait-elle seulement? Savait-on!... Et il eut des larmes qu’il cacha en regardant au dehors.

Lorsqu’on rentra au salon, les Jourdeaux se retiraient. La belle et malheureuse jeune femme se précipita vers Guéméné. Il lui avait décidément inspiré une confiance extraordinaire. Elle le supplia:

--Oh! docteur, je vous en prie, faites-moi l’honneur de soigner mon mari, venez l’examiner demain. Vous m’avez dit ce soir des choses qui m’ont frappée. Je suis convaincue que vous verrez dans son cas ce que d’autres n’y ont pas vu.

Guéméné sourit, hésitant. Le mari, à son tour, s’approcha:

--Je sais bien que mon compte est réglé, dit-il avec un essoufflement; cependant, si l’on essayait un nouveau traitement... Oh! ce que vous voudrez, docteur, je m’en remets à vous.

Guéméné le regarda; un éclair luit dans ses yeux. Puis il dit, en notant sur son carnet l’adresse des Jourdeaux, boulevard Saint-Martin:

--Je suis très flatté, monsieur, croyez-le...

* * * * *

Dans le coupé qui les ramenait, sa femme et lui, il dit à Thérèse:

--Tu ne sais pas? Les Jourdeaux m’ont demandé. Ils ont la certitude que je vais guérir ce malheureux. Que penserais-tu de moi si je réussissais pareille cure?

Thérèse, se rejetant au fond de la voiture, éclata de rire:

--Guérir un cancéreux, mon pauvre chéri! es-tu fou?

II

L’été s’annonçait très chaud. Pareille à une gigantesque corbeille de verdure posée sur les eaux, l’île Saint-Louis apparaissait de loin, dans la fournaise des quais, comme une oasis de fraîcheur. Mais les peupliers d’Italie l’entouraient d’une épaisseur de feuillage qui l’étouffait. La Seine, baignée de soleil, reflétait sur les façades son fourmillement de feu: elle semblait rouler un métal en fusion. La maison des Guéméné, tournée de biais vers le couchant, se trouvait une des plus éprouvées par l’ardeur de la saison. Le soleil la dévorait implacablement. Dès le matin, il la caressait de rayons obliques. A midi, il l’embrasait au point de craqueler la peinture des murailles. A quatre heures, il se présentait de face au-dessus des tours Notre-Dame, entrant à pleines fenêtres, dardant jusqu’au fond des chambres. Et il continuait alors de descendre lentement dans le ciel parisien, sans faire grâce à l’étroite façade d’un rayon. A sept heures, à huit heures du soir, il était encore là-bas, très lointain, toujours en vue, filtrant au travers des peupliers touffus; et de petites lunes dansaient sur la tapisserie des murailles. Sans trêve aussi, passaient les bateaux-mouches dont l’hélice battant l’eau faisait un bruit de moulin. Les pigeons voletaient autour des arbres; on les entendait, au crépuscule, roucouler dans les branches.

Fernand Guéméné parcourait l’île en tous sens. Tantôt à pied, tantôt en fiacre, il passait le pont Louis-Philippe, le pont Marie, ou bien le pont de la Tournelle pour gagner la rive gauche. Et, dans les escaliers obscurs de ces maisons du vieux Paris, il grattait des allumettes pour ne point trébucher. La clientèle, en cette saison, l’exténuait. Il était surmené, à bout d’endurance. Des images de Bretagne le hantaient. Il voyait sans cesse des landes fleuries de jaune, ou bien un clocher cornouaillais, posé sur une tour carrée à galerie. C’étaient encore des bois de chênes, frais et druidiques; ou une grotte bleue, béante sur l’Océan. Partir! il en rêvait la nuit; et il se réveillait, le matin, au bruit des camions roulant sur le quai aux Fleurs, en face.

