Part 4
«C’est ainsi que le _gouvernement d’Athènes, d’aristocratique qu’il était est devenu théâtrocratique_.»--La théâtrocratie athénienne a eu pour effet d’affranchir tout citoyen, «le désordre passant des beaux-arts à tout le reste», de tout respect pour les magistrats, les supérieurs et les _meilleurs_, et de là l’on est passé «au mépris de la puissance paternelle et des vieillards» et de là à «secouer le joug des lois», et de là à ne respecter «ni promesse, ni serments, ni dieux, imitant et renouvelant l’audace des anciens Titans».
Tout cela était en germe dans la _théâtrocratie_, ou tout au moins la _théâtrocratie_ a contribué à tout cela dans une large part.
Aussi bien c’est la _théâtrocratie_ qui a tué Socrate, et voilà une preuve qui en vaut quelques autres.
Pour en revenir aux poètes en général, il n’est pas très étonnant que ce soit un représentant des poètes, comme l’a dit Socrate en son apologie, un faiseur de tragédies et de dithyrambes, Mélitus, qui ait accusé Socrate de corrompre la jeunesse; car ce sont précisément les poètes qui pervertissent la jeunesse, et le premier vice que nous trouvions reprocher à autrui c’est toujours le nôtre.
Depuis Homère jusqu’à Mélitus, tous les poètes, à l’exception peut-être de Pindare, ont corrompu les hommes par leurs fables.
C’est Hésiode qui nous raconte les mauvais traitements qu’Uranus fit subir à Saturne, Saturne à Uranus et Saturne à Jupiter et Jupiter à Saturne. Le bel exemple à proposer aux enfants que des pères toujours armés contre leurs fils et des fils toujours combattant leurs pères!--C’est Hésiode racontant la guerre des dieux les uns contre les autres. Le beau modèle à proposer à des citoyens, et comment veut-on après cela que les défenseurs de l’État aient en horreur les dissensions et les discordes civiles?
Non, il ne faut pas, dans une république qui sera vertueuse ou qui ne sera point, qu’on entende dire que Junon a été mise aux fers par son fils, et Vulcain précipité du ciel par son père pour avoir voulu secourir sa mère pendant que Jupiter la frappait. Il ne faut point qu’on entende dire que les dieux parcourent le monde et s’en vont de ville en ville sous des formes étrangères, ce qui rend lâches et timides les enfants et même les hommes.
Les poètes sont des enfants eux-mêmes qui aiment à avoir peur, qui aiment les histoires de revenants et de prodiges, qui ne comprennent rien à la divinité, qui en donnent des idées fausses et méprisables et qui n’inspirent pas aux hommes autre chose qu’une parfaite immoralité sous le voile de la tradition et de la religion nationale. Il faut «veiller sur les poètes et les contraindre à nous offrir dans leurs vers un modèle de bonnes mœurs ou à n’en point faire du tout».
Mêmes choses à dire, du reste, de tous les artistes, quoique ceux qui ne se servent point de la parole soient moins directement corrupteurs. Il faut empêcher en général tous les artistes «de nous donner soit en peinture, ou en architecture, ou en quelque autre genre que ce soit, des ouvrages qui n’aient ni grâce, ni correction, ni noblesse, ni proportions. Quant à ceux qui ne pourront faire autrement, nous leur défendrons de travailler chez nous, dans la crainte que les gardiens de notre république, élevés au milieu de ces images vicieuses, comme dans de mauvais pâturages et se nourrissant, pour ainsi dire, chaque jour de cette vue, n’en contractent à la fin quelque grand vice de l’âme, sans s’en apercevoir...»