Il avait confié à Thérèse ce désir maladif, cette obsession des vacances. Mais elle, acharnée à ses études, l’avait conjuré, avec les plus tendres caresses, de lui accorder encore un délai: cette thèse la passionnait trop; elle n’aurait jamais le courage d’en interrompre la préparation. Encore six semaines, et les expériences seraient terminées. A ce moment, elle achèverait ses observations cliniques. On pourrait alors songer à se reposer un peu.

Elle était si peu impérieuse, réclamait avec tant de douceur son droit au travail, qu’un scrupule prenait Guéméné. Il craignait d’être injuste envers Thérèse. Le respect dû à l’œuvre de cette femme d’exception dominait son viril appétit de commandement. D’ailleurs, il s’était déterminé à céder, tant que de graves raisons lui manqueraient pour revendiquer son autorité.

Juillet passa. Thérèse ne quittait plus guère maintenant son laboratoire de l’Hôtel-Dieu. Sa salle contenait quatre vieilles femmes qui servaient abondamment son étude sur les cœurs. L’une d’elles mourut. L’autopsie allait être merveilleuse. Thérèse la fit seule, avec un véritable enthousiasme. L’examen du cœur lésé fut très long. Elle dut envoyer un garçon de l’hôpital prévenir chez elle qu’elle déjeunerait à la salle de garde. L’état indescriptible où elle se trouvait alors, souillée de sang, des ongles jusqu’aux coudes, ne lui permit même pas d’écrire un mot à son mari.

Son laboratoire grouillait maintenant de bêtes de toutes sortes. Les souris blanches, sur une étagère s’agitaient dans cinq bocaux remplis d’une ouate blanche comme elles-mêmes. Des rats au museau rose grattaient nerveusement les parois de verre d’un aquarium. Entre les quatre pieds d’une table, on avait logé la boîte des cobayes. La plupart, inoculés et malades, se roulaient en boules de fourrure fauve. D’autres, sains et vifs, s’asseyaient dans la paille et, de leurs minuscules pattes de devant, avec un petit air têtu et sérieux, faisaient leur toilette. Cinq beaux lapins gras grignotaient des carottes dans une cage, sous l’étuve, et la jolie chatte cardiaque dormait en rond, au fond d’une corbeille.

Thérèse cultivait des bacilles dans du bouillon, dans du lait, dans du suc de pommes de terre. Des liquides troubles, équivoques, dans des fioles de toutes formes, peuplaient ses étagères. Ses doigts déliés et souples de jeune patricienne, faits pour diriger les fils emmêlés des dentelles, les soies, les fuseaux, les aiguilles des féminines adresses, se jouaient dans ces flacons terribles, lourds de toxines et de fléaux humains. Elle maniait ainsi, jouissant de sa formidable puissance, la fièvre typhoïde, la pneumonie, la scarlatine, la diphtérie, jusqu’aux monstres invisibles de la tuberculose. Elle se sentait posséder la mort.

Son travail lui offrait de tels plaisirs qu’elle ne pouvait s’en arracher. Sous la direction de son père, elle soigna une cardiaque par la glace et obtint des résultats inespérés. Elle ne quittait plus cette femme, ne voulait céder à aucun autre le soin de poser la glace et le stéthoscope, tour à tour, sur ce thorax haletant. Elle notait aussitôt les observations en vue de sa thèse, dont l’élaboration, du coup, fit un grand pas. A cette époque, l’Hôtel-Dieu l’absorbait à un tel point qu’elle prit l’habitude de déjeuner, presque chaque jour, à la salle de garde. Chez elle, ce repas lui causait une perte de temps: Fernand ne rentrait parfois de ses visites qu’à une heure de l’après-midi: elle l’attendait, oisive, rongeant son frein à l’idée de ses travaux suspendus. La causerie qui prolongeait le dessert, ensuite, ne lui permettait pas de rentrer à l’hôpital avant deux heures et demie. A déjeuner sur place, elle gagnait, calcula-t-elle, deux heures chaque jour. Elle redoutait pourtant que ce nouvel arrangement ne peinât son mari. Mais Guéméné ne fit aucune objection, ne montra nul mécontentement. Il acquiesçait volontiers à toutes ses exigences depuis le dîner des Herlinge. Elle s’en apercevait et crut que l’attitude des grands confrères envers elle l’avait influencé. Elle s’en glorifia, s’imaginant avoir désormais plus d’importance aux yeux de Fernand.

Lui se résignait, avait une arrière-pensée et s’adonnait, sans qu’elle le questionnât, à un travail excessif. Sans négliger sa clientèle, en effet, il avait entrepris des recherches au laboratoire de thérapeutique expérimentale de l’École. Août survint, plus torride encore que juillet. Les Herlinge exploraient l’Écosse, Artout était en Suisse, Boussard en Norvège. Des affiches illustrées, sur tous les murs, évoquaient les voyages. On voyait des bateaux fumants, des trains en partance, des sites riants, des montagnes roses parmi les nuages, des paysannes bretonnes, la mer. Des mots, en gros caractères, devenaient obsédants: «Billets... Billets d’aller et retour... Billets d’excursions... Billets de bains de mer...» L’impossibilité de s’en aller lui faisait l’atmosphère plus suffocante, la fatigue plus lourde, le désir de fuir Paris plus tenace. Et il allait de client en client, les épaules voûtées, l’air las; puis, trois fois par semaine, passant le Petit Pont, il gagnait la rive gauche, et, par le boulevard Saint-Michel, l’École de Médecine. Là, il s’enfermait dans les grands laboratoires sonores, où le soleil s’engouffrait par les baies immenses.

Le soir, il retrouvait sa femme au dîner. L’un et l’autre, fatigués, se plaignaient de la chaleur. Au crépuscule, ils s’accoudaient à la fenêtre, cherchant un peu de fraîcheur. Mais la muraille frissonnante des peupliers d’Italie faisait un grand rideau tendu devant l’air libre: on suffoquait. Ni elle ni lui n’osaient parler de voyages: tous deux y songeaient, cependant; ils se serraient l’un contre l’autre, sans rien dire, passionnés et muets comme des amants aux rencontres hâtives.

Les lampes allumées, ils reprenaient le labeur, chacun à son bureau, dans des pièces différentes Le sommeil les unissait encore, harassés tous les deux, vaincus. Dès le matin, leurs vies divergeaient de nouveau.

Un soir, Guéméné rentra souffrant. Il ne se plaignit pas. Il connaissait trop les soucis professionnels de Thérèse, si différents des menues et tendres inquiétudes domestiques qui préoccupent une simple épouse. Il se mit seulement au lit plus tôt que de coutume, se tâtant le pouls, les yeux sur son chronomètre.

Le lendemain, trois cas intéressants l’attendaient du côté de la Bastille et, de plus, il devait voir Jourdeaux qu’il soignait assidument. Il sortit à l’heure ordinaire, mais une telle faiblesse le prit, en fiacre, qu’il dut donner l’ordre au cocher de rebrousser chemin. A dix heures, il rentrait chez lui, les jambes chancelantes, sentant des vertiges, des nausées, des frissons. L’idée lui vint de la fièvre typhoïde: il chercha les prodromes des jours précédents. Pour monter l’escalier il lui fallut se tenir à la rampe. Le valet de chambre venait à lui; Guéméné ne put dire que deux mots:

--Mon lit...

Alors il pensa que Thérèse n’était pas là, qu’elle ne serait pas là de tout le jour; et il eut une impression poignante d’abandon. Quand il fut couché, la vieille Rose entra dans sa chambre. En le voyant si mal, elle voulut aller avertir Madame à l’Hôtel-Dieu, mais il s’y opposa par une pudeur d’amant insuffisamment aimé, qui met sa fierté dans une discrétion douloureuse. Puis l’amer plaisir de mettre en faute celle qui n’avait rien voulu lui sacrifier le tentait. D’ailleurs, l’importance des travaux de sa femme rendait très difficile ce dérangement soudain: les études de laboratoire ne se prennent ni ne se quittent à l’improviste. Si elle revenait à contre-cœur, sans pouvoir cacher une pointe d’humeur, quel supplice pour lui!...