Voilà ce que Platon pense, en résumé, de la République des lettres et des arts. Il la considère en général comme un État dans l’État très funeste à l’État. Tantôt--mais il faut bien savoir que ce n’est qu’une boutade devenue trop célèbre et peut-être bien sa pensée de derrière la tête, mais où il n’aime pas à trop s’arrêter--tantôt il dit qu’il faut couronner tous ces gens-là de fleurs et les mettre à la porte de l’État; plus souvent il veut tout simplement une _censure_, mais en quelque sorte une censure active et non point seulement prohibitive, qui force le poète et l’artiste à se mettre au service de la vertu et à l’enseigner. Le poète, ou l’artiste, doit être l’auxiliaire et même l’instrument du magistrat dans l’œuvre d’éducation morale que celui-ci poursuit sans cesse: «Il faut [que le magistrat] cherche des artistes habiles, capables de suivre à la trace la nature du beau et du gracieux, afin que nos jeunes gens, élevés au milieu de leurs ouvrages comme dans un air pur et sain, en reçoivent sans cesse de salutaires impressions par les yeux et par les oreilles et que dès l’enfance tout les porte insensiblement à imiter, à aimer le beau, et à établir entre lui et eux un parfait accord.»--«A l’exemple du médecin qui, pour rendre la santé aux malades et aux languissants, mêle à des aliments et à des breuvages flatteurs au goût les remèdes propres à les guérir et de l’amertume à ce qui pourrait leur être nuisible afin qu’ils s’accoutument pour leur bien à la nourriture salutaire et n’aient pas de répugnance pour l’autre; de même le législateur habile engagera le poète _et le contraindra même_, s’il le faut, par la rigueur des lois, à exprimer dans des paroles belles et dignes de louange, ainsi que dans ses mesures, ses accords et ses figures, le caractère d’une âme tempérante, forte et vertueuse.»
En un mot, l’art, _comme toute chose_, devrait être étroitement et sévèrement subordonné à la morale, et le beau n’est pas, comme on l’a fait dire à Platon, et comme il ne l’a jamais dit, et ce serait presque le contraire de sa pensée, la splendeur du vrai; mais le beau est la splendeur du bien; et c’est, pour parler simplement, le bien présenté avec agrément.
Et cette théorie est si éloignée de celle des poètes grecs, elle est tellement ignorée d’eux, et quand elle est mise en pratique par eux c’est tellement par hasard, qu’il n’est pas très étonnant que Platon ait vu dans les poètes et les artistes grecs des gens _qui lui échappaient_, ce qui mène toujours à voir en gens de cette sorte des ennemis, des adversaires ou au moins des forces hostiles, ou au moins des obstacles.
V
LES HAINES DE PLATON: LES PRÊTRES ET LES DIEUX
Pour des raisons très analogues à celles qui lui faisaient détester les poètes. Platon déteste les prêtres et la mythologie. D’abord et avant tout, les Dieux et les prêtres ont été cause autant que les poètes de la mort de Socrate. Socrate a succombé sous les coups d’une coalition démocratique, artistique et cléricale. La plèbe athénienne était très religieuse, sinon «foncièrement croyante», comme le dit M. A. Croiset. Elle était théophile. «On le voit bien, comme dit très justement ce même auteur, par le procès des Hermocopides [destructeurs ou mutilateurs des statues d’Hermès], on s’en rend compte également par tous les discours des orateurs, chez qui c’était un lieu commun, _même à l’époque de Démosthène et d’Eschine_, de montrer dans leurs adversaires des ennemis des Dieux. Ce qui peut dans les temps modernes [ceci est un peu exagéré] donner l’idée la plus exacte de l’esprit religieux de la démocratie athénienne, c’est peut-être Paris au temps de la Ligue».
Songez à cette fureur de consulter les oracles, à cette _mantéomanie_, si gaiement raillée par Aristophane (personnages pliant sous le faix des oracles amoncelés, comme Dandin sous le poids des sacs à procès), songez encore à cette terrible loi d’_asébeia_ (impiété) qui paraît n’avoir frappé _à mort_ que Socrate et un ou deux autres, mais qui a contraint à fuir et à s’exiler pour ne pas périr Anaxagoras, malgré l’amitié et l’appui de Périclès, et Diagoras et Protagoras, et bien d’autres, dont vous trouverez la liste dans la _Critique des idées religieuses en Grèce_ de M. Decharme.
Or, triomphante après la chute des «Trente Tyrans» et le retour des proscrits, la démocratie avait certainement voulu prendre sa revanche, ce qu’indique précisément la loi d’amnistie que Thrasybule réussit à faire voter. Mais la loi d’amnistie n’effaçait pas la loi d’_asébeia_ et c’est par cette loi que la démocratie cléricale se donna la consolation de tuer au moins Socrate, lequel s’était moqué et des Dieux et des «mangeurs de fèves», c’est-à-dire des électeurs plébéiens.