Et il déclara aux domestiques n’avoir là qu’un abattement causé par la fatigue.

C’était le premier malaise qu’éprouvait sa vigoureuse santé depuis son mariage. Il souffrit de sa solitude, avec des excès, des outrances de sa sensibilité déchaînée. Il rêvait d’une maladie légère, subie près d’une Thérèse toute à lui. Elle glisserait dans la chambre à pas assourdis, lui offrirait des tisanes et des sirops avec les gestes amoureux qui exaltent. Elle le calmerait par sa seule présence, ses sourires apaisants, sa vision aperçue dans la glace, son silence. Par instants, même, il se figurait la voir à son chevet,--et rien: elle était loin, l’oubliant à distiller des virus dans des fioles.

Il l’appela, lui suggéra de revenir, croyant à une télépathie merveilleuse. Des afflux de sang lui battaient aux oreilles; le tic tac de la pendule en accompagnait le rythme en mesure. Un affreux ennui le saisit: il essaya de dormir. S’étant réveillé après un bref assoupissement, il se crut à la fin de l’après-midi: la pendule marquait une heure vingt. Dès lors, de cinq minutes en cinq minutes, il regardait l’heure. Dans l’intervalle, il dénombra les fleurs de la tapisserie et y découvrit des figures fantastiques. Il prit sa température, fit de mémoire des opérations arithmétiques, s’assujettit à nommer mentalement tous les muscles de l’homme: les douleurs de tête le terrassèrent.

Il fut près de faiblir, d’envoyer chercher Thérèse, puis se gourmanda. En consentant à l’épouser étudiante, n’avait-il pas pris l’engagement de respecter son métier?... Pouvait-il attendre d’elle cette dévotion intégrale, apanage de la femme uniquement consacrée à son foyer? Non! C’était une associée dont il ne devait pas gêner l’œuvre. Il fallait bien s’habituer à cette conception un peu spéciale du mariage. Mais que serait-ce, le jour où elle deviendrait médecin? Le mari compte-t-il près de la clientèle d’une doctoresse?

Son esprit, malgré ses efforts, revenait toujours à Thérèse. Il l’imaginait à ses côtés: les beaux cheveux noirs s’étalaient sur l’oreiller, encadrant le visage aux minces narines; sous les cils mi-clos, la nacre de la sclérotique glissait doucement. Et il rappelait ses traits avec désespoir, comme s’il l’avait perdue... Ensuite une rancune l’irrita contre elle. Quel amour parcimonieux était le sien! Comme elle se réservait, ne donnant d’elle que le strict nécessaire, marchandant le reste, vivant ailleurs, se refusant à la fusion complète!... Et il récapitula toutes les menues peines, les chagrins minimes, cruels et innombrables, qu’elle lui avait causés depuis sept mois... Alors il tomba dans une tristesse mortelle: jamais il ne serait heureux, sa vie était manquée...

A six heures, la porte s’ouvrit brusquement; Thérèse entra essoufflée, affolée, toute blanche:

--Mon chéri! mon chéri! qu’as-tu?

Il se souleva sur l’oreiller, la serra contre lui. Dans sa joie de la retrouver, il oubliait les phrases qu’il voulait lui dire.

Quand ils furent las de baisers, elle lui demanda, se désolant:

--Pourquoi ne m’avoir pas fait prévenir? l’hôpital est à deux pas...

Il répondit:

--Je voulais m’aguerrir, apprendre à me passer de toi. Mais je ne peux pas, Thérèse, je ne peux pas...