On comprend donc que Platon n’aime ni les prêtres ni les Dieux et ait pour la mythologie et les mythologues aussi peu de goût que possible. Sans doute Platon, soit par habitude, soit par un peu de prudence (ce qui est moins mon avis, car, en somme, il s’est exposé à la loi d’_asébeia_ toute sa vie, et je crois qu’il faut estimer Platon extrêmement courageux), dit: «les Dieux» aussi souvent que «Dieu». Mais on peut considérer cette formule comme une simple figure de rhétorique, tant il est dédaigneux de la «mythologie» proprement dite, toutes les fois qu’il s’occupe d’elle directement et formellement.
Sans doute Socrate, de la façon que le fait parler Platon dans l’_Apologie_, déclare hautement qu’il croit aux Dieux; mais il le déclare et surtout le prouve d’une manière assez étrange et un peu équivoque: «Tout le monde, dit-il en substance, sait que je crois aux Démons, puisque j’en ai un. Or qu’est-ce que c’est que les Démons? Ce sont les enfants des Dieux. Comment voulez-vous donc que je ne croie pas aux Dieux?...»--Il est presque loisible de prendre cela pour de l’ironie assez forte, comme, du reste l’ironie règne presque d’un bout à l’autre de l’_Apologie_.
Toujours est-il que voici comme Platon parle des Dieux à son ordinaire. Il fait dire spirituellement à Socrate dans l’_Euthyphron_: «Selon toi une même chose paraît juste à certains Dieux et injuste aux autres, et ce dissentiment est la cause de leurs disputes et de leurs guerres, n’est-ce pas?
--Sans doute.
--Il suit de là qu’une même chose est aimée et haïe des Dieux; qu’elle leur est en même temps agréable et désagréable?
--Cela me paraît ainsi.
--Et par conséquent le saint et l’impie sont la même chose.
--La conséquence pourrait bien être exacte.
--... De sorte qu’il pourrait bien se faire que l’action que tu fais aujourd’hui en poursuivant la punition de ton père plût à Jupiter et du même coup déplût à Saturne; qu’elle fût agréable à Vulcain et désagréable à Junon...»
Plus sérieusement, mais avec quelque sournoise ironie encore, dans le _Timée_, qui est de ton dogmatique, Platon commence par parler des Dieux auxquels il est évident qu’il croit et qui sont tout simplement les astres du ciel; puis, arrivant aux Dieux mythologiques, il en discourt de cette façon: «Quant aux autres divinités, nous ne nous croyons pas capables d’en expliquer l’origine. Le mieux est de s’en rapporter à ceux qui en ont parlé autrefois, et qui, issus de ces Dieux, comme ils le disent, doivent connaître leurs ancêtres. Le moyen de ne pas croire en cela des fils de Dieux, bien que leurs raisons ne soient ni vraisemblables ni solides? C’est l’histoire de leur famille qu’ils racontent, il faut donc l’accepter de confiance, selon l’usage. Telle est donc, nous n’en doutons pas, la généalogie de ces Dieux: De la Terre et du Ciel naquit l’Océan...»
Il y a dans ce passage de quoi boire autant de ciguë qu’il en faut pour aller voir les Dieux de très près.
Enfin tout à fait sérieusement, ce qui se marque à ce que Platon tient à _excuser ce qu’il attaque_ et à donner la raison d’être de ce que du reste il condamne, il parle ainsi de la mythologie tout entière: «Qu’on n’entende jamais dire parmi nous que Junon..., ni raconter tous ces combats des Dieux inventés par Homère, _qu’il y ait ou non des allégories cachées sous ces récits_; car un enfant n’est pas en état de discerner ce qui est allégorique et ce qui ne l’est pas, et tout ce qui s’imprime dans l’esprit à cet âge y laisse des traces que le temps ne peut effacer...»