La jeune femme frémissait: la plainte de son mari pénétrait en elle. Il ne réclamait rien pourtant, ne formulait pas un désir, ne précisait pas une volonté. Mais elle se raidissait comme s’il avait cherché à lui prendre de force sa liberté, et qu’elle dût se défendre. Il était jaloux de sa médecine, elle le voyait chaque jour; et cette susceptibilité d’un amour exclusif l’offensait moins qu’elle ne la flattait. Quelle force il faut à une femme pour lutter sans cesse contre le vœu inexprimé, la prière latente du mari qu’elle adore!... Elle possédait deux vies, également surabondantes, passionnées, intenses: la vie amoureuse, épanouie au foyer, et l’autre, la vie intellectuelle, qu’elle menait magnifiquement dans l’atmosphère de l’hôpital. Lui retrancher une de ces existences, c’eût été faire d’elle la plus misérable des créatures. Fernand y travaillait cependant: il voulait tuer l’autre vie, celle de là-bas, avec ses jouissances, ses exercices d’énergie, ses ambitions. C’était une guerre cruelle, mais il ne se passait pas de jour qu’il ne la poursuivît par un mot, une attitude, ou une plainte comme celle qui venait de lui échapper. Et Thérèse frissonnait de peur, car, chaque fois, à ces désirs muets correspondait en elle un élan de générosité, un autre désir de sacrifice qu’une réflexion refrénait. Ne faiblirait-elle pas un jour, cependant? Résisterait-elle jusqu’au bout malgré les pièges, les trahisons de son propre cœur?...

Fernand fut guéri, le lendemain, de ce qui n’était qu’un accès de fièvre. Thérèse dut encore le quitter, à l’heure de la visite; mais, deux heures plus tard, elle était de retour. Elle le retint au lit. Elle lui dit tendrement:

--Allons en Bretagne, veux-tu? Partons tout de suite.

Il la regarda, surpris:

--Et ta thèse?... et ta malade en observation?... et tes massages du cœur?...

--Mon chéri, s’écria-t-elle, comme emportée par une indignation secrète, toutes ces choses m’importent-elles à un moment où je vois ta santé compromise? Ma thèse m’inquiète peu, va, lorsque tu souffres. Quant à ma malade, c’était, il est vrai, un cas bien intéressant, mais je me passerai d’elle... et personne ne s’apercevra de ce trou dans mes observations.

Guéméné buvait ces paroles d’affectueux renoncement: il fut ivre de joie. Il trouvait magnifique le dévouement de Thérèse; à peine osait-il l’accepter.

--O mon amie, mon amie! disait-il en lui baisant les mains, suis-je digne de toi?

Elle exultait. Enfin l’on verrait si elle était une mauvaise épouse! Elle aussi savait se sacrifier. Pour elle aussi, son mari tenait la première place; et l’on cesserait peut-être maintenant de lui jeter, à toute occasion, par des allusions discrètes, voilées ou perfides, l’exemple de Dina...

Ils passèrent à la mer le mois de septembre. Sur cette plage à la fois chaotique et paisible de Morgat, qu’ils choisirent, Guéméné connut un bonheur de rêve. Ses inquiétudes, ses tourments, cessèrent. Pourquoi s’être méchamment irrité contre Thérèse? N’était-elle pas l’idéale compagne, prête à s’oublier pour lui, à se dévouer, à négliger à son profit les plus attrayantes études? Ils ne se quittaient pas, se chérissaient d’un amour joyeux d’adolescents, qui allait des baisers au sourire. Devant eux, la baie de Douarnenez se creusait en un cirque énorme. Ils se promenaient enlacés sur le sable fin de la grève, s’embrassaient au fond des grottes, dans les chemins creux, sur les routes même; et les Crozonnaises, dont la coiffe est un réseau fin serrant les cheveux, s’arrêtaient au bord des fossés pour voir cheminer ce beau couple amoureux.