Ici Platon dit tout en très peu de mots, contrairement à ses habitudes. Il a l’air de croire, comme les hommes du XVIIe siècle, que la mythologie a été inventée par les poètes; mais il indique qu’il sait très bien que les mythes sont des idées très profondes sur les forces, les luttes et les mystères de la nature, idées revêtues de symboles et de métaphores brillantes; mais encore il affirme, avec beaucoup de raison, que ces mythes ne sont que frivoles ou corrupteurs pour ceux qui en ont perdu la clef et qui n’y voient plus que des anecdotes, c’est-à-dire pour tous les Grecs, même au quatrième siècle.
Il n’est pas moins affirmatif et il n’est pas moins audacieux sur les rapports entre les hommes et les dieux. Les prières, les offrandes, les sacrifices et ce qu’il appelle synthétiquement «la sainteté» lui paraît un simple «trafic» qui n’est pas digne de la moindre considération: «Sacrifier c’est donner aux dieux; prier c’est leur demander... Il suit de là que la sainteté est la science de donner et de demander aux dieux... Pour bien demander, il faut leur demander ce de quoi nous avons besoin... et pour bien donner, il faut leur donner les choses qu’ils ont besoin de recevoir de nous... La sainteté, mon cher Euthyphron, est donc une espèce de trafic entre les dieux et les hommes.--Ce sera un trafic, si tu le veux.--Je ne le veux pas, s’il ne l’est réellement...»
Cela ne serait peut-être que très vain et très puéril, si de ce trafic, de ce négoce il n’y avait pas toute une organisation, toute une administration, qui est la chose la plus immorale du monde. Les prêtres, les sacrificateurs, les devins sont les administrateurs de la «sainteté» et des relations entre les hommes et les dieux, et ils donnent à ces rapports un caractère de commerce honteux, et rien n’est plus capable de dépraver les hommes que cette administration de la sainteté: «Voici le langage que _le peuple et les poètes_ [et les prêtres, comme on verra plus loin; et les trois groupes humains que Platon n’aime point sont bien là] ont sans cesse dans la bouche... De tous ces discours, les plus étranges sont ceux qu’ils tiennent au sujet des dieux et de la vertu. Les dieux, disent-ils, n’ont souvent pour les hommes vertueux que des maux et des disgrâces, tandis qu’ils comblent les méchants de prospérités. _De leur côté_, des sacrificateurs et des devins, assiégeant les maisons des riches, leur persuadent que _s’ils ont commis quelque faute, eux ou leurs ancêtres, elle peut être expiée par des sacrifices_ et des enchantements, par des fêtes et par des jeux, _en vertu du pouvoir que les dieux leur ont donné_. Si quelqu’un a un ennemi à qui il veut nuire, homme de bien ou méchant, peu importe, il peut à très peu de frais lui faire du mal: ils ont certains secrets pour lier le pouvoir des dieux et en disposer à leur gré. Et ils confirment tout cela par l’autorité des poètes... Pour prouver qu’il est facile d’apaiser les dieux, ils allèguent ces vers d’Homère: «Les dieux mêmes se laissent fléchir par des paroles flatteuses, et quand on les a offensés, on les apaise par des libations et des victimes»... Ils font accroire, non seulement à des particuliers, mais à des villes entières, qu’au moyen de victimes et de jeux on peut expier les fautes des vivants et des morts. Ils appellent _Télétaï_ les sacrifices institués pour nous garantir des maux de l’autre vie, et ils prétendent que ceux qui négligent de sacrifier doivent s’attendre aux plus grands tourments dans les enfers. _Or quelle impression de pareils discours sur la nature du vice et de la vertu et sur l’idée qu’en ont les dieux et les hommes feront-ils dans l’âme d’un jeune homme doué d’un beau naturel et d’un esprit capable de tirer les conséquences de ce qu’il entend, relativement à ce qu’il doit être?..._»
Oui, voilà une des causes profondes de la corruption des Grecs et particulièrement des Athéniens: leur religion et la façon dont ils l’entendent et la façon dont les prêtres la leur présentent et l’exploitent. Le cléricalisme mythologique, voilà un des ennemis.
Aussi bien, il y a bien des manières d’être impie, parmi lesquelles on en peut distinguer trois principales. La première est de ne pas croire aux dieux [ou à Dieu: j’ai dit que Platon admet continuellement cette synonymie].--La seconde est de ne pas croire à la Providence et d’imaginer un Dieu ou des dieux indifférents aux choses humaines.--La troisième est de croire «qu’on gagne les dieux par des prières».
Ces trois sortes d’impiété sont aussi graves et aussi funestes les unes que les autres. Ne pas croire à la Divinité provient toujours d’une perversité naturelle ou acquise.--Y croire, mais se persuader «qu’elle ne se met point en peine de ce qui nous touche provient ou du besoin que l’on a qu’il n’y ait point de juge, ou de la conscience que l’on a de crimes commis et qu’on ne veut pas qui soient jugés, et c’est une sorte d’anarchisme moral.--Y croire, croire qu’elle s’occupe de nous, mais croire qu’elle peut être fléchie par des sacrifices et des prières, c’est d’abord en avoir un incroyable mépris et mieux vaudrait n’y pas croire; c’est ensuite la prendre pour complice et puiser dans les rapports que l’on a avec elle, dans la «sainteté», un encouragement à mal faire. Un «saint» est un coquin qui prend une assurance contre les Enfers et qui, pour l’avoir prise, se confirme dans le propos d’être un coquin. Et cette impiété est peut-être la plus effroyable des trois, parce qu’elle est la plus raffinée.
Aussi les hommes devraient dire aux législateurs: «Nous exigeons de vous que vous nous prouviez par de bonnes raisons qu’il existe des dieux et qu’ils sont d’une nature trop excellente pour se laisser fléchir par des présents... _Car c’est là précisément ce que nous entendons dire_, avec beaucoup d’autres choses semblables, par des gens qui passent pour très capables, _poètes, orateurs, devins, prêtres_, sans parler d’une infinité d’autres personnes; ce qui, _loin de nous détourner de commettre l’injustice_, n’a d’autre effet que de _nous porter à remédier au mal après qu’il a été fait..._»
Avec les poètes, avec les sophistes, avec les démocrates, Athènes compte comme agents très énergiques de corruption, de perversité et de décadence, ses devins, ses prêtres et ses dieux mêmes.
VI
MALGRÉ SES HAINES...
Et cependant, malgré ses haines et comme il arrive à tout homme intelligent et réfléchi, Platon n’est pas sans comprendre, un peu confusément peut-être, ce qu’il y a de juste dans tout ce qui--idées, mœurs et institutions--est le plus contraire à ses idées propres.
C’est à la fois l’embarras et le stimulant et du reste la condition d’être de tout penseur. On ne comprend jamais bien que ce dont on comprend le contraire et cela ne laisse pas d’embarrasser et d’entraver quelques-uns, même jusque-là qu’ils s’arrêtent dans le scepticisme ou dans la neutralité; et cela aussi est pour les esprits vigoureux un aiguillon, les poussant à résoudre l’antinomie ou à s’en évader par quelque invention heureuse.
Platon déteste les poètes, et il est poète lui-même, et d’ailleurs tellement amoureux de poésie qu’il cite sans cesse les poètes, beaucoup plus que ne font à l’ordinaire les écrivains grecs, du moins de son temps.
Platon déteste les sophistes; et il est très évident qu’il est si pénétré de leurs leçons, de leur influence et en quelque sorte de leur esprit même, qu’il n’a pas inventé une autre façon de raisonner que la leur; si l’on ne doit pas dire qu’il a perfectionné la leur et l’a raffinée et aggravée. Ç’a été sa faiblesse auprès de la postérité qu’il a toujours prouvé le vrai à l’aide de tous les artifices dont on se sert à l’ordinaire pour prouver le faux. Il prouve le vrai par des arguments captieux, des pièges tendus, des digressions déconcertantes, des manœuvres stratégiques, des faux-fuyants et des paradoxes. Il est le sophiste de la vérité. Il a, pour parler à peu près le langage de l’école d’alors, il a «l’idée forte», et il semble s’appliquer à la prouver par le «discours faible».--Avez-vous remarqué que, même quand il met en présence les Sophistes et Socrate, ce sont les Sophistes qui vont plus droit au but et qui ont plus de loyauté dans la discussion; et que c’est Socrate qui louvoie sans cesse et qui a sans cesse les démarches tournantes et les mouvements obliques?
Est-ce coquetterie? On l’a cru, peut-être avec raison. Est-ce regret et, comme on était tenté de dire tout à l’heure: «regrette-t-il assez de n’être pas poète épique!», doit-on dire maintenant; «il regrette vraiment de n’être pas un sophiste et il veut l’être au moins dans la forme»?--C’est plutôt très vaste et souple compréhension et maîtrise intellectuelle; et _ce qu’il y a de bon_, à son avis et selon son goût, _dans chaque chose_, et l’âme de bonté qu’il y a dans les choses mauvaises et l’âme de vérité qu’il y a dans les choses fausses, comme a dit Spencer, il ne voudrait pas quelles lui échappassent et il sentirait un manque à en être privé.
Il n’est personne d’un peu cultivé qui ne soit un peu dans cet état d’esprit et il suffit de ne point s’y complaire trop et de ne s’y point trop arrêter; mais à la fois on peut trouver que Platon s’y est trop amusé pour rester toujours clair; et à la fois on serait fort désespéré qu’il n’eût aucunement cédé à cette tendance.
Il a détesté les prêtres et les dieux; et, non seulement c’est un esprit religieux et un esprit mystique; mais c’est un prêtre et c’est un mythologue et un mythopoète et comme un démiurge de mythes. Nul doute qu’il n’eût l’esprit sacerdotal, qu’il n’eût voulu être un prêtre, un prêtre très pur, un prêtre à faire rougir et à plonger dans la confusion les prêtres qui l’environnaient; mais un prêtre. La _République_ tout entière et aussi et surtout les _Lois_ sont d’un Moïse attique, d’un Moïse qui écrit les tables de la loi sur le Cap Sunium.
Et pour ce qui est de mythologie, moitié dernier éditeur des philosophes mythiques qui l’ont précédé, moitié créateur et inventeur, il en fait une tout entière, il en construit une qui est intégrale, à quoi il ne manque rien et qui est à ravir l’imagination. On peut même dire, et on le verra assez par la suite, que Platon est hanté par le mythe comme un voyant par des visions. Je ne crois pas qu’il faille du tout dire que ses mythes sont des _ornements_ dans ses dialogues. Ils sont, sinon la substance même de l’esprit de Platon, du moins un des éléments principaux de sa pensée. Je le crois, sans doute, surtout un esprit abstrait; mais je le crois en même temps un esprit qui a besoin de voir la métaphysique en tableaux pour se satisfaire pleinement.
En cela très grec, et d’une race dont c’est précisément la marque distinctive qu’elle avait l’esprit aussi subtil que plastique et aussi plastique que subtil et qu’il lui était difficile de sacrifier une de ces facultés à l’autre et de faire plier l’une des deux sous la pression de l’autre, quelque forte que fût celle-ci.
Le mythe est donc ce que Platon respire, comme l’abstraction est ce qu’il élabore, et l’abstraction est son travail, qu’il aime, et le mythe sa récréation naturelle, qu’il aime peut-être plus; à moins, ce qui est probable, qu’il aime autant l’un que l’autre, selon les heures, et qu’une vie partagée entre les deux lui paraisse harmonieuse comme une œuvre d’art et la seule digne d’être vécue.
Et enfin, dernier contraste, ou plutôt dernier _complément_ et chose qui montre plus que tout cette compréhension peut-être volontaire, plus probablement naturelle et instinctive du génie de Platon, il déteste la démocratie; il déteste l’égalité; il n’attend rien de bon de l’égalité, et l’égalité ne laisse pas d’exercer sur lui je ne sais quelle séduction qui reste confuse, mais qui est bien significative, puisque, par ce qu’elle a d’indéterminé, elle ressemble à je ne sais quoi comme un vague aveu, ou un vague regret ou un vague retour.
C’est Mme de Rémusat, je crois, qui a dit: «On n’est jamais uniquement ce qu’on est surtout.» Platon est surtout aristocrate; c’est bien évident et c’est certain; mais il ne peut pas s’empêcher, ou de regretter de n’être pas égalitaire, ou de chercher à l’être de quelque façon;--et l’on est toujours un peu ce qu’on regrette de n’être pas.